• Le lycée était à quelques encablures de la station de RER Vert-Galant (Seine-Saint-Denis), station qui a hérité du surnom d’Henri IV signifiant « homme entreprenant », appellation minimale au vu de ses soixante-treize maîtresses recensées. En découvrant que cet insatiable coureur avait eu un pavillon de chasse dans le coin, j’ai fait le rapprochement avec une ­réflexion haute en couleur d’un militant local de CPNT (Chasse, Pêche, Neuf-Trois et Tradition) croisé quelques années plus tôt : « Les taspés, je leur mets deux cartouches. Si elles veulent pas niquer, on passe direct à la petite gâterie. Suce-moi ou je te fume. » J’avais des capotes sur moi, mais pas de gilet pare-balles.
    Pour démarrer mes animations, j’aime établir un état des lieux de notre société et des messages délivrés autour du corps et de la sexualité. À partir de pubs où l’anatomie sert de packaging aux produits, nous avons travaillé sur les stéréotypes. Beaucoup se sont indignés devant ces visuels souvent dégradants pour les femmes. Certains mecs ont refusé de parler de sexisme, arguant qu’après tout les mannequins acceptaient bien de poser, donc de michetonner.
    La pub étant plus indulgente à leur endroit, les hommes ont du mal à faire le lien avec les inégalités que cette dépréciation à répétition peut engendrer. Je leur ai donc exhibé la pub pour le parfum Invictus, où le type pose dans sa virilité tatouée, nous survolant de son sourire pédant, daignant rejoindre, à la fin du film, cinq femmes qui l’attendent comme le Messie. Les mecs adorent son air concupiscent, annonciateur de la grosse partouze à venir. Certaines filles se sont pâmées devant le BG, prêtes à s’émanciper des jugements des autres pour lui tâter les pecs et, du coup, alimenter les stéréotypes de genre.
    Pour disserter sur le sexisme ordinaire, de la pub au rap, il n’y a qu’un pas qu’on a allègrement sauté. J’ai joué la carte locale, avec les textes bodybuildés du poète de Sevran : Kaaris. Certains d’entre eux ont reconnu apprécier ses punchlines, dont trois filles jusqu’à présent récalcitrantes à l’idée de parler de sexualité. J’ai demandé à la plus loquace si elle était prête à déclamer des vers du troubadour du 9-3. Comme elle le kiffait grave, elle a accepté et s’est approchée du tableau sur lequel j’avais posé un A3 avec des morceaux choisis.
    Elle a commencé par « J’te baise et les draps s’en souviennent […]/La chambre est assez grande pour plusieurs chiennes/Le torse est assez large pour plusieurs chaînes » (Zoo), rimes agrémentées d’une référence à Kalash, un titre écrit avec Booba : « Elle pense que j’suis en train d’la doigter hum hum/J’lui mets mon gros doigt d’pied. »
    « M’sieur, les chiennes, c’est pas nous. Il parle des filles qui se respectent pas. Celles qui couchent à la chaîne », m’a-t‑elle signifié, les joues empourprées et « l’utérus sur les talons » (Se-vrak). « Donc, avoir un rapport sexuel avec un mec, ça mérite de se faire traiter de chienne ? De se faire mettre un gros doigt de pied dans le vagin ? » ai-je rétorqué. Elle avait du mal à argumenter dans le sens de son idole et, comme elle parlait de conduite, j’ai pris le volant des mains de Kaaris qui fait patiner ses « couilles de Terminator » (63) afin de faire « des créneaux dans leur vagin » (Pas de remède). Conduire une meuf comme sa bagnole, c’est le grand kif ultra-stéréotypé du vrai mec qu’aucun des garçons présents n’a vraiment renié. Ça sentait les pollutions nocturnes à particules pas très fines, le romantisme à grands coups d’arbre à came en tête.
    Je l’ai invitée à continuer sur « Viens à Sevran si tu veux de la lourdeur/Tu sors de la ch… ». Elle s’est arrêtée et semblait avoir du mal à conclure. J’ai donc lu à sa place : « Tu sors de la chatte à ta maman et t’en as encore l’odeur. » (Bébé).
    Cette fois, elle a reconnu qu’entre écouter des paroles noyées dans le flow et les lire, ce n’était pas pareil. On a tous réfléchi sur ces mots vulgaires et violents qu’on entend mais qu’on n’écoute plus. Quand on a lu, entre rires et dégoût, qu’« elles se déboîtent les babines quand elles sucent le dinosaure » (63) on a imaginé son prochain titre : « ça nique au jurassique ».
    Mais Kaaris et tous les « Gérard de Nervalo » de quartier ont leurs exégètes ­modernes qui les défendent à coups d’interprétations bidon. Un type nous a causé de second degré, de posture gangsta et qu’il fallait en rire. Sans crier à la censure inutile, je lui ai signalé que grandir et se construire dans cet univers érotisé à l’extrême, où la sexualité se conjugue avec la violence, pouvait se révéler traumatisant pour les plus jeunes et plus impactant pour les filles. Je leur ai rapporté l’interdiction récente de concert du groupe Viol, expliquant jouer la carte du vingt-cinquième degré pour caricaturer la violence sexuelle : « Comme c’est bon de te violer/Toi qui ne m’étais pas destinée/Tu chiales, affalée dans mon sperme !/C’est ta faute, alors tu la fermes ! » À ces paroles, les filles se sont toutes émues et les mecs se sont tus. Le second ou le dixième degré, c’est facile à revendiquer sur le papier entre adultes avertis, mais plus compliqué à s’approprier pour de jeunes candides ou des femmes détruites dans leur chair, leur humanité. À défaut de niquer le système, les rappeurs de Jacuzzi ne pensent qu’à se taper des bitches, se goinfrant de sexisme et d’homophobie. L’insulte ultime, c’est féminiser les autres pour les railler : « MC tu donnes ton cul, ta monnaie pue de la te-cha » (Billets verts, Booba). Invariablement, on dévalorise le sexe féminin avec ce vieux truc de « chatte qui pue ». Logique, alors, que, quand on parle de la vulve, les filles affichent une moue de dégoût et que certaines se disent prêtes à vivre dans l’ignorance de leur corps. Mais Gradur veut bien jouer les précepteurs et leur donner la leçon : « Quand elle me voit, elle s’met des doigts/J’rentre dans sa chatte comme un cheval de Troie » (Bang Gang).
    Heureusement, Grand Corps Malade est venu soigner nos haut-le-cœur pour signifier nos balbutiements : « Le corps humain est un royaume où chaque organe veut être le roi/Il y a chez l’homme trois leaders qui essayent d’imposer leur loi/Cette lutte permanente est la plus grosse source d’embrouille/Elle oppose depuis toujours la tête, le cœur et les couilles. » En remplaçant couilles par sexe, pour associer filles et garçons, il y a eu un beau silence où chacun analysait en son for intérieur les tiraillements de l’adolescence, entre désirs et limites.
    Pour conclure, c’est Kendrick Lamar, outre-Atlantique, qui nous éclaire sur cette surenchère de testostérone rappée : « I pray my dick get big as the Eiffel Tower » (« je prie pour que ma bite devienne aussi grande que la tour Eiffel », Backseat Freestyle). En fait, ces mecs sont de grands enfants qui implorent le Tout-Puissant de leur donner un peu de longueur de queue.

     

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  • Après une heure d’embouteillages matinaux et un bon quart d’heure à me geler le poireau à l’accueil du lycée, personne n’est venu me chercher. L’infirmière, absente, n’avait laissé aucune consigne. J’ai eu comme une envie de repartir, de me téléporter au fond de mon lit. Heureusement, un jeune surveillant s’est sacrifié en délaissant la douce chaleur de la Vie scolaire pour arpenter les couloirs à la recherche d’un groupe d’élèves susceptibles de rentabiliser mon déplacement.
    Ce lycée professionnel des Hauts-de-Seine était d’une tristesse à filer le bourdon aux cafards. Il y avait peu d’élèves dans les murs, et l’établissement devait flirter avec les pires taux de décrochage franciliens. Dans la salle de permanence, un groupe tchatchait fort, assis sur les tables. J’ai eu du mal à distinguer les élèves des surveillants, tant les âges et la nature des vannes étaient proches.
    Les profs passaient devant moi sans s’arrêter. Ça sentait l’envie de fin de journée avant même qu’elle ait commencé. Dès la première classe, j’ai eu un avant-goût de l’ambiance locale. Ils étaient cinq sur vingt-deux à résister à l’envie de buissonner. Je leur ai expliqué les raisons de ma présence et le thème de mon intervention : les conduites addictives. Ils ont soufflé bruyamment, car ils venaient de se cogner les cognes un mois auparavant, qui leur avaient fait la complète-jambon de la répression. Du coup, au lieu de faire de la réduction des risques, j’ai fait de la réduction d’animation, en tenant avec bravoure une heure de soliloque face à des corps en état de mort cérébrale.
    La seconde classe, toujours rabattue par mon fidèle compagnon de la Vie scolaire, est arrivée suivie d’un adulte en blouse blanche volante. Celui-ci frisait la soixantaine et s’est présenté comme prof d’atelier. Il a demandé à rester pour s’informer, et comme les élèves ne semblaient pas gênés par sa présence, j’ai accepté. Nous avons d’abord posé une définition générale des drogues autour de la dépendance et des effets psychoactifs. Puis ils sont partis sur le championnat des stupéfiants, où chaque produit cité donne des points de respect au premier qui l’a hurlé. Du cannabis à la CC (cocaïne), sans oublier la MDMA, en vogue, on a fait le tour du circuit de la récompense à la vitesse d’une « amphèt » dans les artères.
    On a évoqué les drogues légalisées par l’État dealer – alcool et tabac –, puis je les ai questionnés sur celles remboursées par la Sécu. J’ai tout de suite vu que je les avais perdus. Un petit malin s’est enflammé sur le cannabis thérapeutique et la possibilité de se faire de fausses ordonnances pour se défoncer aux frais de Marianne, mais je leur ai signifié que le Sativex, traitement médical à base de cannabis qui vient juste de recevoir son autorisation de mise sur le marché, était peu adapté à l’usage récréatif. De toute façon, il ne fallait pas rêver, les pharmaciens n’allaient pas prescrire un gros cône vingt feuilles de Marley Natural à tous les types qui iraient se plaindre du dos.
    Comme j’insistais pour les faire parler de ces drogues remboursées par la Sécu et dealées par le pharmacien, le prof a alors cherché frénétiquement au fond de sa poche, la bouche un peu tordue, sa blouse virevoltant comme celle de Tournesol attaqué par les boules de cristal, en confessant : « Bon, les gars, on ne va pas passer par quatre chemins. Je vais la jouer cash avec vous. » Et là, aux yeux de tous, il a sorti de sa poche et jeté sur la table un Xanax. « Putain, chouffe, le prof il kiffe l’ecsta ! »
    J’avais oublié de rappeler le grand ­principe de nos animations : on ne parle pas de soi ! « Ça, dit-il en tenant le cacheton entre son pouce et son index tremblotants, je le prends à cause de vous. De temps en temps, un quart ou un demi, suivant votre capacité à me faire suer… Quand je n’en peux plus. Ça me calme. Mais je ne suis pas défoncé, je peux faire cours. Ça me permet simplement de continuer de faire mon métier sans vous taper dessus… »
    Silence. Il fallait que j’enchaîne pour éviter que les élèves se focalisent sur sa problématique ou qu’on bascule sur une thérapie genre les chimistes anonymes.
    Je l’ai remercié pour son témoignage en expliquant qu’avec ce type de cachets, les anxiolytiques, on cherchait à tempérer les angoisses. Je n’allais surtout pas ajouter qu’on le retrouvait aussi dans le cadre de sevrage alcoolique, histoire de ne pas placer le prof dans une situation de suspicion compliquée à gérer par la suite ! Après avoir noyé le poisson avec les somnifères, les antidépresseurs et le reste de la pharmacopée familiale, j’ai demandé si le shit pouvait être une sorte d’antidépresseur pour les jeunes. « Vous voulez dire comme le prof. Quand il nous casse les couilles, on se fume un quart de bédo… »
    C’était la bonne repartie pour embrayer sur l’image des produits et leur réputation en fonction des générations. Les jeunes ont crié à l’injustice sur ces défonces qui sont remboursées alors que d’autres sont prohibées et pénalisées. Le prof a souri. Son coming out médicamenteux semblait l’avoir apaisé.
    Peut-on se relaxer autrement qu’en utilisant des produits psychoactifs ? ai-je gentiment relancé. Le sport, la Play et l’amour sont arrivés en tête. Curieusement, on était plutôt dans les stimulants ! Du coup, on a échangé sur la différence entre effets recherchés et réalité de l’expérience. Et puis un jeune à la barbe finement ­taillée nous a annoncé avoir choisi la spiritualité. Il n’a pas parlé de religion, mais d’« élévation ». Les autres commençant à se moquer de lui, il s’est raconté en faisant preuve d’un calme alpestre. Il ne voyait plus sa mère, partie du domicile familial. Il avait essayé des tas de « produits de merde », mais, aujourd’hui, la prière lui suffisait. C’était son anti-antidépresseur, gratuit et accessible sans avoir à courir après le dealer, ce dernier étant dans son cœur.
    Puisqu’on jactait « béquilles », le prof a lancé qu’il préférait le soutien chimique au spirituel. Et puis, le Xanax, en bon palindrome, ça remet vite à l’endroit les têtes à l’envers. Le jeune s’est offusqué d’une telle comparaison. Pour lui, le prof et ses potes bédaveurs étaient des drogués, point barre. Nous vivions un moment rare, où l’adulte était le consommateur et l’ado, l’accompagnateur. J’ai fait mentalement le lien avec certains CFA où les profs m’envoient parler cannabis avec leurs élèves alors que leur haleine empeste l’alcool. Les adultes aussi ont leur lot de soucis et leurs techniques pour les escamoter. Mais personne ne leur fait de la prévention.
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  • Après avoir lu, dans Libé, le portrait de Médine, rappeur havrais et musulman déclaré, j’ai eu envie d’écrire sur ces pseudo-religieux qui ravivent les braises de la haine et satanisent les infidèles. Bien qu’il souhaite « crucif[ier] les laïcards comme à Golgotha » dans son hymne islamo-­caillera Don’t Laïk, Médine se dit tout de même partisan d’une « laïcité originelle, fidèle au texte qui garantit l’acceptation des religions tout en gardant neutres les institutions ». En réécoutant son ­morceau après la virée des frères Pétards dans les locaux de Charlie, il a dû se sentir obligé de mettre un peu d’eau dans son eau. Sache que je suis raccord avec toi, Médine, même si mes goûts en matière de houblon sont plus raffinés que tu veux bien le croire (« ni Dieu ni maître à part Maître Kanter »).

    Le problème, c’est que les institutions ont sérieusement perdu en neutralité, la religion n’ayant de cesse de s’y incruster. Depuis une bonne dizaine d’années, je suis confronté, dans mes animations, aux propos religieux radicaux, relevant heureusement plus de la posture adolescente que de la graine de futurs adeptes de la guerre sainte. Certains jeunes, au sein de l’école de la République, se présentent d’abord comme croyants avant de se dire élèves ou citoyens. Ça n’invite pas au débat et ça installe, parfois, un drôle de climat. Mais ce qui est miraculeux avec les ados, c’est que le vent peut tourner aussi vite que le bédo. Ils revendiquent le ramadan, mais ne crachent pas sur un petit « croque » dans le grec d’un pote, jurent allégeance à la virginité en se remplissant les poches de capotes, maudissent les pédés, mais sont sponsorisés par Dolce & Gabbana, des lunettes au caleçon. J’en ai rencontré qui, une fois leur kippa ôtée, m’ont questionné sur des pratiques pas vraiment casher, et des baptisés convertis à la ­pornographie sur l’autel de Jacquie et Michel. Confesser la transgression ravit le mécréant que je suis, mais si j’en ris, je ne le fais pas pendant mes heures de bureau et encore moins sous le nez des ados. Je vis mon absence d’idolâtrie de l’intérieur sans jouer les « propagandistes ultra laïcs », mon cher Médine.
    Petit à petit, Dieu a colonisé nos vies affectives et sexuelles, pénétrant notre intimité. Tout ce qui évoque la nudité, les plaisirs de la chair, porte à polémique chez ses adeptes. Cela n’empêche pas les ados de partager leurs montées d’hormones, d’échanger des photos affriolantes et de parler sans arrêt de cul sur les ­réseaux sociaux. Mais ces néo-croyants n’étant pas encore sensibilisés à l’égalité des sexes, le péché est légitime et plus facilement pardonné au masculin. Les filles, elles, se construisent en mode grand écart, quelque part entre Rihanna et la burqa, tiraillées par les messages paradoxaux d’un monde qui les encourage à l’exhibition tout en les renvoyant protéger leur hymen à la maison. On ne va pas se mentir, la plupart des injonctions à caractère religieux exprimées par les ados s’adressent à elles, ces « putes » qui ne se respectent pas, et à leurs alter ego, ces mecs « qui n’en sont pas » : les pédés. Pour les vrais mecs qui ont du lourd dans le survêt, il y a toujours un nuage opportun pour masquer leur sortie du dogme aux yeux du Tout-Puissant.

    La pression est montée d’un cran avec la fameuse loi de 2004, interdisant les signes religieux dans les écoles publiques. Dans nos animations, on a tout de suite ressenti de la résistance, avec des jeunes revendiquant plus fort leurs croyances et leurs origines, se sentant ostracisés par la République laïque. On est entré de plain-pied dans l’ère de la religion par et pour les nuls. Beaucoup ont réduit des écritures vieilles comme le monde à quelques préceptes appris par cœur à la sauce maison ou échangés sur les forums communautaires : « Les pédés n’ont pas le droit de vivre », « Les femmes doivent être vierges au mariage », « L’avortement est un meurtre ». Certains donnent du poids à leurs grandes vérités en ponctuant leurs phrases par « sur le Coran de La Mecque », « sur la Torah », comme on dit motherfuck ou bitch dans le rap US. Dieu s’est fait ponctuation pour mettre un point final aux interrogations et interdire tout débat. Quand on parle d’infections sexuellement transmissibles ou de risques de grossesse, d’aucuns me répondent instinctivement un « Inch ­Allah » qui les dédouane. Je risque alors un « Inch toi-même » qui les surprend, mais les renvoie aux notions essentielles de responsabilité et de choix.
    Notre rôle d’éducateur est de les inviter à se décaler des vérités prémâchées pour se construire un esprit critique. Forcément, ça énerve les blanchisseurs de cerveau. Sur les questions de société, les travailleurs sociaux sont rodés au débat. C’est notre cœur de métier. Dans la vie, « je suis ­Charlie ». Mais dans mes animations, je m’impose l’objectivité pour faire émerger les représentations et les déconstruire. C’est le prix de la légitimité.
    La laïcité étant devenue un vœu pieux, je compose avec la foi des uns et des autres, mais pas question d’occulter les sujets qui fâchent : l’homosexualité, le plaisir au féminin, le sexisme, l’accès à la contraception et à l’IVG. Aujourd’hui, si des ados surjouent leur religion dans le look ou les mots, c’est parce que celle-ci est devenue l’unique facteur de socialisation et d’intégration dans leur environnement. Alors, leurs croyances et leurs pratiques, ils nous les envoient dans la gueule pour nous dire « j’existe ».

    Il paraît que la ministre de l’Éducation nationale cherche à partager les valeurs républicaines, lutter contre les discriminations, promouvoir la laïcité ? Ça tombe bien, nous sommes déjà sur le terrain, en train de nous battre au quotidien comme des chiens, payés au lance-pierre pour la grande majorité, abandonnés en première ligne, étranglés par l’ARS et ses évaluations. Ne cherchez plus, madame la ­ministre, nous sommes déjà opérationnels, formés, engagés, prêts à écouter, à accompagner, à débattre. Il ne vous reste plus qu’à soutenir et à financer nos structures, parce qu’avec le procès du Carlton c’est sûr, on va y avoir droit aux « ouais, ben votre République laïque, si c’est avec des types comme DSK… »


    (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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  •  L’hiver est bien là avec les petites joies qu’offrent les stands aux quatre vents, quand la capote frémit aux premiers frimas et que nos doigts gourds habillent de latex les verges colorées du « manège enchanté » ! Pour ma dernière sortie de 2014, au centre d’une cour immense d’un lycée de l’Essonne, j’étais accompagné d’une collègue en partance vers d’autres horizons associatifs. Ses adieux au terrain en pleine glaciation auraient mérité un bon vin chaud comme pot de départ.
    On a décollé à 7 heures du mat’ avec tout le matos bien rangé dans l’estafette. À l’arrivée, en guise de comité ­d’accueil, ni banderoles ni colliers de fleurs, on a juste eu droit à la voix métallique d’un interphone : « Garez-vous au milieu de la cour. La CPE vous rejoint. » Au radar, nous avons commencé à dé­baller les tables, les prospectus et les préservatifs, pendant que les élèves emmitouflés filaient vers leurs salles de cours. Visiblement, ils se demandaient ce qu’on foutait là. Nous en avons déduit que l’info jaunissait dans les casiers de la salle des profs.
    À la récré de 10 heures, nous avons dû jouer du mégaphone façon quinzaine commerciale à l’hyper du coin pour que quelques élèves osent braver le froid et s’approcher. Mais si les préservatifs sont les appâts idoines pour la pêche aux jeunes, il a fallu mettre le paquet pour les garder dans nos filets et pouvoir échanger.
    On a vu débouler des bans de mecs se bousculant pour masquer leur gêne, partagés entre vantardise et profil bas. Les filles regardaient de loin, en retrait, de peur d’être cataloguées. La récré a trop vite filé pour amorcer un travail ­d’atelier. Nous pensions animer une journée « banalisée » avec des élèves libérés de leurs obligations, mais il n’en était rien. On a glandouillé jusqu’à midi, alimentés en café par le CDI. À l’heure du repas, les ados taillaient vers la cantine, l’estomac ayant des raisons que le bas-ventre ignore. À l’heure de la digestion, j’ai étendu nos trois tapis de sol, avec imprimé dessus « J’accepte », « J’accepte moyennement », « Je n’accepte pas du tout ». Le principe de l’atelier : les participants doivent se positionner sur l’un d’eux en fonction de leur réponse à certaines affirmations du genre « Mon meilleur ami révèle son homosexualité » ou « Mon partenaire d’un soir ne veut pas mettre de préservatif ». C’est un outil qui permet de libérer facilement la parole. Sur l’homosexualité révélée, les garçons se scrutaient avant de répondre, pris entre leur choix instinctif et la peur du jugement. Après moult hésitations, trois groupes se sont clairement dessinés. Ceux du « J’accepte moyennement » se montrèrent les plus francs, reconnaissant que ce n’était pas facile d’encaisser l’officialisation de l’homosexualité de son meilleur pote, avec qui on a fait des soirées pyjama, pris des douches au foot et partagé ses premières branlettes. La peur de devenir une cible sexuelle potentielle l’emportait sur l’amitié. Ceux qui acceptaient la révélation ont reconnu ne pas vouloir passer pour les homophobes de service, contrairement aux deux-trois qui le revendiquaient sur le tapis « Je n’accepte pas ».
    « Faire l’amour pour simplement faire plaisir à l’autre » est une affirmation plus complexe à traduire pour des synapses gelées, et j’ai lu de la perplexité dans les regards. Dans ces moments-là, ce sont les leaders d’opinion qui tranchent, souvent le BG (beau gosse) du groupe, le zig qui maîtrise le swag dans la chasse aux filles. Je l’ai repéré immédiatement, aux premières loges, ses disciples faisant masse derrière lui. Il a sauté sur le « J’accepte » et ils lui ont emboîté le pas, comme des bidasses à l’ouverture du mess.
    Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai senti qu’ils projetaient. Vous parlez de vous ou de votre partenaire ? Peut-on vraiment s’oublier dans la relation ? Ils ont attendu que le BG s’exprime : « Si la fille a envie, on ne va pas jouer à Call of , non plus. » Et si toi, tu n’as pas vraiment envie ? Comme ils se disaient toujours prêts, les scouts de la gaudriole, on a échangé sur l’absence de désir quand la verge se ramollit comme une bûche glacée en fin de réveillon. L’envie naît sous le scalp, circule le long de la moelle épinière, picote dans le bas des reins et explose dans les nerfs érecteurs. On ne bande pas aux ordres, et l’interrupteur on/off de l’érection ­bionique, ça reste de la SF.
    Le sujet a dévié sur le fait que, une fois bien excité, on pouvait se montrer opiniâtre pour arriver à ses fins. On peut alors devenir un « forceur », comme on dit chez les jeunes, ceux qui jouent de la pression et du chantage affectif.
    Ils pensaient tous qu’une fois en couple le partenaire doit ­parfois se faire violence pour faire plaisir à l’autre. On a rappelé l’un des fondamentaux de la sexualité : ne jamais passer à l’acte tant qu’il subsiste le moindre doute. On n’est pas là pour faire plaisir, mais bien pour se faire plaisir, à deux.
    Le BG a témoigné de ces moments où il insistait auprès de sa copine sans vraiment écouter ses réticences. J’ai cru qu’il nous jouait la partition du « provo macho », mais il a lâché dans un soupir un « je suis un salaud » inattendu. Il avait les boules, le coco. Son affirmation était tellement radicale et ­sincère qu’il m’a ému. On n’est pas un salaud quand on a 16 ans. Par contre, on peut le devenir.
    Je lui ai dit qu’on pouvait tous être débordés par nos pulsions et que, parfois, l’envie de passage à l’acte irrépressible, surtout les premières fois, peut nous pousser à la connerie. Mais le cerveau étant irrigué avant le vît, on doit apprendre à patienter, à respecter les hésitations de l’autre. Je les ai sentis concernés, prêts à envoyer, d’un bel uppercut, la violence au tapis. Sur celui où était écrit en lettres majuscules « JE N’ACCEPTE PAS DU TOUT ».

    Dr Kpote (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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  • "Quand tu troues la meuf…" (pour parler de la première fois), "tu lui fais un massacre", "tu la tues", "tu la déboites avant de cracher"…
    Le langage guerrier s'installe parfois dans le discours des mecs pour parler de sexualité et affirmer ainsi leur virilité.
    Du coup, on passe du temps sur les mots, leur valeur, leur impact et on se demande pourquoi on a laissé la violence se banaliser.
    Ces phrases, je les ai écrites sur le tableau au fur et à mesure de l'animation. Ils en ont d'abord ri et puis quand nous les avons relues en fin d'animation, gênés, ils m'ont demandé de les effacer.
    - Pour combien de temps ? ai-je demandé.
    Travailler sur les mots c'est prévenir aussi les actes.


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