• Une rentrée qui va female gazer !

    Photo : laura Lafon_Lelait_Castel
     
    Messieurs, maintenant que vous vous êtes bien déboîtés les cervicales à mater les boules sur les plages, sachez que le regard qui dépoile, il va falloir le plier et le remiser, comme les transats ! La tendance de la rentrée, c’est « sois female gaze ou reste has been » ! Avec le succès du livre d’Iris Brey, Le Regard féminin, une révolution à l’écran, on est en droit de s’attendre à un changement radical d’optique dans le cinéma, les séries et la photographie. Révolu donc le temps de l’hégémonique male gaze, ce regard masculin oppresseur qui objective les corps et les sentiments féminins, omniprésent dans la majorité des œuvres. Accorder plus de place à l’expérience féminine dans sa pluralité et représenter les femmes comme des sujets actifs, c’est la réponse féministe à des années de « Weinsteintitude » sur grand écran. Du coup, pour accompagner ce mouvement, je me suis demandé comment distiller plus de female gaze dans mes animations de prévention.
     
    « La scopophilie, ou pulsion scopique, est définie par Sigmund Freud comme le plaisir de posséder l’autre par le regard. Il s’agit d’une pulsion sexuelle indépendante des zones érogènes où l’individu s’empare de l’autre comme objet de plaisir qu’il soumet à son regard contrôlant », nous explicite Wikipédia. Je vais donc aborder la scopophilie avec les jeunes, ça me changera de la zoophilie et de la nécrophilie, deux grands classiques des fantasmes en ligne et sous acné. Je pourrais même commencer mes interventions scolaires par un allègre « salut les scopophiles, on va interroger notre vision scopique… » Il y a fort à parier qu’un petit malin de service va me faire remarquer mon oubli du « télé » de scopique, puisque sa bite, elle, l’est. On tiendra alors une illustration parfaite du male gaze, ce regard où le nerf optique est directement en connexion avec les corps caverneux du vit, et je pourrai m’en servir pour introduire le concept de female gaze.
     
    Mais comment en parler dans des animations souvent trustées par les mecs imposant leurs propres regards ? Sont-ils déjà totalement formatés à cette vision patriarcale ou n’est-ce pas moi, intervenant mâle, hétéro et cis, qui, inconsciemment ou pas, le provoque ? Pour m’éviter une succession de nuits blanches et une retraite anticipée, je suis parti du postulat que, probablement, il y avait un peu des deux et que le chemin de la déconstruction était plus escarpé que je ne l’imaginais.
    Pendant mes animations, je projette des pubs sexistes utilisant le corps des femmes pour vendre des produits et services. Avec le recul, j’ai la sensation que cet outil révèle notre consommation courante de sexisme, mais sert aussi de support à une excitation masculine contre-productive.
    Si on suit Iris Brey dans l’épisode des Couilles sur la table qui lui est consacré, il s’agirait non pas de s’identifier au personnage féminin mais bien de ressentir avec lui. En invitant les personnes discriminées à inventer un nouveau scénario, à décrire leur façon de filmer ou de photographier, à partager leurs sentiments, à déconstruire l’existant et non juste à le commenter, on peut mettre une bonne claque aux normes établies.
     
    Les questions d’anatomie, de découverte et surtout d’appropriation du corps demeurent très inégalitaires. Les garçons cisgenres sont peu enclins à entendre le vécu de celles et ceux qui sont pourvu·es d’un sexe féminin, limitant leur intérêt à la simple utilisation sexuelle de celui-ci. Pour nourrir un regard idoine au corps féminin, on pourrait partager des expériences d’autoexploration racontées par des femmes, afin que les profanes découvrent d’autres facettes de l’appareil génital hors pratique du sexe. Puisqu’on est dans la sphère du regard, pourquoi ne pas projeter un extrait du documentaire sur le MLAC* d’Aix-en-Provence, Regarde, elle a les yeux grand ouverts, de Yann Le Masson. La scène où le groupe accompagne collectivement l’accouchement de l’une des leurs exhale la sororité et l’amour partagés là où, aujourd’hui, ce type d’acte est très médicalisé et déshumanisé. Elle illustre pleinement le female gaze tant ce corps nu de la future mère, soutenu et caressé par de nombreuses mains qui l’accompagnent dans le travail, n’est jamais sexualisé. Le regard ­bienveillant de la caméra nous fait éprouver l’émotion de l’intérieur du groupe et non en voyeur.
     
    Iris Brey évoque aussi la valeur des expériences féminines, qui ­sembleraient moins compter que les masculines. Il est de notre devoir de rétablir l’équilibre des témoignages tout en condamnant le slut-shaming qui s’invite trop souvent.
    Rétablir du temps de parole égalitaire demande à ce que les filles et les minorités de genre s’emparent de ce temps. Je pestais souvent qu’ils et elles ne le fassent pas. Mais face à la véhémence virile et patriarcale, le silence peut devenir une force qui fait retomber la tension, incite à l’écoute et laisse le champ libre à un partage de vécu sans parasitage. Si on considère que ce silence avant la tempête relève du female gaze, il convient alors de s’employer à le faire respecter.
    Il faudrait plus de films de prévention réalisés du point de vue des femmes. L’impact serait maximal sur la notion de consentement, qui s’exprime souvent sous la pression masculine. Partir du ressenti féminin, partager les frémis­sements du corps ailleurs que sur les zones érogènes, entendre le cœur qui bat la chamade, la respiration qui cherche son rythme, écouter une voix off qui commente les questionnements, les peurs, mais aussi les désirs et les fantasmes, tout cela pourrait générer plus d’empathie dans la relation. On pourrait aussi mieux appréhender le sentiment de sidération face à la menace, ce moment de paralysie que beaucoup de mecs ont du mal à conscientiser, par manque de vécu.
     
    On peut rêver d’une association Sciamma-Salmona pour réaliser un tel film. Et lors des prochains Césars, on se lèvera, mais au lieu de se barrer, on applaudira.
     
    * Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.

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  • Un poil old school

    Photo Laura Lafon
     
     
    Les poils sont des milliards à agoniser au fond des bondes sans que personne s’en émeuve vraiment. Pas une manif pour sourcils mutilés, pas une association de défense du pubis dénaturé ! Et pourtant, qu’ils ciblent ceux des ­aisselles, des jambes ou du bas-ventre, les poili­cides sont en nette augmentation à l’appel de la bronzette. Cette année, les poils ont bien failli échapper au génocide d’été. En effet, pendant les deux mois de répit confiné, ils avaient retrouvé un semblant de liberté, distanciés des diktats esthétiques et des pressions normatives. Au jeu des poils qui grattent, l’inégalité perdure, puisque ceux des femmes sont nettement plus surveillés, symbole d’une virilité que les mecs ne sauraient partager. Et même si les premières sont de plus en plus nombreuses à afficher leurs aisselles poilues, leurs détracteurs dénoncent la rusticité de leur choix. Cette injonction à être imberbe, des dessous de bras à l’interfessier, peut générer du mal-être chez les ados, très sensibles aux questions esthétiques à un moment où ce corps qui leur échappe est soumis aux jugements arbitraires d’autrui et aux normes de beauté imposées en Insta-tané.
    Dans mes animations, il fut un temps où j’accueillais les jeunes avec la projection de Natural Beauty, un travail photographique réalisé par Ben Hopper, mettant en scène des femmes assumant complètement leur pilosité. Je laissais la classe s’installer et commenter avant de commencer la séance de prévention. Ça causait corps et normes, et les onomatopées exprimant le dégoût fusaient. Je leur lisais le propos d’une des modèles tempérant l’acte militant : « Je me suis épilée plusieurs fois depuis, parce que j’étais incapable de me débarrasser du sentiment ridicule de ne plus être féminine en robe avec des poils. J’étais gênée lorsque les gens me regardaient ou chuchotaient à mon propos. J’ai honte de dire que je me suis excusée auprès de certains. » D’autres modèles de Hopper évoquent ce temps d’adaptation pour se détacher des regards dépréciatifs de leur entourage.
     
    La présence de poils sur le corps féminin, c’est une bonne entrée pour évoquer ce sentiment de honte, totalement intégrée par beaucoup de filles, sans même qu’elles en identifient les sources. Elles expriment souvent un ensemble d’opinions très négatives concernant leur physique. C’est valable pour les poils, mais aussi pour les cuisses, les seins, les fesses… Chez les femmes, tout semble calibré au bon vouloir des hommes.
    Un garçon a lancé le débat : « - Encore heureux qu’elle s’excuse ! Elles font exprès de se laisser pousser les poils pour nous emmerder ! C’est le nouveau truc des féministes. »
    « - N’inversons pas l’ordre des choses. Notre corps étant naturellement poilu, celles et ceux qui se rasent font plutôt exprès d’éliminer leurs poils », lui ai-je répondu.
    Il convenait de pointer que c’est notre environnement socioculturel qui nous impose ces interventions sur le corps et non l’inverse. Mais, malins, les jeunes ont vite compris que je les attendais au tournant du stéréotype sur les normes esthétiques. Ils ont donc sorti le joker de l’odeur ! L’argument du dessous de bras qui pue, pour des Franciliens habitués des RER bondés, c’est irrévocable.
     
    Quand on aborde l’épilation, beaucoup mettent en avant l’odeur pour justifier un choix en réalité esthétique. Contrairement à ce qu’ils croient, une aisselle poilue ne transpire pas plus qu’une épilée. Mais on ne peut pas nier que l’odeur dégagée par la première peut être plus forte, les poils retenant les odeurs.
    Pour positiver, j’ai signifié que notre odeur corporelle faisait partie de notre identité, pouvait traduire aussi bien notre alimentation, notre niveau ­d’anxiété que nos activités. Fallait-il gommer tout ce qui nous caractérise et homogénéiser nos effluves pour satisfaire le business de l’esthétisme ? J’ai donc tenté de les sensibiliser en touchant au porte-monnaie et en évoquant la « taxe rose », qui fait que les produits ­d’hygiène féminine sont vendus plus cher. Même roulé sous les aisselles, l’argent n’a pas d’odeur pour les multi­nationales de la beauté formatée, mais pour être honnête, je n’ai pas senti une adhésion folle à ma thèse anticapitaliste.
     
    Il me restait l’amour. Une fois la tête dans les aisselles, reprenait-il du poil de la bête ? Un garçon a tenté de nous éclairer : « Imagine, tu ramènes ta meuf pour popoyer. Elle enlève son tee-shirt et elle a plus de poils que toi. Moi, je ne couche pas avec Chewbacca. C’est du gâchis, une belle fille poilue.
    – Mais pour se popoyer, ne se met-on pas à poil ? » ai-je ironisé, en expliquant que l’expression prenait ses origines dans le milieu équestre où monter un cheval à poil signifiait sans selle. La relation avec le cheval est plus fusionnelle et ça augmente les sensations.
    J’avoue que cette version country du Kama-sutra était plus facile à vendre à un groupe de Rednecks texans qu’à une classe de lycéen·nes de l’Essonne, mais dès qu’on parle de sensations accrues, ça produit toujours son petit effet. Du coup, certains n’ont pas manqué de signaler que pour bien « popoyer », rien ne valait un sexe épilé.
     
    Une fille a immédiatement ramené sa science du voyage : « Le fantasme du sexe rasé, c’est purement occidental. En Extrême-Orient, c’est mieux d’avoir des poils. En Corée, il y a même une insulte qui dit “Ta mère a la chatte toute nue” parce que ce sont les prostituées qui s’épilent. » Elle en a conclu que le mec qui demande à sa copine de se raser « la prend pour sa pute et cherche à la dominer ». Elle a tenu à ajouter que c’était plus facile pour une star d’exhiber ses poils : « Quand tu es connue, tu peux te la jouer velue. Des mecs, y en a des kilos dans la salle d’attente, prêts à te lécher sous les bras pour s’afficher avec toi ! »
    Les filles ont toutes acquiescé et certains garçons ont assuré que, même pour sucer les poils de Beyoncé, il faudrait les payer.
    « Monsieur, il y en a qui se paient des vraies coupes pour leurs poils de chatte. Elles vont chez le coiffeur ? » Le type se voyait déjà barbier pour schnecks, postant des tutos de dégradés progressifs réalisés sur les meufs de son quartier. Un fou rire a secoué les travées.
    Au final, je me suis dit qu’avec le temps, les codes esthétiques pouvaient vite évoluer et qu’un jour, les filles à poils ça ne choquerait plus personne. Enfin, j’y pense parfois le matin en me rasant, comme disait qui vous savez.
     
    Dr Kpote
    kpote@causette.fr

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  • Addict à la Prev’, dans mon salon, je m’énerve.

     
    Je suis comme les footeux, ma saison est terminée. Même notre finale de ligue des champions à nous, le point d’orgue de notre saison, Solidays, est annulée. Pour garder la forme dans l’adversité, j’ai décidé de continuer à faire de la prévention, en huit clos, auprès du seul public à ma disposition, ma famille.
     
    Confinement oblige, ma zone d’action est passée de 12 012 km2 (superficie de l’Ile-de-France) à 70 m2. Exit le regard anxieux sur Sytadin au petit matin avant de rejoindre Trappes ou Melun ! Mais un embouteillage pouvant en cacher un autre, j’ai dû paramétrer mon GPS prostatique sur les heures creuses de notre périph intérieur en direction de la Porte des Toilettes parce qu’à cinq, il faut bien viser pour éviter de se tortiller. Je fais des économies d’essence mais sur ma note de frais, dois-je indiquer l’énergie dépensée pour aller du lit à l’ordinateur, soit à 4,50 mètres sur Mappy ? Le plus difficile à vivre, c’est l’effondrement significatif de mon public. Il faut être lucide, je n’ai pas le talent de M pour jouer du ukulélé dans ma cuisine. Du coup, là où je pouvais rencontrer jusqu’à une centaine de jeunes par jour, je n’en ai plus que trois sous la main. Les miens.
     
    Ce chiffre risque de s’inscrire dans la durée vu que ça ne fait pas neuf mois qu’on est collé-serré. Soyons sincère, mes histoires de Dr Kpote, ils en ont soupé, mes gosses. Au début, je me suis dit que j’allais leur foutre la paix mais c’est plus fort que moi, faut que je cause stéréotypes, clito, consentement, identité de genre et masculinité toxique. Mon territoire d’intervention s’étant rétréci, j’ai basculé dans la lutte de salon.
    « Et si ce virus qui tue majoritairement les hommes dans la force de l’âge avec un bon embonpoint sonnait le glas d’une époque et invitait les femmes plus résistantes à prendre le relais ? » ai-je déclaré. Mes fils m’ont détaillé des pieds à l’estomac et m’ont lâché que je devrais moins la ramener avec mon profil de condamné. Je me suis vengé en les traitant d’esclaves du capital, asservis à la PS4 et aux séries, tout en tweetant sur mon Iphone. Tous les soirs à 20H, j’ai commencé à radoter qu’« au lieu d’applaudir, on ferait mieux de descendre dans la rue et qu’on n’était pas assez nombreux aux manifs et gnagnagna… » Au lieu de faire de l’éducatif, je donnais dans le militantisme contre-productif. Mon cœur de métier frisait l’arrêt.
     
    À n’importe quelle heure de la journée, je cherche un sujet de prev’ pour vérifier que je ne me suis pas rouillé. Je maraude dans l’appart un info/intox à la main sur les IST en interpellant le premier qui me tombe sous la main, je cherche un coin d’intimité pour m’auto-explorer au cas où le COVID aurait viré génital, je surveille ma propension à l’addiction en réalisant un AUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test) dès que je décapsule une bière et je n’ai de cesse d’interroger notre consentement à être confiné.es. J’ai même pensé à tester la fiabilité des centaines de capotes que j’ai en stock mais cela nous obligeait à éteindre nos caméras pendant les réunions Zoom avec le boulot. Au niveau du frigo, j’ai épuisé ma batterie de gestes barrières pour empêcher le pillage, qui maintenant se fait de nuit. Du coup, ça mastique de concert avec le hamster.
     
    Dès le réveil, j’ouvre une séance « bien être » face à la profusion des écrans dans l’appartement. En lycées, j’invitais les jeunes à faire émerger d’autres activités pour diminuer leur temps d’exposition, mais là, enfermés, c’est plus compliqué. Prohiber les écrans c’est voir des mecs en claquettes-chaussettes tourner en rond toute la journée, en creusant le sillon de leur ennui dans les lames du plancher. Cette vision m’a à peine effleurée que j’ai réactivé le pack « famille » de Netflix.
     
    Avant, j’allais dans les écoles et maintenant c’est l’école qui envahit mon ordi. Mais Blanquer a beau prendre son air crâne, on ne s’improvise pas prof en deux jours. Le livre de Camus à résumer s’est rapidement fait débordé par « Les Marseillais » sur le smartphone planqué au milieu des cahiers. En même temps, obliger des ados confinés à lire La Peste, c’est comme apporter une chicha à son pote en réa, c’est limite de l’euthanasie.
     
    Les psys n’arrêtent pas de nous conseiller de profiter de ce merdier pour recréer du lien. Alors, en famille, on s’est maté la série « Validé » sur Canal+. Avec des jeunes et du rap, on venait sur mon terrain et forcément, j’ai voulu faire « l’ancien ». J’ai éructé à chaque « ta mère la pute », traquant systématiquement sexisme et putophobie. Mes fils, eux, s’en battaient les couilles, car « vas-y le rap, c’est pas du Jean-Michel La Fontaine ». Ils m’ont rappelé que c’était illégal de bosser quand on était au chômage, tout en réclamant le respect de la distanciation sociale. En gros, que j’arrête de postillonner devant la télé. Mais je suis tenace et pendant huit épisodes, je leur ai mis la fièvre, pendant des heures… à tel point qu’ils ont appelé le 15, qui les a gentiment expédié, parce que rabâcher n’était pas un facteur de comorbidité. Je me suis demandé alors si le confinement ne commençait pas à me taper sur le ciboulot. Il me fallait à tout prix un groupe pour débattre sinon je risquai la décompensation. Quand j’ai évoqué l’utilisation de lubrifiant en remplacement du gel hydro-alcoolique pour faire la queue chez les commerçants, j’ai senti que mon état psychique inquiétait.
     
    Un soir, après les chiffres du loto pandémique donnés en direct par le nouveau présentateur de la FDJ, Jérome Salomon, on a joué à Sexploration*. On a parlé cul en famille. Le plus grand était gêné, la petite a pleuré parce qu’elle ne comprenait pas tout et celui du milieu, glandeur invétéré, a sérieusement tiré son épingle du jeu. Il avait révisé des nuits entières devant la saison 2 de Sex Education. À la fin de la partie, histoire d’évaluer ma mission et obtenir une reconduction de mes subventions « prev’ à la maison » par l’ARS (Agence Régionale de Santé), j’ai invité ma famille à noter ma prestation, réalité du travail social à l’ère de sa marchandisation et de la rentabilité immédiate. Une sorte de « Alors, heureux.se ? » que les statisticiens du social et de la santé nous ont demandé d’appliquer en conclusion des débats, probablement en référence à leur vision nombriliste de leurs propres ébats. Mes enfants m’ont assuré avoir kiffé le jeu et j’ai pu enfin souffler comme un hydroxychloroquiné marseillais.
     
    Avant de se coucher, mes fils me serinaient, pour la énième fois, sur la faiblesse du débit internet. Je leur ai fait croire que, la nuit auparavant, j’avais rêvé que le SAMU m’embarquait pour insuffisance respiratoire. Les fruits de mes entrailles me parlaient alors au travers de mon masque de plongée à la façon de ces mecs qui postillonnent devant l’hygiaphone pour réclamer un recommandé : « Papa, la wifi, elle déconne ! Fais quel que chose avant de partir ! » Avec ce petit sourire en coin qui lui va si bien, l’aîné m’a répondu : « C’est curieux, j’ai fait le même rêve et juste avant de mourir, tu me chuchotais à l’oreille « Masculinité toxique ! Masculinité toxique ». Je les soupçonne d’être pressés de me renvoyer au front.
     
     

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  • Bander à la muscu, c’est grave docteur ?

     

    Photo : Пара

    Histoire de varier un peu les plaisirs, j’utilise parfois, en animation, un outil de « modération de forum » où les jeunes se mettent dans la peau d’un·e expert·e, tentant d’apporter des réponses à leurs pair·es sur la Toile. Dans le champ des compétences psychosociales, cet outil réalise presque le grand chelem, puisqu’il permet de faire preuve de pensées créatives, de développer une pensée critique, de montrer qu’on est capable de communiquer efficacement et de tester ses capacités à résoudre un problème. En gros, le genre d’exercice qui pourrait transformer Twitter en ashram de geeks yogis, où Aïssa Maïga et Vinze Cassel se rouleraient des pelles.

    Je projette un post capté sur un forum d’ados pour que les jeunes le commentent tous ensemble, les invitant à un vrai temps de pure empathie vis-à-vis de leur prochain. Cet exercice est aussi une invitation à s’engager concrètement dans la relation d’aide, ce qui – soyons ambitieux – peut faire naître des vocations.

    Pour aborder le genre et les orientations sexuelles, le post d’un dénommé « Trousy » est aux petits oignons. En substance, son témoignage explique qu’il a 16 ans et qu’il s’est toujours considéré comme hétéro. Il souligne qu’il prend soin de lui en pratiquant la musculation. Mais depuis peu, à force de regarder des vidéos de corps sculptés sur YouTube et de fréquenter des gars à la salle, il bande. Il maintient qu’il aime les filles « mentalement, physiquement et sexuellement » et tente une explication rationnelle : son corps serait gay et sa tête hétéro. Il termine par cette supplique à notre adresse : « Je commence à déprimer et j’ai besoin de vous, les gens. »

    Je m’adresse alors au groupe : « Vous lui conseillez quoi à Trousy ? Il a besoin de votre aide ! » – « Eh ben, t’es pédé, mec ! » La sentence est tombée au premier rang, de la bouche d’un garçon dont l’attitude indiquait clairement qu’il aimerait passer à autre chose. Il a expliqué qu’il fallait « arrêter de se prendre la tête », que « quand on est pédé, il n’y a pas à tergiverser pendant des heures ».

    Un autre lui a répondu : « C’est plus complexe. Je connaissais un mec qui se croyait pédé jusqu’au jour où il a embrassé un garçon. Comme il n’a rien ressenti, il s’est dit qu’il ne l’était pas. » Au passage, j’ai mis un peu la pédale douce sur le terme « pédé » rarement positif dans la bouche des non-concernés et je leur ai demandé de parler de « gay » ou d’« homo ». En tout cas, sa réflexion était juste : seules nos expériences pouvaient nous aider à y voir plus clair dans nos attirances.

    Toutefois, une érection n’est pas forcément associée à un objet de désir clairement identifié. Par exemple, le matin, les restes de cette fameuse tumescence pénienne nocturne qu’on tente de masquer au petit déj avec l’élastique de notre caleçon ne signifient pas qu’on éprouve une attirance sexuelle pour la brioche de notre père ou pour les pancakes de notre mère. Et si c’était le cas de Trousy, à la salle dès potron-minet et dépassé par la propre vie de son vit ?

    À trop extrapoler, la classe a eu besoin de revenir à du concret, du solide. « Trousy doit changer ses horaires de salles pour qu’il soit le moins possible en contact avec des mecs. » J’imaginais le gars, planqué derrière des lunettes fumées devant un Fitness Park observant toute la journée les allées et venues genrées afin d’opter pour des horaires suintant fort l’œstrogène. Je ne lui donnais pas vingt-quatre heures avant d’être taxé de pervers par l’ensemble du cours de pilates du jeudi soir. Le garçon qui s’était exprimé privilégiait donc l’évitement, au risque que notre héros nie ses désirs, scelle un tabou sur des questions essentielles pour sa santé mentale et sexuelle.

    « Moi, j’ai une autre explication : il a grave faim et qu’importe le trou. Comme en prison ! Faut qu’il nique. » Le garçon qui émettait cette hypothèse souhaitait clairement qu’on arrête le jus de crâne pour revenir aux fondamentaux anaux.

    De nombreuses voix se sont élevées, car on pouvait « être en chien » et avoir une envie irrépressible de pénétrer, mais fallait pas non plus « boucher n’importe quel trou ». Je leur ai rappelé que notre ami Trousy racontait simplement son trouble devant des corps de mâles en plein effort. « Vous n’avez jamais kiffé les films de gladiateurs, les gars ? » aurais-je pu leur demander en hommage bien huilé à Kirk « Spartacus » Douglas, mais je n’ai pas osé partir sur ce ­terrain glissant.

    Le lendemain, dans un autre lycée, un jeune garçon a émis l’hypothèse que notre Trousy était peut-être un « bicurieux ». J’ai trouvé l’expression fleurie, et on a abordé la bisexualité comme possibilité, avec la diversité des attirances à l’adolescence. Certains l’envoyaient quand même dans un salon de massage asiatique pour découvrir « le plaisir de se faire tripoter par des femmes expertes ». D’autres le dirigeaient vers un sexologue ou un psy afin de lever tout soupçon de maladie mentale.

    Cette histoire de corps gay et de tête hétéro m’a fait penser à un épisode de la série Black Mirror, où deux amis jouent ensemble en réalité virtuelle ultra réaliste à Striking Vipers X, jeu inspiré de Street Fighter. Leur amitié se transforme quand ils finissent par entretenir une relation sexuelle virtuelle, délaissant le fight pour le coït. Les deux joueurs se posent la question de leur éventuelle homosexualité révélée par le jeu et cela les trouble. De la même manière, la salle de sport serait le théâtre de la Second Life de Trousy, un espace parallèle où ses fantasmes pourraient s’exprimer sans crainte d’être jugé par ses proches. Une fille a stoppé net nos réflexions : « Moi, Trousy, je lui dis respire, détends-toi, teste en fonction de tes rencontres et tu verras bien. » On a conclu en lui concoctant un programme fitness adapté : se faire les fessiers au cours de zumba, les quadriceps à la presse à cuisses, les muscles oculomoteurs pour mater à 180 degrés sans se fatiguer et muscler sa langue à la machine à café au gré de ses attirances. Alors Trousy, heureux ? • Dr Kpote

    kpote@causette.fr et sur Facebook/Twitter


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  • [ Avec le César attribué à Polanski, hier soir, ce titre, pondu il y a un mois, prend une dimension prémonitoire qui me fait froid dans le dos… ]
     
    Avec cette fameuse intimité dématé­rialisée et nomade qu’ils baladent au fond de leurs poches, les ados ont « toute leur vie » dans leur carte SIM. Faut pas s’étonner alors que leur temps d’exposition aux écrans soit une réalité plus qu’augmentée. Mais le plus inquiétant, ce sont les bugs relationnels qui accompagnent cette activité intense. S’il convient de ne pas nier l’existence d’une véritable forme de socialisation numérique, bon nombre d’experts s’entendent pour reconnaître que l’empathie a sérieusement pris du plomb dans l’aile. Ce serait d’autant plus flagrant chez les générations à venir qui ont commencé leur existence digitale dès la poussette, le regard « matrixé » comme disent les jeunes, ne croisant que trop rarement celui de leurs parents. « Or l’empathie, cette capacité à reconnaître les émotions sur le visage de l’autre, résulte des interactions répétées avec eux », rappelle Sabine Duflo, psychologue clinicienne et thérapeute familiale, dans une interview donnée au site Adosen*.
     
    En plus de capter notre attention, les réseaux véhiculent des gigaoctets d’infos pessimistes, d’images traumatisantes peu modérées, de fake news savamment orchestrées, source ­d’anxiété, voire de dépression chez certains individus. Beaucoup de jeunes affirment s’être accoutumé·es à voir défiler sur leurs fils d’actu des rixes filmées, véritables foires aux balayettes de rue, et des violences perpétrées à côté de chez eux comme à l’autre bout du monde. Du coup, dans ce qui ressort de nos échanges lors de mes interventions, j’ai l’impression que tout le monde a fini par accepter et intégrer les actes belliqueux du quotidien. Beaucoup se sont blindé·es pour se protéger jusqu’à même se gausser sur Twitter d’une éventuelle WWIII (World War 3) dans un monde plus vraiment dalaï-lama.
     
    « La violence perçue à l’écran engendre trois effets principaux : davantage de pensées et de comportements violents, une modification de l’humeur et une perte de l’empathie. À l’équation naturelle violence égale stress se substitue une nouvelle association : violence égale divertissement, violence égale plaisir », ajoute Sabine Duflo, ce qui entérine mes constatations de terrain. Pour la génération « netflixienne », qui enchaîne des séries pas vraiment à l’eau de rose, la violence se vit comme le divertissement principal.
     
    À Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), dans une formation de futures auxiliaires puéricultrices, nous avons échangé sur cette surconsommation d’écrans dès la petite enfance, mais aussi sur la leur, qu’elles qualifiaient d’exagérée. La violence en images s’est invitée dans le débat et l’une d’elles a évoqué des scènes perturbantes vues à la télé et partagées dans la sphère familiale. Curieusement, elle nous expliqua qu’être exposés à une scène de viol ou d’agression ne posait aucun problème aux membres de sa famille. Par contre, « quand les héros sont dans un lit, pour une scène bizarre, qu’ils font l’amour quoi, on zappe », a-t-elle ajouté. Notre circuit émotionnel serait donc plus prompt à disjoncter face à l’intimité de sentiments par­tagés et consentis, mais pas devant un corps violenté ?
     
    Une autre a surenchéri : « Quand c’est sexuel, qu’ils se touchent, on sort nos téléphones pour faire genre on n’est pas concentrées sur le sujet ! » Le groupe a acquiescé en rigolant. « Les viols dans les séries policières, ça passe », a-t-elle même insisté. Comme j’exprimais mon étonnement devant cette affirmation, l’une d’elles a rétorqué que, face à une agression scénarisée, on met de la distance et on n’envisage pas, peut-être à tort, que quelqu’un soit concerné. Face à l’amour, voire à la sexualité, on craint de verbaliser ce qu’on ressent de peur de révéler aux autres ses expériences personnelles, son goût pour la chose.
    « Chez nous, on partage peu de tendresse. J’ai grandi avec des frères où l’amour ne se montre pas : on se checke, on se frappe. Les câlins, on les partage juste par textos », a résumé une fille du groupe. « Eh bien pour changer, on va se faire un gros shoot d’amour ! » ai-je lancé, avant de leur diffuser le plus long baiser du cinéma, un extrait de L’Affaire Thomas Crown, dans lequel Steve McQueen et Faye Dunaway se galochent fougueusement après une partie d’échecs très suggestive dans les regards et les gestes. S’appuyant, en fond sonore, sur de grandes envolées de violons fleurant bon le romanesque à l’ancienne, le réalisateur n’a pas mégoté sur les gros plans de bouches qui se cherchent, s’effleurent et s’aspirent goulûment. Une minute de suçage de pommes, pendant laquelle j’ai scruté les visages. J’ai senti une gêne immense, aussi forte que si j’avais envoyé une double anale sur PornHub.
     
    D’ailleurs, l’une d’elles l’a exprimé dès la fin de la vidéo : « C’est porno, cette scène. On sait très bien ce qu’ils vont faire après ! » Une fois Steve McQueen intronisé dans la grande famille du X, la scène d’amour rejoignait donc le menu « buccal » au rayon porn du cerveau de ces jeunes femmes. En taxant cette scène de pornographique, les filles brûlaient les étapes, délaissant ce temps d’exploration des sens qui précède toute pénétration, pour anticiper le coït à venir. « Le paradis, c’est la fusion de deux âmes dans un baiser d’amour », écrivait George Sand. Coincées devant un premier baiser, mais décomplexées face à la violence filmée, ces filles auront peut-être un peu de mal à trouver ce paradis perdu, bien difficile à géolocaliser sur la carte du Tendre.
     
     
    Dr Kpote
     
    * Adosen Prévention Santé MGEN est une association nationale de prévention et d’éducation à la santé et à la citoyenneté.

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