• Le cul entre deux chaises

    Le cul entre deux chaises

     

    Notre monde marche sur la tête, ou plutôt sur les têtes. Prioritairement celles qui sortent du rang. Et c’est bien de ces ciboulots, écrasés à coups de rangers, que l’Organisation mondiale de la santé et les politiques de santé nous demandent, fort hypocritement, de prendre soin. C’est empreint de cette considération que je me suis rendu, un matin, en Essonne pour intervenir sur la thématique de la santé mentale auprès d’un groupe de mineur·es migrant·es, composé d’ados sans papiers exposé·es à la solitude des hôtels sociaux, survivant·es d’odyssées transcontinentales, violenté·es par des passeurs et des flics de toutes nationalités. Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour imaginer que leur bien-être dépend uniquement de l’obtention d’un sésame administratif plus qu’utopique par les temps qui courent. Alors, pour faire le job, on se motive en se disant que ce moment de partage leur changera un peu les idées.

    Ce qui est toujours bluffant avec ce public, c’est qu’il a toujours soif d’apprendre et qu’il reste positif malgré un quotidien de galérien. Ces jeunes n’ont pas fait le voyage pour rien et ils·elles tiennent à nous le prouver. Ils·elles étaient donc une bonne quinzaine, onze mecs et quatre filles, sagement assis·es en U dans cette classe de primo-arrivant·es d’un lycée pro, attendant que je me présente.

    Je n’ai pas fait la chasse aux téléphones portables parce qu’ils sont essentiels pour leur survie, leur servant de traducteurs. Ils·elles s’en sont tenu·es à cette fonction, sans escapade sur Snapchat, ce qui, pour des ados, est suffisamment rare pour être signalé.

    J’avais décidé de tester un outil téléchargé sur le site du Mouvement Santé mentale Québec, adapté aux petits groupes. Au lieu de jouer les frais chier (expression québécoise qui signifie « prétentieux ») en se gaussant de l’accent de nos cousins nord-américains, on ferait mieux de s’inspirer de leurs politiques de prévention très en avance sur les nôtres ! L’exercice explicité sur leur site s’intitule « la chaise musicale » et s’enorgueillit d’inviter les participant·es à faire « l’expérience du Plus Petit Pas Possible (PPPP) pour initier un changement dans leur vie ». Pour ces jeunes qui ont enjambé la Méditerranée, l’invitation au petit pas les a fait un peu ricaner.

    Dans le déroulé de l’animation, je devais les inviter à changer de place de façon impromptue. Une fois réinstallé·es, il convenait de les questionner sur leur ressenti face à ce changement et leur permettre d’identifier leur niveau d’inconfort ou de confort. Cette consigne, quoiqu’un rien simpliste, peut s’avérer déstabilisante puisqu’elle touche à notre sentiment de sécurité (je suis assis·e à côté d’une personne que je connais), à nos choix (j’ai choisi ma place), à notre confort (même après m’être assis·e sur une chaise depuis peu, j’y suis confortable).

    Après les avoir laissé·es prendre leurs marques en dissertant ensemble sur ­l’actualité du lycée et leurs désirs d’avenir, je leur ai donc demandé soudainement de changer de place, comme on le fait dans un mariage, en stoppant net la musique. Ils·elles ont suivi mon injonction sans râler et sans se bousculer. Comme je les questionnais sur leur ressenti au moment où j’avais imposé ce changement spatial, un bon nombre avait obéi instinctivement, craignant un acte répressif. Une jeune fille afghane a cherché sur Google Traduction les mots exacts pour exprimer sa pensée : « Je l’ai fait, car ça m’a donné “bonne conscience” », a-t-elle lu à voix haute. Montrer qu’on est motivé pour tout, qu’on n’a rien à se reprocher, qu’on est un bon élément, c’est aussi leur méthode Coué pour se persuader que ce pays va finir par les régulariser.

    Un garçon qui s’était assis à une place déjà chauffée par un autre auparavant a évoqué, avec ses mots, la sensation étrange de rentrer dans l’intimité corporelle de l’autre. Comme il évoquait sa gêne face aux effluves laissés par son prédécesseur, je leur ai rapporté le discours inique de Chirac, prononcé en 1991, sur ces fameux étrangers qui, forts de « 50 000 francs de prestations sociales » fantasmés, étaient qualifiés de bruyants et de malodorants *. « Seuls les fantômes ne font pas de bruit et n’ont pas d’odeur… », a soufflé l’un des jeunes, déstabilisé par le fait qu’un président du pays des droits de l’homme ait pu, un jour, parler d’eux ainsi. En même temps, quand on passe trop de temps au cul des vaches, on doit probablement perdre un peu de nez.

    Pour ne pas rester sur une note négative, je leur ai demandé de convoquer des souvenirs olfactifs plus positifs. Immédiatement, ils·elles ont évoqué les odeurs d’une culture qui ne s’était pas exportée avec eux. On a causé nourriture, environnement, mais aussi de ces maisons de famille dont on parle au passé, les yeux légèrement embués. Pas besoin de bagages pour porter sa vie avec soi. Mais je ne voulais pas trop verser dans l’émotion à leur égard, car j’aurais pu être accusé de délit de solidarité.

    Deux autres garçons ont signifié que ma proposition leur avait permis de faire un peu d’exercice physique en traversant la salle. Mais derrière ce besoin de bouger, éprouvé au bout de trois quarts d’heure de station assise, on a lu la difficulté de rester en place rencontrée par certain·es. Comment arriver à se poser quand, ­pendant des mois, la position ­statique a rimé avec risques ? Tous et toutes ont partagé ces moments de peur et de tension qui les imprégneront à jamais.

    Au fil de ce travail sur les émotions, une sensation de grande solitude a émergé du groupe. Centré·es sur leurs vécus personnels, ils·elles ont vite capté les liens entre santé mentale, physique et sociale. « Quand tu n’as pas une bonne santé mentale, tu manges pas, tu dors pas, tu laisses tout tomber et tu t’enfermes. Donc ta santé sociale en prend un coup aussi », a parfaitement résumé un jeune. Beaucoup ont exprimé qu’ils·elles gardaient le moral parce qu’« il le fallait bien », mais en creusant un peu, tous et toutes s’estimaient déprimé·es, pointant le manque d’interlocuteurs ou d’interlocutrices de confiance pour s’alléger du fardeau d’une existence lestée par l’exil forcé. La famille leur manquait beaucoup.

    « Les parents, c’est ce qu’il y a de mieux ! » m’ont-ils·elles dit.

    « Ça dépend, il y a des gens qui torturent ou vendent leurs enfants, a signifié un garçon sans développer.

    Monsieur, pour les musulmans, la famille, c’est sacré ! On aurait dû rester.

    N’importe quoi, a repris un autre. La religion te permet de te déplacer, mais pas de critiquer !

    Oui, tu as le droit de t’éloigner, mais tu dois toujours prendre des nouvelles. On doit rester en connexion », a certifié une jeune fille grâce à Google traduction.

    Son voisin a précisé : « Monsieur, c’est la connexion de l’utérus. » Forcément, sa phrase a fait résonance avec l’actualité et ces femmes enceintes arrêtées ou ­poursuivies jusque sur nos cols enneigés.

    L’exercice devait se terminer sur cette question : quel changement voulez-vous opérer dans votre vie et quel PPPP (Plus Petit Pas Possible) pouvez-vous faire dès aujourd’hui pour vous rapprocher de votre but ? Le petit pas, ils·elles l’attendaient de la Préfecture, en vain. C’est quand même paradoxal qu’un pays officiellement « en marche » les oblige à tourner inlassablement en rond. Il y a de quoi douter de la santé mentale de notre gouvernement.

    DR KPOTE

    * Discours de Jacques Chirac prononcé le 19 juin 1991 devant des militants RPR à Orléans dans lequel le leader de la droite évoquait « le bruit et l’odeur » d’une famille d’immigrés qui gagne « 50 000 francs de prestations sociales sans naturellement travailler ».


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