• « Allo ? Je voudrai votre adresse pour vous envoyer un don pour les enfants malades du sida. Hier, j’ai regardé le Sidaction et tous ces pédés et ces sans-papiers, ils peuvent crever ! » C’était en juin 96, le lendemain du Sidaction,et à l’époque je répondais au standard de Sol En Si (Solidarité Enfants Sida). Christophe Martet, le président d’Act-Up, très remonté, avait interpellé, sur le plateau, le ministre de la santé de l’époque, Mr Douste Blazy, sur la problématique de la prise en charge des malades étrangers. Les téléspectateurs s’étaient offusqués de son fameux «pays de merde» lâché à une heure de grande écoute familiale, dans une émission consensuelle à souhait et formatée pour faire pleurer les crocodiles.Mais ce qu’ils ne savaient pas, c’est que nous avions passé la nuit à l’aéroport pour empêcher l’expulsion vers la République Démocratique du Congo d’une mère séropo, séparée de son enfant, placé à l’ASE. L’Etat français s’apprêtait à virer à l’autre bout du monde une femme malade avec pour seul bagage son sac plastique avec les courses du jour. Les militants d’Act-Up avaient répondu présents à notre appel en urgence pour faire obstacle à l’innommable, l’abject. Malheureusement,nous n’avions pu filmer le gamin en pleurs et sous perf, appelant en vain sa mère. Nous n’avions pu orchestrer le buzz planétaire, les réseaux sociaux étant une vague utopie à l’époque du net 56kb/s. Je suis certain qu’ils auraient été nombreux a lâcher une larme devant leurs écrans, tant ce gosse était touchant,amaigri par la maladie. Sa mère, elle, africaine, séropo et sans-papiers, tout le monde s’en foutait. À la suite de cette soirée, beaucoup ont souhaité châtier ces pédés et ces étrangers. Alors, ce «pays de merde» craché à la face de la nation tombait à pic pour justifier l’homophobie et le racisme. Ces altruistes sélectifs nous ont alors appelé en masse pour refiler leurs fonds de tirelire aux pauvres petits enfants victimes des coucheries sans capotes de leurs insouciants de parents.

    L’émotion suscitée par la photo largement publiée de Aylan, un enfant syrien échoué sur les côtes Turques m’a rappelé ce qui nous avait fait cruellement défaut à l’époque : une image de gosse fauché par la mort. On s’émeut toujours sur la triste condition des enfants, rarement sur celle des parents. Alain Danand, le regretté président et fondateur de Sol En Si, gay et séropo, l’avait vite compris en axant la communication de l’association uniquement sur les mineurs. Il avait compris qu’exposer la maladie des parents n’allait pas nous permettre de perdurer. Et pourtant,les enfants de Sol En Si n’étaient pas orphelins même si bon nombre d’entre eux le sont devenus. Si, ce lendemain de Sidaction, au téléphone, j’avais répondu que nous accompagnions aussi des familles africaines, haïtiennes, maghrébines,souvent sans-papiers, parfois dans la prostitution ou la toxicomanie, beaucoup auraient raccroché et nous aurions fermé.

    Notre plus belle vitrine,c’était la halte-garderie, fréquentée par des gamins concernés par le VIH. Les télés rivalisaient de gratifications envers notre travail pour obtenir le droit de filmer les enfants malades. Maigreur et pleurs, la maladie devait sauter aux yeux. Les journalistes rêvaient alors de réaliser les anges de la maladie-réalité. En interne, on appelait ça «Sida Hut» quand ils nous passaient commande : « nous cherchons un enfant de 3-5 ans présentant tous les symptômes du sida pour le JT de 13H. Vous en avez ? ». Devant notre refus pour des raisons évidentes de protection et de confidentialité, ils pestaient. Au Téléthon, eux au moins, ils exhibaient leurs gosses. Il fallait savoir ce qu’on voulait, quelques secondes de prime avec la salive qui coule à une commissure de lèvres sur fond de comptine et c’était le jackpot assuré. Peut-être,mais afficher un enfant porteur du sida signifiant que ces parents lui avaient transmis le virus, c’était l’assurance de voir toute une famille stigmatisée et ostracisée. Les gens n’ont jamais eu les mêmes réactions face à un myopathe ou un sidéen. D’un côté, on sentait la compassion. De l’autre, on subissait l’exclusion.

    L’enfant, pour beaucoup demeure le fondement de l’attendrissement humanitaire. Le mettre en scène, c’est s’assurer de provoquer une vive émotion, donc de récolter des fonds. Combien faut-il de morts adultes pour réveiller le peu d’humanité qu’il nous reste, là où l’image d’un seul enfant tué dans son « innocence »fait se lever le monde entier ? Et surtout, à partir de quel âge, nous ne valons plus rien aux yeux des généreux donateurs ?

     

    Sur ce, je file à la fête de l’huma…


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  • Il fut un temps où les « choses de la vie », enseignées en cours de bio, étaient le point d’orgue de l’année. On dépoussiérait alors les planches des appareils génitaux, dépossédés de toute fonction sexuelle et si abondamment légendés que, de loin, ils ressemblaient à des poupées vaudou. Dans une ambiance de bloc opératoire, nous gloussions en blouses blanches face à une prof dont nous rêvions d’embrasser l’anatomie sur une paillasse de chimie. Le fantasme était inversement proportionnel à la technicité du discours : la verge et la vulve se regardaient en chiens de faïence sur le tableau sans jamais se frôler, voire s’emboîter. On rêvassait devant une démonstration qui manquait de vécu et de cul, attendant de se tripoter le soir venu. Franchement, on s’en branlait de la prostate et des trompes, des ovaires et de l’urètre.
    Quelques décennies plus tard, je suis devenu, hasard de la vie et à cause d’une sale pandémie, animateur de prévention « sexualité » en lycée. Le sida, vautour viral, becquetait nos amours, et nous passions le plus clair de notre temps au crématorium du Père-Lachaise à pleurer des destins brûlés. Dans l’urgence, nous privilégions dans nos animations les modes de transmission, causant sodomie et fellation à des gamins qui ne s’étaient pas encore roulé des pelles. On insistait sur la porosité des muqueuses aux virus, les fluides sexuels comme vecteurs de transmission et les tests de dépistage. Bien planqués derrière le jargon scientifique, on évitait soigneusement de parler de sentiments, privilégiant le savoir au ressenti. Nous avons distribué des tonnes de capotes qui, pour la plupart, ont probablement dépassé leurs dates de péremption au fond des sacs Eastpak. À force de mettre des fantômes sous les draps, l’amour se faisait la peur au bas-ventre.
    Puis, dans les années 1990, les trithérapies nous ont permis de sortir la tête de l’eau et des séropos. On s’est souvenu qu’il existait d’autres risques que les IST (maladies sexuellement transmissibles), comme la grossesse non désirée. Alors, on s’est remis à parler de contraception, de centre de planification, d’accès à l’IVG. Il a fallu que je rembobine ma vie, que je retourne in utero, vivre le féminin de l’intérieur. Le Chœur des femmes, de Martin Winckler, m’a été d’un grand secours. J’y ai découvert au fil des consultations gynécologiques, décrites avec respect et sensibilité, la complexité des émotions, le vécu des règles, les questionnements sur le désir d’enfant, la libido et le plaisir féminin, la peur d’être enceinte et l’impact de cette posture lointaine et peu concernée qu’adoptent beaucoup d’hommes. Je me suis essayé à l’empathie, moi, dont le corps de mâle ne connaîtrait jamais la douleur des contractions, n’éprouverait jamais la sensation d’une vie qui débute. J’ai compris que pour bien parler de contraception, il ne suffit pas d’énumérer des techniques, sur un ton froid comme un spéculum. Pilules, stérilet, implant : à quoi bon les citer par cœur si on n’est pas foutu de connaître a minima les processus de son corps ! J’ai appris à prendre en compte les inquiétudes des jeunes filles face à des choix dont les garçons se dédouanent trop vite, leur solitude face aux regards appuyés et lubriques scannant un corps qui les déborde, leur douleur face aux cycles de la vie. Je suis entré en féminisme non pour faire genre, mais par obligation, puis par conviction. En offrant plus d’écoute, et surtout un vrai espace de parole aux filles, j’ai entendu leurs difficultés à porter au quotidien ce corps ultra sexualisé dans les pubs, la télé-réalité et les clips, à subir le sexisme et les insultes à répétition. J’ai définitivement arrêté de limiter la sexualité à la prise de risques et j’ai intitulé mes animations « la relation à l’autre ».
    Du coup, j’ai ouvert la boîte à paroles. Travailler sur le regard qu’on porte sur son partenaire a logiquement amené les ados à réfléchir sur les limites qu’ils s’imposent ou que la société leur inflige, les désirs qui les submergent. Aujourd’hui, je passe plus de temps sur le consentement et la vulnérabilité de celles/ceux qui subissent les décisions de l’autre que sur les risques de grossesse ou le sida. La pornographie en 4G a tellement influencé les fantasmes des ados que je suis questionné sur la fellation, la sexualité en groupes, le fétichisme, le sadomasochisme, les godes, à un âge où on ose à peine déclarer sa flamme. Aujourd’hui, je fais fi des directives officielles pondues par des soi-disant spécialistes de l’adolescence, qui nous demandent de vendre de la laïcité ou du Pass contraception comme on fourgue des packs de textos gratuits.
    L’avenir de la prévention, c’est l’éducation à la santé assurée par les pairs. Formons les jeunes à prescrire les bonnes attitudes à d’autres jeunes, à faire preuve de bienveillance les uns vis-à-vis des autres, à s’échanger les bonnes informations et les lieux ressources. Faisons d’eux des acteurs de leurs vies affectives et sexuelles. Nous avons reçu des leçons de choses, partageons des leçons de vie.


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  • Qu’il se prénomme Hugo, Mohamed, Jean-Pierre ou Issa, quels que soient son vécu, son milieu social ou son adresse postale, le lycéen étalon est souvent tiraillé entre l’identification au mâle dominant hérité de ses aïeux bien burnés et le ralliement à la cause d’une égalité des genres qui sort (enfin) du placard à balai. Alors, dans mes animations, là où il s’attendait à écouter la voix partiale d’un pair qui le (ré)assurerait dans sa virilité, à partager des points de vue « entre couilles » comme me l’ont stipulé de futurs plombiers, je le sens perturbé par mes invitations à se sensibiliser au sexisme quotidien subi par les femmes, à sortir de nos habitudes mascu­linistes, à abandonner le canapé pour la table à repasser. Parfois, il me mate comme un traître du sexe fort, un vendu au féminisme.
    Eh oui, sachez-le, mesdames, pour le mec alpha, ce n’est pas facile de se dédouaner de toutes ces années de transmission machiste, de s’affranchir de son éducation. Au fil de mon travail auprès des ados, je cerne mieux le long cheminement qui est le nôtre pour que nous arrivions à partager l’espace équitablement avec vous. Pour bien les accompagner, nos hommes de demain, il convient de ne pas les couvrir d’opprobre afin de ne pas les bloquer dans leur virilité naissante, mais déjà bien musclée. Du coup, je m’associe toujours à eux quand j’illustre ces moments où, submergés par les valeurs d’antan, on déconne vraiment. Je privilégie donc ­toujours le « nous » au « vous ».
    Récemment, dans un lycée de Sarcelles (Val-d’Oise), un jeune a parfaitement résumé ces attitudes ambiguës, ces messages paradoxaux adressés aux femmes, cette difficulté que nous avons à appliquer l’égalité. Il est entré dans la classe, un peu en retard en hurlant : « C’est ici le cours chelou ? », pressentant peut-être qu’il allait être bousculé dans ses représentations.
    Comme d’habitude, j’ai fait avec eux un état de notre société et de la somme des messages sexistes délivrés par les pubs, les émissions télé, les clips… Le lycéen étalon s’est associé aux autres pour parler « des putes » qui offrent leur nudité aux yeux du monde et qui obtiennent la réputation qu’elles méritent. Pourtant, après le débat, quand j’ai demandé s’ils aimeraient que les choses évoluent, que les inégalités hommes-femmes disparaissent, il a signalé avec force son approbation. On a cherché, avec l’ensemble de la classe, des solutions : permettre aux femmes d’accéder aux mêmes carrières que les hommes, partager les contraintes familiales, surveiller nos attitudes et nos paroles vis-à-vis d’elles. Il opinait du chef à chaque proposition. « Et si un jour, vous êtes parents, accorderez-vous les mêmes droits à votre fils et à votre fille ? » leur ai-je demandé. Là, il n’était plus dans le consensus. Il n’était pas question que sa fille sorte trop jeune, qu’elle « tombe enceinte », qu’elle « écarte les cuisses avec n’importe qui ». On avait atteint les limites de sa vision égalitaire. Offrir la liberté à une fille, c’était l’inviter à se salir sexuellement, à saloper la réputation de la famille, donc la sienne. Il connaissait les mecs, puisqu’il en était un, et il fallait protéger sa progéniture de « leurs mauvaises pensées ».
    On a travaillé sur la confiance en soi, qui se construit dans l’émancipation, et sur la vulnérabilité, qui caractérise les filles trop « protégées », trahies par leur grande naïveté face aux épreuves de la vie. « Plus on interdit, plus on a envie de faire n’importe quoi, a-t-il reconnu étonnamment. Mais c’est quoi la vulnérabilité ? Je comprends pas. – Quand tu as peu d’infos sur ton corps, la sexualité, la relation à l’autre, qu’on te maintient dans l’ignorance pour te protéger ou t’empêcher de passer à l’acte, tu laisses l’autre te diriger, décider. Tu es vulné­rable, fragile. Tu t’exposes aux choix de l’autre. Tu peux alors subir la relation. » Il a acquiescé, mais a ajouté cette grande vérité si souvent entendue : « C’est le mec qui fait le travail, m’sieur, donc les filles ne sont pas obligées d’en savoir trop. » Faire l’amour à sa partenaire serait donc un travail à la chaîne, où le mec serait forcément le patron. « Et ta copine, lui ai-je demandé, c’est une intérimaire ? »
    On est revenu sur les mots violents qui accompagnent les femmes au quotidien. Il avait du mal à décrire, sans les (mal)traiter, celles qui expriment leur appétence pour la sexualité et revendiquent leur liberté. Je lui ai proposé de répéter cette phrase : « Cette fille a envie de faire l’amour et elle aime le faire. » Les insultes qui lui brûlaient les lèvres l’amenaient presque à balbutier. « Ah monsieur, c’est trop chelou, ça me fait bizarre de dire ça ! » Ils ont été plusieurs à reconnaître qu’on avait banalisé les insultes faites aux femmes. D’ailleurs, le porno en fait bien la promo ! En effet, la femme est souvent rabaissée dans la sexualité scénarisée avec des titres sans complaisance pour elle. « Mais il y a des filles qui aiment ça, non ? – Si ta copine te dit “insulte-moi en me baisant parce que ça m’excite”, alors, oui, tu peux. » Il a fait la moue. L’insulte réclamée, c’est moins excitant, et l’inversion des rôles nous donne la sensation d’être dépossédés, de perdre ce qui remplit si bien nos caleçons. Récemment, de jeunes apprentis m’avaient signalé que les filles du « BEP esthétique se faisaient défoncer dans les toilettes ». Sans débattre sur le lieu des ébats puisqu’après tout chacun fornique où il a envie, voire où il peut, nous avons travaillé à déconstruire leur affirmation. Ces filles choisissaient d’aller aux toilettes pour avoir des rapports sexuels, alors pourquoi dire « elles se font baiser » ? Elles étaient actrices de leur sexualité et beaucoup parmi les garçons avaient du mal à l’intégrer, l’accepter. C’est tout le paradoxe de la relation : les mecs sont ravis de rencontrer des filles qui acceptent des relations sexuelles, mais ils les dévalorisent systématiquement. Dans le genre grand écart, un groupe de garçons répondant à la ­question « pourquoi a-t-on une copine/un copain ? » avait écrit : 1) pour passer le temps, 2) pour le mariage, 3) pour la lune de miel. Entre le passe-temps et l’engagement, on leur cause donc d’égalité et, pour ­certains, c’est un peu comme si on leur promettait la lune de fiel.


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  • Le lycée était à quelques encablures de la station de RER Vert-Galant (Seine-Saint-Denis), station qui a hérité du surnom d’Henri IV signifiant « homme entreprenant », appellation minimale au vu de ses soixante-treize maîtresses recensées. En découvrant que cet insatiable coureur avait eu un pavillon de chasse dans le coin, j’ai fait le rapprochement avec une ­réflexion haute en couleur d’un militant local de CPNT (Chasse, Pêche, Neuf-Trois et Tradition) croisé quelques années plus tôt : « Les taspés, je leur mets deux cartouches. Si elles veulent pas niquer, on passe direct à la petite gâterie. Suce-moi ou je te fume. » J’avais des capotes sur moi, mais pas de gilet pare-balles.
    Pour démarrer mes animations, j’aime établir un état des lieux de notre société et des messages délivrés autour du corps et de la sexualité. À partir de pubs où l’anatomie sert de packaging aux produits, nous avons travaillé sur les stéréotypes. Beaucoup se sont indignés devant ces visuels souvent dégradants pour les femmes. Certains mecs ont refusé de parler de sexisme, arguant qu’après tout les mannequins acceptaient bien de poser, donc de michetonner.
    La pub étant plus indulgente à leur endroit, les hommes ont du mal à faire le lien avec les inégalités que cette dépréciation à répétition peut engendrer. Je leur ai donc exhibé la pub pour le parfum Invictus, où le type pose dans sa virilité tatouée, nous survolant de son sourire pédant, daignant rejoindre, à la fin du film, cinq femmes qui l’attendent comme le Messie. Les mecs adorent son air concupiscent, annonciateur de la grosse partouze à venir. Certaines filles se sont pâmées devant le BG, prêtes à s’émanciper des jugements des autres pour lui tâter les pecs et, du coup, alimenter les stéréotypes de genre.
    Pour disserter sur le sexisme ordinaire, de la pub au rap, il n’y a qu’un pas qu’on a allègrement sauté. J’ai joué la carte locale, avec les textes bodybuildés du poète de Sevran : Kaaris. Certains d’entre eux ont reconnu apprécier ses punchlines, dont trois filles jusqu’à présent récalcitrantes à l’idée de parler de sexualité. J’ai demandé à la plus loquace si elle était prête à déclamer des vers du troubadour du 9-3. Comme elle le kiffait grave, elle a accepté et s’est approchée du tableau sur lequel j’avais posé un A3 avec des morceaux choisis.
    Elle a commencé par « J’te baise et les draps s’en souviennent […]/La chambre est assez grande pour plusieurs chiennes/Le torse est assez large pour plusieurs chaînes » (Zoo), rimes agrémentées d’une référence à Kalash, un titre écrit avec Booba : « Elle pense que j’suis en train d’la doigter hum hum/J’lui mets mon gros doigt d’pied. »
    « M’sieur, les chiennes, c’est pas nous. Il parle des filles qui se respectent pas. Celles qui couchent à la chaîne », m’a-t‑elle signifié, les joues empourprées et « l’utérus sur les talons » (Se-vrak). « Donc, avoir un rapport sexuel avec un mec, ça mérite de se faire traiter de chienne ? De se faire mettre un gros doigt de pied dans le vagin ? » ai-je rétorqué. Elle avait du mal à argumenter dans le sens de son idole et, comme elle parlait de conduite, j’ai pris le volant des mains de Kaaris qui fait patiner ses « couilles de Terminator » (63) afin de faire « des créneaux dans leur vagin » (Pas de remède). Conduire une meuf comme sa bagnole, c’est le grand kif ultra-stéréotypé du vrai mec qu’aucun des garçons présents n’a vraiment renié. Ça sentait les pollutions nocturnes à particules pas très fines, le romantisme à grands coups d’arbre à came en tête.
    Je l’ai invitée à continuer sur « Viens à Sevran si tu veux de la lourdeur/Tu sors de la ch… ». Elle s’est arrêtée et semblait avoir du mal à conclure. J’ai donc lu à sa place : « Tu sors de la chatte à ta maman et t’en as encore l’odeur. » (Bébé).
    Cette fois, elle a reconnu qu’entre écouter des paroles noyées dans le flow et les lire, ce n’était pas pareil. On a tous réfléchi sur ces mots vulgaires et violents qu’on entend mais qu’on n’écoute plus. Quand on a lu, entre rires et dégoût, qu’« elles se déboîtent les babines quand elles sucent le dinosaure » (63) on a imaginé son prochain titre : « ça nique au jurassique ».
    Mais Kaaris et tous les « Gérard de Nervalo » de quartier ont leurs exégètes ­modernes qui les défendent à coups d’interprétations bidon. Un type nous a causé de second degré, de posture gangsta et qu’il fallait en rire. Sans crier à la censure inutile, je lui ai signalé que grandir et se construire dans cet univers érotisé à l’extrême, où la sexualité se conjugue avec la violence, pouvait se révéler traumatisant pour les plus jeunes et plus impactant pour les filles. Je leur ai rapporté l’interdiction récente de concert du groupe Viol, expliquant jouer la carte du vingt-cinquième degré pour caricaturer la violence sexuelle : « Comme c’est bon de te violer/Toi qui ne m’étais pas destinée/Tu chiales, affalée dans mon sperme !/C’est ta faute, alors tu la fermes ! » À ces paroles, les filles se sont toutes émues et les mecs se sont tus. Le second ou le dixième degré, c’est facile à revendiquer sur le papier entre adultes avertis, mais plus compliqué à s’approprier pour de jeunes candides ou des femmes détruites dans leur chair, leur humanité. À défaut de niquer le système, les rappeurs de Jacuzzi ne pensent qu’à se taper des bitches, se goinfrant de sexisme et d’homophobie. L’insulte ultime, c’est féminiser les autres pour les railler : « MC tu donnes ton cul, ta monnaie pue de la te-cha » (Billets verts, Booba). Invariablement, on dévalorise le sexe féminin avec ce vieux truc de « chatte qui pue ». Logique, alors, que, quand on parle de la vulve, les filles affichent une moue de dégoût et que certaines se disent prêtes à vivre dans l’ignorance de leur corps. Mais Gradur veut bien jouer les précepteurs et leur donner la leçon : « Quand elle me voit, elle s’met des doigts/J’rentre dans sa chatte comme un cheval de Troie » (Bang Gang).
    Heureusement, Grand Corps Malade est venu soigner nos haut-le-cœur pour signifier nos balbutiements : « Le corps humain est un royaume où chaque organe veut être le roi/Il y a chez l’homme trois leaders qui essayent d’imposer leur loi/Cette lutte permanente est la plus grosse source d’embrouille/Elle oppose depuis toujours la tête, le cœur et les couilles. » En remplaçant couilles par sexe, pour associer filles et garçons, il y a eu un beau silence où chacun analysait en son for intérieur les tiraillements de l’adolescence, entre désirs et limites.
    Pour conclure, c’est Kendrick Lamar, outre-Atlantique, qui nous éclaire sur cette surenchère de testostérone rappée : « I pray my dick get big as the Eiffel Tower » (« je prie pour que ma bite devienne aussi grande que la tour Eiffel », Backseat Freestyle). En fait, ces mecs sont de grands enfants qui implorent le Tout-Puissant de leur donner un peu de longueur de queue.

     

    (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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  • Après une heure d’embouteillages matinaux et un bon quart d’heure à me geler le poireau à l’accueil du lycée, personne n’est venu me chercher. L’infirmière, absente, n’avait laissé aucune consigne. J’ai eu comme une envie de repartir, de me téléporter au fond de mon lit. Heureusement, un jeune surveillant s’est sacrifié en délaissant la douce chaleur de la Vie scolaire pour arpenter les couloirs à la recherche d’un groupe d’élèves susceptibles de rentabiliser mon déplacement.
    Ce lycée professionnel des Hauts-de-Seine était d’une tristesse à filer le bourdon aux cafards. Il y avait peu d’élèves dans les murs, et l’établissement devait flirter avec les pires taux de décrochage franciliens. Dans la salle de permanence, un groupe tchatchait fort, assis sur les tables. J’ai eu du mal à distinguer les élèves des surveillants, tant les âges et la nature des vannes étaient proches.
    Les profs passaient devant moi sans s’arrêter. Ça sentait l’envie de fin de journée avant même qu’elle ait commencé. Dès la première classe, j’ai eu un avant-goût de l’ambiance locale. Ils étaient cinq sur vingt-deux à résister à l’envie de buissonner. Je leur ai expliqué les raisons de ma présence et le thème de mon intervention : les conduites addictives. Ils ont soufflé bruyamment, car ils venaient de se cogner les cognes un mois auparavant, qui leur avaient fait la complète-jambon de la répression. Du coup, au lieu de faire de la réduction des risques, j’ai fait de la réduction d’animation, en tenant avec bravoure une heure de soliloque face à des corps en état de mort cérébrale.
    La seconde classe, toujours rabattue par mon fidèle compagnon de la Vie scolaire, est arrivée suivie d’un adulte en blouse blanche volante. Celui-ci frisait la soixantaine et s’est présenté comme prof d’atelier. Il a demandé à rester pour s’informer, et comme les élèves ne semblaient pas gênés par sa présence, j’ai accepté. Nous avons d’abord posé une définition générale des drogues autour de la dépendance et des effets psychoactifs. Puis ils sont partis sur le championnat des stupéfiants, où chaque produit cité donne des points de respect au premier qui l’a hurlé. Du cannabis à la CC (cocaïne), sans oublier la MDMA, en vogue, on a fait le tour du circuit de la récompense à la vitesse d’une « amphèt » dans les artères.
    On a évoqué les drogues légalisées par l’État dealer – alcool et tabac –, puis je les ai questionnés sur celles remboursées par la Sécu. J’ai tout de suite vu que je les avais perdus. Un petit malin s’est enflammé sur le cannabis thérapeutique et la possibilité de se faire de fausses ordonnances pour se défoncer aux frais de Marianne, mais je leur ai signifié que le Sativex, traitement médical à base de cannabis qui vient juste de recevoir son autorisation de mise sur le marché, était peu adapté à l’usage récréatif. De toute façon, il ne fallait pas rêver, les pharmaciens n’allaient pas prescrire un gros cône vingt feuilles de Marley Natural à tous les types qui iraient se plaindre du dos.
    Comme j’insistais pour les faire parler de ces drogues remboursées par la Sécu et dealées par le pharmacien, le prof a alors cherché frénétiquement au fond de sa poche, la bouche un peu tordue, sa blouse virevoltant comme celle de Tournesol attaqué par les boules de cristal, en confessant : « Bon, les gars, on ne va pas passer par quatre chemins. Je vais la jouer cash avec vous. » Et là, aux yeux de tous, il a sorti de sa poche et jeté sur la table un Xanax. « Putain, chouffe, le prof il kiffe l’ecsta ! »
    J’avais oublié de rappeler le grand ­principe de nos animations : on ne parle pas de soi ! « Ça, dit-il en tenant le cacheton entre son pouce et son index tremblotants, je le prends à cause de vous. De temps en temps, un quart ou un demi, suivant votre capacité à me faire suer… Quand je n’en peux plus. Ça me calme. Mais je ne suis pas défoncé, je peux faire cours. Ça me permet simplement de continuer de faire mon métier sans vous taper dessus… »
    Silence. Il fallait que j’enchaîne pour éviter que les élèves se focalisent sur sa problématique ou qu’on bascule sur une thérapie genre les chimistes anonymes.
    Je l’ai remercié pour son témoignage en expliquant qu’avec ce type de cachets, les anxiolytiques, on cherchait à tempérer les angoisses. Je n’allais surtout pas ajouter qu’on le retrouvait aussi dans le cadre de sevrage alcoolique, histoire de ne pas placer le prof dans une situation de suspicion compliquée à gérer par la suite ! Après avoir noyé le poisson avec les somnifères, les antidépresseurs et le reste de la pharmacopée familiale, j’ai demandé si le shit pouvait être une sorte d’antidépresseur pour les jeunes. « Vous voulez dire comme le prof. Quand il nous casse les couilles, on se fume un quart de bédo… »
    C’était la bonne repartie pour embrayer sur l’image des produits et leur réputation en fonction des générations. Les jeunes ont crié à l’injustice sur ces défonces qui sont remboursées alors que d’autres sont prohibées et pénalisées. Le prof a souri. Son coming out médicamenteux semblait l’avoir apaisé.
    Peut-on se relaxer autrement qu’en utilisant des produits psychoactifs ? ai-je gentiment relancé. Le sport, la Play et l’amour sont arrivés en tête. Curieusement, on était plutôt dans les stimulants ! Du coup, on a échangé sur la différence entre effets recherchés et réalité de l’expérience. Et puis un jeune à la barbe finement ­taillée nous a annoncé avoir choisi la spiritualité. Il n’a pas parlé de religion, mais d’« élévation ». Les autres commençant à se moquer de lui, il s’est raconté en faisant preuve d’un calme alpestre. Il ne voyait plus sa mère, partie du domicile familial. Il avait essayé des tas de « produits de merde », mais, aujourd’hui, la prière lui suffisait. C’était son anti-antidépresseur, gratuit et accessible sans avoir à courir après le dealer, ce dernier étant dans son cœur.
    Puisqu’on jactait « béquilles », le prof a lancé qu’il préférait le soutien chimique au spirituel. Et puis, le Xanax, en bon palindrome, ça remet vite à l’endroit les têtes à l’envers. Le jeune s’est offusqué d’une telle comparaison. Pour lui, le prof et ses potes bédaveurs étaient des drogués, point barre. Nous vivions un moment rare, où l’adulte était le consommateur et l’ado, l’accompagnateur. J’ai fait mentalement le lien avec certains CFA où les profs m’envoient parler cannabis avec leurs élèves alors que leur haleine empeste l’alcool. Les adultes aussi ont leur lot de soucis et leurs techniques pour les escamoter. Mais personne ne leur fait de la prévention.
    (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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