• Cette année, tous ceux qui œuvrent pour l’éducation à la santé, et plus particulièrement sur la thématique de la sexualité, ont été confrontés à la violence des culs serrés. D’ailleurs, la convention collective de l’animation devrait obliger les associations à nous verser une prime de risques pour tentative de mutualisation du plaisir en pleine période réactionnaire. J’ai le souvenir d’une ado me faisant, téléphone en main, le coup de l’intimidation à la sauce grand-frère, pour me remettre dans le divin chemin alors que je ne faisais que rappeler la possibilité de l’IVG en cas de grossesse non désirée. Si ça continue, on va construire des bûchers à la sortie des bahuts pour nous fumer comme de vulgaires jambons (ou saumons, selon les convictions). Mariage, adoption et PMA pour tous, loi sur la famille, ABCD de l’égalité : heureux les obscurantistes, car ils ont eu de multiples raisons de battre le pavé et nous fourguer leur grande morale familiale. Mais plutôt que d’aller au clash face à une vision de l’humanité que je ne partage pas, j’ai eu, en cette fin d’année scolaire, comme une envie de leur montrer les bienfaits d’une action qu’ils ignorent, de faire preuve de positivité. En fait, censeurs de tous bords, au lieu de nous pousser à la désertion, vous nous avez remotivés comme jamais.

     

    Le premier point d’achoppement et fort sujet de tension demeure le regard qu’on porte sur l’homosexualité. Eh bien, j’ai décidé de ne plus en parler. Ceux qui jubilent déjà, vous pouvez rallumer la télé. Certes,lancer de grands débats souvent stériles et teintés de propos violents pour lutter contre l’homophobie, je n’y crois plus. En revanche, dire systématiquement « avec ta copine ou ton copain » aux élèves, mais aussi à tous les enfants, et ceci, quel que soit le genre de l’interlocuteur, participe à faire de l’homosexualité une orientation sexuelle intégrée, acceptée et tout à fait naturelle dans une société très hétéro normée.D’ailleurs, après quelques regards surpris ou des rires gênés, les ados finissent tous par approuver et certains réutilisent la formule.
    Curieusement, ce sont des réflexions d’amis qui m’ont le plus estomaqué. À l’explication de cette technique d’animation, deux d’entre eux m’ont signifié que je donnais trop d’importance aux homos, qui ne représentent, somme toute, qu’une minorité. Non seulement je ne respectais donc pas les quotas, mais, pire, j’incitais les jeunes à exprimer une éventuelle sexualité contre nature ! Ils m’ont clairement notifié qu’ils ne souhaiteraient pas que leurs fils entendent un tel discours. J’ai trouvé, entre la poire et le fromage, qu’ils avaient mal vieilli et que ça méritait un sérieux lifting idéologique.

     

    Farida Belghoul et sa « journée de retrait de l’école » ont tenté de vous faire avaler qu’on jouait les pornographes en maternelles, avec un kamasutra estampillé Dolto sous le bras ! Du coup, les lycéens m’ont souvent questionné sur cette « ignominie » dénoncée par des parents inquiets, avertis par des SMS tombés du ciel. Merci,Farida, car en relançant le débat, tu m’as offert une magnifique porte d’entrée pour parler d’égalité et de respect entre filles et garçons. Rassure-toi, on aborde aussi les inquiétudes des parents, les changements de société et surtout ces fameuses limites posées qui ne demandent qu’à être repoussées à l’âge du carnaval hormonal. Derrière Farida, Ludovine et Frigide, aussi ringardes que les triplés de Nicole Lambert dans le Fig Madame, les parents se sont mis à sataniser l’étreinte des corps tout en s’offusquant des mots « vagin » et « pénis ». Mais ils ne savent même pas que leurs enfants, profitant de cette fameuse journée en retrait du bahut, s’érotisent sur Snapchat, se paient un petit lapdance sur Grand Theft Auto ou se cultive avec Booba (T’as aimé sucé, j’ai aimé Césaire). Plus que jamais, le fossé est en train de se creuser, mais les intervenants sociaux, eux, continuent de construire des ponts entre les générations, dans le respect de toutes les sensibilités.
    On n’a jamais autant parlé de religion et de virginité que depuis quelques années. Eh bien, ça ne m’effraie pas. Certes, on peut y voir un recul de société,mais le sujet est aussi une mine pour travailler. Aborder la virginité, c’est parler de l’hymen, du corps des femmes, du sexe féminin, du clitoris et de la masturbation, de la lutte entre désirs et limites. Pour certaines filles, c’est une véritable libération d’entendre que leur corps n’est pas sale, qu’elles peuvent l’explorer, en jouir. J’insiste aussi sur la notion de choix, dans un monde qui n’accorde pas toujours ce droit. Des filles qui acceptaient en silence finissent par s’insurger du sexisme de rue, de l’utilisation mercantile de leurs corps ou de cette abstinence qui leur est imposée, sans être expliquée. J’assiste parfois à l’émergence d’un néo-féminisme, émouvant dans ses balbutiements, mais tellement motivant pour l’avenir.
    Je ne convaincs personne et je n’invite pas à la partouze générale. Je ne fais qu’informer, accompagner ces désirs humains que beaucoup d’adultes font semblant d’avoir oublié. À force d’interdire, les censeurs ont inventé l’« adovapeur », dans lequel des ados bien marinés dans leurs pulsions et désirs finissent par exploser à la gueule de leur famille. Mais pas d’inquiétude, on sera toujours là pour vous aider à recoller les morceaux.


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  • Quand, dans les années 70, de nombreux teen-agers se rêvaient en Dustin Hoffman, Lauréat déniaisé par une femme mûre, aujourd’hui, c’est la cougar qui nourrit les fantasmes des lycéens. Signe des temps, elle s’est muée, dans l’éventail des thématiques pornographiques, en « femme mature », plus expérimentée en bouche que fruitée. Mais où rencontrer ces croqueuses de jeunes éphèbes ailleurs qu’au Franprix du coin quand on est un mineur au taquet ? Dans ce monde fait de virtualité, les cougars se kiffent sur le Net ou en 4G. Mais là où Mrs Robinson roulait du bas nylon sur des tabourets de bar, la « mature », elle, joue du string en léopard avec des accessoires. C’est « un peu abusé » et ça finit même par choquer les plus connectés. Si la drague botoxée s’avère surtout fantasmatique chez les mecs, la drague bedonante est beaucoup plus concrète pour les filles. En effet, il n’est pas rare que celles-ci se fassent entreprendre par des types qui pourraient être leur père et elles en témoignent, le dégoût au bord des lèvres. À l’unanimité et sans distinctions de genres, ces amateurs de chair fraîche sont qualifiés de« vieux dalleux » ou de « pointeurs » en référence aux pédophiles embastillés. Ce type de discussion est une bonne porte d’entrée pour échanger sur la notion de consentement et d’âge de celui-ci. Là où la plupart d’entre nous parlent de « majorité sexuelle », je lui préfère la notion d’« âge du consentement sexuel », plus explicite. En général, les ados savent que celui-ci se situe à 15 ans, même si on se coltine toujours le fameux « 15 ans et 3 mois » depuis la nuit des temps. Ces fameux 3 mois en sus amèneraient les mineurs, le temps d’une gestation (9 mois), jusqu’à l’âge de l’émancipation possible à 16 ans. Mathématiquement, l’explication tient la route, mais la loi en a décidé autrement. Curieusement, beaucoup d’adolescents, s’ils devenaient garde des Sceaux,repousseraient l’âge du consentement à 17 ou 18 ans, admettant qu’on n’engage pas que son corps dans une relation sexuelle. Comme quoi, dans la course à la fornication, ils sont plus tortues que lièvres et, surtout, ils illustrent parfaitement le vieux dicton « ce sont ceux qui en parlent le plus qui en font le moins ». J’aime à leur répéter que le jour de leur 15 ans, ils ne sont pas obligés, une fois leurs bougies soufflées, de filer se dépuceler. La loi réglemente, mais ne commande en rien. Ils méconnaissent leurs droits, surtout lorsqu’une personne se trouve en situation d’autorité ou de confiance face à eux. Les mineurs ne savent pas que, dans ce cas, le consentement sexuel n’est jamais reconnu par la loi. Pour les éclairer, je leur donne les exemples de l’enseignant, de l’employeur ou de l’entraîneur sportif qui sont habituellement en situation d’autorité par rapport à eux, de par leurs fonctions, et qui pourraient en abuser. Cette situation trouve résonance auprès des jeunes apprentis en entreprise. En restauration, par exemple, les filles en jupes pour le service subissent parfois les remarques graveleuses ou les mains baladeuses de la part d’un patron peu scrupuleux. - « Putain, le mec, chaque matin, il me reluque le boule. Et des fois, il vient se frotter. Moi, je dresse les tables, mais chez lui, c’est autre chose qui se dresse… » L’humour pour exorciser. Au lieu d’un métier, c’est le harcèlement que certaines apprenties découvrent en alternance, au contact de tripoteurs de service. Elles l’endurent en silence de peur de perdre leur emploi, donc leur place en CFA. Comment se construire quand le type censé vous former ne s’intéresse qu’à vos formes ? Comment appréhender sereinement l’avenir quand l’apprentissage se mue en droit de cuissage ? Elles vont bosser l’estomac serré en se disant que, dès l’obtention de leur CAP, elles mettront de la distance entre elles et leur agresseur. Je leur réponds que cette distance ne sera que géographique. Psychologiquement, il en ira tout autrement. À chaque fois, je les invite à signaler la situation, mais peu vont jusqu’au dépôt de plainte. Je me souviens aussi d’un lycée où les jeunes avaient évoqué qu’un des internes avait goûté aux plaisirs défendus dans les bras d’une enseignante. Me méfiant toujours de ce genre d’infos, souvent déformées et amplifiées, je décide d’en parler avec le CPE à la cantine entre le poulet-frites et la Vache qui rit. – « La direction aurait dû passer dans les classes pour éviter la rumeur... Il n’y a pas eu de rapports, mais cette jeune prof était trop dans l’affectif avec les élèves. Elle leur avait dit que, l’été, elle aimait se baigner nue dans un lac. Et puis certains connaissaient même sa manière de s’épiler au niveau du maillot... Elle a posé sa démission. » Pour ces « Lauréats » du XXIe siècle, Mrs Robinson avait donc déserté la piscine familiale pour jouer la cougar à poil dans les lacs. La décision de rétablir la vérité dans les classes a été adoptée, chose pas facile à mettre en place dans cet établissement de sensibilité catholique. La prof était partie, mais le mythe, lui, était bien vivant. Les ablutions étant un moyen d’expiation pour les péchés, la « prof-qui-se-baignait-nue-dans-le-lac »avait été canonisée par les élèves et était ainsi passée à la postérité,motivant de sa nudité mouillée, des torrents d’onanisme chez les internes.


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  • Je me déplace dans les lycées pour y rencontrer les jeunes, mais ce sont les adultes qui m’invitent et m’accompagnent. Sur des sujets aussi sensibles que la sexualité ou les conduites addictives, eux aussi ont leurs propres représentations, et celles-ci transpirent parfois malgré leur obligation de neutralité.

    Je me souviens d’un prof qui, pour faire la blague, m’avait interpellé avec un soupçon de mépris : « Ah !voilà Mr Sida ! Ah, ah ! » Quand je lui ai rétorqué que j’étais effectivement séropo et qu’« avoir le sida comme carte de visite, je m’en passerais bien »,j’ai senti son monde de suffisance s’écrouler sous les regards outrés de ses collègues. Malgré ses excuses, je l’ai planté là avec ses regrets, sans lui avouer mon mensonge. Il a pu ainsi tester un vrai message de prévention : la séropositivité avançant généralement masquée, il convient de ne pas s’en moquer à la volée.

    Suivant la capacité des élèves à encaisser l’information ou, plus sûrement, celles des adultes à l’assumer, l’établissement change l’intitulé de mes animations. Celles-ci deviennent tour à tour « conférence sur le sida », « information sexualité », « échanges sur la vie amoureuse » ou« un sujet qui devrait vous intéresser. Allez, je vous laisse avec le monsieur ». Parfois, on réserve la surprise pour éviter tout débat avec l’au-delà et s’assurer de la présence des élèves. Du coup, on entretient les tabous et je perds un bon quart d’heure à rassurer toutes les sensibilités.

    Le premier contact se fait à la grille et signaler aux surveillants que je viens causer drogues au milieu d’un nuage de fumée et d’élèves peu pressés me vaut des regards chargés de pitié, genre « pauvre vieux, c’est pas gagné ».

    À l’intérieur, les infirmières sont mes guides. Je les suis comme le messie dans les longs couloirs de ces immenses paquebots échoués que sont les lycées. En général, la salle réservée est toujours squattée par un cours qui a débuté malgré les plannings maintes fois déposés dans les casiers. À l’école comme dans les prisons, on est confronté à la surpopulation.

    Les infirmières respectent la confidentialité, même si j’en ai croisé une, plus cancanière que la moyenne, qui, tout en me listant les enfants de VIP fréquentant son bahut parisien, me confiait ses soupçons de défonce liée à la vie de bohème de leur « people »de parents. Ça peut servir un jour, si je veux bosser à la télé.

    Dans le genre « je te mets au pied du mur et prouve-moi tes qualités de grimpeur », une autre m’avait lâché juste avant d’entrer en classe : « Ah ! j’ai oublié de vous signaler qu’il y a plusieurs garçons qui ont été arrêtés pour un viol collectif. Leurs copains sont très remontés contre la fille qui a porté plainte, mais vous avez l’habitude de ce genre de situation, non ? » Ben, voyons. Autant dire tout de suite que j’ai refusé d’animer parce que parler du consentement et de la relation à l’autre avec des mecs dont les frères de survêt sont en garde à vue « à cause d’une salope qui l’avait bien cherché », c’est du foutage de prévention. Refusant de jouer les urgentistes façon « cellule de crise » sur W9, nous ne sommes pas restés bons amis.

    Je me souviens aussi d’un prof remplaçant, le genre barbu au niveau du cul, qui, tout en ignorant la main tendue et le regard de l’infirmière, voulait déserter en me laissant la responsabilité de sa classe en toute illégalité. Celui-là, je ne me suis pas gêné pour le rappeler à l’ordre, et il a dû se cogner les vérités sur la virginité et la parité pendant deux heures. J’ose espérer qu’en tant que remplaçant il continue de cirer le banc.

    Mais il y a aussi des profs engagés qui me signalent, par exemple, qu’ils viennent de finir un travail en français sur des textes LGBT américains ou le procès de Bobigny *. Parfois, il convient de tempérer un peu leurs prises de parole qui pourraient les mettre en danger. J’ai eu quelques mots avec celui qui invitait les mecs à s’imaginer avec un sexe dans la bouche pour mieux appréhender l’engagement que nécessite une fellation ! Ce n’était pas la meilleure porte d’entrée pour aborder sereinement l’homosexualité. J’ai une pensée émue pour un jeune prof exalté qui avait fait son coming out en plein débat homophobe et qui allait probablement se le traîner toute l’année. Et que dire de celui qui avait balancé à des élèves qui s’appuyaient trop sur la pudibonderie des écritures que Mahomet se tapait des putes ?Assurément, un fonctionnaire qui plairait à Farida Belghoul et ses potes de la « journée de retrait »…

    Certains adultes ont tendance à s’emballer sur des sujets où les élèves semblent timorés, en oubliant que, contrairement à moi, ils restent toute l’année. Je pense à cette prof très participative lors d’un débat sur la masturbation féminine. On imagine aisément les gamins ricaner à la cantine : « Tu vois la prof là, avec le plateau, eh ben, elle se touche le clito. »

    Ça fait des années que je partage ce fameux statut d’intervenant extérieur avec le toxico repenti, la rescapée d’Auschwitz ou les gynécos du planning, ce statut signifiant que, même si je ne suis que de passage, certains ne m’oublient pas. D’ailleurs, un jour où je me baladais tranquillement en civil dans Paris, deux jeunes m’ont apostrophé comme un pote de quartier : « Hé, Mr Sexuel, vous avez encore des capotes? » devant mon fils interloqué.


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  • Par exigence professionnelle, j’ai toujours une kyrielle de préservatifs dans mon sac, et ça peut désorienter ceux qui ne connaissent pas ma profession. J’ai le souvenir d’un vigile de musée, zélé sur la fouille et qui, ayant découvert ma réserve, avait eu l’air aussi troublé qu’un sympathisant de Civitas parachuté dans un couvent des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence. Après lui avoir fait comprendre que j’aimais donner le goût du métier, il n’a pas tardé à biper ses collègues, qui, hilares, se sont largement servis. Fi de Facebook pour se faire de nouveaux amis : un paquet de capotes suffit !

    Les capotes, c’est mon fonds de commerce. Quand j’ouvre mon sac d’abondance et que j’annonce aux ados la distribution à venir, mon capital sympathie grimpe aussi vite que le prix du baril en période de guerre dans le Golfe. Si j’osais la métaphore biblique et la marche sur l’eau, j’incarne à ce moment-là une sorte de néo-Prophète, multipliant condoms et lubrifiant comme des petits pains. Par prudence, j’évite soigneusement les capotes au chocolat depuis que Copé s’est fait carotter les siennes par des musulmans faméliques, victimes du méchant ramadan.

    Pour les préservatifs comme pour le reste, les ados sont des grands malades de la marque. Et pourtant, comme on ne court pas plus vite avec des Puma ou des Nike au pied, on ne fornique pas mieux en Manix ou Durex au gland. Revendiquer haut et fort une marque, c’est faire genre « je maitrise » devant la galerie et, du coup, afficher une fiabilité testée. Dans la famille des légendes urbaines adolescentes, la rupture de capote au plus fort de l’acte est devenue un grand classique. Il y a tellement de capotes qui se déchirent dans les lycées qu’on se demande pourquoi les Chinois continuent de caracoler en tête du hit-parade de la démographie. Mais peut-être que l’industrie du latex ne réserve aux adolescents que des préservatifs bas de gamme non adaptés à la vigueur de leurs coups de rein ?! Les plus puritains y voient une intervention divine pour punir les pécheurs qui osent pratiquer sans sacrement et les plus marxistes-léninistes, rares au sein de cette adolescence à la conso compulsive, un coup de ces « salauds de labos » pour faire exploser les ventes de RU486 ou de Norlevo (dite "pilule du lendemain").

    Sauf que souvent, de rupture, il n’y en a pas, parce que de préservatifs, il n’y en a point… L’ado, par anticipation des reproches, abuse l'adulte référent, rechigne à la confession. Les raisons de se passer de protection malgré toutes les animations de prévention dès le collège sont légions : les soirées bien arrosées, le manque de sensations, la dimension technique de la pose, la peur de manquer de temps et de voir la virilité se dégonfler ou l’objet du désir se carapater…

    La démonstration de la pose du préservatif dans mes animations demeure toujours un grand moment de communion. Pour éviter tout hétérocentrisme, je sors des préservatifs féminins en évoquant aussi les risques de transmission entre filles et les godes partagés. Certains s’en émeuvent alors que les sextoys s’affichent en Une des magazines : c’est tout le paradoxe de notre société. Même les plus réticents à toute forme de débat sur la sexualité se rapprochent pour ne pas en rater une miette. J’utilise un avatar de pénis taillé dans le bois à ma disposition, présentant une taille moyenne pour ne traumatiser personne.

    Au nom de l’amour, des sensations et du sacro-saint plaisir partagé, c’est drapé de l’aura de grand prélat de l’erectus dei que j’invite mes fidèles au recueillement, devant cette icône divine et phallique. Dans un silence de cathédrale, je prêche, un à un, les dix commandements du condom.

    Tu contrôleras la qualité de l’emballage, car, pendant tous ces mois de choux blancs accumulés, tu l’as si souvent tripoté au fond de ta poche qu’il est bien élimé.

    Tu vérifieras la date de péremption (et non de transpiration comme un adepte du sport en chambre me l’avait soufflé à Pantin), histoire d’éviter la porosité.

    Tu ouvriras l’emballage sur toute la longueur, sans tes dents, tes ongles, tes ciseaux, ta bite et ton couteau.

    Tu vérifieras bien le sens avant de la dérouler pour éviter tout contact avec le liquide séminal, ce liquide incolore qui lubrifie le gland et le rend brillant dans la nuit.

    Tu pinceras le réservoir, pour éviter la fameuse bulle d’air qui éclate sous l’effet piston.

    Tu la dérouleras sur toute la longueur de ton sexe en érection, et ça peut être long.

    Tu ajouteras, éventuellement, du lubrifiant, car c’est la wax du surfeur de l’amour, qui comme la vague irrésolue, va et vient entre tes reins.

    Tu donneras et tu prendras du plaisir, car, c’est toujours ça que les bigots n’auront pas.

    Tu tiendras le condom quand tu te retireras afin qu’il ne reste pas dans le vagin ou l’anus de ton/ta partenaire, car il convient de ne pas confondre « exploration des sens » et « spéléo ».

    Tu feras un nœud avant de t’en débarrasser dans la poubelle verte. Pas la jaune, car le préso ne s’utilise qu’une fois et point tu ne le recycleras.

    Voilà, mes chères ouailles, vous pouvez maintenant aller (et venir) en paix. Et n’oubliez pas le denier du cul avant de sortir.


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  • Passer sa journée dans un lycée au bord de la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye, ça change de la verticalité grise des banlieues paupérisées. On se transporte dans le monde merveilleux des vélos et des marchés bio, avec un petit air d’Amsterdam en bord de Seine, coffee et tapins en moins. Et, puisqu’on parle de coffee, c’est après un gobelet de caféine plus que diluée, avalé en salle des profs, que j’ai mené ma première animation sur les conduites addictives devant une classe peu expressive, bien accrochée à sa Smartphone dépendance.

    J’ai enchaîné sur un second groupe de fils et filles de bonne famille,mignons tout plein, à qui on pouvait donner, dans ces contrées de Croisés, le bon Dieu, ses saints et tout le pinard de la messe sans confession.« Je suis né dans une famille plutôt aisée […]. Je me souviens pas avoir fait trop de conneries étant petit […]. * »

    Mais,la confiance s’installant, les gamins ont ôté leur masque bien propret et se sont lâchés sur leur propension à se retourner le cervelet. Ensemble, on a donc feuilleté la pléiade de la défonce imprimée sur papier OCB.

    On a démarré gentiment sur les histoires de bédo-dodo, où, le soir,pendant que les darons récupèrent de leurs dures journées de décideurs, aidés parfois d’un quart de Lexo ou d’un bourbon,leur progéniture s’enfume, avec un mauvais shit coupé au henné,avant de s’« iPodtoucher »pour « Nique[r]sa mère, le blizzard * ».

    Certains voulaient arrêter la bédave en journée, mais, forcément, ils ne faisaient que procrastiner. Le shit, c’est l’antidépresseur du jeune, le Prozac du mineur sans carte Vitale, pas remboursé par la Sécurité sociale. On a parlé de cette différence fondamentale entre le bédo partagé pour désinhiber en soirée et la fumée clandestine sur fond de solitude et d’introspection.

    « […]Ça fait maintenant presque six mois que je dors à peine […]. Et quand je me regarde dans le miroir, je vois un mec bizarre. Pâle,translucide, tellement livide. À faire sourire un génocide * […]. »

    Je leur ai annoncé que, pour la première fois, des autotests de dépistage du cannabis allaient être commercialisés dans les bureaux de tabac.Ils seront destinés aux fumeurs occasionnels qui doivent prendre la route, mais aussi aux parents pour faire de la prévention auprès de leurs enfants. « Pour nous fliquer, oui ! »ont-ils répondu d’une seule voix. On s’est dit que ça n’allait pas arranger les relations dans certaines familles et qu’il serait temps d’avoir, enfin, un vrai débat sur la légalisation dans ce pays.

    Puis un garçon, qui s’était probablement fait un p’tit dej rasta, nous a fait partager ses souvenirs de vacances au Mexique. Pas besoin de se cogner les pyramides mayas pour que la balade précolombienne se transforme en tourisme ascensionnel : le mec s’était essayé à la mescaline. Il avait ouvert les portes de la perception et,visiblement, les gonds avaient un peu sauté. Pendant que ses vieux sirotaient leur margarita à l’aquabar du club, lui, chamanait comme les Floyd en devisant avec les cactus. Les voyages formant la jeunesse, il voulait maintenant tenter l’aventure du LSD en soirée.Je le lui ai déconseillé, arguant que son cerveau n’était pas suffisamment mature pour encaisser une succession de baffes psychédéliques. Mais, comme il insistait, on a parlé dosage et quart de buvard, environnement favorable et sécurisé.

    « Docteur,il me faut un truc. N’importe quoi. Sinon je vais craquer […]. »« Histoire de s’amocher à fond avant d’être vieux.D’agrandir les valoches qu’on a déjà sous les yeux. * […]. »

    Vu que nous étions bien partis dans l’almanach des drogues, les filles ont pris le relais avec les ballons gonflés au proto (le protoxyde d’azote des diffuseurs d’air sec ou de bombes à chantilly). Elles en inhalaient tous les jours depuis plusieurs mois et se tiraient des barres de dingue. Dernièrement, deux d’entre elles avaient fait un malaise dans la rue. Le voile noir devant les yeux,la perte d’équilibre et le bitume qui ramène à la dure réalité.Je les ai questionnées sur leurs motivations. La montée, le fou rire…, les effets étaient courts, mais bons. Et puis le proto est légal. On peut le glisser dans le Caddie avec, en prime,l’approbation des parents. Un coup de proto et les sales poussières qui obstruaient le canal du bonheur dans le cerveau s’évanouissent.La défonce sans avoir à quémander au pied d’une cité et risquer de se faire « bolosser »ou « tourner »,c’était leur façon de réduire les risques… J’ai un peu chargé sur d’éventuelles lésions, les dépressions respiratoires et arrêts cardiaques en cas d’inhalations répétées. On avait quitté le monde des Bisounours et des macrobios…

    « Wohwoh woh woh, qu’est-ce que tu fais ? Arrête ! Qu’est-ce qui t’prend d’faire des trucs pareils ? Qu’est-ce qui va pas, parle-moi, tu sais qu’tu peux tout m’dire !  […]. T’as tout ! T’as toutes les cartes en main.* […] »

    Le soir, j’avais une réunion avec des parents d’élèves. Ils ne comprenaient plus rien à cette société qui interdit et tolère à la fois. On a échangé sur ce temps d’expérimentation spécifique à l'adolescence et sur la difficulté de tenir coûte que coûte les fameuses limites salvatrices difficiles. Alors, pendant que leurs gosses jouent les psychonautes, certains observent leur décollage,en espérant qu’ils rejoignent sains et saufs, sur la grande orbite de la vie, les postes vacants du crack 40.

     

    DrKpote

     

    * Extraits des titres Sainte Anne (2011) et Blizzard(2013), du groupe Fauve (Corp).


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