• Ma France à moi, c’est pas celle-là

    © karolina wojtas

    L’assassinat de Samuel Paty m’a rappelé que nous pratiquions nous aussi un métier exposé, avec du contenu sexo à manier comme de la nitro. Des moments tendus sur fond de religion, j’en ai connu, mais en évitant la posture frontale, on réussit toujours à dépasser les clivages. La décentration émotionnelle n’étant pas vraiment une caractéristique de l’adolescence, c’est aux adultes de faire l’effort de décaler les débats, en évitant soigneusement l’attitude paternaliste de celui ou celle qui pense apporter la lumière.
     

    Quoi qu’il advienne, pour parler de sexualité, de caricatures ou de « choses qui fâchent » à une classe, nous n’aurons plus la même légèreté. La mémoire du professeur décapité nous accompagnera forcément. Mais pour honorer celle-ci, je préfère interroger le fond et la forme de ce que je transmets, plutôt que de servir la soupe républicaine. Pour partager nos valeurs, soyons inclusif·ives dans l’expression de celles-ci. Ça ne tuera pas la laïcité, mais la rendra accessible à chacun·e. Qui peut affirmer que dans une société plurielle nous devrions tous et toutes avoir la même définition de la liberté d’expression ? Imposer cette vision univoque des choses, inviter les autres à remettre en cause, d’un simple coup de crayon, toute leur éducation et leurs valeurs peut être ressenti comme une violence. D’ailleurs, quand on travaille à déconstruire des idées reçues, les joutes intellectuelles virent parfois au pugilat. Je l’ai vécu plus d’une fois.
     

    Si on élude les questionnements des jeunes au nom de la liberté d’expression, si on n’a de cesse d’amalgamer leurs paroles aux actes barbares de quelques téléportés divins, on ne fait qu’enkyster les différences. Sur les réseaux, on mesure le fossé qui existe entre notre vécu de terrain, incroyablement riche en mixité, et celui de commentateur·trices, cloisonné·es dans leur entre-soi.
    Prôner la liberté d’expression, ce n’est pas imposer une vision manichéenne de la société, en exigeant des autres qu’ils et elles choisissent leur camp. Depuis 2015, il y a donc les « Charlie », de sympathiques universalistes républicain·es, et les autres, ceux et celles qui osent le séparatisme, forniquant avec l’ennemi et trahissant le pays. Un peu simpliste comme vision de la liberté. Au nom de ce droit au blasphème chèrement conquis, on récuse celles et ceux qui se sentent offensé·es, et on traite de lâches celles et ceux qui les soutiennent. Au nom de la liberté d’expression, des réacs soudainement Charlie confisquent le débat pour cibler les Arabes par le prisme de l’islam et tentent d’imposer une norme blasphématoire bien gauloise. Quand Ménard a paradé avec son tee-shirt « C’est dur d’être aimé par des cons », Cabu a dû se retourner dans sa tombe !
     

    Beaucoup de jeunes n’entravent rien à cette version de la liberté d’expression, hyper formatée, qu’on leur demande de respecter à chaque fois que l’obscurantisme frappe. Eux et elles aspirent à transgresser, à choquer ces fameux « pères la morale » qui irritent tant Riss. Leur moyen d’expression, c’est la punchline. Ils et elles croquent notre société, caricaturent les élites privilégiées, surjouent la provocation. Mais quand les jeunes transgressent, les vieux crient à l’hérésie. Le rappeur Freeze Corleone s’est fait taxer d’antisémite pour ses textes à la moustache en brosse à dents : « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années trente » (Baton Rouge). Charb avait dessiné un Hitler qui regrettait de ne pas bosser à la BNP, et Wolinski, un führer dansant, jetant un : « Salut les youpins, ça gaze ? » Bien sûr, ces dessins sont à contextualiser. Les technicien·nes de la liberté d’expression vont parler d’antiphrase, cette technique ironique d’inversion des arguments pour mieux pointer une réalité nauséabonde. Ils et elles vont justifier leur véhémence par la culture de l’irrévérence. Les rappeurs, eux, sont accusés de mettre en danger la République. La liberté d’expression voit midi à sa porte, celle-là même qu’on claque à la gueule des minorités, ces éternels « étrangers ». Les rappeurs, forts de leur vécu générationnel, cultivent l’art de la provocation jusque dans leurs pseudos. Le « t’es zoophile si tu baises avec un keuf, vu qu’c’est des porcs et des poulets » (10 12 14 Bureau), de Kalash Criminel, pourrait être aussi un dessin de presse.
     

    On peut aisément imaginer que l’exhibition d’un personnage, Mahomet ou pas, à quatre pattes, l’anus étoilé – référence qui a son importance – et les couilles pendantes, puisse heurter des gamins de quatrième. En faisant le choix de cette caricature, même contextualisée, Samuel Paty ne s’est pas simplifié la tâche. En effet, à la liberté d’expression s’ajoutent les thématiques du corps et de la sexualité, pas faciles à fourguer au collège. Par le passé, quand on causait sida et drogues dans les lycées, on rencontrait parfois l’hostilité des parents d’élèves. Cette fois, le prof de Conflans est tombé sur une bande d’assassins radicalisés avec l’issue tragique qu’on connaît. Pour autant, je n’adhère pas au souhait des dictateurs de la laïcité qui réclament qu’on projette le cul offert du Prophète sur les frontons des mairies, ou qu’on le distribue dans toutes les écoles. Un tel niveau de provocation n’est pas à la portée de tous et toutes, et où est l’intérêt pédagogique d’une telle action ?
     

    Puisqu’on parle de provocation, avec Pendez les Blancs, le rappeur Nick Conrad a été condamné pour « provocation au crime ». Son sens du décalage radical, pour faire référence à l’esclavage et à notre passé colonial, n’a pas trouvé un écho favorable dans la justice majoritairement blanche de ce pays. Le « sacrifions le poulet ! », du Ministère A.M.E.R, avait aussi subi l’ire de la justice et des Français légitimistes. Il faut entendre l’incompréhension de toute une génération, issue des quartiers populaires, censurée dans sa liberté de parole et systématiquement accusée de séparatisme quand elle critique l’ordre établi. Diam’s, avant son retrait ascétique de la scène, l’avait rappé : « Ma France à moi, c’est pas la leur, celle qui vote extrême […]/Et qui prétend s’être fait baiser par l’arrivée des immigrés/Celle qui pue le racisme, mais qui fait semblant d’être ouverte […]/Celle qui se gratte les couilles à table en regardant Laurent Gerra. »
     

    La France des jeunes n’est pas celle qui se gratte les couilles à table en ricanant sur du Charlie. L’humour de l’hebdo, un peu vieillot, ne leur cause pas et les agresse souvent dans leur identité. Le monde a changé, le fait religieux s’y est grandement invité et si on veut partager notre art du blasphème, salutaire pour notre liberté à tous et toutes, il va falloir mettre à jour nos logiciels. On ne peut pas rire du dessin représentant Aylan, 3 ans, mort échoué sur une plage « si près du but » sous une promo de McDo, et crier au scandale quand Tandem déclarait : « Je baiserai la France jusqu’à ce qu’elle m’aime. » Les nouvelles générations le vivent comme une discrimination d’âge, de classe et de race.
    Ma France à moi, elle a envie qu’on la respecte dans sa diversité. Sa liberté d’expression, elle l’ambitionne plurielle et intersectionnelle. Ma France à moi, celle que je rencontre dans les lycées d’Île-de-France, adore vanner, s’autocaricaturer, mais pas forcément avec le verre de rouge à la main et du cochon entre son pain. Ma France à moi, ce n’est définitivement plus celle-là. Qu’on l’accepte ou pas.


    kpote@causette.fr


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  • Requiem for a LOL

    Depuis plusieurs mois, une vague de panique morale concernant l’utilisation « généralisée » par les jeunes du protoxyde d’azote, ou gaz hilarant, à des fins récréatives a inondé les médias et les réseaux. S’appuyant sur un soi-­disant « ensauvagement » de nos plages par des néo-droogies* hilares, les réacs ont sauté sur l’occasion pour imposer l’insécurité comme thématique de rentrée. Même Marseille, l’insoumise, a joué la partition de la répression ! On est en droit de se questionner sur les motivations d’une telle ire sur ce produit, alors que ce ne sont pas les dopes qui manquent. Le proto, mélangé à 50/50 avec de l’oxygène, est utilisé pour sa fonction anesthésiante à l’hôpital, mais, une fois détourné de son utilisation médicale, il déclenche chez ses utilisateurs et utilisatrices des fous rires puissants, visiblement considérés comme provocateurs en ces temps pandémiques. Le monde est en deuil, alors, les jeunes, fermez vos gueules !
    À grand renfort de photos de cartouches de gaz abandonnées dans les caniveaux, certains médias dénoncent une jeunesse ivre, qui se ballonne toute la journée sur le dos de ses aîné·es covidé·es, se dédouanant au passage de l’urgence écologique. La rupture générationnelle étant actée, pas étonnant que le rappeur Jul et sa bande organisée fassent des millions de vues sur le Tube en nous invitant à niquer nos morts sur le Vieux-Port.
    Mais, contrairement à ce que croit Darmanin, le proto est plus domestique que sauvage. En effet, il squatte en toute impunité les cuisines familiales sous la forme de cartouche pour siphon à chantilly et ça fait un bail que certain·es ont capté qu’on pouvait l’utiliser pour se défoncer. Conditionné dans sa cartouche en Inox, le proto est un gaz dans l’air du temps, bien plus high-tech et recyclable que les vieux sacs de colle ou de trichlo, et moins détendu du sphincter que la bouteille de poppers.
    Le problème est que les effets, eux, ne sont pas raccord avec l’époque. Là où tout le monde se fout du zombie qui bad près du périph, les jeunes rieurs sont dans le collimateur. On leur reproche de chicher bruyamment sur les plages, de balancer leurs charbons encore ardents sous des petits pieds innocents, de s’enivrer dans les espaces publics, d’organiser des teufs clandestines, de se mélanger sans bout de tissu sur la bouche, bref, de faire preuve de l’insouciance des asymptomatiques ! Le boomer, potentiellement à risques, leur en veut à mort. Il a épargné toute sa vie pour se bronzer la panse en croisières Costa, le cocktail à la main, mais pas pour se voir confiner à domicile pendant que des « petits cons » se pètent la ruche en ricanant ! Certes, les risques de lésions neurologiques, d’asphyxie mortelle par manque d’oxygène, de chutes et d’accidents cardiovasculaires sont bien réels, mais on est à des années-lumière des 40 000 mort·es par an lié·es à la consommation d’alcool, qui ne dérange que très peu nos ministres de la Santé, en cheville avec les lobbyistes alcooliers.
    Le protoxyde d’azote n’est pas classé sur la liste des stupéfiants en France et, l’air de rien, c’est aussi une des raisons de son succès à l’heure où l’amende forfaitaire de 200 euros pour détention de drogues se généralise dans tout le pays. Des maires tentent bien d’interdire la vente aux mineur·es, mais si ça marche aussi bien que pour les clopes, l’alcool et les paris sportifs, ­permettez-moi d’en rire !
    Dans ce monde où exhiber sa joie de vivre d’une manière trop expansive est devenu suspect, où on cache les rictus derrière des masques et où il nous reste que nos yeux pour pleurer, est-il juste d’en vouloir à des gamins d’organiser des sessions proto pour se tirer des barres entre potos ? D’autant plus qu’un siphon de chantilly ou un cracker (dispositif cylindrique qui accueille la cartouche d’un côté et le ballon de l’autre) et quelques ballons de baudruche suffisent pour se détendre les zygos ! Sur le Net, on peut même trouver des « packs liberté » qui proposent, pour moins de 50 euros, le kit complet pour rigoler. La « liberté » est devenue une valeur si volatile que, désormais, certain·es sont habilité·es à nous la dealer en deux clics et trois bonbonnes.
    Plutôt que moraliser, on devrait plutôt interroger ce besoin de produits pour se fendre la poire. Une société en quête de rire artificiel, prête à inhaler un gaz somme toute toxique, a-t-elle touché le fond du siphon ? Cette affaire de protoxyde d’azote et de fêtes clandestines, vécues comme une violence d’État, prouve qu’on a une urgence : pas celle de faire des descentes médiatisées pour choper des Uzi en plastique sur le tournage de clips de rap, mais plutôt de rétablir du lien entre les générations.
    Puisqu’on ne peut pas compter sur les politiques, bloqué·es en mode répression depuis 1970, impliquons les parents. On pourrait proposer plus de séances d’infor­mation dans lesquelles on les inviterait à se documenter sur le site Psychoactif.org pour réactualiser leurs connaissances et, du coup, leur éviter de tomber de l’armoire quand leur progéniture rigole bêtement à table. Ça aurait de la gueule un·e daron·ne qui ferait de la réduction des risques en rappelant que détendre un gaz s’accompagne d’un refroidissement important et que, pour éviter tout risque de brûlure par le froid, il est vivement déconseillé d’inhaler celui-ci directement en sortie de cartouche. Rassurez-vous, pas besoin d’une licence en chimie, c’est sur le Psychowiki !
    Afin de mieux appréhender ce besoin de transgresser les interdits, les adultes pourraient s’interroger sur ces pouvoirs qui grignotent quotidiennement nos libertés, qui se gavent sur le dos de notre santé mentale, qui n’ont de cesse de mettre à l’amende notre jeunesse. Une conso subite et massive d’un produit est un marqueur fort de l’état d’une société, un révélateur d’une époque. En se baladant avec leurs ballons de baudruche gonflés, les jeunes raillent l’ambiance funèbre qu’on tente de leur imposer. Le rire en cartouche, le rire des siphonnés, c’est leur façon de résister pour ne pas crever d’anxiété. Un Requiem for a LOL qu’on ferait bien d’écouter.


    * Alex et ses droogies dans Orange mécanique. En référence à la déclaration de Xavier Bertrand : « C’est un été Orange mécanique. »


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  • Une rentrée qui va female gazer !

    Photo : laura Lafon_Lelait_Castel
     
    Messieurs, maintenant que vous vous êtes bien déboîtés les cervicales à mater les boules sur les plages, sachez que le regard qui dépoile, il va falloir le plier et le remiser, comme les transats ! La tendance de la rentrée, c’est « sois female gaze ou reste has been » ! Avec le succès du livre d’Iris Brey, Le Regard féminin, une révolution à l’écran, on est en droit de s’attendre à un changement radical d’optique dans le cinéma, les séries et la photographie. Révolu donc le temps de l’hégémonique male gaze, ce regard masculin oppresseur qui objective les corps et les sentiments féminins, omniprésent dans la majorité des œuvres. Accorder plus de place à l’expérience féminine dans sa pluralité et représenter les femmes comme des sujets actifs, c’est la réponse féministe à des années de « Weinsteintitude » sur grand écran. Du coup, pour accompagner ce mouvement, je me suis demandé comment distiller plus de female gaze dans mes animations de prévention.
     
    « La scopophilie, ou pulsion scopique, est définie par Sigmund Freud comme le plaisir de posséder l’autre par le regard. Il s’agit d’une pulsion sexuelle indépendante des zones érogènes où l’individu s’empare de l’autre comme objet de plaisir qu’il soumet à son regard contrôlant », nous explicite Wikipédia. Je vais donc aborder la scopophilie avec les jeunes, ça me changera de la zoophilie et de la nécrophilie, deux grands classiques des fantasmes en ligne et sous acné. Je pourrais même commencer mes interventions scolaires par un allègre « salut les scopophiles, on va interroger notre vision scopique… » Il y a fort à parier qu’un petit malin de service va me faire remarquer mon oubli du « télé » de scopique, puisque sa bite, elle, l’est. On tiendra alors une illustration parfaite du male gaze, ce regard où le nerf optique est directement en connexion avec les corps caverneux du vit, et je pourrai m’en servir pour introduire le concept de female gaze.
     
    Mais comment en parler dans des animations souvent trustées par les mecs imposant leurs propres regards ? Sont-ils déjà totalement formatés à cette vision patriarcale ou n’est-ce pas moi, intervenant mâle, hétéro et cis, qui, inconsciemment ou pas, le provoque ? Pour m’éviter une succession de nuits blanches et une retraite anticipée, je suis parti du postulat que, probablement, il y avait un peu des deux et que le chemin de la déconstruction était plus escarpé que je ne l’imaginais.
    Pendant mes animations, je projette des pubs sexistes utilisant le corps des femmes pour vendre des produits et services. Avec le recul, j’ai la sensation que cet outil révèle notre consommation courante de sexisme, mais sert aussi de support à une excitation masculine contre-productive.
    Si on suit Iris Brey dans l’épisode des Couilles sur la table qui lui est consacré, il s’agirait non pas de s’identifier au personnage féminin mais bien de ressentir avec lui. En invitant les personnes discriminées à inventer un nouveau scénario, à décrire leur façon de filmer ou de photographier, à partager leurs sentiments, à déconstruire l’existant et non juste à le commenter, on peut mettre une bonne claque aux normes établies.
     
    Les questions d’anatomie, de découverte et surtout d’appropriation du corps demeurent très inégalitaires. Les garçons cisgenres sont peu enclins à entendre le vécu de celles et ceux qui sont pourvu·es d’un sexe féminin, limitant leur intérêt à la simple utilisation sexuelle de celui-ci. Pour nourrir un regard idoine au corps féminin, on pourrait partager des expériences d’autoexploration racontées par des femmes, afin que les profanes découvrent d’autres facettes de l’appareil génital hors pratique du sexe. Puisqu’on est dans la sphère du regard, pourquoi ne pas projeter un extrait du documentaire sur le MLAC* d’Aix-en-Provence, Regarde, elle a les yeux grand ouverts, de Yann Le Masson. La scène où le groupe accompagne collectivement l’accouchement de l’une des leurs exhale la sororité et l’amour partagés là où, aujourd’hui, ce type d’acte est très médicalisé et déshumanisé. Elle illustre pleinement le female gaze tant ce corps nu de la future mère, soutenu et caressé par de nombreuses mains qui l’accompagnent dans le travail, n’est jamais sexualisé. Le regard ­bienveillant de la caméra nous fait éprouver l’émotion de l’intérieur du groupe et non en voyeur.
     
    Iris Brey évoque aussi la valeur des expériences féminines, qui ­sembleraient moins compter que les masculines. Il est de notre devoir de rétablir l’équilibre des témoignages tout en condamnant le slut-shaming qui s’invite trop souvent.
    Rétablir du temps de parole égalitaire demande à ce que les filles et les minorités de genre s’emparent de ce temps. Je pestais souvent qu’ils et elles ne le fassent pas. Mais face à la véhémence virile et patriarcale, le silence peut devenir une force qui fait retomber la tension, incite à l’écoute et laisse le champ libre à un partage de vécu sans parasitage. Si on considère que ce silence avant la tempête relève du female gaze, il convient alors de s’employer à le faire respecter.
    Il faudrait plus de films de prévention réalisés du point de vue des femmes. L’impact serait maximal sur la notion de consentement, qui s’exprime souvent sous la pression masculine. Partir du ressenti féminin, partager les frémis­sements du corps ailleurs que sur les zones érogènes, entendre le cœur qui bat la chamade, la respiration qui cherche son rythme, écouter une voix off qui commente les questionnements, les peurs, mais aussi les désirs et les fantasmes, tout cela pourrait générer plus d’empathie dans la relation. On pourrait aussi mieux appréhender le sentiment de sidération face à la menace, ce moment de paralysie que beaucoup de mecs ont du mal à conscientiser, par manque de vécu.
     
    On peut rêver d’une association Sciamma-Salmona pour réaliser un tel film. Et lors des prochains Césars, on se lèvera, mais au lieu de se barrer, on applaudira.
     
    * Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.

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  • Un poil old school

    Photo Laura Lafon
     
     
    Les poils sont des milliards à agoniser au fond des bondes sans que personne s’en émeuve vraiment. Pas une manif pour sourcils mutilés, pas une association de défense du pubis dénaturé ! Et pourtant, qu’ils ciblent ceux des ­aisselles, des jambes ou du bas-ventre, les poili­cides sont en nette augmentation à l’appel de la bronzette. Cette année, les poils ont bien failli échapper au génocide d’été. En effet, pendant les deux mois de répit confiné, ils avaient retrouvé un semblant de liberté, distanciés des diktats esthétiques et des pressions normatives. Au jeu des poils qui grattent, l’inégalité perdure, puisque ceux des femmes sont nettement plus surveillés, symbole d’une virilité que les mecs ne sauraient partager. Et même si les premières sont de plus en plus nombreuses à afficher leurs aisselles poilues, leurs détracteurs dénoncent la rusticité de leur choix. Cette injonction à être imberbe, des dessous de bras à l’interfessier, peut générer du mal-être chez les ados, très sensibles aux questions esthétiques à un moment où ce corps qui leur échappe est soumis aux jugements arbitraires d’autrui et aux normes de beauté imposées en Insta-tané.
    Dans mes animations, il fut un temps où j’accueillais les jeunes avec la projection de Natural Beauty, un travail photographique réalisé par Ben Hopper, mettant en scène des femmes assumant complètement leur pilosité. Je laissais la classe s’installer et commenter avant de commencer la séance de prévention. Ça causait corps et normes, et les onomatopées exprimant le dégoût fusaient. Je leur lisais le propos d’une des modèles tempérant l’acte militant : « Je me suis épilée plusieurs fois depuis, parce que j’étais incapable de me débarrasser du sentiment ridicule de ne plus être féminine en robe avec des poils. J’étais gênée lorsque les gens me regardaient ou chuchotaient à mon propos. J’ai honte de dire que je me suis excusée auprès de certains. » D’autres modèles de Hopper évoquent ce temps d’adaptation pour se détacher des regards dépréciatifs de leur entourage.
     
    La présence de poils sur le corps féminin, c’est une bonne entrée pour évoquer ce sentiment de honte, totalement intégrée par beaucoup de filles, sans même qu’elles en identifient les sources. Elles expriment souvent un ensemble d’opinions très négatives concernant leur physique. C’est valable pour les poils, mais aussi pour les cuisses, les seins, les fesses… Chez les femmes, tout semble calibré au bon vouloir des hommes.
    Un garçon a lancé le débat : « - Encore heureux qu’elle s’excuse ! Elles font exprès de se laisser pousser les poils pour nous emmerder ! C’est le nouveau truc des féministes. »
    « - N’inversons pas l’ordre des choses. Notre corps étant naturellement poilu, celles et ceux qui se rasent font plutôt exprès d’éliminer leurs poils », lui ai-je répondu.
    Il convenait de pointer que c’est notre environnement socioculturel qui nous impose ces interventions sur le corps et non l’inverse. Mais, malins, les jeunes ont vite compris que je les attendais au tournant du stéréotype sur les normes esthétiques. Ils ont donc sorti le joker de l’odeur ! L’argument du dessous de bras qui pue, pour des Franciliens habitués des RER bondés, c’est irrévocable.
     
    Quand on aborde l’épilation, beaucoup mettent en avant l’odeur pour justifier un choix en réalité esthétique. Contrairement à ce qu’ils croient, une aisselle poilue ne transpire pas plus qu’une épilée. Mais on ne peut pas nier que l’odeur dégagée par la première peut être plus forte, les poils retenant les odeurs.
    Pour positiver, j’ai signifié que notre odeur corporelle faisait partie de notre identité, pouvait traduire aussi bien notre alimentation, notre niveau ­d’anxiété que nos activités. Fallait-il gommer tout ce qui nous caractérise et homogénéiser nos effluves pour satisfaire le business de l’esthétisme ? J’ai donc tenté de les sensibiliser en touchant au porte-monnaie et en évoquant la « taxe rose », qui fait que les produits ­d’hygiène féminine sont vendus plus cher. Même roulé sous les aisselles, l’argent n’a pas d’odeur pour les multi­nationales de la beauté formatée, mais pour être honnête, je n’ai pas senti une adhésion folle à ma thèse anticapitaliste.
     
    Il me restait l’amour. Une fois la tête dans les aisselles, reprenait-il du poil de la bête ? Un garçon a tenté de nous éclairer : « Imagine, tu ramènes ta meuf pour popoyer. Elle enlève son tee-shirt et elle a plus de poils que toi. Moi, je ne couche pas avec Chewbacca. C’est du gâchis, une belle fille poilue.
    – Mais pour se popoyer, ne se met-on pas à poil ? » ai-je ironisé, en expliquant que l’expression prenait ses origines dans le milieu équestre où monter un cheval à poil signifiait sans selle. La relation avec le cheval est plus fusionnelle et ça augmente les sensations.
    J’avoue que cette version country du Kama-sutra était plus facile à vendre à un groupe de Rednecks texans qu’à une classe de lycéen·nes de l’Essonne, mais dès qu’on parle de sensations accrues, ça produit toujours son petit effet. Du coup, certains n’ont pas manqué de signaler que pour bien « popoyer », rien ne valait un sexe épilé.
     
    Une fille a immédiatement ramené sa science du voyage : « Le fantasme du sexe rasé, c’est purement occidental. En Extrême-Orient, c’est mieux d’avoir des poils. En Corée, il y a même une insulte qui dit “Ta mère a la chatte toute nue” parce que ce sont les prostituées qui s’épilent. » Elle en a conclu que le mec qui demande à sa copine de se raser « la prend pour sa pute et cherche à la dominer ». Elle a tenu à ajouter que c’était plus facile pour une star d’exhiber ses poils : « Quand tu es connue, tu peux te la jouer velue. Des mecs, y en a des kilos dans la salle d’attente, prêts à te lécher sous les bras pour s’afficher avec toi ! »
    Les filles ont toutes acquiescé et certains garçons ont assuré que, même pour sucer les poils de Beyoncé, il faudrait les payer.
    « Monsieur, il y en a qui se paient des vraies coupes pour leurs poils de chatte. Elles vont chez le coiffeur ? » Le type se voyait déjà barbier pour schnecks, postant des tutos de dégradés progressifs réalisés sur les meufs de son quartier. Un fou rire a secoué les travées.
    Au final, je me suis dit qu’avec le temps, les codes esthétiques pouvaient vite évoluer et qu’un jour, les filles à poils ça ne choquerait plus personne. Enfin, j’y pense parfois le matin en me rasant, comme disait qui vous savez.
     
    Dr Kpote
    kpote@causette.fr

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  • Addict à la Prev’, dans mon salon, je m’énerve.

     
    Je suis comme les footeux, ma saison est terminée. Même notre finale de ligue des champions à nous, le point d’orgue de notre saison, Solidays, est annulée. Pour garder la forme dans l’adversité, j’ai décidé de continuer à faire de la prévention, en huit clos, auprès du seul public à ma disposition, ma famille.
     
    Confinement oblige, ma zone d’action est passée de 12 012 km2 (superficie de l’Ile-de-France) à 70 m2. Exit le regard anxieux sur Sytadin au petit matin avant de rejoindre Trappes ou Melun ! Mais un embouteillage pouvant en cacher un autre, j’ai dû paramétrer mon GPS prostatique sur les heures creuses de notre périph intérieur en direction de la Porte des Toilettes parce qu’à cinq, il faut bien viser pour éviter de se tortiller. Je fais des économies d’essence mais sur ma note de frais, dois-je indiquer l’énergie dépensée pour aller du lit à l’ordinateur, soit à 4,50 mètres sur Mappy ? Le plus difficile à vivre, c’est l’effondrement significatif de mon public. Il faut être lucide, je n’ai pas le talent de M pour jouer du ukulélé dans ma cuisine. Du coup, là où je pouvais rencontrer jusqu’à une centaine de jeunes par jour, je n’en ai plus que trois sous la main. Les miens.
     
    Ce chiffre risque de s’inscrire dans la durée vu que ça ne fait pas neuf mois qu’on est collé-serré. Soyons sincère, mes histoires de Dr Kpote, ils en ont soupé, mes gosses. Au début, je me suis dit que j’allais leur foutre la paix mais c’est plus fort que moi, faut que je cause stéréotypes, clito, consentement, identité de genre et masculinité toxique. Mon territoire d’intervention s’étant rétréci, j’ai basculé dans la lutte de salon.
    « Et si ce virus qui tue majoritairement les hommes dans la force de l’âge avec un bon embonpoint sonnait le glas d’une époque et invitait les femmes plus résistantes à prendre le relais ? » ai-je déclaré. Mes fils m’ont détaillé des pieds à l’estomac et m’ont lâché que je devrais moins la ramener avec mon profil de condamné. Je me suis vengé en les traitant d’esclaves du capital, asservis à la PS4 et aux séries, tout en tweetant sur mon Iphone. Tous les soirs à 20H, j’ai commencé à radoter qu’« au lieu d’applaudir, on ferait mieux de descendre dans la rue et qu’on n’était pas assez nombreux aux manifs et gnagnagna… » Au lieu de faire de l’éducatif, je donnais dans le militantisme contre-productif. Mon cœur de métier frisait l’arrêt.
     
    À n’importe quelle heure de la journée, je cherche un sujet de prev’ pour vérifier que je ne me suis pas rouillé. Je maraude dans l’appart un info/intox à la main sur les IST en interpellant le premier qui me tombe sous la main, je cherche un coin d’intimité pour m’auto-explorer au cas où le COVID aurait viré génital, je surveille ma propension à l’addiction en réalisant un AUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test) dès que je décapsule une bière et je n’ai de cesse d’interroger notre consentement à être confiné.es. J’ai même pensé à tester la fiabilité des centaines de capotes que j’ai en stock mais cela nous obligeait à éteindre nos caméras pendant les réunions Zoom avec le boulot. Au niveau du frigo, j’ai épuisé ma batterie de gestes barrières pour empêcher le pillage, qui maintenant se fait de nuit. Du coup, ça mastique de concert avec le hamster.
     
    Dès le réveil, j’ouvre une séance « bien être » face à la profusion des écrans dans l’appartement. En lycées, j’invitais les jeunes à faire émerger d’autres activités pour diminuer leur temps d’exposition, mais là, enfermés, c’est plus compliqué. Prohiber les écrans c’est voir des mecs en claquettes-chaussettes tourner en rond toute la journée, en creusant le sillon de leur ennui dans les lames du plancher. Cette vision m’a à peine effleurée que j’ai réactivé le pack « famille » de Netflix.
     
    Avant, j’allais dans les écoles et maintenant c’est l’école qui envahit mon ordi. Mais Blanquer a beau prendre son air crâne, on ne s’improvise pas prof en deux jours. Le livre de Camus à résumer s’est rapidement fait débordé par « Les Marseillais » sur le smartphone planqué au milieu des cahiers. En même temps, obliger des ados confinés à lire La Peste, c’est comme apporter une chicha à son pote en réa, c’est limite de l’euthanasie.
     
    Les psys n’arrêtent pas de nous conseiller de profiter de ce merdier pour recréer du lien. Alors, en famille, on s’est maté la série « Validé » sur Canal+. Avec des jeunes et du rap, on venait sur mon terrain et forcément, j’ai voulu faire « l’ancien ». J’ai éructé à chaque « ta mère la pute », traquant systématiquement sexisme et putophobie. Mes fils, eux, s’en battaient les couilles, car « vas-y le rap, c’est pas du Jean-Michel La Fontaine ». Ils m’ont rappelé que c’était illégal de bosser quand on était au chômage, tout en réclamant le respect de la distanciation sociale. En gros, que j’arrête de postillonner devant la télé. Mais je suis tenace et pendant huit épisodes, je leur ai mis la fièvre, pendant des heures… à tel point qu’ils ont appelé le 15, qui les a gentiment expédié, parce que rabâcher n’était pas un facteur de comorbidité. Je me suis demandé alors si le confinement ne commençait pas à me taper sur le ciboulot. Il me fallait à tout prix un groupe pour débattre sinon je risquai la décompensation. Quand j’ai évoqué l’utilisation de lubrifiant en remplacement du gel hydro-alcoolique pour faire la queue chez les commerçants, j’ai senti que mon état psychique inquiétait.
     
    Un soir, après les chiffres du loto pandémique donnés en direct par le nouveau présentateur de la FDJ, Jérome Salomon, on a joué à Sexploration*. On a parlé cul en famille. Le plus grand était gêné, la petite a pleuré parce qu’elle ne comprenait pas tout et celui du milieu, glandeur invétéré, a sérieusement tiré son épingle du jeu. Il avait révisé des nuits entières devant la saison 2 de Sex Education. À la fin de la partie, histoire d’évaluer ma mission et obtenir une reconduction de mes subventions « prev’ à la maison » par l’ARS (Agence Régionale de Santé), j’ai invité ma famille à noter ma prestation, réalité du travail social à l’ère de sa marchandisation et de la rentabilité immédiate. Une sorte de « Alors, heureux.se ? » que les statisticiens du social et de la santé nous ont demandé d’appliquer en conclusion des débats, probablement en référence à leur vision nombriliste de leurs propres ébats. Mes enfants m’ont assuré avoir kiffé le jeu et j’ai pu enfin souffler comme un hydroxychloroquiné marseillais.
     
    Avant de se coucher, mes fils me serinaient, pour la énième fois, sur la faiblesse du débit internet. Je leur ai fait croire que, la nuit auparavant, j’avais rêvé que le SAMU m’embarquait pour insuffisance respiratoire. Les fruits de mes entrailles me parlaient alors au travers de mon masque de plongée à la façon de ces mecs qui postillonnent devant l’hygiaphone pour réclamer un recommandé : « Papa, la wifi, elle déconne ! Fais quel que chose avant de partir ! » Avec ce petit sourire en coin qui lui va si bien, l’aîné m’a répondu : « C’est curieux, j’ai fait le même rêve et juste avant de mourir, tu me chuchotais à l’oreille « Masculinité toxique ! Masculinité toxique ». Je les soupçonne d’être pressés de me renvoyer au front.
     
     

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