• Je me déplace dans les lycées pour y rencontrer les jeunes, mais ce sont les adultes qui m’invitent et m’accompagnent. Sur des sujets aussi sensibles que la sexualité ou les conduites addictives, eux aussi ont leurs propres représentations, et celles-ci transpirent parfois malgré leur obligation de neutralité.

    Je me souviens d’un prof qui, pour faire la blague, m’avait interpellé avec un soupçon de mépris : « Ah !voilà Mr Sida ! Ah, ah ! » Quand je lui ai rétorqué que j’étais effectivement séropo et qu’« avoir le sida comme carte de visite, je m’en passerais bien »,j’ai senti son monde de suffisance s’écrouler sous les regards outrés de ses collègues. Malgré ses excuses, je l’ai planté là avec ses regrets, sans lui avouer mon mensonge. Il a pu ainsi tester un vrai message de prévention : la séropositivité avançant généralement masquée, il convient de ne pas s’en moquer à la volée.

    Suivant la capacité des élèves à encaisser l’information ou, plus sûrement, celles des adultes à l’assumer, l’établissement change l’intitulé de mes animations. Celles-ci deviennent tour à tour « conférence sur le sida », « information sexualité », « échanges sur la vie amoureuse » ou« un sujet qui devrait vous intéresser. Allez, je vous laisse avec le monsieur ». Parfois, on réserve la surprise pour éviter tout débat avec l’au-delà et s’assurer de la présence des élèves. Du coup, on entretient les tabous et je perds un bon quart d’heure à rassurer toutes les sensibilités.

    Le premier contact se fait à la grille et signaler aux surveillants que je viens causer drogues au milieu d’un nuage de fumée et d’élèves peu pressés me vaut des regards chargés de pitié, genre « pauvre vieux, c’est pas gagné ».

    À l’intérieur, les infirmières sont mes guides. Je les suis comme le messie dans les longs couloirs de ces immenses paquebots échoués que sont les lycées. En général, la salle réservée est toujours squattée par un cours qui a débuté malgré les plannings maintes fois déposés dans les casiers. À l’école comme dans les prisons, on est confronté à la surpopulation.

    Les infirmières respectent la confidentialité, même si j’en ai croisé une, plus cancanière que la moyenne, qui, tout en me listant les enfants de VIP fréquentant son bahut parisien, me confiait ses soupçons de défonce liée à la vie de bohème de leur « people »de parents. Ça peut servir un jour, si je veux bosser à la télé.

    Dans le genre « je te mets au pied du mur et prouve-moi tes qualités de grimpeur », une autre m’avait lâché juste avant d’entrer en classe : « Ah ! j’ai oublié de vous signaler qu’il y a plusieurs garçons qui ont été arrêtés pour un viol collectif. Leurs copains sont très remontés contre la fille qui a porté plainte, mais vous avez l’habitude de ce genre de situation, non ? » Ben, voyons. Autant dire tout de suite que j’ai refusé d’animer parce que parler du consentement et de la relation à l’autre avec des mecs dont les frères de survêt sont en garde à vue « à cause d’une salope qui l’avait bien cherché », c’est du foutage de prévention. Refusant de jouer les urgentistes façon « cellule de crise » sur W9, nous ne sommes pas restés bons amis.

    Je me souviens aussi d’un prof remplaçant, le genre barbu au niveau du cul, qui, tout en ignorant la main tendue et le regard de l’infirmière, voulait déserter en me laissant la responsabilité de sa classe en toute illégalité. Celui-là, je ne me suis pas gêné pour le rappeler à l’ordre, et il a dû se cogner les vérités sur la virginité et la parité pendant deux heures. J’ose espérer qu’en tant que remplaçant il continue de cirer le banc.

    Mais il y a aussi des profs engagés qui me signalent, par exemple, qu’ils viennent de finir un travail en français sur des textes LGBT américains ou le procès de Bobigny *. Parfois, il convient de tempérer un peu leurs prises de parole qui pourraient les mettre en danger. J’ai eu quelques mots avec celui qui invitait les mecs à s’imaginer avec un sexe dans la bouche pour mieux appréhender l’engagement que nécessite une fellation ! Ce n’était pas la meilleure porte d’entrée pour aborder sereinement l’homosexualité. J’ai une pensée émue pour un jeune prof exalté qui avait fait son coming out en plein débat homophobe et qui allait probablement se le traîner toute l’année. Et que dire de celui qui avait balancé à des élèves qui s’appuyaient trop sur la pudibonderie des écritures que Mahomet se tapait des putes ?Assurément, un fonctionnaire qui plairait à Farida Belghoul et ses potes de la « journée de retrait »…

    Certains adultes ont tendance à s’emballer sur des sujets où les élèves semblent timorés, en oubliant que, contrairement à moi, ils restent toute l’année. Je pense à cette prof très participative lors d’un débat sur la masturbation féminine. On imagine aisément les gamins ricaner à la cantine : « Tu vois la prof là, avec le plateau, eh ben, elle se touche le clito. »

    Ça fait des années que je partage ce fameux statut d’intervenant extérieur avec le toxico repenti, la rescapée d’Auschwitz ou les gynécos du planning, ce statut signifiant que, même si je ne suis que de passage, certains ne m’oublient pas. D’ailleurs, un jour où je me baladais tranquillement en civil dans Paris, deux jeunes m’ont apostrophé comme un pote de quartier : « Hé, Mr Sexuel, vous avez encore des capotes? » devant mon fils interloqué.


    1 commentaire
  • Par exigence professionnelle, j’ai toujours une kyrielle de préservatifs dans mon sac, et ça peut désorienter ceux qui ne connaissent pas ma profession. J’ai le souvenir d’un vigile de musée, zélé sur la fouille et qui, ayant découvert ma réserve, avait eu l’air aussi troublé qu’un sympathisant de Civitas parachuté dans un couvent des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence. Après lui avoir fait comprendre que j’aimais donner le goût du métier, il n’a pas tardé à biper ses collègues, qui, hilares, se sont largement servis. Fi de Facebook pour se faire de nouveaux amis : un paquet de capotes suffit !

    Les capotes, c’est mon fonds de commerce. Quand j’ouvre mon sac d’abondance et que j’annonce aux ados la distribution à venir, mon capital sympathie grimpe aussi vite que le prix du baril en période de guerre dans le Golfe. Si j’osais la métaphore biblique et la marche sur l’eau, j’incarne à ce moment-là une sorte de néo-Prophète, multipliant condoms et lubrifiant comme des petits pains. Par prudence, j’évite soigneusement les capotes au chocolat depuis que Copé s’est fait carotter les siennes par des musulmans faméliques, victimes du méchant ramadan.

    Pour les préservatifs comme pour le reste, les ados sont des grands malades de la marque. Et pourtant, comme on ne court pas plus vite avec des Puma ou des Nike au pied, on ne fornique pas mieux en Manix ou Durex au gland. Revendiquer haut et fort une marque, c’est faire genre « je maitrise » devant la galerie et, du coup, afficher une fiabilité testée. Dans la famille des légendes urbaines adolescentes, la rupture de capote au plus fort de l’acte est devenue un grand classique. Il y a tellement de capotes qui se déchirent dans les lycées qu’on se demande pourquoi les Chinois continuent de caracoler en tête du hit-parade de la démographie. Mais peut-être que l’industrie du latex ne réserve aux adolescents que des préservatifs bas de gamme non adaptés à la vigueur de leurs coups de rein ?! Les plus puritains y voient une intervention divine pour punir les pécheurs qui osent pratiquer sans sacrement et les plus marxistes-léninistes, rares au sein de cette adolescence à la conso compulsive, un coup de ces « salauds de labos » pour faire exploser les ventes de RU486 ou de Norlevo (dite "pilule du lendemain").

    Sauf que souvent, de rupture, il n’y en a pas, parce que de préservatifs, il n’y en a point… L’ado, par anticipation des reproches, abuse l'adulte référent, rechigne à la confession. Les raisons de se passer de protection malgré toutes les animations de prévention dès le collège sont légions : les soirées bien arrosées, le manque de sensations, la dimension technique de la pose, la peur de manquer de temps et de voir la virilité se dégonfler ou l’objet du désir se carapater…

    La démonstration de la pose du préservatif dans mes animations demeure toujours un grand moment de communion. Pour éviter tout hétérocentrisme, je sors des préservatifs féminins en évoquant aussi les risques de transmission entre filles et les godes partagés. Certains s’en émeuvent alors que les sextoys s’affichent en Une des magazines : c’est tout le paradoxe de notre société. Même les plus réticents à toute forme de débat sur la sexualité se rapprochent pour ne pas en rater une miette. J’utilise un avatar de pénis taillé dans le bois à ma disposition, présentant une taille moyenne pour ne traumatiser personne.

    Au nom de l’amour, des sensations et du sacro-saint plaisir partagé, c’est drapé de l’aura de grand prélat de l’erectus dei que j’invite mes fidèles au recueillement, devant cette icône divine et phallique. Dans un silence de cathédrale, je prêche, un à un, les dix commandements du condom.

    Tu contrôleras la qualité de l’emballage, car, pendant tous ces mois de choux blancs accumulés, tu l’as si souvent tripoté au fond de ta poche qu’il est bien élimé.

    Tu vérifieras la date de péremption (et non de transpiration comme un adepte du sport en chambre me l’avait soufflé à Pantin), histoire d’éviter la porosité.

    Tu ouvriras l’emballage sur toute la longueur, sans tes dents, tes ongles, tes ciseaux, ta bite et ton couteau.

    Tu vérifieras bien le sens avant de la dérouler pour éviter tout contact avec le liquide séminal, ce liquide incolore qui lubrifie le gland et le rend brillant dans la nuit.

    Tu pinceras le réservoir, pour éviter la fameuse bulle d’air qui éclate sous l’effet piston.

    Tu la dérouleras sur toute la longueur de ton sexe en érection, et ça peut être long.

    Tu ajouteras, éventuellement, du lubrifiant, car c’est la wax du surfeur de l’amour, qui comme la vague irrésolue, va et vient entre tes reins.

    Tu donneras et tu prendras du plaisir, car, c’est toujours ça que les bigots n’auront pas.

    Tu tiendras le condom quand tu te retireras afin qu’il ne reste pas dans le vagin ou l’anus de ton/ta partenaire, car il convient de ne pas confondre « exploration des sens » et « spéléo ».

    Tu feras un nœud avant de t’en débarrasser dans la poubelle verte. Pas la jaune, car le préso ne s’utilise qu’une fois et point tu ne le recycleras.

    Voilà, mes chères ouailles, vous pouvez maintenant aller (et venir) en paix. Et n’oubliez pas le denier du cul avant de sortir.


    1 commentaire
  • Passer sa journée dans un lycée au bord de la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye, ça change de la verticalité grise des banlieues paupérisées. On se transporte dans le monde merveilleux des vélos et des marchés bio, avec un petit air d’Amsterdam en bord de Seine, coffee et tapins en moins. Et, puisqu’on parle de coffee, c’est après un gobelet de caféine plus que diluée, avalé en salle des profs, que j’ai mené ma première animation sur les conduites addictives devant une classe peu expressive, bien accrochée à sa Smartphone dépendance.

    J’ai enchaîné sur un second groupe de fils et filles de bonne famille,mignons tout plein, à qui on pouvait donner, dans ces contrées de Croisés, le bon Dieu, ses saints et tout le pinard de la messe sans confession.« Je suis né dans une famille plutôt aisée […]. Je me souviens pas avoir fait trop de conneries étant petit […]. * »

    Mais,la confiance s’installant, les gamins ont ôté leur masque bien propret et se sont lâchés sur leur propension à se retourner le cervelet. Ensemble, on a donc feuilleté la pléiade de la défonce imprimée sur papier OCB.

    On a démarré gentiment sur les histoires de bédo-dodo, où, le soir,pendant que les darons récupèrent de leurs dures journées de décideurs, aidés parfois d’un quart de Lexo ou d’un bourbon,leur progéniture s’enfume, avec un mauvais shit coupé au henné,avant de s’« iPodtoucher »pour « Nique[r]sa mère, le blizzard * ».

    Certains voulaient arrêter la bédave en journée, mais, forcément, ils ne faisaient que procrastiner. Le shit, c’est l’antidépresseur du jeune, le Prozac du mineur sans carte Vitale, pas remboursé par la Sécurité sociale. On a parlé de cette différence fondamentale entre le bédo partagé pour désinhiber en soirée et la fumée clandestine sur fond de solitude et d’introspection.

    « […]Ça fait maintenant presque six mois que je dors à peine […]. Et quand je me regarde dans le miroir, je vois un mec bizarre. Pâle,translucide, tellement livide. À faire sourire un génocide * […]. »

    Je leur ai annoncé que, pour la première fois, des autotests de dépistage du cannabis allaient être commercialisés dans les bureaux de tabac.Ils seront destinés aux fumeurs occasionnels qui doivent prendre la route, mais aussi aux parents pour faire de la prévention auprès de leurs enfants. « Pour nous fliquer, oui ! »ont-ils répondu d’une seule voix. On s’est dit que ça n’allait pas arranger les relations dans certaines familles et qu’il serait temps d’avoir, enfin, un vrai débat sur la légalisation dans ce pays.

    Puis un garçon, qui s’était probablement fait un p’tit dej rasta, nous a fait partager ses souvenirs de vacances au Mexique. Pas besoin de se cogner les pyramides mayas pour que la balade précolombienne se transforme en tourisme ascensionnel : le mec s’était essayé à la mescaline. Il avait ouvert les portes de la perception et,visiblement, les gonds avaient un peu sauté. Pendant que ses vieux sirotaient leur margarita à l’aquabar du club, lui, chamanait comme les Floyd en devisant avec les cactus. Les voyages formant la jeunesse, il voulait maintenant tenter l’aventure du LSD en soirée.Je le lui ai déconseillé, arguant que son cerveau n’était pas suffisamment mature pour encaisser une succession de baffes psychédéliques. Mais, comme il insistait, on a parlé dosage et quart de buvard, environnement favorable et sécurisé.

    « Docteur,il me faut un truc. N’importe quoi. Sinon je vais craquer […]. »« Histoire de s’amocher à fond avant d’être vieux.D’agrandir les valoches qu’on a déjà sous les yeux. * […]. »

    Vu que nous étions bien partis dans l’almanach des drogues, les filles ont pris le relais avec les ballons gonflés au proto (le protoxyde d’azote des diffuseurs d’air sec ou de bombes à chantilly). Elles en inhalaient tous les jours depuis plusieurs mois et se tiraient des barres de dingue. Dernièrement, deux d’entre elles avaient fait un malaise dans la rue. Le voile noir devant les yeux,la perte d’équilibre et le bitume qui ramène à la dure réalité.Je les ai questionnées sur leurs motivations. La montée, le fou rire…, les effets étaient courts, mais bons. Et puis le proto est légal. On peut le glisser dans le Caddie avec, en prime,l’approbation des parents. Un coup de proto et les sales poussières qui obstruaient le canal du bonheur dans le cerveau s’évanouissent.La défonce sans avoir à quémander au pied d’une cité et risquer de se faire « bolosser »ou « tourner »,c’était leur façon de réduire les risques… J’ai un peu chargé sur d’éventuelles lésions, les dépressions respiratoires et arrêts cardiaques en cas d’inhalations répétées. On avait quitté le monde des Bisounours et des macrobios…

    « Wohwoh woh woh, qu’est-ce que tu fais ? Arrête ! Qu’est-ce qui t’prend d’faire des trucs pareils ? Qu’est-ce qui va pas, parle-moi, tu sais qu’tu peux tout m’dire !  […]. T’as tout ! T’as toutes les cartes en main.* […] »

    Le soir, j’avais une réunion avec des parents d’élèves. Ils ne comprenaient plus rien à cette société qui interdit et tolère à la fois. On a échangé sur ce temps d’expérimentation spécifique à l'adolescence et sur la difficulté de tenir coûte que coûte les fameuses limites salvatrices difficiles. Alors, pendant que leurs gosses jouent les psychonautes, certains observent leur décollage,en espérant qu’ils rejoignent sains et saufs, sur la grande orbite de la vie, les postes vacants du crack 40.

     

    DrKpote

     

    * Extraits des titres Sainte Anne (2011) et Blizzard(2013), du groupe Fauve (Corp).


    votre commentaire
  • La tumescence pénienne nocturne, c’est cette fameuse érection du matin qui ébranle les certitudes des scientifiques, défie le sens de l’équilibre et nous donne l’illusion de mener le monde à la baguette dès le chant du coq. Ce matin-là de décembre, ma tumescence a rapidement décliné, alors que je tentais, en vain, de démarrer le chauffage de mon véhicule, à sept heures du matin par-2 °C.Je devais rallier Longjumeau, dans l’Essonne, pour y rencontrer une vingtaine de garçons en première électrotechnique, probablement en hyperthermie hormonale,rien que pour m’énerver. Pendant le trajet, je n’ai fait que pester derrière mon pare-brise embué. Heureusement, l’accueil plein d’empathie de l’infirmière m’a redonné de l’énergie pour « susciter l’envie et l’enthousiasme du groupe »,comme c’est naïvement écrit dans les manuels d’éducation à la santé.

    La classe s’est installée au bruit des chaises qu’on maltraite,avec son lot d’endormis, de mal lunés et de béatifiés au THC. Classiquement, à l’énoncé du sujet abordé, ils ont déplié la panoplie de Super Queutard, vendant à la criée le nombre de filles emballées. « J’en ai baisé dix-huit »a mis la barre très haut, et la surenchère à la dizaine a débuté.On a tutoyé des scores chimériques, vu l’âge des participants,impossible à atteindre sous peine d’avoir les « couilles en sachet de thé », résumera l’un d’entre eux. Période des soldes oblige, j’ai toléré ce grand moment de liquidation de la testostérone accumulée pendant la nuit.

    Dans la communauté des mâles, quand on cause performance, on envoie du chiffre. Après le nombre de conquêtes, on est passé naturellement au nombre de centimètres. Mais étrangement, plutôt que de s’envoyer des mesures dans la face, ils ont échangé sur la pression que les filles leur font parfois subir. Aussitôt, le ton s’est fait plus confidentiel, comme à confesse. Les meufs, elles n’aiment pas si c’est trop petit. Devant la grille, une fille avait identifié l’un d’eux comme un nabot du sexe, info qu’elle s’était empressée de relayer aux copines sur Facebook. Le type visé a cherché à se rassurer : « M’sieur, si la personne qui parle ne l’a pas touché, elle ne peut pas deviner la taille de mon sexe, non ? »Potentiellement tous concernés, ils attendaient ma réponse comme parole d’évangile pour clouer le bec de toutes ces poules castratrices.

    On a devisé sur les fameuses bosses au niveau de la braguette et de leur absence chez les « pédés en slim ». Certains ont assuré s’entraîner à marcher le bassin légèrement en avant pour mieux se la péter. Finalement, tous ont reconnu que l’agression en dessous de la ceinture faisait souvent mouche tant l’homme obtient de la considération à la grosseur de ses mensurations. La taille du sexe, chez les mecs, induit un vrai trouble dissociatif à la sauce grecque – où la perception du vît oscille entre talon d’Achille et biceps d’Hercule. Un véritable mythe pend entre nos jambes et tant que le monde sera monde, les hommes préféreront se voir de profil devant le miroir que se regarder en face. Même les publicités y vont de leurs coups bas en affichant des types tout en muscles qui s’exhibent en caleçons moulants et en mode dromadaire. Signe des temps, les garçons subissent à leur tour la pression du corps parfait et commencent à psychoter. Logique alors que les filles en profitent pour se venger.

    Survivre dans la norme masculine et prouver sans cesse sa puissance demandent une vigilance de tous les instants. Ils ont raconté que parfois, ils se trouvaient « cons »en groupe, qu’ils effrayaient les filles en les apostrophant violemment mais qu’ils ne pouvaient faire autrement, par mimétisme clanique. « On a une réputation de merde mais on l’a bien cherché en laissant croire qu’on veut toujours baiser. »Qu’attendaient-ils pour changer cela ? Pourquoi ne pas laisser parler leurs doutes, leur sensibilité comme ils le faisaient là ?C’est la faute à la société, se sont-ils dédouanés. En fait,aucun ne se sentait l’âme révolutionnaire, capable d’insuffler le grand changement du mâle attentionné, découvrant sa fragilité au monde entier. La virilité doit se vivre dans un théâtre d’hommes, comme un rôle de composition qui transforme l’ego en queue de paon.

    Le plus difficile pour un garçon, c’est d’exprimer son peu d’appétence pour la gaudriole. La moindre baisse d’érection le fait passer pour une lopette et il craint que ça fasse le tour d’Internet. Du coup, il use de subterfuges pour éviter ces capotes qui serrent et qui provoquent des pannes. Mieux vaut « risquer l’IST que passer pour un pédé ». Quand ils ont un doute, une baisse de libido, ils invoquent la fatigue, la baisse de forme pour refuser un rapport sexuel, mais jamais le manque de désir. Être un mec, c’est toujours s’étalonner dans la performance physique et le « toujours prêt ». Je les ai trouvés tellement sincères sans la présence des filles que j’ai presque douté de l’intérêt de la mixité.

    Et puis, le premier samedi de cette nouvelle année, en zappant un dernier coup, histoire de réviser avant d’aller me coucher, je suis tombé sur le Journal du hard,sur Canal+. Une jeune rouquine actrice X, à peine plus âgée qu’eux, expliquait que pour rester au top, elle faisait en sorte d’être toujours plus performante, d’améliorer sans cesse ses prouesses techniques. À force de performance, vous verrez qu’on finira tous en burne-out.


    2 commentaires
  • Comprendre le dialecte des adolescents demande de l’oreille, un minimum de mansuétude et des prédispo­sitions pour la tambouille mondiale.Véritable macé­doine de verlan, de wolof ou d’arabe à la sauce hip-hop, d’anglicismes au yaourt et de borborygmes de rue sous weed, les mots des ados ne disposent d’aucune bonne tra­duction sur Google ou Reverso. Seule une immersion ethno­logique quotidienne, en capuche et baskets de camouflage, permet de les assimiler et de les restituer. Comme j’ai la chance de pouvoir les entendre s’apostropher « entre les murs » des lycées, je suis devenu un véritable lin­guiste de skatepark. Mais intégrer la langue de Tom, Mehdi ou Jennifer ne veut pas dire pour autant occulter celle de Molière.

    Là où certains adultes se contentent de jouer la carte du mimétisme pour se les mettre dans la poche, l’animateur de prévention se fait passeur pour les accompagner vers le monde plus formaté des darons qui tex­toïsent au ralenti et dans lequel les mots des ados prennent une tout autre signification. Cobaye idéal pour une étude de cas, cette fille que j’ai croi­sée dans un centre de formation d’apprentis (CFA) coiffeurs du 18e,un pied sur la table, son chewing-gum lui déformant la mâchoire,serrant son BlackBerry dans la main gauche, se lissant les cheveux avec un fer tout en remontant la bretelle de son soutif (au passage,on peut souligner la prouesse technique), qui exprimait qu’elle s’en battait les couilles du regard des autres, du respect et tout le reste. Elle avait invec­tivé dans la foulée sa voisine de table qui parlait un peu trop de ses expériences personnelles dans cette syntaxe typique­ment adolescente : «Pff, la meuf, elle fait crari qu’elle s’est faite bouye, mais c’est du mytho… »

    J’entends Maître Capello s’en secouer le nourrain dans sa tombe et je peux aisément imaginer votre consternation devant ce français de KFC !Mais, magnanime que je suis, je vous livre ici la traduction de cette diatribe : «La fille, elle fait semblant d’avoir eu une relation sexuelle, mais elle ment. » Au-delà de cette phrase énigmatique pour le profane, il est intéressant de tra­vailler sur l’introduction : «J’m’en bats les couilles. » Les néo femmes du XXIe siècle auraient ainsi vécu une mutation génitale pour mieux se fondre dans un paysage sévèrement burné. Pourquoi une fille ne pourrait-elle pas s’en battre simplement les trompes de Fallope ?Pourquoi utiliser des termes masculins pour souligner son exaspération? Voilà des questions susceptibles d’ouvrir un débat sur l’éternelle question de la domination des mâles, jusque dans la grammaire, où le féminin s’écrase devant le masculin. Eh bien, les filles n’en savent rien. Pis, elles trouvent que c’est normal.

    Apprenons donc, et ce dès la maternelle, à nos jeunes filles à s’en battre les ovaires ou le clito, ou ne pas hésiter à ren­voyer un «tu me casses les boops » de bon aloi aux mecs qui les collent grave.Mais le pire c’est ce mot, « cracher ». Il signifie, pour certains ados, éjaculer. Son emploi ne s’ex­plique pas. Un jour, il s’est imposé dans certains groupes de jeunes comme la norme pour exprimer ce moment où le mâle jouit dans un râle. On peut y voir une personnification du vit qui, à défaut de s’exprimer clairement, car dépourvu de langue, cracherait sa bile, une fois bien secoué, au sexe de ses interlocutrices. Beaucoup ne se posent même plus la question du sens de ce mot, de sa portée.Pourtant, il en dit long sur la relation. Quand on « crache » sur quelqu’un, on n’exprime que du mépris.

    Dans une classe où les élèves maintenaient que le terme n’était ni pire ni meilleur qu’un autre et qui me reprochaient mon côté old school, j’osai: «Diriez-vous par exemple “le soir où j’ai été conçu, il y a quinze ans, mon père a craché dans ma mère” ou “hier soir,j’ai entendu mes parents baiser. Mon père a craché, et ils se sont endormis ?” » Ce qui revenait un peu à dire, vous n’êtes que des fils de gla­viots, des raclures de fond de gorge mélangées à un reste de morve. J’ai senti la violence de l’image secouer les travées. Certes,faire référence aux parents peut passer pour de la provocation facile, mais ils l’avaient bien cherché ; et surtout, le silence qui a ponctué ma phrase a démontré que j’avais fait mouche. Le mot « cracher », dans la couche parentale, ça fait tache. Déjà que les ados ont du mal à concevoir que leurs vieux aient une libido, ils les imaginent encore moins se cra­cher dessus en levrette ou missionnaire.

    Même les filles l’utilisent. «M’sieur, si j’ai bien compris, même si le keum il ne crache pas dans mon trou, je peux être enceinte… » Cracher dans le trou ! Là, c’est l’amour qu’on enterre, dix glaires sous terre… Le mot « cracher » doit disparaître du vocabulaire de la sexua­lité,parce que, traduit comme cela, faire l’amour relève plus de la baston de rue que du partage des émotions. On asso­cie, une fois de plus, l’autre à un produit de consommation, qu’on crache quand il a mauvais goût. Et puis, en général, une fois qu’on a craché, on se détourne par dégoût. On regarde rarement la cible de notre projection salivaire.On se retire, on se rhabille et on se tire en abandon­nant l’autre, souillé. L’amour,l’envie, le désir, ça doit faire saliver. En revanche, il vaut mieux garder son crachat pour les tombes. C’est plus érudit.


    2 commentaires