• Qu'ils singent les poses gangstas des rappeurs sous stéroïdes, ou celles aguicheuses des bimbos fessues sur Instagram, ou qu'ils mythonent des soirées libertines sous Krokodile, un vent de conformisme souffle pourtant sur les aspirations des ados. Étonnement, beaucoup prétendent à la sécurité d'une vie éloignée des hastags provocateurs,se rêvant pères, mères et mêmes propriétaires. Du coup, ce n'est pas aisé de leur fourguer la contraception, partagés qu'ils sont entre le sentiment d'une parentalité qu'il juge prématurée et l'envie qui les titille de se reproduire. Quand on leur demande comment éviter une grossesse non désirée, ils citent spontanément les préservatifs et la pilule. Si le port de la capote est globalement acquis, les questionnements de l'adolescence sont loin de faire le jeu de l'observance (respect des prescription, dose et heure de prise). Prendre la pilule tous les jours réclame une sacrée motivation. Ingérer un médicament sans être malade, c'est un peu comme tweeter sans followers : bien relou.

    «Y'a aussi le truc bizarre dans le bras.» L'implant est populaire, mais conserve tous ses mystères. À 15 ans, imaginer qu'un bâtonnet gros comme une allumette va diffuser dans le corps un progestatif bloquant l'ovulation pendant 3 ans, ça relève du côté obscur de la Force. De toutes façons, dès qu'on parle gynéco et légère incision, les volontaires ne sont plus légions. Œstrogènes,progestérone, menstruations, glaire cervicale… comme me l'avait signalé un apprenti en mécanique option poésie, « dès qu'on met le nez dans le moteur, c'est tout de suite moins kiffant». Certes, mais du coup, on se retrouve avec des filles (et des mecs) totalement incultes en dessous de la ceinture.

    L'anneau vaginal, le diaphragme et la cape cervicale, j'y fais juste référence, car les ados ne se sentent pas vraiment prêtes à explorer l'intérieur de leur sexe. Le patch n'étant pas pris en charge, il reste le DIU - « le quoi? » - le stérilet, ce vieux truc de daronnes qui « fait penser à un hameçon qui doit bien niquer le vagin » … Vagin et utérus ne font souvent qu'un à l'adolescence.

    Et puis, il y a les méthodes alternatives à la sauce ado.

    La méthode Ogino s'apparente aux pires épreuves de Koh-Lanta : sachant que l'ovocyte survit 1 jour après l'ovulation et que les spermatozoïdes résistent jusqu'à 5 jours après l'éjaculation, calculez la période optimale de fécondité sans jouer votre collier d'immunité. C'est loin d'être gagné !

    Crise oblige ou simple bêtise, il y en a encore qui, en panne de préservatifs, assurent les retourner ou les laver avant réutilisation! Certains racontent même des histoires de rapports sexuels avec du plastique autour du vît, comme un surimi ! Le coït pouvant virer au thermoformage, on comprend mieux les origines de l'expression « être à la colle » ! Provocation ou pas, ils convient de rappeler que seuls les préservatifs estampillés NF et CE protègent des grossesses et des IST.

    Certaines ont adopté la méthode Coca. Aujourd'hui, on ne prône plus les vertus spermicides d'une bonne douche vaginale avec la boisson gazeuse, mais on l'a adapté : "Si on boit du Coca juste après avoir fait du sexe, ça diminue les risques de grossesse ? » Non,le Coca Zéro ne veut pas dire zéro bébé et le Coca Cherry n'attirera pas l'homme ou la femme de votre vie.

    Dans le hors-catégorie, un jeune avait expliqué à l'infirmière qu'on pouvait aussi mettre des cailloux dans la shnek. Info prise, les bédouins caravaniers en introduisent dans le vagin des chamelles pour éviter les grossesses. Ce spécialiste des femelles à deux bosses s'est aussitôt fait recadrer.

    Fumer jusqu'au filtre rendrait stérile,selon une légende ado-urbaine. « J'avais peur d'être enceinte et je finissais toutes les clopes de mes copines pendant les pauses ». L'haleine de cendrier peut être un bon contraceptif sans aller jusqu'à se brûler les doigts.

    À un âge où on a du mal à s'engager, logique que la technique du retrait ait ses adeptes. Mais quand je mentionne la présence du liquide séminal et la difficulté de maitriser une éjaculation, on sent l'angoisse parcourir les travées. Et puis « quand le keum, il éjacule à côté, ça fait un peu film porno ».

    Il y a celles qui se lèvent juste après le rapport pour annihiler toute tentative d'escalade des spermatozoïdes, et celles qui tournent le dos à la contraception et à leurs partenaires, offrant leur anus.

    Si l'accès à la contraception d'urgence est acquis, certains parlent de coups de poing ou pied dans le ventre pour avorter sans passer par des praticiens, toujours suspectés de balancer. Quelquefois, ce sont les filles qui le réclament à leur copain. Fabulation ou pas, le plus surprenant, c'est que les ados ne sont que rarement gênés par la violence de tels actes.

    Et puis, il y a la méthode contraceptive divine : l'abstinence avant le mariage.Mais les Écritures, c'est simple sur le papier et plus compliqué à exécuter. J'ai le souvenir d'une fille évangéliste enceinte à quatorze ans et demi. Elle se revendiquait contre l'IVG et la contraception. Elle voulait aller au bout de sa grossesse, mais elle a fait une fausse couche. Dieu est peut-être grand, mais l'inconscient a une tête de plus que lui.


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  •  Saviez-vous qu’il n’existe pas moins de 375 journées mondiales répertoriées (journee-mondiale.com) ?! Plus que de jours calendaires ! Et comme les causes se bousculent au portillon de l’humanité, on va forcément passer aux demi-journées internationales de mobilisation, voire aux quarts d’heure mondiaux de lutte.
    Le 25 novembre, par exemple, c’était la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Ça a tellement changé la donne que le kidnappeur en chef de Boko Haram en ricane encore ! Des thématiques de journées mondiales, on peut en pondre à l’infini. Tiens, le 26 octobre, à la place de cette grotesque, mais bien réelle, Journée mondiale des pâtes, pourquoi ne pas instaurer la « journée mondiale contre les CRS dans les zones humides », en hommage à Rémi Fraisse ? Las, ces journées de soi-disant mobilisation planétaire ne sont que des coquilles vides. Elles permettent aux élus d’aérer leurs mocassins à glands et à certains d’apaiser leur mauvaise conscience grâce à un engagement de vingt-quatre heures chrono, le pin’s bien visible au revers de la veste. Les ados, eux, en général, ça leur passe au-dessus du piercing, même s’ils ne sont pas trop réticents à l’idée de faire sauter des cours. Généralement, ils passent de l’une à l’autre comme on se refile une chicha, et pourtant ce n’est pas faute de forcer le trait humanitaire pour s’assurer de leur compassion.
    Pour les militants de la lutte contre le sida, la journée mondiale est le 1er décembre. C’est con d’avoir choisi le 1er décembre, parce que souvent il fait un temps à ne pas mettre un séropo dehors. Si j’ai le souvenir de mobilisations fortes au début de l’épidémie avec des « die-in »* réunissant des milliers de personnes, cette journée est devenue l’ombre d’elle-même. Une fois, à Neuilly (Hauts-de-Seine), à la fin d’une conférence, les lycéens et les adultes étaient tous prêts à affréter un charter pour jouer les humanitaires à Brazzaville (République du Congo). Mais quand je les ai invités à s’engager à quinze bornes, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), le sida est devenu tout de suite moins exotique. Pour une journée mondiale, monsieur, on ne fait pas dans le local. On rêve sans frontières, on fait son Kouchner.
    Le pire, je l’ai vécu récemment dans un lycée où les élèves, sur injonction de l’infirmière, avaient organisé une rencontre-débat sur le thème « vivre avec le VIH ». La salle était en sous-sol, éclairée aux néons, froide comme un couloir de la Pitié-Salpêtrière. L’assistance était majoritairement féminine, au même titre que l’engagement associatif. Les mecs faisaient la « grasse », sponsorisée par les Nations unies. Des comédiens révisaient des textes censés ponctuer le débat. Les organisateurs ont accueilli un groupe de personnes venant témoigner de leur séropositivité, un rien gênés face à un virus qui prenait soudain figure humaine.
    « Ils ont encore des cheveux ? C’est chelou, non ? – Peut-être que c’est pas des vrais… »
    Nombreux sont les ados qui associent sida et chimio. J’imagine que, pour eux c’est rassurant de mettre des symptômes sur un virus fantôme. On allait développer, quand la sono nous a rappelés à l’ordre. Un prof avait playlisté Sid’amour à mort, de Barbara, sur Spotify, ce magnifique morceau qui stimule les glandes lacrymales des vieux et endort les jeunes. Puis, les comédiens ont lu des textes d’Hervé Guibert (écrivain mort du sida) et de Barbara Samson (première mineure à témoigner de sa séropositivité). En quinze minutes, ils nous ont plombé la salle en exhumant l’urgence des années 80 à grands coups de textes mortifères. À quelles fins, si ce n’était pour faire pleurer dans les chaumières ? Les gamins étaient blancs comme des globules, incapables de prendre la parole. On était en plein décalage tant, aujourd’hui, la réalité de l’épidémie est tout autre, avec l’espoir porté par les Prep (prophylaxie pré-exposition), les tests de dépistage rapides, les charges virales indétectables, les vies qui s’allongent.
    Heureusement, l’éternelle question sur le sida et les singes a allégé un peu l’atmosphère. Mais les comédiens ont à nouveau enchaîné sur des textes de malades en fin de vie, qui ont renvoyé tout le monde six pieds sous terre et quelques années en arrière. Une jeune femme, séropositive depuis la naissance, s’est effondrée en larmes, devant les élèves, interdits. Les précieux témoins avaient perdu toute envie de témoigner. Heureusement, les relents de friture venant de la cantine ont mis un terme au cauchemar.
    Journée mondiale oblige, tout le monde s’est autoapplaudi avant de se diriger vers le buffet. C’était beau comme un Sidaction. Il ne manquait que Clémentine Célarié pour rouler des pelles à tout le monde et Pierre Bergé pour rappeler que le Téléthon confisque tout le pognon.
    Le sida et sa journée mondiale sont entrés dans les évènements à cocher sur le calendrier, comme un passage obligé, gravé dans le marbre comme dans le temps. Quelquefois, j’ai l’horrible sensation que certains regrettent les morts en série pour refaire l’actualité. Invité à la matinale du Mouv, l’année dernière, l’animateur radio m’a rappelé, entre deux pubs et une info sida, qu’on était surtout là pour se marrer. Il se croyait un 5 mai, Journée mondiale du rire.
    Un bon conseil, cette année, anticipez le 1er décembre en achetant vos capotes deux jours avant car, le 30 novembre, c’est la Journée mondiale sans achats. Et si vous ne coïtez pas dans les heures suivantes, vous pourrez toujours les recycler en masque de guerriers japonais pour la Journée mondiale du Ninja, le 5 décembre.

    Dr Kpote (kpote@causette.fr et sur Facebook
    Illustration : Dugudus pour Causette

    * Démonstration pacifique où les manifestants s’allongent par terre tous ensemble sur la voie publique.


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  •  En faisant le ménage dans ma collection de « petits papiers », des quarts de feuille A4 déchirés à la hâte et sur lesquels les ados écrivent anonymement leurs questions, j’ai retrouvé celui-ci : « La sodomie fait-elle grossir les fesses ? Est-ce qu’on peut voir qu’on a pratiqué ? Est-on déviergée par les fesses ? »
    Quand je leur lis à voix haute ce genre de questions, les cervicales craquent comme à Rolland-Garros, la classe tentant d’identifier, un coup à droite puis à gauche, l’auteur(e) du billet. Du coup, pour mettre fin aux allégations, je leur rappelle l’impossibilité de pénétrer des fesses, à moins d’être doté d’une chignole à la place de la verge. On est donc « déviergée » par l’anus, non par les fesses. Le mot anus déclenchant l’hilarité et les vannes antédiluviennes genre « caca-prout », la pression est redescendue alors d’un cran sur fond de pets mimés en bouche. On a basculé du lycée à la maternelle.
    Le mythe de la virginité avant le mariage, s’invitant de façon croissante dans les familles de toutes confessions, induit ce type de question. C’est toujours intéressant de travailler d’abord sur la définition que les ados ont de l’innocente chasteté. Forcément, on parle de l’hymen, « du bout de peau, du truc chelou avec du sang » que les filles ont dans le vagin, « euh… l’utérus, enfin, quelque part dans le trou »… Il y a des jours où on se demande vraiment si l’anatomie n’est pas enseignée uniquement à Polytechnique. À grand renfort de planches, j’explique pour la énième fois qu’un hymen complaisant n’est pas une muqueuse qui ferait preuve d’une indulgence excessive vis-à-vis de la gent masculine, mais que c’est bien de l’élasticité de ladite membrane dont on cause.
    Quand ils m’imposent Ève comme moule originel, je leur rétorque qu’il suffit de les regarder pour comprendre qu’on n’a pas cloné à l’infini le corps des femmes depuis le jardin d’éden. Oui, elles sont toutes différentes, alors qu’elles fassent fi des généralités. Et de rajouter qu’au fil de mes recherches, j’ai pu apprendre que la fameuse membrane pouvait être de forme annulaire, semi-lunaire, labiée, cribriforme, voire à languette ou à pont. « Écoute, mon hymen n’étant pas cribriforme, mais annulaire, c’est logique que tu ne sentes rien » : ça va en calmer plus d’un le soir de la nuit de noces. Quand je rajoute qu’un hymen très extensible n’est pas forcément déchiré à la première pénétration ou que certaines filles n’en ont pas, on nage en pleine science-fiction. Au passage, des mecs émergent pour me demander mon cursus, s’imaginant, plus tard, gagner leur vie, la tête dans les vulves.
    Mais, ce qui travaille vraiment les ados, c’est si « ça se voit ou pas », pour écarter toute suspicion. La perte de virginité chez les garçons n’a aucun impact sur le qu’en-dira-t-on puisque, chez eux, « ça ne se voit pas », leur gland restant gland. Je leur explique que, tout de même, un type qui n’est plus puceau peut se repérer à ses attitudes de coq prétentieux ou à son incapacité à garder le secret. Mais comme cela n’a rien de gynécologique, le Créateur ferme les yeux tout en leur délivrant une onction de lubrifiant. Chez les filles, c’est la grande foire aux techniques pour garder intacte la membrane sacrée. Certaines pratiquent donc la sodomie ou acceptent des fellations pour faire patienter leur copain qui leur a promis l’amour à vie, après la casserole. Dans tous les cas, ce sont elles qui l’ont dans le fion, si vous me passez l’expression.
    Petit problème, la sodomie ferait grossir les fesses ! Et les filles de se scruter pour savoir lesquelles pratiquent le « hum hum » par derrière. Les filles callipyges sont suspectées d’activités sodomites et craignent pour leur réputation. Mais là où ça se complique, c’est que, les fesses ont pris sérieusement le dessus sur les seins depuis que Beyoncé, Shakira ou Rihanna remuent du string dans tous leurs clips. J’imagine la difficile équation dans le cerveau des jeunes filles : développer son popotin et le faire assurer pour 200 000 euros comme J-Lo sans passer pour la « sodomisée de service ». Les croyances populaires virent carrément à l’Inquisition quand on soupçonne, à la façon de marcher des unes et des autres, une appétence particulière pour la sexualité. On arrive à des situations ubuesques comme celle-ci, relatée dans un CFA du Val-d’Oise : « Ma mère, depuis que je suis toute petite, me dit qu’on pouvait voir si une fille était encore vierge à l’espacement entre ses cuisses quand les genoux se touchent […] Elle vérifie mes strings quand je les mets au sale, pour voir s’il n’y a pas des traces chelous […] M’sieur, les gens comme vous, ils devraient voir nos parents pour les informer. – T’es folle ou quoi, ma mère, elle vous décapite si vous lui racontez tout ça. »
    On imagine la matrone en train de mesurer l’espacement entre les cuisses de sa fille le couteau entre les dents. Avec la mode et le fameux thigh gap qui empoisonnent certaines ados, où les pieds serrés, les cuisses ne doivent pas se toucher, on finit par se mélanger les pinceaux. « Mais si elles ne se touchent pas, alors on peut penser qu’on l’a fait, non ? », ai-je eu comme question, déclenchant un vrai début d’affolement dans une classe.
    Pendant ce temps, les mecs se demandaient tout simplement si Ibra jouerait le prochain match du PSG et si, cette année, c’est le Barça ou le Bayern qui l’aurait dans le cul.

    Dr Kpote (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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  • Pour l’urbain moyen que je suis, rejoindre la Seine-et-Marne et voir de vraies vaches ruminant de la vraie verdure relève de l’expérience régressive. D’ailleurs, au détour d’un village, j’ai éprouvé comme une envie de pause chamanique pour chercher dans les bouses de bovidés des psilocybes, histoire d’halluciner. J’en étais là de mon trip « into the wild »quand la façade du centre d’apprentis m’a remis la tête à l’endroit et m’a probablement évité un syndrome sérotoninergique. C’est donc frais comme un gardon que j’ai traversé le hall, serré la pogne du directeur et échangé avec lui sur les dommages collatéraux d’un sujet qui peut pousser à l’introspection. En effet, en parlant des drogues, on ne sait jamais quelles émotions vont émerger et quelle journée on va passer. Ce sont les risques du métier.

    J’ai ouvert la boutique avec un CAP coiffure, où les filles m’ont entraîné assez rapidement sur le terrain de la drague en soirée en mode désinhibées. L’une d’elle a raconté une tentative d’enlèvement avortée sur un parking de boîte : la peur de sa vie ! Elle avait porté plainte,mais, sous le couvert de l’émotion, était incapable de décrire ses agresseurs.On a travaillé sur la sidération qui survient quand le cerveau fabrique naturellement une dope surpuissante, capable d’éparpiller les traumas façon puzzle aux quatre coins de notre mémoire. Les événements douloureux se supportant mieux avec une bonne béquille psychoactive, nombreux sont ceux qui choisissent de s’anesthésier plutôt que de se soigner. Forcément, certaines se sont reconnues, et leurs regards se sont voilés. Mais en deux heures, on ne révolutionne rien, on secoue juste le quotidien.

    Le gong ayant sonné, j’ai donc fait un nœud sur l’empathie et j’ai migré vers des CAP boulangerie, des « farines » comme on les surnomme parfois. Au fond,deux comiques s’amusaient à marmonner des slams qui parlaient de weed, par provocation. L’un cherchait l’affrontement derrière ses lunettes aux verres aussi fumés que ses synapses. Chez le second, on devinait plutôt le mimétisme du suiveur. Ses pupilles dilatées et son sourire figé revendiquaient la bédave au quotidien. Il buvait avec son patron, qui lui apprenait le métier et le moyen de s’en évader.« Boire, fumer, baiser »,voilà l’hygiène de vie qu’il prônait, un peu comme ces piliers de comptoir qui,dans l’illusion de l’hédonisme, se mentent sur la vacuité de leur existence. On a abordé l’estime de soi, et je l’ai senti plus concerné. Quel personnage s’invente-t-on grâce au produit ? Quel regard porte-t-on sur soi ? Alors que chacun semblait faire son petit bilan intérieur, un jeune Antillais cannabinophile a profité de l’occasion pour nous faire partager le divorce de ses parents et son évasion sous THC vers la métropole. Se sentant alors coupable de la déroute familiale, il a décrit la lente dévalorisation de son être et sa fuite dans le paraître. Face aux témoignages, j’évite la thérapie sauvage et j’invite le groupe à travailler sur les alternatives au produit. Que faire pour sortir du mal-être ? Réduire les risques et adapter sa conso ? Le psy étant un truc de daron, perçu comme une grosse fumisterie, ce n’est pas facile pour les ados de faire émerger des solutions, des temps de récupération entre deux perfusions.

    Face au silence qui a suivi, notre provocateur s’est senti submergé par son mal-être, et son agressivité s’est déplacée vers son voisin pour un mot de trop. Il l’a pris à la gorge et l’a soulevé contre le mur. Une fois que je l’ai eu ceinturé et malgré son évidente fragilité, je savais qu’il n’échapperait pas à une mise à pied. Au formateur, j’ai parlé d’un besoin urgent de consultation. Lui m’a rétorqué que c’était l’affaire des parents, mais que ceux-ci semblaient s’en foutre royalement.

    J’ai terminé ma drôle de journée avec des BEP esthétique.Les filles étaient pressées de me questionner sur ma séance de catch en boulangerie, déjà relayée sur les réseaux sociaux. On a évoqué ces proches qui n’étaient pas toujours les mieux placés pour aider, puisque dévastés par la culpabilité. Sur le coup de cette révélation, l’une d’elles s’est effondrée en larmes, expliquant que son père, passé de chômeur à cannabiculteur, était un adepte du cocktail alcool-bédo et de l’apathie devant la télé. Dans ses rares moments de station verticale, il insultait et frappait sa mère. Elle attendait de mon animation une solution clés en main pour amener ce père perdu à retrouver de la dignité. Mais, paradoxe de la défonce, on est souvent violent vis-à-vis de ceux qui nous tendent la main. Sa voisine de table se maquillait en plein cours. Quand je lui ai demandé de reporter à plus tard son atelier beauté, elle m’a envoyé paître. J’ai remarqué qu’elle aussi pleurait, mais tentait de le masquer à grands coups de pinceaux. Elle a fini par sortir et m’a confié par la suite qu’elle subissait les états d’âme de son mec, souvent défoncé. Les changements d’humeur sont les marqueurs forts d’une toxicomanie avérée, difficiles à vivre pour les proches. Je leur ai filé des adresses de consultation cannabis sans trop y croire, tout en leur conseillant de trouver la bonne distance.

    Avant de partir, le directeur du CFA m’a convoqué : « Une bagarre et plusieurs filles en pleurs… vous ne vous déplacez pas pour rien, vous ! » Je ne lui ai pas dit qu’après une telle journée je me serai bien roulé dans l’herbe et les bouses, avant de filer aux bucoliques anonymes.


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  • « Monsieur, j’ai vu Emmanuelle, le film de boules de votre époque. Eh ben, c’est nul. On voit rien. » Force est de constater qu’à grands coups de surenchère de chair,les formes suggérées en flouté hamiltonien des années 70 font moins gonfler les braguettes que les amas de barbaque filmés en HD ! Les temps ont bien changé et après la « X » post baby-boom et la « Y » connectée, on assiste à l’émergence d’une nouvelle génération qui partage ses selfies au lit avec la planète entière : la « Q ».

    À l’époque d’Emmanuelle et du carré blanc, les parents nous éjectaient des cuisses de Sylvia Kristel pour les bras de Morphée. Du coup, privés de tout, on fantasmait pour un rien, se caressant sur un fauteuil en osier ou mouillant sur les histoires d’Ô… Maintenant, les ados rêvent d’être envoyés au lit en priant le dieu Wifi que leurs parents oublient de confisquer leurs multiples écrans portatifs et de débrancher la box familiale. Souvent, quand je les entends parler de sexualité ou de clips vidéos, je me dis qu’avec nos vieilles photos souillées on passerait pour des poètes de la branlette, des touche-pipi attardés. Les rares images qui envoyaient du bois, on les volait chez le buraliste du coin à la sauvette ou en rembobinant mille fois la VHS de James Bond 007 contre Dr. No quand Ursula exhibait un bon 90 débordant de son bikini blanc.

    De nos jours, à 15 ans, certains sont dans le vit du sujet, à grand renfort d’éjac’ faciale et de gang bang. En faisant un petit tour sur YouPorn, l’un des premiers sites visités par les mateurs en culotte courte, en deux clics et sans aucun message d’avertissement, on est face à un tartare de chair bien crue, avec pour seule légende le nombre de vues. « Heu, mon chéri, il est l’heure de dormir maintenant, éteins ton “ordi” et enlève ta main de ton pyjama quand tu parles à maman. »

    Depuis peu, j’ai mis au point un test de fréquentation des sites à caractère pornographique en lançant aux ados : « Vous m’avez l’air fatigués, vous avez surfé chez Jacquie et Michel hier soir ? » Les adeptes prennent un malin plaisir à se faire repérer en hurlant la célèbre punchline :« Merci qui ? Merci Jacquie et Michel. » Grâce aux deux pionniers du « porno près de chez vous », Montebourg peut dormir sur ses deux testicules : les ados sont bardés de technologie chinoise, mais pour le cul, ils consomment bleu-blanc-rouge.

    53 %des garçons de 15-17 ans ont déjà surfé sur un site porno (contre 18 % de filles)*. Quand on sait que le terme« pornographie » vient du grec pornê, qui signifie « fille publique », on comprend mieux l’image de la femme que véhiculent certains sites amateurs du genre.

    Les filles, moins avides de cet univers, mais plus promptes à répondre aux désirs de leur partenaire, se soumettent facilement aux expérimentations de leur « porn star »de copain. Je me souviens de cette jeune primo-arrivante qui m’avait demandé si c’était normal que son ami lui claque les fesses à chaque rapport.

    « Et tu aimes ça ?

    – Heu…non.

    – Alors,pourquoi tu ne lui dis pas ?

    – J’ose pas. Il m’a dit que c’est comme ça qu’on fait l’amour, ici…

    – Dis à ton copain qu’il diminue sa dose de porno et apprend à lui dire NON… »

    Dans une classe plutôt diserte sur le sujet, et où on parlait de fellation profonde, un garçon racontait qu’il s’enivrait du petit hoquet accompagnant l’acte. Hilare, il nous a même mimé la fille exprimant son envie de vomir. La pornographie nourrit le sexisme, car ce sont toujours les mecs qui sont à la baguette : tirer les cheveux pour s’exciter, claquer les fesses pour affirmer sa domination… Le porno a même influencé leurs critères esthétiques, comme la chasse aux poils pubiens ou pire, ethniques, puisque les sites classent les filles par origine. Les titres sont aussi évocateurs de cette relation unilatérale : la salope, la pute, la chaudasse s’y fait toujours « défoncée », « en redemande ». Les femmes subissent toujours l’acte, ne sont pas maîtresses de leur sexualité.

    Des angoisses liées à l’abus de pornographie émergent : questionnement sur la couleur et la quantité du sperme, la longueur des érections, crainte de pratiques SM et libertines intégrées comme normes dès l’entrée dans la sexualité, attitudes nymphomaniaques, peur des filles de ne pas correspondre aux canons du X, avec des physiques de poupées gonflables et des cris d’orgasme frôlant les 140 décibels d’un avion au décollage…

    On censure pour sauver notre société de tous ces obsédés nourris au hard ? Face à l’ampleur du phénomène et la possibilité infinie de se connecter, je doute que cela soit possible. En revanche, exigeons de l’industrie pornographique qu’elle rétablisse l’équilibre dans le traitement du désir des hommes et des femmes, qu’elle soit plus respectueuse des individus, qu’elle établisse une hiérarchie des pratiques pour laisser le temps de l’apprentissage. Accompagnons les jeunes dans la découverte de leurs corps, de la relation à l’autre. Et, pour soigner les plus addict aux sites de boules, osons briser les tabous en réhabilitant l’érotisme, voire ces films d’amateurs où l’amour ne se fait pas sur commande, mais où la complicité de ceux qui s’y exhibent ne dénature pas la force des sentiments et le plaisir partagé. Comme en toxicomanie, proposons la substitution !

    *Enquête de l’Ifop pour le site de vidéos pornos live Cam4.fr auprès des jeunes âgés de 15 à 24 ans, octobre 2013.


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