• J'avais écrit ce texte sur mon blog le 2 décembre 2009, au lendemain de la journée mondiale de lutte contre le sida et suite à des déclarations foireuses de P. Bergé contre le Téléthon. Comme on a tous dit et fait des conneries, c'est ma façon de rendre hommage à ce grand monsieur, tout en relançant le débat sur le pognon. (Avec en illustration, ce dessin très drôle de Luz dans Charlie qui je n'en doute pas une seconde, ne fera pas l'unanimité) :

    Tu t’es épanché sur l’épaule des journalistes comme un morveux jaloux de la taille du paquet cadeau du frangin sous le sapin. T’as dit tout haut ce qu’on chuchote dans les associations de lutte contre le sida en vérifiant que le téléphone est bien raccroché… C’est vrai, il ne nous reste que les miettes. Le Téléthon, question pognon, ça rime avec gros glouton. Mais t’as passé l’âge des concours de taille de bite sous la douche, Pierre…

    Chaque année, c’est la même chose, quand le gosse myopathe bave sur scène en gros plan, nous, on exige que les gamins séropos soient floutés, voire mosaïqués. Le séropo voicodé, filmé dans le brouillard, ce n'est pas vendeur, Pierre. On n’y arrive pas, Pierre, à faire pleurer dans les chaumières. Ça fait 30 ans que ça dure. Tous les réalisateurs te le diront, Pierre, la salive qui coule doucement le long du cou puis d’une épaule, c’est visuel. Par contre, un kaposi, c’est comme une chemise à pois, ça moire à l’écran.

    Pierre, t’as merdé… Car sur le terrain, nous, on doit répondre de tes conneries. Sache, Pierre, qu’au-delà du Marais, les gens aiment le Téléthon. Chaque année, ils courent, sautent, se déguisent, fabriquent des pizzas ou des paellas géantes, se mobilisent dès l’aube, ne dorment pas pendant 24 heures sans coke (et oui, Gérard, c’est possible), rivalisent d’ingéniosité pour avoir leur minute de gloire sur le petit écran…

    Tiens regarde, Pierre, ce que j’ai trouvé sur le site de l’AFM comme exemple de mobilisation : « Le fil jaune "De la maladie à la Guérison" Les associations étudiantes ont créé les plus grandes fresques possibles écrivant le mot « maladie » à l’aide de pin’s Téléthon. L'idée : faire disparaître le mot "maladie" en vendant les pin’s un à un. Le mot "guérison" qui se cachait sous les pin’s se découvrait alors. Ce fil jaune a été organisé entre autres à Toulouse, Reims, Vannes, Angers, Brest, Nîmes, Dijon, Paris, Montpellier, Poitiers, Valenciennes…

    T’as vu, Pierre, ils ne déroulent pas des capotes roses sur l’obélisque, eux. Ils pensent plus avec leur cerveau qu’avec leurs roustons les bénévoles du Téléthon, hein ? Même à Vannes, Pierre… Tu sais même pas où ça se situe sur la carte du Maroc, Vannes, hein ?

    T’as merdé, Pierre. Alors ils nous le font comprendre en un clin d’œil, les gens, avec des allusions à peine voilées: "c’est pas un pédé de la mode de Paris qui va nous apprendre à donner et surtout, à qui on doit donner". T’inquiète pas, Pierre, on leur dit aux gens que t’as soutenu un nombre incalculables de projets, d’associations, que t’as balancé un paquet de fric dans la lutte contre cette saloperie de virus, que t’as donné du temps, et pas qu’aux homosexuels parisiens… Nous, on sait ce qu’on te doit, Pierre.

    Mais le mal est fait, Pierre. Ils ne sont pas contents les gens. Et crois, moi, au prochain Sidaction, on va pleurer quand il faudra redistribuer la maigre obole récoltée.

     

    Dessin : couv de Charlie Hebdo réalisée par Luz


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  • Dans la dernière ligne droite avant les vacances « solaires », ma structure m’a envoyé causer pistil avec des apprenties fleuristes. Les imaginant un rien fleur bleue, je me voyais déjà exhaler de l’amour sous une pluie de pétales de roses parfumant nos échanges bienveillants. Pour le professionnel de la déconstruction de stéréotypes que j’essaye d’incarner, c’était se croire en vacances avant l’heure et oublier un des fondamentaux du job : rien n’est acquis, tout reste à faire. À la prof qui m’avait signalé que l’une des filles avait tendance à accaparer la parole, j’avais objecté par un « j’ai l’habitude, ça va le faire » un rien présomptueux.
    La fête du slip et du mojito battant son plein en période estivale, on a échangé sur l’alcoolisation festive qui peut brouiller nos émotions et nous emporter sur les pentes libidineuses du mélange des liquides. En écoutant nos délires à grand renfort de souvenirs, Bigard, en tongs au bar, aurait déclamé un « de la vodka aux chlamydias, il n’y a qu’un pas ! » qui aurait eu probablement son petit effet chez Hanouna.
    Mais une des filles a tenu à nous ramener aux principes de réalité en évoquant l’alcoolisme de son demi-frère : « Il boit beaucoup. C’est l’enfer. Il nous a déjà insultés, frappés. À la fête des Mères, il avait fait pleurer toute la famille. Il passe sans cesse de la violence aux câlins. Il a 27 ans et boit depuis ses 14 ans. Il change souvent de boulot, de copine… » Le silence qui a suivi avait des airs de gueule de bois que la fille, pressentie au dynamitage de l’animation, a brisé par un : « Ton frère c’est un ouf, moi je fume des bédos et je respecte ma mère.
    – Ta camarade a évoqué les changements d’humeur de son demi-frère. Penses-tu que le shit puisse avoir une influence sur la gestion de tes émotions ? lui ai-je demandé plus sérieusement.
    – Non, moi, je suis toujours énervée. C’est ma nature », m’a-t-elle rétorqué avec une pointe d’agressivité dont elle ne se départira pas.
    On est revenu aux fêtes, à la drague avec la langue et l’haleine chargées et aux risques de passage à l’acte désinhibé. L’énervée de service a pris la main pour ne plus la lâcher.
    « Il y a des filles qui se mettent dans la merde à aller faire les putes dans les soirées. Avec leurs jupes ras la moule, elles provoquent les mecs. Moi, je n’ai pas envie qu’on me tchipe dans la rue, donc je m’habille correct. Ces salopes, elles vont même chauffer les mecs en couple.
    – Le type en couple n’est pas capable de signifier qu’il n’est pas intéressé ? ai-je répondu.
    – C’est la meuf qui doit se tenir. Si je sors en jupe, tous mes potes et mon père vont me dire “tu fais quoi là ?” Les vêtements, c’est fait pour s’habiller, sinon on va chez les naturistes. Les meufs en jupe courte, pour moi elles sont à poil. C’est la honte de sortir comme ça.
    – Donc tu n’as pas le choix de ton look puisque tu es sous pression.
    – C’est vous qui traduisez. Je suis libre. Je ne le fais pas, c’est tout. Pour moi, une meuf qui sort en boîte en mini, elle a des chaleurs. Celle qui danse collé-serré, c’est normal qu’elle se fasse violer. C’est écrit sur sa jupe, il n’y a plus qu’à enlever la culotte…
    – Tu justifies le viol par la façon de s’habiller ? Dans une SlutWalk, une “marche des salopes” pour dénoncer les insultes, j’ai lu sur une banderole : “Mes vêtements ne sont pas un consentement.” Tu en penses quoi ?
    – Une meuf qui participe à une SlutWalk, c’est qu’elle se sent visée, donc qu’elle est une salope… Et si elles disent que leurs vêtements ne sont pas un consentement, c’est qu’elles ont conscience d’être provocantes… Elles aiment qu’on regarde leur cul et, en même temps, elles demandent aux mecs de rester loin, c’est n’importe quoi.
    – Tu pourrais être jalouse de la liberté de ces filles ?
    – Non. J’ai envie de les tarter, de les rhabiller. J’ai envie de leur dire : “Il est où ton jean ? Tu fais quoi, là ?” »
    Vu ce qu’elle glaviotait sur ses sœurs, je me suis dit que cette meuf, c’était le genre à s’envoyer du « café con bitché » tout l’été en terrasse. J’ai interrogé le groupe sur cette notion de liberté peu égalitaire suivant les foyers. Est-on en capacité à 16-17 ans de se dédouaner du poids des conventions ? Comme je suggérais que notre débatteuse en cheffe nous régurgitait un discours machiste prémâché pour elle par les hommes, elle m’a interpellé sur le terrain de l’intime : « Monsieur, imaginons. Votre fille sort avec un décolleté de ouf pour aller en soirée. Vous la laissez partir ? Vous ne vous inquiétez pas pour elle ?
    – Les deux ne sont pas incompatibles. Tu peux t’accorder de la liberté, tout en apprenant à te protéger car les mecs ne sont pas tous éduqués. C’est à eux de changer leur regard, d’apprendre à gérer leurs pulsions, et non à toi de t’habiller selon leur volonté. Dans l’absolu, le choix des vêtements devrait être esthétique, et non en fonction des risques potentiels. »
    Je leur ai proposé de travailler sur « La loterie de l’indécence », une illustration postée par La Sauvage jaune sur Twitter, après l’affaire du burkini. Cette internaute voulait démontrer que les femmes étaient jugées en permanence, qu’elles cachent leurs corps ou qu’elles le dévoilent. Une femme y est représentée coupée en deux, un côté vêtu d’un burkini et l’autre topless, légendés par les critiques usuelles. Avec l’été qui se profilait, le débat tombait à pic.
    « Les seins c’est comme le bas, c’est sexuel. Tu vas dans un truc naturiste si tu veux être à oilpé, a commenté la jeune fille.
    – On associe toujours la poitrine des femmes à la sexualité. La fonction primaire du sein est d’être nourricier », a immédiatement réagi la prof qui commençait à s’agacer. J’ai rajouté que les mecs, eux, ne se questionnaient pas vraiment en nous exposant leurs tétons aux premiers coups de chaud. Mais le vent de liberté balnéaire immortalisé par le Carlos Dolto « Tout nu et tout bronzé » des années 1970 n’a plus vraiment sa place sur les instas des vacances partagés aujourd’hui. Désormais, sur les forums ados, on fustige le robert libertaire. « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » est la nouvelle tartufferie en string de la génération exhibition.
    « Monsieur, même chez nous, on ne se balade pas torse nu. Vous êtes d’accord, les filles ? La majorité a opiné.
    – Chaque famille a ses codes de pudeur. Vivre nu chez soi ne veut pas dire qu’on peut exporter ses codes ailleurs sans interroger les usages de ceux qu’on visite, ai-je rajouté.
    – Il y a des coins réservés pour faire la pute sur la plage. Alors pourquoi vous venez faire chier les autres avec vos seins ?
    – Le fond du débat, c’est pourquoi les filles sont jugées tout le temps sur leur apparence ?
    – Peut-être qu’on ne gueule pas assez ? »
    J’ai acté avec plaisir qu’elle commençait à s’interroger. On était arrivé au bout des deux heures et on ne s’était pas envoyé que des fleurs. Je la remerciai chaudement pour sa participation avant de me diriger vers une classe de paysagistes en herbe, fréquentée uniquement par des mecs. Ces futurs architectes de l’espace allaient, un jour, gérer le bon ordonnancement des massifs et des fleurs. On était bien dans l’ordre des choses.
    (kpote@causette.fr et sur Facebook)

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  • J'ai été alerté par certain.e.s d'entre vous sur l'initiative Pros-contre-educsex (http://pros-contre-educsex.strikingly.com/). J'ai jeté un œil à leur site et leur FB, puisqu'en ce moment, c'est très à la mode d'attaquer la prévention/éducation à la sexualité ! Vu la liste de signataires et le nombre de grosses pointures de la psychologie, on n'est pas chez les branquignols de MPT et forcément, ça interpelle. Sur tout ce qui concerne la petite enfance, je leur accorde du crédit, d'autant plus que ce n'est pas mon champs d'intervention. J'avoue, je n'ai pas épluché toutes les références du site mais deux de leurs propositions pour l'avenir m'ont quand même fait tousser.

    - Proposition 2 : "Arrêter totalement de parler de la théorie du genre". Mais "la théorie du genre", c'est vous qui en parlez. Pas nous. Cette fameuse et fumeuse "théorie du genre" est un pauvre épouvantail pour protéger les divines semences des familles tradis. Vous vous dites indépendants de la "Manif pour tous" mais vous utilisez la même rhétorique. Dans nos actions de prévention, nous travaillons plutôt sur les "stéréotypes de genre" et les normes sociétales qui influencent fortement nos vies affectives et sexuelles. Accompagner les jeunes dans la déconstruction de ces stéréotypes, c'est leur donner un bel espace de liberté et surtout d'égalité pour se réaliser pleinement. Oui, nous osons sortir de la binarité Hommes/Femmes, de l'hétéronormativité et ça bouscule pas mal de professionnels qui n'ont pas dépoussiéré leurs représentations depuis un bail.

    Dans sa vidéo, Maurice berger, pédopsychiatre émérite, nous dit "ce programme introduit la théorie du genre, c'est à dire l'idée selon laquelle, notre identité sexuelle, garçon ou fille, est une construction sociale qui n'est pas liée à notre sexe biologique. Donc comme notre identité sexuelle serait liée à notre manière d'élever les enfants, les filles jouent à la poupée et les garçons aux cow-boys, il faudrait sortir de ces modèles, les déconstruire avec pour objectif, je cite, qu'un enfant intègre la liberté de choix de ces modèles sexuels et ceci à la période même où il s'identifie à ses modèles familiaux, à son père ou à sa mère… Il s'agit donc d'une attaque des processus d'affiliation. L'enfant pourrait en quelque sorte choisir à quel sexe, il souhaite appartenir ".
    Non seulement, le grand spécialiste occulte les familles recomposées, monoparentales et homoparentales mais aussi il transforme la réalité : on n''invite pas l'enfant/ado à choisir son sexe mais on verbalise l'étendue des possibles, au-delà de son sexe d'assignation. Du coup, on visibilise les trans, on évoque les neutres, on redonne une identité sociale à de nombreux jeunes, grands oubliés des séances de prévention classiques.

    - Proposition 3 : "limiter l'information sur la sexualité à la prévention des risques, sur la base de données scientifiques"… Putain, mais vous déconnez complet ! On l'a fait dans les années 80, cette prévention hygiéniste en pleine urgence du sida et puis on s'est vite rendu compte des limites de la chose. La prise de risques est subordonnée à des tas d'autres facteurs comme l'état de la relation, le consentement et la légitimité à dire non, l'accès, l'observance et la négociation des moyens de protection, la prise de produit psychoactifs, le respect et l'attention qu'on porte à son/sa partenaire, la reconnaissance sociale de son genre (cis, trans ou que sais-je), son orientation sexuelle, la connaissance et l'acceptation de son corps malgré les normes imposées, sa sensibilité, son vécu, ses émotions, son environnement, son éducation… etc (Je balance en vrac, parce que vous m'avez énervé, là). Parler uniquement des risques en s'appuyant sur des chiffres, c'est juste complètement à côté de la plaque. Il faut travailler sur les représentations avant d'aborder les risques pratiques et en tant que psy, vous le savez bien, non ?

    Dans votre pétition, vous signalez : "Nous savons que la rencontre précoce de l’enfant avec la sexualité adulte ou conçue par des adultes peut être fortement traumatique et va à l’encontre du respect de son rythme affectif et cognitif, de sa croissance psychique, de sa maturation". On est d'accord sur ce point mais faut pas rêver, vos observations nient totalement l'émergence d'une nouvelle culture des relations, orchestrée par cette véritable révolution numérique que sont les réseaux sociaux et l'accès à internet aux très jeunes, qui semblent vous avoir échappée car loin de vos canaux d'infos du siècle dernier. Nous n'invitons pas à la sexualité, nous accompagnons le flux continu de cul gratuit qui inonde déjà leurs vies. "Pourquoi ne pas attendre que les enfants posent des questions sur la sexualité au moment où ils en ressentent le besoin ?" nous dit dans sa vidéo Maurice Berger. Je serai d'accord si nous n'étions pas à l'ère de la 4G et du numérique pour tous. Les enfants ne posent plus de questions, ils vont chercher les réponses au hasard des sites et auprès de YouTubeurs bien plus influents que leurs parents. Alors, plutôt que d'attaquer les programmes de prévention, mobilisez-vous contre ces multinationales du sexe qui spéculent sur la pornographie, cette industrie du clip qui cultivent tous les stéréotypes, ces talk-show qui banalisent le sexisme et l'homophobie… Ils sont là les vrais combats.

    La grande majorité des intervenant.e.s, professeur.e.s engagé.e.s sur cette thématique sont respectueux de la parole et du vécu des jeunes. Les programmes passent mais l'intelligence du terrain reste. Vous avez beau douter des animateurs que vous qualifiez d'"initiateurs/séducteurs", ils savent s'interroger sur leurs rôles même s'ils ne sont pas psychologues et diplômés. L'information est faite en toute bienveillance et croyez-moi les jeunes, dès le collège, ne nous ont pas attendu pour googliser "fellation", "gang bang", "règles", "taille du pénis" ou "clitoris" sur les beaux téléphones que leurs parents leur ont offerts à Noël. D'ailleurs ces parents qui témoignent sur votre site des traumas de leur progéniture causés par des séances de prévention, qui sont-ils ? quel est leur vécu ? leur propre rapport au corps, au sexe ?

    Et puis pour conclure, faites attention aux termes que vous choisissez, Maurice, parce que les réacs de tous poils commencent déjà à récupérer votre pétition et à la déformer, comme l'ont fait en leur temps les partisans de Farida Belghoul. On est sur un terrain plus que sensible, là. À moins que tout se passe comme vous le vouliez…

    Bien sûr si certain.e.s d'entre vous ont plus d'infos sur le sujet et ce fameux programme européen traumatisant à venir, je suis preneur.

    La guerre contre l'éducation sexuelle est déclarée


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  • Selon l’Observatoire français des drogues et des ­toxicomanies (OFDT), il y aurait eu 122 439 interpellations pour usage de ­cannabis en 2010. Même si la tendance est à la baisse, des fumées de moins en moins clandestines viennent nous titiller les neurotransmetteurs dans la rue, devant les bahuts et dans les espaces festifs. La ganja circule dans les poches, mais plutôt que de légaliser un usage récréatif de la fumette, on nous envoie faire de la prévention en pleine prohibition. De quoi rendre schizos tous les travailleurs sociaux ! Nous vivons depuis 1970 sous le joug d’une loi très pénalisante pour l’usager, sans distinc­tion entre usage privé et public. Votée sur les pavés encore chauds de Mai 68, cette loi avait pour vocation de criminaliser une jeunesse un peu trop libertaire au goût des vieux réacs au pouvoir. Alors, pendant que les hippies échangeaient des soufflettes, à poil, dans les boues acides de Woodstock, la France s’appliquait à rééduquer sa chienlit. Le gouvernement de l’époque s’est saisi d’un fait divers à Bandol, sur la Côte d’Azur – la mort par overdose d’une jeune femme en août 1969 dans les toilettes d’un casino – pour pointer du doigt une jeunesse dépravée, courant à sa perte. Cannabis et héroïne ont été définitivement associés, les bien-pensants arguant qu’en commençant par l’un on finit inévitablement le nez dans l’autre. Nous sommes entrés de plain-pied dans une ère d’hygiénisme forcé, où l’État s’est ingéré dans notre santé, préconisant ce qui était bon ou mauvais pour nous !
     
    Depuis, on a rempli les prisons avec des usagers de drogues, qui avouent, bel exemple de réinsertion, consommer davantage derrière les barreaux que dehors… Pendant ce temps, le pays continue en toute impunité à s’enivrer pour faire la promo de notre fonds de commerce identi­taire : le vin ! Forcément, les ados nous questionnent sur cette hypocrisie de santé publique, puisque l’alcool demeure l’une des premières causes d’hospitalisation en France. Résultat, tout en étant l’un des pays les plus répressifs en Europe, nous n’en sommes pas moins celui où les jeunes consomment le plus. Je me refuse de faire de la prévention un outil au service de la loi. Je préfère parler de réduction des risques, de rapport au produit, de conso acceptable, actant un fait avéré : les individus consomment du psychoactif parce qu’ils prennent aussi du plaisir à le faire.
     
    La légalisation du cannabis s’étant i­nvitée dans les programmes de la présidentielle, j’ai demandé aux jeunes quelles décisions ils prendraient, s’ils étaient garde des Sceaux, pour changer cette loi aussi faisandée que le foie d’un sénateur bourguignon.
    Des jeunes issus des quartiers populaires, en BEP chaudronnerie, affirmant leur fierté d’appartenir au meilleur territoire de ­bicraveurs (dealers) à l’est de Paris et qui râlaient sur les conséquences d’une éventuelle légalisation sur le business local, ont fini par pondre des solutions intéressantes. Ils se sont dit que la vente à ciel ouvert allait pacifier les cages d’immeubles. J’ai ajouté que c’était aussi la possibilité d’obtenir des droits, une couverture maladie et même une retraite, leur espérance de vie augmentant avec la diminution des règlements de compte. Causer « caisse de retraite » avec des dealers ? Forcément, on a imaginé la truculence de la scène : « Tu me files ton numéro de Sécu que je te déclare comme chef de la force de vente de la Scarface Weed Cie ?! C’est pour tes annuités. Et n’oublie pas le RDV à la chicha avec le DRH, on va faire un point formation… »
     
    Pour tenir, faire tourner et fructifier le bizz, il convenait d’embaucher des mecs au CV bien rempli en THC, de mobiliser les meilleurs, donc les premiers concernés. Comme je m’étonnais du recrutement fondé sur des critères sexistes, l’un d’eux m’a répondu : « Monsieur, le monde de la drogue, ça n’est pas fait pour les fragiles. Donc les meufs… » En les écoutant, je me suis dit qu’en légalisant il faudrait aussi penser à imposer l’égalité dans la branche. J’ai fait référence à Divines * et à Rebecca, sa bicraveuse vénère, mais pour eux, « la meuf qui fait le bonhomme, ce n’est plus ­vraiment une meuf ».
    Forcément, ceux qui dealaient depuis le collège semblaient les plus enclins à prendre la responsabilité du coffee shop local. Avec des types déjà rodés, on faisait des économies de formation non négligeables. Monsieur le futur ministre de l’Éducation, sachez que nous avons une solution, bédo en main, pour faire baisser les chiffres du décrochage scolaire : l’option drogues dès la seconde, avec des classes shit à la place des cham (classes à horaires aménagés musicales).
     
    Je leur ai signalé qu’il allait falloir négocier sévère leurs salaires, car l’État n’aurait probablement pas les moyens de leur assurer l’équivalent à leurs émoluments non déclarés du moment. Mais les narcocapitalistes sont convenus qu’il fallait monter des boîtes privées réglementées par l’État, qui se payerait en taxes ! Comme quoi, on peut intéresser des mecs en BEP chaudronnerie à la finance et à l’économie si on utilise les bons artifices. Les types étaient prêts à faire exploser le PLB (produit local brut) en connectant le robinet à shit à leur économie souterraine et, du coup, uberiser l’ascenseur social dans leur quartier. L’un d’eux se voyait déjà à la tête d’une flotte de salariés en mob qui iraient livrer chez l’habitant le grec salade-tomates-chichon. On venait de créer Speedy Shit et, déjà, les lycéens imaginaient leur gamme de produits pour griller la concurrence. Puis l’un d’eux a eu un éclair : « Mais monsieur, si on légalise, certains vont vendre des drogues dures, comme la CC [cocaïne]. » Je leur est proposé, du coup, de tout légaliser pour régler le problème. « Vous êtes fou, monsieur, tout le monde va prendre n’importe quoi !! » Tiens, les types avaient des limites… « Le shit, ça va, mais avec les autres produits, les mecs deviennent ouf. C’est des toxicos, monsieur. » On retombait dans les travers de la stigmatisation. Ils avaient soif de liberté, mais seulement pour leur petite communauté, quitte à assécher les autres.
     
    Comme certains semblaient réticents à l’évolution de la loi, j’ai défendu le fait qu’en offrant une visibilité aux usagers on pouvait plus facilement les accompagner, soigner ceux qui étaient en difficulté, réaliser des actions de prévention ciblées, réguler la conso en qualité et en quantité. L’un d’eux a acté : « Je comprends. Après la légalisation, on n’hésitera plus à parler à nos proches ou à des professionnels si on est mal sous produit. Là, maintenant, on préfère ne rien dire de peur de se faire engueuler, quitte à prendre des risques. » Un autre a argumenté : « Oui, mais… regarde avec la clope, quand nos parents nous disent que c’est pas bon pour la santé, on s’en fout. » « Certes, mais les choses sont verbalisées et non cachées, leur ai-je rétorqué, et ça change tout. » Et quand ils ont avancé l’idée que la population carcérale diminuerait et que, du coup, l’État ferait aussi des économies, je me suis dit qu’en créant un Front de libération de la dopamine, on avait des arguments pour exister politiquement.
    DR KPOTE
     
    * Film de Houda Benyamina, sorti en salles en 2016.

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  • Il y a belle lurette que je voulais aborder la sororité, cette fameuse union sacrée qui unirait les femmes dans leur condition et leurs combats. Au départ, j’avais dans l’idée de l’égratigner, cette solidarité au féminin, en m’appuyant sur ces vacheries récurrentes que s’adressent les filles dans les classes, s’échauffant sur les braises d’une rivalité conditionnée par la dictature esthétique d’un patriarcat de médias. Et puis, récemment, deux groupes de filles m’ont démontré qu’elles étaient capables de se serrer les coudes dans l’adversité. Je vous livre donc une chronique à lire « debout, debout, debout (1) ».
    Un lundi, dans l’Essonne, je partageais le réveil du lycée au rythme des sempiternelles injonctions du matin : « Enlève tes écouteurs, la casquette, la capuche, s’il te plaît… » Dès l’annonce de l’intitulé de la séance de prévention devant la première classe, j’ai senti que je n’allais pas jouer sur du velours. Les filles soufflaient avec ostentation, exprimant très clairement leur désapprobation avec le sujet : la sexualité. Je ne m’en inquiétais pas outre mesure, car, souvent, j’arrive à contourner les réticences pour débattre dans le respect de toutes les sensibilités. Mais là, ça ­empestait l’hostilité genrée. Il me restait les gars, plutôt motivés : « Laissez-les, monsieur, elles en rajoutent, mais sur Snap, elles font les beurettes à chicha. » Dans le discours masculiniste, ce sont toujours les « femmes de mauvaise vie » qui s’invitent dans les fumoirs, laissant leur dignité partir en fumée et actant ainsi leur nette propension à la fornication. Après le cigare à la Monica (2), la beurette à chicha est devenue ainsi une catégorie très prisée des sites pornos et la cible de vannes au henné des haineux. Cette déclaration tombait à pic pour lancer une réflexion sur les stéréotypes de genre à partir de publicités projetées. Devant la première, montrant une femme et un homme en sous-vêtements, les filles se sont immédiatement caché les yeux. L’une d’elles, plus démonstrative dans sa pudeur, s’est même déplacée à l’autre bout de la salle, me toisant d’un regard noir à faire « pâlir les putains de la rade » aurait dit le Michel, dont la mère s’appelait Jackie. J’ai laissé faire, pensant qu’on finirait bien par se sortir de ce jeu de provocations.
    Mais je n’avais pas prévu le changement de salles et de profs à l’intercours. Six ou sept filles ont alors refusé de réintégrer la séance, arguant qu’on n’avait pas à parler de « ça » au bahut, que ça les dérangeait. Elles faisaient corps dans la défiance, interpellant les quelques autres qui s’étaient déjà installées. J’étais le témoin d’une belle preuve de sororité, mais à mes frais. À ma grande surprise, le prof a entériné leur départ sans même les avertir des risques d’une éventuelle sanction. Je lui ai signifié que, par ce geste, il les avait privées d’un espace de parole rare et important. Il a simplement haussé les épaules. J’ai signalé le fait au proviseur et celui-ci m’a assuré qu’il convoquerait l’intéressé pour débriefer.
    Le lendemain, j’ai passé le porche d’un lycée parisien, encore secoué par les événements de la veille. C’est donc un rien méfiant que j’ai démarré la journée avec une classe de seconde générale. Les filles se sont placées aux premiers rangs et les garçons, au fond. Avec une légère pointe d’ironie, j’ai signalé que la configuration était à l’inverse de la vie, où les hommes ont tendance à truster les premiers plans, reléguant les femmes à une vague figu­ration dans leur ombre. Ce raccourci ­provocateur a réveillé les filles, qui se sont instinctivement insurgées, hurlant à l’inégalité. L’une d’elles m’a questionné : « Quel rapport entre les maladies sexuelles et l’égalité hommes-femmes ? On nous a dit que vous nous parleriez que du sida. » L’exemple de la négociation du préservatif m’est venu immédiatement à l’esprit. « Imagine que, dans une relation hétéro, une fille se retrouve face à un garçon ne souhaitant pas mettre de préservatif, prétextant inconfort ou manque de sensations. Si celle-ci, soumise aux normes de la société, se retrouve en position de dominée, elle ne se sentira pas en légitimité pour refuser. Devant l’insistance de son partenaire, elle finira par accepter le rapport non protégé et prendra un risque qu’elle voulait éviter au départ ! » On a donc évoqué l’impact éducatif sur nos choix et les normes sociétales qui influent sur la relation. Logiquement, elles m’ont embarqué sur le terrain du sexisme de rue. Un garçon s’est alors risqué sur le thème de la fille habillée légèrement qui cherche les ennuis et l’agression. Ce jeune crocodile s’est mangé un bon uppercut de sororité qui m’a surpris par sa férocité. C’était puissant comme une manif du MLF dans les années 1970, sur l’air du « temps de la colère, les femmes/ Notre temps, est arrivé (1) ».
    L’une d’elles s’est levée, a tiré sur son tee-shirt, laissant apparaître le haut de ses seins : « Si tu vois mon décolleté, ça excuserait le fait que tu me violes ! C’est à toi de gérer ta bite. » Une autre a ajouté : « C’est comme si tu justifiais le vol d’une maison par le fait qu’il y ait des objets de valeur à l’intérieur. Les riches méritent de se faire voler parce qu’ils font envie. Les femmes qui montrent leurs formes mériteraient de se faire violer pour la même raison. » La métaphore était audacieuse, mais pas idiote. Et puisqu’on parlait de larcin, j’ai conseillé aux mecs de bien protéger leurs bijoux de famille parce qu’ils étaient en train de se les faire sévèrement ratatiner.
    La discussion a viré sur la religion, plus particulièrement sur le voile et le burkini. Un garçon a exprimé le fait que ces attributs religieux empêchaient les femmes de s’émanciper, pensant reprendre la main et diviser les néo-féministes. Je lui ai expliqué que seules les femmes étaient à même de dire si elles se sentaient opprimées ou pas. J’ai reconnu que, moi aussi, j’avais dû interroger mes représentations et déconstruire ma manière de penser face au fait religieux. Mise en confiance, l’une d’elle s’est alors présentée comme musulmane pratiquante, confessant qu’elle ­portait parfois le voile, mais loin du lycée. Ça ne l’empêchait pas d’adhérer au ­discours féministe de ses camarades de classe et de rêver d’une égalité réelle entre hommes et femmes. Une de ses voisines a surenchéri en exprimant son ras-le-bol de ces hommes qui volaient sans cesse la parole des femmes ! Si j’avais eu une baguette magique, j’aurais affrété un bus pour les emmener en Essonne tailler le bout de sororité avec mes énervées de la veille. Je suis certain qu’ensemble, elles se seraient approprié ce couplet de l’hymne du MLF : « Seules dans notre malheur, les femmes / L’une de l’autre ignorée / Ils nous ont divisées, les femmes / Et de nos sœurs séparées. »
    DR KPOTE
    (kpote@causette.fr et sur Facebook)
     
    1. Paroles de l’hymne du Mouvement de libération des femmes (MLF).
    2. En référence au Monicagate, ou affaire Lewinsky, en 1998. L’ex-stagiaire Monica Lewinsky avait alors affirmé que le président Clinton lui avait introduit un cigare dans le vagin.

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