• Janvier est le mois qui honore Janus, dieu romain des clés et des portes. C’est donc le mois idéal pour crocheter nos mœurs cadenassées et ouvrir nos chakras à tout ce qui ne nous ressemble pas. C’est devenu essentiel dans une époque où les modes de vie des uns ambitionnent de s’imposer à ceux des autres. L’année dernière, on a pris cher. Très cher. En surfant sur l’éphéméride de 2015, on constate que Dieu, squatteur quasi quotidien de nos alertes Google, nous a plus arrosés de son courroux que de sa miséricorde. Nous avons bédavé l’opium du peuple jusqu’à l’overdose, jusqu’à pleurer des larmes de sang. J’ai dû sublimer mes émotions pour mieux travailler et consulter pour apaiser ma tension. Juste après le 13 novembre, j’étais dans un lycée de Seine-Saint-Denis où les filles sont nombreuses à escamoter leurs tenues religieuses afin d’intégrer le moule séculier de la laïcité. Plutôt que d’ignorer la scène pour filer à l’infirmerie, j’ai pris le temps de les observer. Tout en palabrant, elles géraient leurs mutations le plus naturellement du monde, comme une chorégraphie parfaitement maîtrisée. Mais, contrairement à ce qu’on croit, elles n’abandonnent pas leurs signes ostentatoires à l’entrée des bahuts, elles les subliment. Avec leurs robes sombres et très longues associées aux hijabs qui se font capuches ou écharpes le temps d’une journée de cours, elles demeurent habitées et habillées par leur foi. Elles défilent subtilement pour leur créateur. Franchement, je me pose la question de l’utilité de les obliger à se changer. On a choisi le combat frontal en légiférant, eh bien, elles se sont débrouillées pour respecter la loi sans perdre leur identité, un rien revancharde. Bien fait.
    Un Conflit de loyauté vis‑à-vis des traditions
    Pendant la première animation, les filles m’ont invité à parler des mariages forcés, et certaines témoignaient de copines à qui c’était arrivé. J’ai immédiatement fait référence à Mustang, ce film turc qui raconte l’histoire de cinq sœurs promises à des époux non choisis et remises dans le droit de chemin de la tradition par un oncle violent. Au moment où j’ai prononcé le mot « turc », une jeune fille au premier rang a lâché un « non » très ferme.
    « Tu ne veux pas que je parle de ce film ?
    – Non, monsieur, il n’y a pas de film. Ce film n’existe pas. »
    En la dévisageant, je n’ai pas senti ce négationnisme provocateur qui pullule sur le Net, mais j’ai lu, plutôt, la résurgence d’un mal-être profond face au sujet épineux des traditions. J’ai compris qu’elle était turque ou avait des origines turques. Je ne me suis pas démonté : « Donc, ce film qui n’existe pas narre l’histoire de cinq sœurs imaginaires qui se heurtent à la tradition patriarcale et leur façon d’y échapper… Forcément, ce film ne peut pas se voir. Mais je vous conseille quand même de le chercher. Sur un malentendu, on ne sait jamais… »
    Comment travailler face à de telles résistances imposées par le poids du respect et l’impossibilité de transgresser ? Si ­l’humour est un moyen d’évacuer les tensions, il convient d’accompagner le mal-être, de l’interroger. L’éducation populaire nous invite à déconstruire les cadres qui favorisent la reproduction des habitudes, nous aliénant à la pensée unique. Facile en théorie, mais dans la réalité, comment s’y prendre ? Je suis profondément attaché aux valeurs laïques de notre République, mais cela me confère-t‑il les pleins pouvoirs sur l’éducation des autres ? Cette fille était tourmentée, tiraillée entre d’une part sa famille, ses traditions et son appartenance à une société bien différente, et d’autre part une école qui invite au développement du sens critique. On s’est souri, malgré la gêne, et elle a entendu le scénario de ce film qui n’existait pas. Je me suis dit que nos animations devaient parfois être ­violentes pour ces filles éduquées aux antipodes des sujets abordés.
    Deux jours après, j’ai eu le cas d’une jeune fille à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis) qui se bouchait les oreilles quand l’animation basculait sur l’anatomie génitale. Je l’ai vue se tasser doucement sur son siège, disparaissant dans le tissu ample de son look confessionnel, sidérée par les paroles crues de ses camarades de classe. Elle a sorti un bouquin en arabe. Peut-être le Coran ? Qu’importe, je ne lui ai pas demandé. Fut un temps où, intérieurement, je me serai moqué de telles bigoteries. Mais j’ai changé. De laïcard intolérant, j’ai viré laïque bienveillant. La violence des fous de Dieu a gommé une partie de ma colère. Ce que j’ai perdu en « mécréantidude », je l’ai gagné en humanité. Je ne lui ai pas reproché de lire, tant j’ai senti son besoin d’avoir un support entre les mains qui la maintenait dans sa réalité, l’empêchant de sombrer dans un inconnu salace et salissant. Elle n’avait pas à payer l’addition d’un monde fou de ses certitudes au point de vouloir les imposer aux autres. À elle de cheminer, d’entendre ce qu’elle pouvait, d’attraper au vol ce qui pourrait lui servir un jour. Sa présence, ici, suffisait.
    « M’sieur, c’est vrai qu’on saigne ? » Combien de fois ai-je entendu cette question ? Avant de parler biologie, j’ai raconté comment les femmes musulmanes et séropos que j’avais accompagnées un temps m’avaient fait part des différentes techniques (fruits rouges, sang préparé, etc.) pour faire croire à leur virginité et faire perdurer la tradition. Elles savaient qu’on ne saigne pas systématiquement lors du premier rapport, mais continuaient à partager ces informations pour transmettre leur culture. La fille qui m’avait posé la question s’est dite « choquée » par cette révélation, mais heureuse d’y avoir eu accès. Elle a promis d’avoir une discussion sur le sujet avec sa mère le soir même. Je lui ai signalé que si celle-ci criait au mensonge, c’est probablement qu’elle ne se sentait pas en capacité de remettre en question ses propres valeurs et son éducation. Quoi qu’elle lui dise, qu’elle ne lui en veuille pas ! On a abordé les situations ubuesques engendrées par ce culte de la virginité, comme l’hyménoplastie ou l’existence de sites qui vantent les mérites de l’hymen artificiel pour 29,95 euros seulement. Le paradis en version hard discount.
    En rentrant, je me suis dit que ces ados ne parlaient jamais d’amour, mais que la religion était vécue et partagée sous la forme d’injonctions, d’obligations : rester vierge jusqu’au mariage, bannir les pédés, ne pas manger ce qui est interdit, etc. Dans leurs convictions, Dieu n’est qu’un censeur, juste bon à punir. Où se terre l’espoir qu’est censée insuffler une religion ? L’amour de son prochain qu’elle se devrait de distiller ? Pourquoi ceux qui les éduquent, qui se déclarent porte-parole du divin, occultent-ils cette dimension essentielle ? En tout cas, ce n’est pas en leur jetant notre laïcité et nos terrasses avinées dans la gueule qu’on va se rencontrer. Puisque leurs précepteurs les abreuvent de diktats, offrons-leur l’ivresse de l’amour.

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  • Dans ce Bac pro vente où les jeunes arboraient le look costard-cravate, Neuilly-sur-Seine prenait un air de Neuilly-on-Thames. Le look Boss, ça me changeait un peu du jogging trois bandes stylé Bayern avec la sacoche sur le côté. Mais l’habit faisait-il pour autant le moine et la djellaba, l’imam, pour satisfaire toutes les sensibilités dans cette période troublée. J’allais vite m’apercevoir que nenni dans le couloir qui nous menait au CDI, les mecs semblant moins collet monté devant les filles qui traînaient. Pour que l’animation sorte du cadre scolaire, nous nous sommes posés dans les fauteuils moelleux du centre de doc.
    Les deux heures imparties ont démarré sur un échange viril, pour une histoire de téléphone tombé. Les types n’avaient pas besoin de booster leur testostérone comme on me le propose régulièrement sur ma boite mail, ils étaient à bloc.
    Une fois la prise de bec terminée, j’ai décidé de démarrer l’animation sous la ceinture.
    - Les gars, en une minute, j’ai entendu 4 fois « j’m’en bat les couilles ». On devine chez vous cette envie irrépressible de partager une virilité vigoureuse et assumée. Maintenant que vous avez confronté la taille de vos attributs, vous savez pourquoi je suis là ?
    - « Notre prof nous a dit que vous alliez parler du féminisme, du respect des femmes », formula l’un d’eux en levant les yeux aux cieux.
    - Du respect des hommes aussi, car ça va de paire, sans mauvais jeu de mot ! La relation s’inscrit en miroir. Pour respecter l’autre, faut-il encore se respecter soi. L’expression de la virilité, par exemple, est bien différente selon qu’elle se théâtralise dans une rivalité d’hommes, comme tout à l’heure ou qu’elle s’inscrive dans une relation avec une femme…
    J’ai été coupé par un élève, qui s’est levé et a harangué les autres comme un tribun : « Parlons de la différence entre les hommes et les femmes ! Les gars, j’ai lu une étude qui démontre que comme l’homme se reproduit en quelques minutes alors que la femme, elle, a besoin de 9 mois, c’est pour ça qu’on a toujours faim… Qu’on veut plus assouvir nos envies sexuelles qu’elles. »
    - « Concrètement ça se traduit comment ? »
    - « Ben, quand je vois un cul dans la rue, c’est normal que j’ai envie de le baiser. Ce sont mes besoins primaires. L’homme est fait pour avoir beaucoup de rapports. C’est comme ça que l’humanité s’est développée. »
    - « Je vois, tu diras à ta femme enceinte : excuse chérie mais pendant que tu es en gestation et dans l’attente de notre progéniture, j’ai eu des rapports sexuels avec d’autres femmes pour assouvir mon besoin primaire de procréation. »
    - « Monsieur, vous détournez ce que j’ai dit. Chacun son rôle. Monsieur, honnêtement, si votre femme vous demande de réparer le rideau, c’est à vous de le faire, non ? Et vous vous allez lui demander de faire à manger. Ça a toujours été comme ça depuis l’homme des cavernes. Pourquoi changer ça ? »
    J’ai proposé de quitter le paléolithique et les peaux de bêtes pour lancer un débat sur le rôle de chacun au sein du couple mais ils étaient, maintenant, trois, à crier plus fort que les autres, à se tenir debout pour mieux marteler leurs idées. Ils y avaient dans leur discours une bonne dose de mâle dominant, programmé pour fertiliser à l’envie les ovules disponibles… Insidieusement, je sentais bien que la religion les inspirait mais c’était à eux de l’affirmer et non à moi, de provoquer leur confession.
    Un autre a repris le flambeau. « De nos jours, on veut trop changer les choses et ça va se retourner contre nous. Vous verrez. » Comme je lui demandais de développer, il m’a expliqué que « l’humanité veut aller vivre sur Mars, que c’est une hérésie, qu’on veut faire des choses qui vont à l’encontre de la normalité », tout en apostrophant ses deux potes de prêche: « on s’est compris, hein, les gars ? » Les autres ont acquiescé.
    Et d’embrayer : « Ben nous les musulmans, on pense que…
    Je lui ai demandé de ne pas s’exprimer au nom d’une communauté forte de plus 1,5 milliards d’âmes dans le monde, qui vivent leur religion de manière bien différente. Il a accepté mais non sans mal, l’argument des velléités belliqueuses des sunnites vis à vis des chiites n’étant pas suffisant pour le faire revenir sur son positionnement de porte-parole communautaire.
    Du coup, il a embrayé sur les homosexuels et le mariage pour tous, affirmant même que les pédés voulant tous des gosses, la terre entière allait virer sa cuti et se sodomiser à tout va. Il convenait donc de les éliminer de la surface du globe.
    Je lui ai proposé de jouer la fameuse scène de sortie du placard, m’installant dans le rôle du fils :
    - « Papa, je me sens plus attiré par les garçons que par les filles. »
    - « Tu n’as pas le droit. Les pédés, c’est interdit par notre religion. »
    - « Mais papa, je crois en Allah tout puissant mais je suis quand même amoureux des garçons. »
    (Il fait le signe de l’égorgement)
    - « Papa, tu serais prêt à me tuer ? »
    - « Heu, non mais je vais te frapper » (il lève la main)
    - « Papa, papa, tu m’as cassé le bras mais je suis toujours homosexuel. C’est bizarre, non ? »
    Il a finit par sourire, décontenancé par mes réparties. J’ai même lu un soupçon d’empathie dans son regard. Un doute l’habitait quand à la suite à donner à notre échange. Je leur ai proposé un débat inversé, dans lequel, ils devaient imaginer des arguments pour défendre l’homosexualité mais ils ont refusé. Fallait pas pousser, non plus !
    Par la suite, chaque échange s’est inscrit sur le terrain du religieux. Tout devenait profondément identitaire, donc dénué de recul. Il y a eu des échanges vifs, des coups de gueule, de l’énervement, mais jamais je leur ai opposé la charte de la laïcité.
    - « Monsieur, je vous remercie de nous avoir laissé parler », est venu me dire l’un d’eux tout en me serrant la main.
    - « Tu as conscience que vous avez beaucoup monopolisé la parole avec la religion. Que les autres se sont peu exprimés. »
    - « Oui, mais on ne peut pas toujours le faire, alors on en a profité. »
    J’ai entendu les échanges perdurer dans le couloir et j’ai secrètement rendu hommage à l’école de la République, l’école pour tous. Trois jours plus tard, c’était le 13 novembre et les terribles attentats de Paris perpétrés, coïncidence, par des équipes de trois djihadistes. J’ai eu une pensée pour ces trois jeunes qui s’étaient longuement exprimé au nom de leur religion.
    En relisant les valeurs de l’Éducation populaire, je me suis dit qu’on s’en était sérieusement éloigné depuis quelques décennies. Reconnaître à chacun la volonté et la capacité de progresser, écouter et échanger sans convaincre, accepter nos différences plutôt que d’afficher un drapeau tricolore sur les terrasses des cafés, cela me paraît la meilleure des réponses. Et plutôt que de nous alcooliser avec la baguette et le béret, inspirons fort l’opium du peuple pour mieux en digérer les effets et renouer avec les ivresses du vivre ensemble.

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  • À quelques jours du 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, on cause dans les animations de la pire pandémie du siècle dernier tout en dépoussiérant les rubans rouges. Mais, parfois, j’ai un peu l’impression de soliloquer. En effet, au box-office des « maladies qui déchirent grave ta race », Ebola a largement détrôné le sida. Pour les ados, le VIH, c’est passé de mode, comme les démons de minuit qui t’entraînent au bout de la nuit et la moustache de Freddie Mercury (1). Mais Retour vers le futur refaisant l’actualité, on peut aussi leur rappeler que Marty McFly (héros du film) a décollé au tout début de l’épidémie, dans les années 1980, et que le virus l’a peut-être accompagné dans sa machine à voyager dans le temps jusqu’au 21 octobre dernier (2). Le sida a bien survécu au grand bug de l’an 2000 et ce n’est pas de la fiction.
    « Comment on atteint le sida ? » Cette question anonyme griffonnée par un élève de seconde pourrait, dans un premier temps, inviter au sarcasme. Et puis, en y réfléchissant bien, on se dit qu’on a peut-être sous les yeux un beau lapsus révélateur de la pensée collective : aujourd’hui, pour avoir la possibilité de rencontrer le sida, il conviendrait de voyager et de préférence loin. De nombreux jeunes n’imaginent pas une seconde que le virus vit peut-être à leurs côtés, hébergé par les lymphocytes d’un pote en pleine bourre qui « défonce tout à la salle » ou d’une conquête d’un soir parachutée sous MD (3) dans leur lit. « Le sida, Monsieur, c’est au bois et dans le Marais. » Comprendre : chez les putes et les gays.
    En ces temps de COP21, où le naturel chasse le chimique, on n’hésite plus à en faire un paria de la nature, un rat de laboratoire : « Le sida, Monsieur, c’est ce virus fabriqué par les Américains pour tuer les Noirs et l’Afrique. » Cette affirmation aussi récurrente que le complot sioniste du 11-Septembre permet de nier la responsabilité de chacun face à la transmission des IST (infections sexuellement transmissibles). En gros, à quoi ça se sert de se protéger puisque l’épidémie est sous le contrôle des grands génocidaires américains ? Et quand on exige des preuves, il y a toujours un post Facebook perdu quelque part dans le cyberespace…
    Du coup, pour tous ces négationnistes de la pandémie, on pourrait organiser le voyage « devoir de mémoire du VIH », comme on le fait pour la Shoah ou le Débarquement, histoire de remettre les pendules à l’heure.
    Forcément, ce pèlerinage commencerait par un vol sec, le lubrifiant étant devenu, depuis le 11-Septembre, un produit interdit en cabine, car susceptible de finir dans une bombe plus barbue que sexuelle. Cette mesure coercitive est particulièrement contre-productive pour la prévention, car un rapport sans lubrifiant augmente les microlésions, donc les risques de transmission. Avant le décollage pour le septième ciel, les hôtesses et stewards de notre compagnie Air Sida donneraient les consignes de sécurité : « Mesdames et Messieurs, bienvenue sur ce vol aller simple, puisque vous voyagez en compagnie du VIH. Nous allons dès à présent vous indiquer les consignes de sécurité. Tout d’abord, les issues de secours signalé par un panneau “Exit” ne servent à rien, car vous ne sortirez pas de la séropositivité. Les (godes)ceintures s’attachent et se détachent de cette façon. En cas de dépressurisation hormonale, des capotes tomberont automatiquement devant vous. Pincez sur le réservoir pour enlever l’air. En vue du décollage, veuillez redresser votre siège et éteindre vos bédos : le cannabis thérapeutique pour les séropos est toujours interdit en France. »
    Pour voyager sereinement, mieux vaut se faire vacciner. Le vaccin contre le sida étant toujours au stade des « essais prometteurs », nous proposerons plutôt un test de dépistage. Avec les Trod (Test rapide d’orientation diagnostique, qui délivre un résultat en 30 minutes) et l’autotest à résultat immédiat vendu en pharmacie, on a, enfin, l’embarras du choix. Si l’avancée est remarquable en termes d’offre de dépistage, l’information reste à manier avec précaution. Personnellement, même si la loi le permet, je n’ai pas envie d’envoyer un mineur acheter un autotest (autour de 28 euros tout de même) pour qu’il se dépiste en solo dans sa piaule en s’autopiquant (« Ça doit faire mal, M’sieur ! »). « Si je suis positif, je me suicide » est une phrase que j’ai beaucoup trop entendue. Le Trod réalisé dans un centre de dépistage me paraît bien plus adapté, tout en offrant une réponse presque aussi rapide.
    Pas de plateau-repas pendant notre voyage ! Les passagers auront droit à la Prep (prophylaxie pré-exposition) en guise d’en-cas. VIH, Trod, TPE (traitement post-exposition) et maintenant Prep, avec tous ces acronymes et ces sigles, on comprend mieux pourquoi la prévention touche plus les joueurs de Scrabble que ceux de Fifa 16 ! La prise de médicament anti-VIH par des séronégatifs dans un but préventif est autorisée aux États-Unis depuis 2012. Si elle étoffe l’éventail des outils de prévention, j’imagine mal pourtant distribuer du Truvada aux ados. Leur expliquer l’intérêt de cette thérapie préventive chez un couple sérodifférent, ça vaut son pesant de sérophobie ordinaire : « Si ma copine (ou mon copain) a le sida, je la (ou le) largue tout de suite. » La solitude du séropo demeure une vraie problématique en 2015.
    Bien entendu, nous déconseillerons à nos usagers, sur le vol VIH, d’opter pour la formule tout compris, un rien présomptueuse. En effet, une fois le sida atteint, et en cas de contamination, ils vont certainement manquer d’appétit, peut-être avoir du mal à digérer ce qui leur arrive. Il faudra toutefois se nourrir un minimum, parce que « les mecs chelous, tout chauves et tout maigres, ça se voit tout de suite qu’ils ont le sida ». Pour éviter toute stigmatisation, nous proposerons des perruques aux escales.
    Pour conclure notre vol et accompagner la redescente, nous leur parlerons de « vie et d’avenir », sans postillonner puisque la salive transmet toujours le sida dans l’imaginaire collectif. Aujourd’hui, on peut vivre avec le VIH, mais c’est toujours mieux de ne pas le contracter. Avant de quitter l’appareil, nous distribuerons un petit souvenir pour relancer la prévention : un calendrier de l’avent avec une capote à découvrir chaque jour à partir du 1er décembre, histoire d’être bien couvert pour le jour de l’an et sa partie de jambes en l’air.
     
    1. Leader du groupe britannique Queen, mort du sida.
    2. Selon le scénario du deuxième volet de la trilogie culte des années 1980, Retour vers le futur, le héros voyage dans le temps à bord de sa mythique DeLorean pour atterrir en 2015, précisément le 21 octobre.
    3. Abrégé de MDMA (méthylènedioxyméthamphétamine), molécule de la famille des amphétamines, plus connu sous le nom d’ecstasy.

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  • Partant du constat que le consentement est une question récurrente dans les interventions d’éducation à la sexualité en milieu scolaire, l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (Injep) a mené une enquête dans les lycées et les centres de formation d’apprentis d’Île-de-France 1. Celle-ci, en analysant la façon dont les professionnels et les jeunes appréhendent le consentement dans la sexualité, montre combien les stéréotypes de genre restent finalement très ancrés dans les pratiques des animateurs et les comportements des adolescents. Pris dans l’enchaînement des animations menées en solitaire depuis une quinzaine d’années et sans réelle analyse de mes pratiques professionnelles, je m’endormais un peu sur mes lauriers. Cette enquête m’a invité à m’interroger sur ma façon d’aborder la notion de consentement et c’est plutôt salutaire.

    « Le consentement constitue, pour les professionnels de l’éducation à la sexualité en milieu scolaire, une clé de voûte afin de permettre aux adolescents de construire leur rapport à l’autre et à soi », nous dit l’étude. Au début de mon activité, traiter du consentement n’allait pas de soi. Crainte du témoignage de viol mal accueilli par le groupe ? Difficulté de mettre en place un suivi adapté après une parole libérée ? Une certaine frilosité vis-à-vis du sujet a longtemps subsisté. Maintenant que j’ai rectifié le tir, je me demande comment j’ai pu animer des séances de prévention sans aborder la négociation du rapport, fondement de la relation pour vivre une sexualité assumée et épanouie. C’est devenu, aujourd’hui, la pierre angulaire de mes animations, construites autour du respect du partenaire. Accorder de l’attention à l’autre, c’est aussi faire attention à soi, donc se protéger mutuellement.

     

    La règle des 3C

     

     

    Mais comment aborder cette notion de consentement sans brandir froidement ce mot que beaucoup de jeunes associent uniquement au viol, occultant le débat sur cette fameuse zone grise où le oui et le non n’étant pas explicites, on laisse le champ libre à toutes les interprétations ? Après de nombreuses recherches, j’ai adapté un outil québécois de prévention des violences sexuelles, nommé la règle des 3C. Le premier C – « connaître (identifier) ses propres limites et désirs » – invite les jeunes à exprimer leur individualité au travers de leurs fantasmes et leur marge de liberté. Jusqu’où êtes-vous prêts à aller pour l’autre ? Qu’attendez-vous de la relation ? Parents, société, groupe d’amis, qui pose les limites et quand les repousse-t-on ? Une fois limites et désirs exprimés, la nécessité de les partager avec son partenaire s’impose alors comme une évidence. On mutualise l’intime en face to face et non plus sur les réseaux sociaux ou par texto. On va s’exposer pour éviter de « sexposer ».

     Le deuxième C initie l’échange et la relation, c’est « communiquer », verbalement, mais aussi sans mots, au travers de nos attitudes. Comment savoir si on s’est bien compris ? Comment décrypter les signes envoyés par l’autre ? Comment l’inviter à s’exprimer malgré la timidité liée à l’intimité ou la peur de décevoir ? Symbole de la communication non verbale, un des slogans forts des marches dénonçant le « slut-shaming » 2 est « mes vêtements ne sont pas un consentement ! » C’est passionnant d’échanger avec les jeunes sur les jugements qui accompagnent la tenue, sur cette communication du paraître, omniprésente dans la télé-réalité et les clips. La réflexion permet d’ouvrir les tiroirs stéréotypés dans lesquels la société aime à nous ranger : la pute, le queutard, la fille qui se respecte, le BG, le forceur…

     

    Décoder les signes

     

    L’enquête met en avant que, dans le jeu amoureux, l’identification du consentement de l’autre doit se faire « naturellement ». Certains évoquent une sorte d’alchimie qui fait que l’on comprend ce que l’autre veut. La force d’un couple se verrait ainsi à travers la capacité à décoder les signes du consentement. Mais là où ça se complique, c’est que, pour les filles, les différentes parties du corps ne font pas l’objet d’un même accord : si leur sexe reste une chasse gardée, elles acceptent, pour souligner l’investissement dans la relation, de se faire caresser les seins, les fesses, le ventre. Difficile pour les ados de décrypter tous ces signes qui se télescopent. Si on est d’accord pour les seins et les fesses, c’est qu’on l’est forcément pour le reste. Ou alors, on est une belle allumeuse mytho ! L’adolescence, qui se construit dans les grands écarts de température, ne prend pas en compte la tiédeur des hésitations.

     Le troisième C tombe à pic : « S’assurer du consentement. » Il est essentiel de signifier que celui-ci peut être remis en cause à chaque seconde. Ce n’est pas parce qu’on s’est laissé embrasser, caresser qu’on va aller au bout. Beaucoup ont du mal à accepter une volte-face au moment du passage à l’acte. De la pulsion sexuelle au sentiment amoureux, on travaille à identifier quand l’autre est tour à tour objet de désir, corps qui nous aimante ou personnalité qui nous charme. Les émotions qui nous traversent, nous débordent parfois, ne sont jamais figées. Et puis entre le moment où on s’est embrassés et celui où on se retrouve nus, en situation de passer à l’acte, est-on dans le même état d’esprit ? Est-on toujours raccord avec ce début de consentement donné ?

     C’est un temps d’animation où l’écoute s’impose et la vanne est bannie. Je reste ultra vigilant sur les regards, les attitudes qui pourraient trahir un vécu douloureux. C’est vrai que, fortement influencé par les statistiques des violences sexuelles, je focalisais sur le visage des filles. J’en oubliais trop souvent les questionnements des garçons, me laissant influencer par cette minorité d’entre eux qui vantent leurs performances. La lecture de l’enquête m’a interpelé à ce sujet. Elle souligne clairement que les animateurs de prévention reconduisent pour la plupart des stéréotypes de genre : garçons et filles ne sont pas pensés comme étant concernés par les mêmes risques. Ainsi, le consentement sexuel n’est utilisé qu’au féminin (« consentante »), comme s’il ne pouvait se penser au masculin.

     En laissant une place aux interrogations des garçons (virilité, pression des pairs, obligation de faire jouir), on sort du schéma simpliste, filles victimes/garçons agresseurs. À l’adolescence, filles comme garçons, on peut être maladroits et obnubilés par l’obligation de réussir ses premiers rapports, donc s’extraire de la relation et se centrer uniquement sur la technicité de l’acte. C’est là que la violence peut émerger, quand l’autre est déshumanisé. Si on veut sortir de la spirale des violences sexuelles, le consentement doit s’accorder au masculin comme au féminin. 2

     

    1. L’enquête est disponible sur le site www.injep.fr
    2. Traduit en français par « humiliation des salopes ».

     


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  • Que l’on soit dans la vulgarisation façon Santé Magazine (« Pilule du lendemain, Norlevo ou EllaOne, laquelle choisir ? »*) ou à l’écoute de certains professionnels de santé, l’utilisation de termes peu adaptés pour définir la contraception d’urgence perdure. La dénomination « pilule du lendemain » est exaspérante. Mea culpa, il fut un temps où je l’utilisais dans mes animations, par moutonnerie coupable, bien que ce soit une appellation erronée. En effet, en parlant de « pilule du lendemain », on induit l’unique possibilité – très conformiste – d’un coït nocturne suivi d’un réveil la tête dans le pilulier. L’efficacité de la contraception d’urgence étant optimale dans les vingt-quatre premières heures, que dit-on à ceux qui se mélangent dès potron-minou ? Certes, forniquer au lever du coq, pour les ados, ça relève de la science-fiction en pyjama. D’ailleurs, on en rit souvent, ensemble, en essayant d’imaginer où et comment cela pourrait se faire. Dans le bus scolaire, on peut certes valider son ticket, mais ça manque d’intimité. Avant le p’tit déj en famille, je ne suis pas certain que ça fasse marrer l’ami Ricoré, et dans les couloirs du lycée, faire coïncider orgasme et sonnerie pour ne pas se faire choper, c’est pas gagné… Et pourtant, coït du matin ne saurait être chagrin, à condition de ne pas laisser passer une journée entière à se morfondre suivie d’une nuit blanche à pleurer sur les réseaux sociaux pour enfin tenter d’annihiler le risque d’une grossesse non prévue. Dans le bureau d’une infirmière du Val-de-Marne, j’ai pu partager ce grand moment de bahut-réalité pour vérifier si la contraception d’urgence était la réponse adaptée dans le temps : « Vous avez couché ensemble quand ? – Mais on n’a pas couché ! – Comment ça vous n’avez pas couché ? Tu n’as pas besoin de Norlevo alors. – Si, parce qu’on l’a fait ce matin, debout, le long du gymnase ! »

    La prévention par la peur
    Arrêtons donc de parler de « pilule du lendemain », qui fait que certains vont vraiment attendre le lendemain, voire le surlendemain à cause d’imprévus ! Même si l’efficacité est de trois jours pour le Norlevo et de cinq pour l’EllaOne, on sait qu’avec les ados « reculer pour mieux sauter » est une vérité. Bien sûr, la prise ne se substitue pas au test de grossesse à faire trois semaines après le rapport non protégé, pour s’assurer que l’ovule n’a pas été fécondé par ce fameux spermatozoïde warrior fantasmé par tous les ados.
    Comme il se dit que les jeunes deviendraient routiniers de rapports non protégés à cause de la pilule miracle, nombre de censeurs pratiquent la prévention par la peur, en agitant les risques d’une stérilité. Du coup, la plupart des ados témoignent de la crainte d’une future parentalité tuée dans l’œuf. Le dénigrement s’est même mondialisé. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) pointe d’ailleurs régulièrement les médias qui rapportent, par exemple, qu’« en dehors des effets secondaires comme la nausée, des hémorragies importantes et des crampes, le recours régulier à la contraception d’urgence pourrait provoquer la stérilité et, dans certains cas, accroître le risque de cancer »… Forcément, ça calme.
    Perso, je ne m’avance jamais sur le terrain médical. Je renvoie systématiquement aux professionnels de santé et aux plannings familiaux. Et le Mouvement français pour le planning familial (MFPF) est très clair sur son site : « La pilule d’urgence n’est pas dangereuse, ne rend pas stérile et peut être prise chaque fois qu’il y a un risque de grossesse non prévue, même si elle peut parfois perturber le cycle. »
    Le problème n’est donc pas de prendre souvent du Norlevo, mais bien, en termes de prévention, de comprendre les raisons qui font que les individus s’installent dans l’urgence, la prise de risques. Avec la contraception d’urgence, on est dans l’après et il faut le rappeler. « Pourquoi ne pas prendre un moyen de contraception quotidien ? », « Pourquoi avoir régulièrement des rapports non protégés ? » sont autant de sujets à aborder avec celles et ceux qui s’abonnent aux pilules salvatrices. On sait que c’est compliqué pour les jeunes d’anticiper une relation non programmée, d’être observant dans la prise d’un moyen de contraception sans relations sexuelles, d’être dans l’« avant », donc la prévention.

    Leçon de morale en prime
    Autre sujet d’inquiétude, la délivrance gratuite de la contraception d’urgence aux mineures est souvent remise en question par les pharmaciens. Beaucoup en profitent pour faire passer leur petite morale personnelle en refusant de la délivrer ou en complexifiant son accessibilité par une phase d’investigation très intrusive. La loi est claire : le pharmacien se doit de remettre la contraception d’urgence sans carte d’identité ni carte Vitale. Dans les classes, nombreuses sont les filles qui déclarent avoir rencontré des soucis en pharmacie. On leur fait doublement payer, et le Norlevo et le péché de chair non protégé ! À Saint-Cloud, alors que je lui rappelais la loi, un pharmacien, droit dans sa blouse, m’avait répondu que « ces filles n’avaient pas l’âge pour s’envoyer en l’air et qu’elles n’avaient qu’à faire attention ». Démerde-toi avec ta grossesse, moi, pharmacien tout-puissant, je te châtie. Devant ma volonté de le dénoncer à l’Ordre, il s’est fendu d’un sourire, tout en me rétorquant qu’il ne risquait qu’un blâme. Je suis reparti blême.
    Le labo qui fabrique la contraception d’urgence n’est pas meilleur communicant sur le sujet. En effet, HRA Pharma, unique dealer des deux pilules, réinvestit une infime partie du jackpot dans la prévention avec un film interactif sur Internet que j’ai testé avant de le proposer aux jeunes. Dans ce film, bien nommé Nuit chaude, douche froide, on voit les tribulations nocturnes d’Amélie, de l’anniversaire festif chez sa sœur à sa nuit torride sous vodka. C’est un peu mou au départ, à l’image de la soirée aussi déjantée qu’un jour de l’an en gériatrie, mais ça vaut le coup de s’accrocher. Au fil de l’histoire, on est soumis à des questions au cœur du sujet comme, par exemple, la durée de vie des spermatozoïdes dans le vagin (1, 3 ou 5 jours ?). Au moment où on commence à trouver un intérêt à l’outil, Amélie appelle sa tante, sage-femme, pour lui faire partager ses inquiétudes quant à l’éventualité d’un rapport non protégé, et celle-ci l’envoie, je vous le donne en mille, chercher la PILULE DU LENDEMAIN !
    Franchement, on devrait mandater Jack Bauer dans 24 Heures chrono, pour faire une vraie campagne de promo de la contraception d’urgence.

    * Dans l’édition en ligne du 5 août 2015.


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