• Selon l’Observatoire français des drogues et des ­toxicomanies (OFDT), il y aurait eu 122 439 interpellations pour usage de ­cannabis en 2010. Même si la tendance est à la baisse, des fumées de moins en moins clandestines viennent nous titiller les neurotransmetteurs dans la rue, devant les bahuts et dans les espaces festifs. La ganja circule dans les poches, mais plutôt que de légaliser un usage récréatif de la fumette, on nous envoie faire de la prévention en pleine prohibition. De quoi rendre schizos tous les travailleurs sociaux ! Nous vivons depuis 1970 sous le joug d’une loi très pénalisante pour l’usager, sans distinc­tion entre usage privé et public. Votée sur les pavés encore chauds de Mai 68, cette loi avait pour vocation de criminaliser une jeunesse un peu trop libertaire au goût des vieux réacs au pouvoir. Alors, pendant que les hippies échangeaient des soufflettes, à poil, dans les boues acides de Woodstock, la France s’appliquait à rééduquer sa chienlit. Le gouvernement de l’époque s’est saisi d’un fait divers à Bandol, sur la Côte d’Azur – la mort par overdose d’une jeune femme en août 1969 dans les toilettes d’un casino – pour pointer du doigt une jeunesse dépravée, courant à sa perte. Cannabis et héroïne ont été définitivement associés, les bien-pensants arguant qu’en commençant par l’un on finit inévitablement le nez dans l’autre. Nous sommes entrés de plain-pied dans une ère d’hygiénisme forcé, où l’État s’est ingéré dans notre santé, préconisant ce qui était bon ou mauvais pour nous !
     
    Depuis, on a rempli les prisons avec des usagers de drogues, qui avouent, bel exemple de réinsertion, consommer davantage derrière les barreaux que dehors… Pendant ce temps, le pays continue en toute impunité à s’enivrer pour faire la promo de notre fonds de commerce identi­taire : le vin ! Forcément, les ados nous questionnent sur cette hypocrisie de santé publique, puisque l’alcool demeure l’une des premières causes d’hospitalisation en France. Résultat, tout en étant l’un des pays les plus répressifs en Europe, nous n’en sommes pas moins celui où les jeunes consomment le plus. Je me refuse de faire de la prévention un outil au service de la loi. Je préfère parler de réduction des risques, de rapport au produit, de conso acceptable, actant un fait avéré : les individus consomment du psychoactif parce qu’ils prennent aussi du plaisir à le faire.
     
    La légalisation du cannabis s’étant i­nvitée dans les programmes de la présidentielle, j’ai demandé aux jeunes quelles décisions ils prendraient, s’ils étaient garde des Sceaux, pour changer cette loi aussi faisandée que le foie d’un sénateur bourguignon.
    Des jeunes issus des quartiers populaires, en BEP chaudronnerie, affirmant leur fierté d’appartenir au meilleur territoire de ­bicraveurs (dealers) à l’est de Paris et qui râlaient sur les conséquences d’une éventuelle légalisation sur le business local, ont fini par pondre des solutions intéressantes. Ils se sont dit que la vente à ciel ouvert allait pacifier les cages d’immeubles. J’ai ajouté que c’était aussi la possibilité d’obtenir des droits, une couverture maladie et même une retraite, leur espérance de vie augmentant avec la diminution des règlements de compte. Causer « caisse de retraite » avec des dealers ? Forcément, on a imaginé la truculence de la scène : « Tu me files ton numéro de Sécu que je te déclare comme chef de la force de vente de la Scarface Weed Cie ?! C’est pour tes annuités. Et n’oublie pas le RDV à la chicha avec le DRH, on va faire un point formation… »
     
    Pour tenir, faire tourner et fructifier le bizz, il convenait d’embaucher des mecs au CV bien rempli en THC, de mobiliser les meilleurs, donc les premiers concernés. Comme je m’étonnais du recrutement fondé sur des critères sexistes, l’un d’eux m’a répondu : « Monsieur, le monde de la drogue, ça n’est pas fait pour les fragiles. Donc les meufs… » En les écoutant, je me suis dit qu’en légalisant il faudrait aussi penser à imposer l’égalité dans la branche. J’ai fait référence à Divines * et à Rebecca, sa bicraveuse vénère, mais pour eux, « la meuf qui fait le bonhomme, ce n’est plus ­vraiment une meuf ».
    Forcément, ceux qui dealaient depuis le collège semblaient les plus enclins à prendre la responsabilité du coffee shop local. Avec des types déjà rodés, on faisait des économies de formation non négligeables. Monsieur le futur ministre de l’Éducation, sachez que nous avons une solution, bédo en main, pour faire baisser les chiffres du décrochage scolaire : l’option drogues dès la seconde, avec des classes shit à la place des cham (classes à horaires aménagés musicales).
     
    Je leur ai signalé qu’il allait falloir négocier sévère leurs salaires, car l’État n’aurait probablement pas les moyens de leur assurer l’équivalent à leurs émoluments non déclarés du moment. Mais les narcocapitalistes sont convenus qu’il fallait monter des boîtes privées réglementées par l’État, qui se payerait en taxes ! Comme quoi, on peut intéresser des mecs en BEP chaudronnerie à la finance et à l’économie si on utilise les bons artifices. Les types étaient prêts à faire exploser le PLB (produit local brut) en connectant le robinet à shit à leur économie souterraine et, du coup, uberiser l’ascenseur social dans leur quartier. L’un d’eux se voyait déjà à la tête d’une flotte de salariés en mob qui iraient livrer chez l’habitant le grec salade-tomates-chichon. On venait de créer Speedy Shit et, déjà, les lycéens imaginaient leur gamme de produits pour griller la concurrence. Puis l’un d’eux a eu un éclair : « Mais monsieur, si on légalise, certains vont vendre des drogues dures, comme la CC [cocaïne]. » Je leur est proposé, du coup, de tout légaliser pour régler le problème. « Vous êtes fou, monsieur, tout le monde va prendre n’importe quoi !! » Tiens, les types avaient des limites… « Le shit, ça va, mais avec les autres produits, les mecs deviennent ouf. C’est des toxicos, monsieur. » On retombait dans les travers de la stigmatisation. Ils avaient soif de liberté, mais seulement pour leur petite communauté, quitte à assécher les autres.
     
    Comme certains semblaient réticents à l’évolution de la loi, j’ai défendu le fait qu’en offrant une visibilité aux usagers on pouvait plus facilement les accompagner, soigner ceux qui étaient en difficulté, réaliser des actions de prévention ciblées, réguler la conso en qualité et en quantité. L’un d’eux a acté : « Je comprends. Après la légalisation, on n’hésitera plus à parler à nos proches ou à des professionnels si on est mal sous produit. Là, maintenant, on préfère ne rien dire de peur de se faire engueuler, quitte à prendre des risques. » Un autre a argumenté : « Oui, mais… regarde avec la clope, quand nos parents nous disent que c’est pas bon pour la santé, on s’en fout. » « Certes, mais les choses sont verbalisées et non cachées, leur ai-je rétorqué, et ça change tout. » Et quand ils ont avancé l’idée que la population carcérale diminuerait et que, du coup, l’État ferait aussi des économies, je me suis dit qu’en créant un Front de libération de la dopamine, on avait des arguments pour exister politiquement.
    DR KPOTE
     
    * Film de Houda Benyamina, sorti en salles en 2016.

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  • Il y a belle lurette que je voulais aborder la sororité, cette fameuse union sacrée qui unirait les femmes dans leur condition et leurs combats. Au départ, j’avais dans l’idée de l’égratigner, cette solidarité au féminin, en m’appuyant sur ces vacheries récurrentes que s’adressent les filles dans les classes, s’échauffant sur les braises d’une rivalité conditionnée par la dictature esthétique d’un patriarcat de médias. Et puis, récemment, deux groupes de filles m’ont démontré qu’elles étaient capables de se serrer les coudes dans l’adversité. Je vous livre donc une chronique à lire « debout, debout, debout (1) ».
    Un lundi, dans l’Essonne, je partageais le réveil du lycée au rythme des sempiternelles injonctions du matin : « Enlève tes écouteurs, la casquette, la capuche, s’il te plaît… » Dès l’annonce de l’intitulé de la séance de prévention devant la première classe, j’ai senti que je n’allais pas jouer sur du velours. Les filles soufflaient avec ostentation, exprimant très clairement leur désapprobation avec le sujet : la sexualité. Je ne m’en inquiétais pas outre mesure, car, souvent, j’arrive à contourner les réticences pour débattre dans le respect de toutes les sensibilités. Mais là, ça ­empestait l’hostilité genrée. Il me restait les gars, plutôt motivés : « Laissez-les, monsieur, elles en rajoutent, mais sur Snap, elles font les beurettes à chicha. » Dans le discours masculiniste, ce sont toujours les « femmes de mauvaise vie » qui s’invitent dans les fumoirs, laissant leur dignité partir en fumée et actant ainsi leur nette propension à la fornication. Après le cigare à la Monica (2), la beurette à chicha est devenue ainsi une catégorie très prisée des sites pornos et la cible de vannes au henné des haineux. Cette déclaration tombait à pic pour lancer une réflexion sur les stéréotypes de genre à partir de publicités projetées. Devant la première, montrant une femme et un homme en sous-vêtements, les filles se sont immédiatement caché les yeux. L’une d’elles, plus démonstrative dans sa pudeur, s’est même déplacée à l’autre bout de la salle, me toisant d’un regard noir à faire « pâlir les putains de la rade » aurait dit le Michel, dont la mère s’appelait Jackie. J’ai laissé faire, pensant qu’on finirait bien par se sortir de ce jeu de provocations.
    Mais je n’avais pas prévu le changement de salles et de profs à l’intercours. Six ou sept filles ont alors refusé de réintégrer la séance, arguant qu’on n’avait pas à parler de « ça » au bahut, que ça les dérangeait. Elles faisaient corps dans la défiance, interpellant les quelques autres qui s’étaient déjà installées. J’étais le témoin d’une belle preuve de sororité, mais à mes frais. À ma grande surprise, le prof a entériné leur départ sans même les avertir des risques d’une éventuelle sanction. Je lui ai signifié que, par ce geste, il les avait privées d’un espace de parole rare et important. Il a simplement haussé les épaules. J’ai signalé le fait au proviseur et celui-ci m’a assuré qu’il convoquerait l’intéressé pour débriefer.
    Le lendemain, j’ai passé le porche d’un lycée parisien, encore secoué par les événements de la veille. C’est donc un rien méfiant que j’ai démarré la journée avec une classe de seconde générale. Les filles se sont placées aux premiers rangs et les garçons, au fond. Avec une légère pointe d’ironie, j’ai signalé que la configuration était à l’inverse de la vie, où les hommes ont tendance à truster les premiers plans, reléguant les femmes à une vague figu­ration dans leur ombre. Ce raccourci ­provocateur a réveillé les filles, qui se sont instinctivement insurgées, hurlant à l’inégalité. L’une d’elles m’a questionné : « Quel rapport entre les maladies sexuelles et l’égalité hommes-femmes ? On nous a dit que vous nous parleriez que du sida. » L’exemple de la négociation du préservatif m’est venu immédiatement à l’esprit. « Imagine que, dans une relation hétéro, une fille se retrouve face à un garçon ne souhaitant pas mettre de préservatif, prétextant inconfort ou manque de sensations. Si celle-ci, soumise aux normes de la société, se retrouve en position de dominée, elle ne se sentira pas en légitimité pour refuser. Devant l’insistance de son partenaire, elle finira par accepter le rapport non protégé et prendra un risque qu’elle voulait éviter au départ ! » On a donc évoqué l’impact éducatif sur nos choix et les normes sociétales qui influent sur la relation. Logiquement, elles m’ont embarqué sur le terrain du sexisme de rue. Un garçon s’est alors risqué sur le thème de la fille habillée légèrement qui cherche les ennuis et l’agression. Ce jeune crocodile s’est mangé un bon uppercut de sororité qui m’a surpris par sa férocité. C’était puissant comme une manif du MLF dans les années 1970, sur l’air du « temps de la colère, les femmes/ Notre temps, est arrivé (1) ».
    L’une d’elles s’est levée, a tiré sur son tee-shirt, laissant apparaître le haut de ses seins : « Si tu vois mon décolleté, ça excuserait le fait que tu me violes ! C’est à toi de gérer ta bite. » Une autre a ajouté : « C’est comme si tu justifiais le vol d’une maison par le fait qu’il y ait des objets de valeur à l’intérieur. Les riches méritent de se faire voler parce qu’ils font envie. Les femmes qui montrent leurs formes mériteraient de se faire violer pour la même raison. » La métaphore était audacieuse, mais pas idiote. Et puisqu’on parlait de larcin, j’ai conseillé aux mecs de bien protéger leurs bijoux de famille parce qu’ils étaient en train de se les faire sévèrement ratatiner.
    La discussion a viré sur la religion, plus particulièrement sur le voile et le burkini. Un garçon a exprimé le fait que ces attributs religieux empêchaient les femmes de s’émanciper, pensant reprendre la main et diviser les néo-féministes. Je lui ai expliqué que seules les femmes étaient à même de dire si elles se sentaient opprimées ou pas. J’ai reconnu que, moi aussi, j’avais dû interroger mes représentations et déconstruire ma manière de penser face au fait religieux. Mise en confiance, l’une d’elle s’est alors présentée comme musulmane pratiquante, confessant qu’elle ­portait parfois le voile, mais loin du lycée. Ça ne l’empêchait pas d’adhérer au ­discours féministe de ses camarades de classe et de rêver d’une égalité réelle entre hommes et femmes. Une de ses voisines a surenchéri en exprimant son ras-le-bol de ces hommes qui volaient sans cesse la parole des femmes ! Si j’avais eu une baguette magique, j’aurais affrété un bus pour les emmener en Essonne tailler le bout de sororité avec mes énervées de la veille. Je suis certain qu’ensemble, elles se seraient approprié ce couplet de l’hymne du MLF : « Seules dans notre malheur, les femmes / L’une de l’autre ignorée / Ils nous ont divisées, les femmes / Et de nos sœurs séparées. »
    DR KPOTE
    (kpote@causette.fr et sur Facebook)
     
    1. Paroles de l’hymne du Mouvement de libération des femmes (MLF).
    2. En référence au Monicagate, ou affaire Lewinsky, en 1998. L’ex-stagiaire Monica Lewinsky avait alors affirmé que le président Clinton lui avait introduit un cigare dans le vagin.

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  • Pendant que la trollosphère s’invective sur l’éventuelle mytho de Théo ou des flics, la taille de la déchirure anale et la crédibilité de la famille Luhaka, les témoignages glanés ici ou là m’ont invité à aborder « l’affaire Théo » par le prisme du genre. Au-delà de l’acte barbare et raciste subi par ce jeune homme, j’ai été très surpris par la célérité avec laquelle, sportifs, comédiens, humoristes et autres frères de couilles ont instinctivement pris sa défense. Leur soif de justice s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Même les rappeurs, Booba, Gradur, Kaaris et consorts, après s’être pécho une morale en promo chez Kiloutou, ont délaissé un temps les boules de « leurs putes » pour s’émouvoir du postérieur de Théo.

    Ce sont les mecs qui s’indignent le plus fort, et ils ne sont pas à un paradoxe près. L’Inter de Milan lui a même offert un maillot floqué à son prénom, alors que ses supporters ne lésinent jamais sur les « va fanculo », censés envoyer à la sodomie forcée, arbitres et adversaires abhorrés. D’ailleurs, les footeux, ambassadeurs du machisme ordinaire, sont les fers de lance de la contestation VIP. On a vu fleurir des banderoles « Justice pour Théo » dans les kops des stades, et Serge Aurier, qui traitait son entraîneur de fiotte sur Periscope, est venu partager sa chicha avec le blessé. Ribéry, lui, s’est déplacé sans Zahia. Le monde des « mecs qui en ont » a basculé subitement dans l’urgence et s’est découvert solidaire. La victime est nommée par son diminutif, Théo, devenant ainsi le petit frère universel. On infantilise pour augmenter la charge émotionnelle. Classique.
     
    Les mecs jouent donc la carte de l’empathie et c’est suffisamment rare pour s’y arrêter ! Mais qu’on ne s’y trompe pas, si les têtes de gondole du merchandising adolescent sont montées aussi vite en tour, c’est bien à cause du caractère sexuel de cette arrestation. L’internationale de la testostérone a twitté viril, à l’image de Vinz Cassel : « Pas d’excuse pour les bâtards. Flic ou racaille, même combat. » Les mecs hétéros, humiliés par-derrière et meurtris dans leur chair, se sont réveillés là où, d’habitude, le viol de meufs émeut peu le mâle dominant.
     
    Dans les classes, les garçons, outrés, ont focalisé sur la pénétration forcée, à grand renfort de détails limite sadiques, mais en occultant le débat de fond, celui d’arrestations démesurément musclées quand elles ciblent les jeunes des quartiers populaires. Pour preuve, j’ai été beaucoup moins sollicité sur la mort plus que suspecte d’Adama Traoré. En s’exprimant, ils avaient du mal à réprimer une contorsion de douleur, comme si chacun d’eux ressentait dans son corps cette saloperie de matraque télescopique, fouillant sa propre intimité. À ce sujet, des garçons du quartier de la Rose-des-Vents, à Aulnay-sous-Bois, racontaient sur Radio Nova : « Ce qui choque les gens, c’est la matraque dans l’anus. Ils l’ont bien amoché. Sans la mettre dans l’anus, ça n’aurait pas pris la même ampleur, car ici, on est habitué aux violences. »
    Le mot « accident » utilisé par l’Inspection générale de la police nationale pour qualifier l’acte subi par Théo a choqué et a été perçu comme une volonté de nier la vérité. Pourtant, au quotidien, les viols sont très souvent minimisés par des expressions insultantes à l’égard du vécu des victimes féminines, sans que ça provoque le moindre mouvement de poubelles. « Dérapage », « malentendu », « incompréhension » sont quelques exemples de mots qui provoquent des sourires entendus entre mâles. Franchement, le jour où King Kong Théorie, de Despentes, sera étudié dans tous les bahuts, l’homme lâchera sa grosse bête velue et on rétablira l’authenticité des maux.
     
    Utiliser un vocable féminin pour humilier son adversaire, c’est un grand classique de la confrontation entre jeunes et flics. Ces derniers ont pris la fâcheuse tendance de fonctionner comme des ados attardés, en miroir avec les comportements des gamins au lieu d’opter pour la distance qu’il se doit. On féminise en envoyant l’autre se faire pénétrer, le catégorisant au passage de pédé passif, une sous-caste chez les vrais mecs. « T’aime te faire enfiler, salope » est une réplique courante du langage policier et « sales putes », la réponse en retour. Dans mes animations, je travaille souvent sur la féminisation de l’insulte, qui induirait une possible infériorité des femmes dans nos représentations. Un « mec qui fait la meuf » demeure la pire insulte pour des coqs et des poulets élevés à la testostérone.
     
    À Bobigny, en Seine-Saint-Denis, un apprenti m’a donné clairement son point de vue sur les séquelles de cette guerre : « C’est horrible. Surtout qu’il n’était pas pédé, Théo. Un pédé, il a l’habitude de se prendre des trucs dans le cul. Il va être grave traumatisé et les autres vont se foutre de lui parce qu’il va marcher comme une meuf… – Autrement dit, si on a pour habitude d’être pénétré dans sa sexualité, un viol serait moins traumatisant ! » ai-je résumé.
     
    Ils ont tous opiné dans ce sens et l’ampleur de la mobilisation masculine autour de Théo devenait, soudain, une évidence. « Un viol de meuf, c’est moins grave qu’un viol de mec ? » me risquai-je. Ils me répondirent, certes par la négative, mais un rien obligés de l’affirmer devant mon regard appuyé, plus par convention que conviction. Le lendemain, à Créteil, d’autres garçons m’ont soutenu qu’une fille violée, « c’est moins grave, car elle est habituée à s’en prendre dans la teucha », un léger sourire aux lèvres…
     
    Au-delà de la provocation, cette affirmation résulte d’une culture du viol banalisée concernant les victimes féminines. Ces derniers jours, je me suis employé à essayer de transformer cette colère légitime des garçons contre l’agression d’un des leurs en colère universelle contre les violences sexuelles. Quelques filles s’y sont associées en exprimant leur avis du bout des lèvres, mais j’ai senti peu de bienveillance en retour. On comprend mieux pourquoi elles sont seulement 11 % * à oser porter plainte. « Si c’est pour se retrouver devant des mecs qui se servent de leur matraque pour violer, à quoi ça sert », a même lâché l’une d’elles. Quand j’énonce que, selon la loi, les agresseurs risquent des peines de quinze à vingt ans de prison, elles me répondent que des « copines se sont mangé » des non-lieux, subissant la vengeance de l’accusé et celle de ses potes. Généralement, les garçons sont beaucoup moins démonstratifs dans leur solidarité avec elles et ne se mobilisent pas sur Twitter. Alors, les gars, c’est quand le prochain blocus pour dénoncer les violences faites aux femmes ? J’aimerais bien entendre le bruit des poubelles qui roulent. Ce serait plus efficace que mettre du rouge à lèvres le 8 mars.
     
    * Selon le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

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    Désormais, chaque fois que je réalise une animation de prévention sur la sexualité, Dieu me fait l’honneur de sa divine présence. Ubiquiste comme jamais, il m’accompagne dans tous les bahuts de la Région Île-de-France et il aime bien se faire mousser devant la charte de la laïcité. Il s’affiche au masculin, le neutre n’étant pas le genre de la maison et depuis que Booba l’a invité à se laver « le pénis à l’eau bénie (2) », son foutre est suffisamment sacré pour qu’une « pauvre meuf » puisse rivaliser et diriger 7,5 milliards d’individus à sa place. Depuis la loi de mars 2004 sur l’interdiction des signes distinctifs religieux au bahut, il a laissé sa toge vieille comme Hérode au pressing et a adopté les codes vestimentaires de notre temps, survolant les débats en jogging moulant.
    Généralement, il s’assoit au fond de la classe, près du radiateur, pas loin de la porte au cas où il y aurait une brebis égarée à aller pécho devant le lycée. Il assure maîtriser le dogme, mais celui-ci étant bien trop prolixe pour être twitté, il l’a grave synthétisé.
    Au début, il « fait l’ancien » devant un parterre de prépubères, montrant qu’il est à son affaire. Il convient de rappeler que les choses de la vie, Dieu les a vécues en 3D, bien avant Dorcel et sa réalité ­virtuelle. L’industrie du porno n’a rien inventé, Dieu fut le premier voyeur de l’humanité. Toute la sainte journée, il reluquait Adam et Ève, Jacquie et Michel originels, se goinfrant jusqu’au trognon sous les conseils d’un loving coach à sang froid. Alors, mes petites historiettes de relations et de prévention, pour lui, c’est suranné, mais par principe, il convient de les damner.
    Du coup, dès qu’on cause sexualité, Dieu n’en finit pas de la ramener. Le sujet qui le rend le plus vénère, c’est quand on aborde les stéréotypes de genre. Ça lui rappelle de sales souvenirs à Dieu. Il avait missionné Farida Belghoul et ses apôtres de la Journée du retrait – en latin « ecolus interruptus » – pour ostraciser l’ABCD de l’égalité. Mais par excès de zèle, elle l’a ridiculisé avec ses fausses dénégations visant une institutrice déculottant des gosses à l’école… Au tribunal, il est passé pour un con, Dieu, et je lui ai conseillé de changer de DRH, parce qu’entre Civitas et les dingues qui se font péter, il s’est bien planté sur les CV recrutés !
    La « théorie du genre », avec ses histoires d’égalité, de filles qui veulent bricoler et de garçons qui jouent à la poupée, ça a foutu un beau bordel dans ses torchons et serviettes. Il nous en parlait encore hier, entre mecs, en terrasse du grec. Franchement, le divin pas vraiment devin, il aurait pu imaginer qu’en créant Ève avec une cote d’Adam, les genres allaient, un jour ou l’autre, se mélanger la couenne. Alors, pendant qu’on disserte sur les stéréotypes qui accroissent les inégalités, Dieu chuchote qu’on en fait trop, qu’on ne respecte pas son boulot. Si chacun reste dans son genre, les brebis seront bien gardées, et on ne se mélangera pas les troupeaux. Mais ses arguments étant de moins en moins partagés et l’ABCD enterré, il se refait la santé sur la question de l’homosexualité. Les pédés, c’est sa tasse de thé et il est intarissable sur le sujet ! S’il a créé la binarité, ce n’est pas pour que des « mecs en jean troué se roulent des pelles sur des chars arc-en-ciel ». L’homosexualité est contre nature, point barre. « S’il n’y avait eu que des pédés et des gouines, on en aurait fini depuis longtemps avec l’humanité », et Dieu compterait ses annuités. Mais Taubira lui a cassé son conte de fées et de chevaliers, a tenté une OPA sur son marché de couples mariés, osant même la GPA (gestation pour autrui) et la PMA (procréation médicalement assistée). Il rabâche qu’« une clé, ça doit rentrer dans une serrure », comme « papa dans maman », disait-on à l’époque où on ne respectait pas les parents. Si c’est contre nature, comment explique-t-il alors que plus de 450 espèces animales, des orques aux girafes, ont des rapports entre mâles ou femelles ? Auraient-elles fugué de l’arche de Noé ? Sur ce coup-là, il reste coi. Finalement, Dieu est comme Bardot, plus empathique à l’égard des animaux.
    Curieusement, quand on parle de transgenre, l’Éternel fait moins le mariole. Lui, le grand architecte du Tout, se serait donc planté d’assignation pour des tas de gens. Au début, il criait à l’indécence, et puis Thomas a révélé le secret de sa grossesse dans Secret Story. Les ados ont kiffé, en famille devant la télé. Après avoir d’abord piqué sa voix à Dieu, TF1 a foutu le merdier dans ses identités. Du coup, sur le sujet, le divin se fait plus humble, s’évertuant à comprendre les coulisses de la vie. Même outrancière, cette saison de télé-réalité nous a fait gagner des années d’évolution. Mais bouffi d’orgueil, Dieu n’est pas du genre à se flageller ad vitam aeternam sur ses ratés. Il préfère nous entraîner sur les rapports avant le mariage et la virginité, un terrain qu’il maîtrise bien. Récemment, il a perdu en crédibilité, diffusant une parole trop radicale avec l’hymen des filles et tellement plus indulgente à l’égard des garçons. Parfois, Dieu est un blédard qui cherche le code Wi-Fi pour se connecter à aujourd’hui. Quand on lui signale qu’il est sexiste, il répond qu’il a toujours été très clair en se faisant appeler Dieu le Père, mais je sens que la pilule patriarcale passe de moins en moins.
    Là où il se fait le plus vilipender, c’est sur la question virale. VIH, VHC, herpès, papillomavirus… Quand j’envoie la liste des saloperies qu’il nous a concoctées, même ses plus fervents admirateurs lui trouvent la main lourde. Il voulait nous laver de nos péchés et il aurait oublié de fermer le robinet. Chaque fois qu’on aborde les rapports non protégés, Dieu s’attaque à l’IVG et à l’irresponsabilité. « Avorter tue une vie innocente ! » aime-t-il marteler. Je ne me gêne pas pour lui faire remarquer qu’être enceint, ça ne risque pas de lui arriver et les plus concernées lui tendent un cintre pour qu’il puisse ranger le costard que je viens de lui tailler.
    À la fin de l’animation, il fait mine de ne pas y toucher, mais revient souvent prendre des capotes. Il s’en met plein les fouilles après avoir critiqué le trop de liberté dans la sexualité. Il crie à la ­cantonade que ce n’est pas pour lui, ­s’inventant des potes imaginaires. Mais je lui refile toujours un peu de lubrifiant parce qu’à force de bouffonner, je me dis qu’il doit avoir les muqueuses bien séchées.
    Depuis quelque temps, il a la tête ailleurs, Dieu. Il a lâché le peuple pour conseiller les grands de ce monde. En volant des États-Unis à la Pologne, avec quelques escales dans la campagne française, il truste du ministère austère. Mais à force de rabâcher, il finit par lasser. Son GPS pour nous guider sur le droit chemin est une appli trop compliquée à paramétrer. Ses punchlines ont perdu en street cred, et il ferait bien de se renouveler pour faire le plein sur sa prochaine tournée. La concurrence, elle, est passée à la vitesse supérieure, en grosse cylindrée. Eh oui, Dieu, sache-le, « sur l’autoroute du succès, le diable, lui, roule en BM (3) ».
     
    1. street credibility, légitimité de la rue.
    2. Extrait d’Illegal (album 0.9).
    3. Paroles de Hamdoulah moi ça va (album Mes Repères), de La Fouine.

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  • 2030. Lycée Christiane-Taubira dans l’Essonne.
    Devant les grilles, je me laisse scanner l’iris par le RQG2 de reconnaissance biométrique d’astreinte ce matin-là. Comme cela a été préconisé par le Haut-conseil de la surveillance des ados, le robot me livre, grâce au logiciel de synthèse vocale Booba Inc., le bulletin épidémiologique local : « Bonjour, Dr Kpote, l’infirmière vous attend. Nous avons recensé ce mois-ci deux nouveaux cas de VIH, six hépatites E et une dizaine de blennorragies. Une vingtaine de grossesses non prévues sont à déplorer, dont trois sans suivi. Il faut que vous donniez la priorité, dans vos interventions, aux moyens de protection. Veuillez rappeler aux jeunes que la loi sur l’IVG a changé et que, désormais, il faut un tuteur élu pour y accéder. Bonne journée. – Merci de m’apprendre mon métier Mister Robot », lui ai-je répondu. « “À déplorer” ? Voilà qu’ils fabriquent des machines moralisatrices maintenant ! Avec des mocassins à gland et un pull sur les épaules, ce putain d’androïde pourrait nous renvoyer dans les pires années Fillon », ai-je pensé en me gardant bien de l’exprimer pour éviter que la boîte de conserve m’exclue pour « propos inappropriés ».
    En flânant dans les couloirs pour rejoindre la salle qui m’était attribuée, je suis passé devant un vieux labo de SVT. Au milieu des squelettes et des cartes surannés depuis l’acquisition par les bahuts de casques de réalité virtuelle, j’ai aperçu un exemplaire du clitoris en 3D. Une chercheuse, Odile Fillod, l’avait modélisé en 2016 pour que chacun puisse l’imprimer (voir page 18). Le pays entier avait alors découvert la vraie taille de l’organe, dévoilant ses bulbes et racines cachés en pleine crise du burkini. Les médias étaient alors passés du culte au cul en deux coups de cuillère à clito. J’ai ôté la poussière dessus et, machinalement, j’ai suivi ses formes, tout en pensant que les temps avaient bien changé. Peut-être que ce petit objet qui tenait dans une main avait fait plus pour l’égalité que toutes les lois, souvent non appliquées.
    Je me suis rappelé les premières animations où l’objet du plaisir modélisé passait de mains en mains. Les élèves avaient été surpris par la taille du clitoris, les planches anatomiques censurant tout ce qui se trouvait au-delà du gland ! La première fois qu’une fille avait repris la réplique du film Divines, de Houda Benyamina, « Et les mecs, on a du clito! », soulignée par la punchline de l’une de ses camarades « On en a dans la culotte /Finies les bites despotes / C’est le clito qui pilote ! », c’était dans un lycée de Seine-et-Marne. Les mecs avaient compris que même la levrette, ce ne serait plus comme avant et qu’ils risquaient de se retrouver devant. Je n’ai plus le souvenir des premiers spams « Enlarge your clito » sur la Toile et des premières collections de fringues pour rendre celui-ci plus tangible dans les silhouettes féminines. La première Clit Pride avait réuni des millions de manifestantes dans les grandes villes européennes et je me souviens encore de la tête de mon père devant les images de filles à poil sur les chars, exhibant leurs vulves poilues pour revendiquer une émancipation érectile, le clitoris en avant. « Il vous manque les couilles, pauvresses », a-t-il bougonné, lui dont la seule paire de boules efficiente dans sa life lui servait uniquement à titiller du cochonnet.
    Bon, je n’allais pas non plus passer la journée la tête dans le passé, d’autant plus qu’une classe bien agitée m’attendait au bout du couloir. À peine entré, je l’ai tout de suite remarquée au milieu de la pièce, les jambes écartées pour bien montrer son entrejambe, offrir une vue sur sa bosse pubienne, son « trophée Camel » comme ils disaient aux Grosses Têtes.
    « Ah, c’est vous le sexologue ? – Non. Je ne suis pas sexologue mais adologue. Tu n’es pas obligée de nous exhiber ton clitoris de cette manière. Je crois que tes camarades ont compris que tu étais bien pourvue. – Désolé, M’sieur. (Elle rapprocha ses jambes.) – Monsieur, la fille qui frotte son clito sur notre sexe, elle peut nous refiler le sida ou une maladie ? Et si on lui suce le clito sans capote, c’est chaud ?, questionna, d’entrée de jeu, un garçon au premier rang. – Ah, c’est dégueulasse de sucer un clito, reprit la moitié de la classe. – En amour, les gars, ne pratiquez jamais ce que vous ne désirez pas. Ne vous laissez pas influencer par tous ces pornos matriarcaux qui fleurissent sur la Toile et où les mecs se font prendre par des clitos qui ne débandent jamais. – Ah oui, monsieur, l’autre jour, sur PussyXXL, je suis tombé sur un gang bang où des filles frottaient leur gland sur un mec. C’était hyper hard… Elles prennent quoi pour qu’il soit aussi long, leur clitoris ? »
    Je ne leur ai pas dit que les labos qui pratiquaient l’étirement du clitoris s’étaient multipliés depuis quelques années et j’ai insisté sur le fait que l’industrie du porno avait tendance à accentuer les dimensions pour générer du fantasme sous les casques de réalité virtuelle. Un coup d’œil à la salle et j’ai compté une bonne dizaine d’entrejambes bien moulées. Garçons ? Filles ? Vu que ça faisait un bail qu’on était sorti de la binarité homme/femme, je ne me suis pas risqué à identifier le genre de chaque protubérance.
    « Depuis qu’elles s’astiquent leur machin, elles font trop les meufs, lâcha un garçon entre deux soupirs. – Trop les meufs ? Tu veux que je te clitoriffle, mec ? Nos mères se sont battues pour avoir le droit de bander sans qu’on les traite bêtement de trav’ du Bois… Tu crois qu’on va se cacher ? Regarde mon clitolegging, comme il me moule bien. Ça t’excite, hein ? – Tu veux sortir le double-décimètre pour te ridiculiser ? »
    Ils se sont levés comme une seule femme et les deux entrejambes se sont fait face. Mont de Mars contre mont de Vénus. La classe s’est tue, dans l’attente de la baston.
    « Je suis venu parler d’amour, pas de lutte des sexes ! On va débander tous gentiment et je vais essayer de répondre à vos questions sur les contaminations. – Monsieur, tout part en couilles, là. – Pas que, mon ami, pas que… En couilles et en clitoris. Va falloir t’habituer. »
    Cette génération était la première à être née en plein boom du clitoris en 3D. Et malgré quinze années d’informations égalitaires, les tensions restaient vives. Juste retour des choses ou dérive sectaire, certaines filles, fortes de leur nouvel attribut phallique, avaient fini par reproduire le pire du patriarcat plutôt que de proposer un autre modèle de société. Je me suis dit qu’il fallait une célébration nationale du clitoris pour unifier tout ce beau monde, même les plus réticents. Tiens, le clito 3D pourrait faire son entrée au Panthéon. On aurait alors décryogénisé Malraux, qui aurait chevroté : « Entre ici, clito 3D, avec ton terrible cortège de ceux qui, prisonniers de leur résistance siffrédienne, ont refusé de voir ta victoire et sont condamnés à errer en vain dans les limbes du vagin », sous les acclamations d’un public mixte, bandant à l’unisson. On peut toujours rêver, hein ?

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