• Cet été, alors que Booba et Kaaris se comparaient la teub au duty free de l’aéroport d’Orly, je suis allé faire pénitence devant trois membres du collectif breton Thomas Boulou, efficients promoteurs de la contraception masculine et d’un « contracep’tour » qui les a baladés, en 2017, de Saint-Brieuc, dans les Côtes-d’Armor, à Liège, en Belgique. Mon article sciemment caricatural au sujet du « slip chauffant » dans le Causette estival les ayant irrités, c’est dans un rade de Concarneau qu’on a remis les pendules et les burnes à l’heure. « Les stéréotypes sur le remonte-couilles, on a du mal… Peut-être parce qu’on est dedans toute l’année », a brillamment résumé l’un d’eux. La contraception « testiculaire » – terme préféré à « masculine » parce qu’on peut être doté de valseuses sans être assigné mâle – ayant largement fait ses preuves, les Boulou réclament une communication plus positive sur le sujet.

    Téléchargeable sur le site de l’Ardecom – Association pour la recherche et le développement de la contraception masculine, née de groupes de parole d’hommes féministes dans les années 1970 –, le guide du collectif explique une démarche qui dépasse la préoccupation anticonceptionnelle partagée : « Au-delà du partage des responsabilités, prendre en charge la contraception lorsqu’on est un homme peut aider à reconsidérer ce qu’implique sa vie sexuelle, non seulement sur les questions de contraception, de consentement, de plaisir ou d’IST [infections sexuellement transmissibles, ndlr], mais aussi sur les plans affectifs, relationnels, sociaux. Ça peut être l’occasion […] de questionner autrement sa masculinité, au-delà des questions de sexualité.... »

    Le nom Thomas Boulou, qui signifie vaguement en breton « boules au chaud », pourrait faire croire que toute la bande s’est pécho sur Grinder. « On s’est rencontré autour de l’attraction animale », me répond avec humour Christian, le quinqua du groupe, stipulant qu’ils sont tous paysans éleveurs. Militants alter et anticapitalistes, pas étonnant que leur lutte se teinte de féminisme. Pour preuve, le collectif est né pendant le festival féministe Clito’rik, en avril 2015 à Trégunc (toujours dans le Finistère), où ils ont animé un atelier non mixte sur « le plaisir avec ou sans coït ». C’est lors de cette manifestation et au contact de militants de l’Ardecom que les Boulou ont décidé de vanter les bienfaits de la contraception masculine. Pour lutter contre le sexisme et les effets pervers du patriarcat, rien de mieux que le partage d’un vécu au quotidien, d’autant plus que « la contraception dite “masculine” ne s’oppose pas à la maîtrise par les femmes de leurs propres fertilité et contraception. Les techniques utilisées par les hommes et celles utilisées par les femmes peuvent l’être en complémentarité, ou en alternance : elles permettent d’élargir le choix dans nos relations ou d’augmenter l’efficacité. » La déconstruction, ça les fait bien marrer parce que ça fait un bail que, eux, ils ont mis le casque de chantier.

    Deux d’entre eux m’assurent utiliser la méthode de contraception thermique en portant un slip dit « chauffant », le troisième ayant opté pour la vasectomie, ne souhaitant pas d’enfants dans son existence polyamoureuse. Mais c’est bien ce fameux « remonte-couilles » qui sera au cœur de notre discussion. Ce procédé mécanique, qui consiste à porter un sous-vêtement spécifique au quotidien quinze heures par jour pour placer les testicules à l’entrée des canaux inguinaux, ils le soutiennent et celui-ci le leur rend bien. Les testicules ainsi maintenus, leur température augmente de 2 °C environ, diminuant la concentration de spermatozoïdes dans la semence des mâles. Mais que ceux-ci se rassurent, ainsi « contracepté », on est toujours capable de bander et jouir. Pour Christian, les réticences et les angoisses face au slip thermique viennent de « la méconnaissance de l’anatomie masculine ». Les mecs imaginent toujours le pire quand on les invite à déplacer une partie de leur service trois-pièces.

    Adeptes du Do it yourself, les Thomas Boulou étalent sur la table une bonne dizaine de protos de leur confection. « Quand on nous invite, on débarque toujours avec nos machines à coudre pour partager notre expérience. »

    Sur leur site, ils ont prévu d’éditer des tutos pour prouver la facilité d’utilisation du « remonte-couilles ». Ils me présentent différents modèles, dont le jockstrap avec élastiques sur les fesses, qui, à l’instar du string, laisse la raie libre. Mais le joyau de la collection, c’est le soutien-gorge détourné de sa fonction mammaire. Un beau prototype en dentelle mauve, agrémenté d’un anneau pour le passage du pénis, vient bousculer les codes du masculin sous mes yeux. Aurélien précise, en s’appuyant sur l’exemple d’un zadiste de Notre-Dame-des-Landes fier de son slip fabriqué à partir d’un soutif en dentelle rouge : « Notre démarche inspire, libère l’imaginaire sur les sous-vêtements masculins. Beaucoup de mecs montrent leur envie de sortir des stéréotypes de genre. » Christian, lui, roule des chaussettes, coupe le bout, rajoute un lacet pour pouvoir adapter l’anneau ainsi formé à la morphologie de sa verge. Le lacet « devient un élément décoratif intéressant, puisque, perso, je ne suis pas trop porté sur la dentelle », nous confie-t-il. Pour ceux qui auraient peur de perdre leur identité de genre dans les frous-frous, ils m’assurent que le modèle cockring sous le maillot de bain pour aller à la plage fonctionne aussi très bien. Dans leur atelier de Quimper, un samedi par mois, n’importe qui peut venir fabriquer son propre « boulocho », comme ils l’ont baptisé. Benjamin estime que « c’est mieux de s’appuyer sur un groupe d’autosupport, porté par les usagers eux-mêmes, plutôt que de voir un toubib pas forcément au courant des techniques de contraception ».

    « Remonter les couilles, c’est facile, naturel, spontané et non douloureux… C’est ça notre message ! » tient à résumer Aurélien. Et Christian d’ajouter : « Pour les observants, on n’a aucun échec répertorié ! Avec un spermogramme, tu vérifies facilement ta fertilité. Si au bout des trois mois de spermatogénèse tu n’es pas en dessous du seuil contraceptif d’un million de spermatozoïdes par millilitre, tu changes de méthode ou tu portes le slip plus longtemps. »

    Un rien casse-couilles, comme j’abordais le problème de l’âge et des testicules qui pendent, Benjamin m’a renvoyé l’argument qui va cartonner dans les Ehpad : « Dans vingt ans, des sexagénaires auront des testicules de jouvenceaux parce qu’ils les auront soulevés toute leur vie ! »

    Même s’ils ne l’occultent pas sur leur guide, les Thomas Boulou ne sont pas trop portés sur la contraception hormonale pour les mecs. Anticapitalistes et écolos, ils essaient de s’affranchir de la toute-puissance des labos et de leur chimie marchande. L’avantage de la contraception thermique, c’est qu’elle peut totalement être prise en charge par les usagers. Christian ­imagine même réaliser un jour lui-même ses spermogrammes. Les Thomas Boulou tiennent à leur liberté de choix et à leur indépendance. Forcément, ça ne va pas plaire à tout le monde, mais ça force le respect. Perso, vu qu’ils m’ont offert deux prototypes de slip, je ne vais pas me gêner pour les soutenir.

    DR KPOTE

    Permanence atelier : chaque premier samedi du mois, de 14 à 17 heures, à La Baleine, 35, rue du Cosquer, Quimper (29). Site du collectif : contraceptionmasculine.fr


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  • Le 18 juillet, Santé publique France a publié une étude inquiétante démontrant une multiplication par trois des IST (infections sexuellement transmissibles) entre 2012 et 2016. Le chlamydia, bactérie qui kiffe les ados, et les infections à gonocoques, plus connues sous la dénomination fort éloquente de « chaude-pisse », sont particulièrement visées. Selon les informations traitées, la tranche d’âge la plus touchée est celle des 15-24 ans, les jeunes femmes étant les plus exposées. Cerise sur le tréponème (bactérie responsable de la syphilis pour les non-averti·es), on peut aussi évoquer le grand retour de la vérole (autre petit nom de la syphilis), qui fait plus que pointer le bout de son chancre avec quatre à cinq cents nouveaux cas diagnostiqués par an. Dès publication de l’info sur la Toile, de nombreux haters ont incriminé les migrant·es africain·es venu·es jusque dans nos bras infecter nos fils et nos compagnes, nous renvoyant aux années sombres du sida où la contamination était toujours le fait de l’autre, l’étranger, le tox, le pédé. Force est de constater que les temps changent, pas les boucs émissaires.
    Mais laissons là le racisme viral et revenons au cœur du sujet : une baisse significative de l’utilisation des préservatifs. Comme j’aime à le signaler aux jeunes, on ne va pas créer une police de la capote qui verbaliserait, sous les draps, tout ce qui bouge à découvert. La peur a fonctionné un temps, au plus fort de l’épidémie de sida, mais aujourd’hui, ses ressorts semblent rouillés. Pour ne pas faire dans la morale anxiogène, j’affirme aux ados que la prise de risque est recevable à condition qu’elle soit éclairée, partagée et non subie, ce qui est loin d’être le cas à leur âge ! Je ne manque jamais, bien sûr, d’en lister les conséquences, invitant à tempérer toute velléité de trompe-la-mort.
    Sur les réseaux, beaucoup de parents se plaignent d’une absence d’éducation sexuelle auprès des jeunes, mais les mêmes qui la réclament une fois le nez dans les IST étaient parfois les premiers à discréditer notre passage dans le bahut de leurs morpions. Adieu zézette et zizi ! Nous sommes profondément désolé·es de vous apprendre que pour prévenir intelligemment, on doit mentionner le vagin, le pénis, l’anus, lister des pratiques sexuelles variées, dénoncer le porno sans capotes visible par tous, rappeler qu’une bonne partie de jambes en l’air peut se conclure chez le gynéco ou le dermato. Pour être efficace, il faut faire dans le concret et pas dans le registre bucolique de la cigogne qui ferait germer des gosses dans les roses et les choux bio. On a beau proposer des préservatifs depuis les années 1980, la prévention n’est pas une science exacte. Savoir ne signifie pas faire. Avoir ne veut pas dire utiliser. De nombreux freins existent à l’utilisation des capotes, et ce n’est pas juste une histoire d’information, même si on réclame depuis des lustres l’application de la loi qui prévoit trois séances par an de la sixième à la terminale. Lorsqu’on interroge les jeunes sur les raisons de leur non-utilisation du préservatif, certain·es tentent un « la flemme, c’est trop cher », argument aussitôt démonté par l’infirmière qui en distribue gratuitement toute l’année. La weed, le tabac, les dernières Nike sont rarement rationnées quand le latex l’est. Logique, à un âge où la prise de risques est v­alorisée et le fait de prendre soin de soi vu comme une fragilité. Le site Onsexprime.fr a répertorié les pires excuses pour ne pas utiliser un préservatif. Du classique « moins de sensations », très exagéré pour des novices, on passe au « ça fait débander », qui peut être une vraie réalité peu verbalisée. Toutefois, un garçon à Villemomble (Seine-Saint-Denis) a daigné nous éclairer sur sa technique perso : « Tu demandes à ta meuf de twerker nue pour t’exciter. Et toi, tu enfiles le truc en la matant pour rester dur. »
    Effectivement, mettre une capote à deux, scénariser la pose, peut préserver de ce fameux coup de mou pénien tant redouté par le mâle en herbe, inféodé à l’injonction érectile. La complicité dédramatise l’instant et favorise l’utilisation. Si certain·es jeunes se protègent lors du premier rapport, une fois qu’ils et elles se sont intimement découvert·es, ils et elles ont tendance à être moins observants avec le temps. Et si l’un ou l’une avait été contaminé·e avant ? Et si l’un ou l’une l’était depuis la naissance ? Je surprends des regards interrogateurs entre couples qui présagent de bons débats à la cafèt et de tests à venir.
    À Ivry (Val-de-Marne), j’avais rencontré un mec beaucoup plus radical sur le sujet, en mode « Call of au plumard » : « Ma copine-cochon [sic], je la termine à balles réelles [sans capotes]. Les mecs qui baisent avec des balles à blanc [avec des capotes], ce sont des baltringues. » Ce genre de mecs qui jouent à la roulette russe avec les virus, je les fais grimper à 120 battements par minute avec des histoires de cul qui se sont terminées en cendres au Père-Lachaise. Une fois désarmés, ils demandent où se faire tester.
    Dans les couples hétéros, les stéréotypes de genre s’invitent au moment de la négociation du préservatif et impactent la décision ou non de se protéger. Certains garçons, éduqués en bons mâles dominants, exagèrent les codes d’une virilité qui les prédispose à une prise de risques sexuels. Que ce soit pour tirer à « balles réelles » ou simplement pour afficher leur maîtrise des choses de la vie en se retirant avant éjaculation, ils vont jouer la partition du « même pas peur ». En général, ils ont bien intégré en cours de SVT que, biologiquement, les filles sont les plus exposées et, du coup, ils s’estiment immunisés. Certaines filles, elles, mises sous pression par les « forceurs », ne se sentent pas légitimes, voire en capacité de refuser un rapport non protégé. Le fait de les maintenir dans l’ignorance de leurs corps et de leurs propres choix sexuels nuit grandement à leur santé affective ! Au moment de la négo du préso, cette vulnérabilité les met en danger puisqu’elles finissent par accepter ce qu’elles voulaient refuser. Travailler sur l’égalité et la légitimité de chacun·e à choisir et vivre pleinement sa sexualité, c’est œuvrer à la réduction des risques sexuels bien plus qu’en balançant des tonnes de latex à la sortie des lycées.
    Chez les HSH – les hommes ayant des ­rapports sexuels avec d’autres hommes, qu’ils se vivent hétéros, bi ou homos –, l’augmentation des infections à gonocoques et de la syphilis intervient alors même qu’on aspire à tendre vers le « zéro contamination » par le virus du sida. La PrEP, qui consiste à prendre un médicament préventivement afin d’éviter une contamination au VIH, s’est exposée en 4 x 3 cet été, avec un message trop succinct pour être compris du grand public. Outil supplémentaire dans l’arsenal préventif, elle peut être prise en continu ou « à la demande » en anticipant un potentiel rapport à risques. Si ce traitement prophylactique a fait ses preuves, il montre ses limites dans l’augmentation de relations non protégées et l’exposition aux autres virus. Même si Aides nous certifie que c’est faux sur Tetu.com, j’ai entendu quelques témoignages de très jeunes gays, fraîchement sortis du placard et pouvant enfin vivre pleinement leur sexualité au grand jour, influencés par des aînés pas toujours prévenants avec eux. Là aussi, entre vrai choix et relation sous emprise, la frontière est ténue.
    Santé publique France a lancé une campagne digitale pour promouvoir l’utilisation du préservatif avec le slogan « Un préservatif, ça peut te sauver la vie. Gardes-en toujours sur toi ». Pour mieux atteindre les jeunes, l’agence a repris les codes du life hacking, ces astuces que l’on partage sur YouTube pour faciliter le quotidien. Ces vidéos mettent en scène les vertus du préservatif dans des circonstances décalées : la capote, c’est aussi pratique comme étui imperméable pour son smarphone. Pour être franc, je n’adhère pas au concept. On se plaint que les IST augmentent et on fait dans la métaphore. On vante toujours le côté cash des pays nordiques dans leur façon d’aborder la prévention, mais on est incapable de leur emboîter le pas. À trop ménager la chèvre et le chou, on a fini par zapper le bouc.
    DR KPOTE

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  • Cortège de tête ou défilé de teub ?

    Photo Flickr / Valk

    Les slogans de manifs ont parfois du mal à dépasser le stade anal et le haut de la ceinture. Malheureusement, le sexisme s’y invite aussi. À ce sujet, j’ai questionné une bande de Riot Grrrl, engagées et « déter » comme on dit dans le cortège de tête, fortes d’une bonne expérience des occup’ de facs et des gardes à vue, afin de faire le point sur la place du féminisme dans les luttes. Un soir, porte des Lilas, à Paris, elles sont cinq étudiantes à avoir répondu à ma requête, Rosa (1), 20 ans, en études théâtrales, Olympe (1), 20 ans, en lettres modernes, Louise (1), 21 ans, Marie (1), 20 ans, et Angela (1), 21 ans, toutes trois en médiation culturelle.

    Comme je leur proposais d’aborder le sexisme en milieu militant, souvent bien planqué sous le vernis de l’engagement, Louise, en blouson Harrington et Doc Martens, qui a fréquenté le milieu libertaire antifa, lance le premier pavé à la terrasse du café où nous sommes installé·es : « C’est pas facile d’être une gonzesse dans le cortège de tête. Les mecs te protègent contre ton gré parce qu’ils estiment que tu risques plus ta vie qu’eux. Les groupes affinitaires, c’est le rendez-vous des gros bras très mascus. Il y a peu de nanas et les minorités de genre ne sont quasiment pas représentées. » Louise dit être entrée dans le collectif en tant que « meuf de » et qu’elle est restée la « meuf de » jusqu’au bout de son aventure. Elle se souvient qu’un mec accusé de viol n’avait pas été exclu par le collectif, celui-ci arguant que « le groupe n’avait pas à se suppléer à la justice et aux keufs ». La solidarité de couilles prendrait donc le pas sur l’égalité des droits chez certains antifas. Olympe souffle : « Ces vieux schémas sexistes perdurent, car les anciens forment les jeunes qui veulent en découdre. On reste entre mecs cis qui privilégient l’action musclée et font les candides quand tu pointes leur sexisme. »

    Louise s’est vite rendu compte que même ceux qui se disent alliés n’assurent pas le minimum syndical. Elle s’explique : « Dans les bastons, les mecs ont le syndrome du white knight, le cavalier blanc qui vient à notre secours, même quand on n’en a pas besoin. Et ils n’ont toujours pas capté que “pédé” n’était pas une insulte. »

    Au niveau des intentions féministes, les mecs se sont un peu trop reposés sur les lauriers de leur Fred Perry. C’est plus facile de tagguer de grandes idées que de les appliquer.

    Pour les occup’ de facs, Rosa explique qu’elles avaient posé des règles en AG, dès le début. La principale stipulait une éviction en cas de propos discriminatoires. Angela précise que c’était important de « créer un espace qui soit le plus safe possible, où les filles et les minorités de genre puissent prendre la parole sans être emmerdées. » Mais Olympe tempère : « Pendant l’occupation, beaucoup d’agresseurs (militants et soutiens ponctuels) ont été outés. C’était surprenant pour ce milieu. »

    Sur la base du volontariat, la « team sécu » était composée d’une majorité de filles. Angela tient à souligner que les mecs cis partants étaient de bons alliés. Du moins sur le papier, car en vivant en communauté, la promiscuité, lutte commune ou pas, génère des tensions. Olympe explique, l’air lassé, que des mecs grattaient des câlins sur ses seins généreux, tentaient des rapprochements jusqu’aux dortoirs non mixtes, les collaient malgré leur refus. Louise rebondit : « Dès le premier soir, on a viré un mec qui a dit “Suce ma bite” à une fille. Il disait qu’il voulait nous enculer et des tas d’autres saloperies. Pour éviter son éviction, il ne s’adressait qu’aux mecs de la sécu. On était transparentes. »

    Angela, très remontée, continue : « À Paris 8, un groupe de mecs refusait que la sécu soit prise en charge par des meufs. Ils nous traitaient de salopes… Pour qu’ils daignent nous écouter, il fallait être maternaliste avec eux. Le comble ! » Louise se rappelle qu’elle s’est sentie extrêmement décrédibilisée, au point de pleurer, planquée dans une salle. Toute la journée, chaque fois qu’elle tentait de gérer un problème, les gens réclamaient le seul mec de la sécu, alors qu’elle portait ostensiblement le brassard idoine. Drôle de paradoxe quand on constate que certains de ces jeunes fustigent les services d’ordre de syndicats en manif, les accusant de jouer les gros bras.

    Lors des réunions, Louise a regretté des divisions au sein même de la consœurie des femmes. « Il y a eu une AG non mixte TERF [Trans-exclusionary radical feminist, ndlr], organisée par une asso de femmes cis qui rejetaient les minorités de genre. Pour l’une d’elles, les femmes trans étaient des mecs déguisés qui profitaient des toilettes pour violer les meufs ! Leur position n’était pas acceptable. »

    Face aux minorités de genre, les mecs cis pensent que l’ensemble des termes LGBT+ divisent plus qu’ils ne réunissent. « La notion d’invisibilité des minorités, ils s’en battent les couilles… Quand on évoquait la pansexualité ou les gender fluides, ils pensaient scission ! » s’irrite Olympe. Elle est persuadée que les filles militantes sont plus au fait des combats égalitaires que les mecs, qui ne comprennent pas l’utilité des AG non mixtes. Le jour où elles ont organisé une réunion pour leur en expliquer l’intérêt, ils étaient à peine une dizaine. Les autres avaient piscine, bon argument pour tester l’étanchéité de leurs lunettes de plongée avant les manifs ! Louise résume : « Le problème de la non-mixité, c’est que tu dois constamment la justifier auprès des mecs qui se sentent exclus, blessés dans leur petit ego. »

    Lors d’une réunion sur le féminisme, les filles ont dû répondre à des interrogations sur une éventuelle oppression inversée où les hommes seraient soumis à leur autorité. Après deux heures de réunion sur le sujet, elles ont dû réexpliquer que le sexisme anti-homme n’existait pas dans un système patriarcal. Rosa, très remontée, se souvient : « On l’avait organisée pour un mec de syndicat qui s’accaparait les temps de parole. Il nous a reproché d’être paternalistes et de ne pas porter la bonne parole du féminisme. Du pur mansplaining ! »

    Justement, cette manie qu’ont les hommes d’expliquer aux femmes ce qu’elles savent déjà était omniprésente sur les temps de lutte et d’occupation. En 1968, les femmes s’en plaignaient déjà. Quelles que soient les époques, les pavés volent, mais les mecs, eux, ont du mal à prendre de la hauteur. « On t’explique comment aller en manif, comment tracter devant les lycées, comment te tenir en tête de cortège et réagir en cas de charge. Le pire, c’est que c’est fait par certains types qui paniquent aux premiers gaz lacrymos ! » se moque Louise. Rosa se souvient que, dans beaucoup de réunions, les mecs cis ont mobilisé la parole sans soupçonner la dimension oppressante de leur attitude. « Ils cherchaient à nuancer nos propos parce que les féministes énervées, ils trouvaient ça chiant ! J’ai gagné deux étiquettes dans la lutte : féminazie et pute à chien », déclare Louise en allumant une clope roulée.

    Et puis, dans la sensibilisation au féminisme, il y a forcément le sujet du viol et des agressions sexuelles qui s’invite dans les débats. « Les mecs cis qui t’expliquent que le consentement peut être flou dans la tête des femmes, c’est hyper présent », reprend Angela. Elles relatent avoir viré un mec par soir, même si dans les milieux libertaires, ce genre de décisions n’est pas trop accepté. Angela est ferme : « Libertaire ne veut pas dire que tout est permis ! Un mec m’a assuré que marxisme et féminisme n’allaient pas ensemble, que la culture du viol n’existait pas. Pour un autre, le viol était subjectif. Le pire, c’est qu’il faisait psycho. »

    Dans les luttes, les mecs dénient leurs attitudes et leurs propos sexistes, se drapant dans leurs capes de militants. À entendre ces jeunes femmes, l’émergence de la lutte communautaire s’inscrit comme une évidence. Celles·ceux qui rejoignent le Pink Bloc ou le Witch Bloc s’y sentent probablement plus en sécurité, protégé·es non pas des CRS mais bien de leurs propres « allié·es » de lutte. Prises entre la matraque et la teub, les femmes et les minorités de genre ont intérêt à rester bien déterminées et soudées.

    Dr kpote

     

    (kpote@causette.fr et sur facebook)

     

    1. Les prénoms ont été échangés avec ceux de militantes féministes célèbres.


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  • C'est une bien belle semaine qui m'attend !

    Le jeudi 21, je parlerai de "Génération Q" (Ed. la ville brûle) dans le Magazine de la Santé sur France 5 en début d'après-midi, et le mercredi 20 à 18H20 sur France Culture dans "Du grain à moudre".
    Le 22/06, je serai à la confédération du Planning, au centre de documentation, Paris 11e à partir de 18h30.

    Belle semaine


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  • Le cul entre deux chaises

     

    Notre monde marche sur la tête, ou plutôt sur les têtes. Prioritairement celles qui sortent du rang. Et c’est bien de ces ciboulots, écrasés à coups de rangers, que l’Organisation mondiale de la santé et les politiques de santé nous demandent, fort hypocritement, de prendre soin. C’est empreint de cette considération que je me suis rendu, un matin, en Essonne pour intervenir sur la thématique de la santé mentale auprès d’un groupe de mineur·es migrant·es, composé d’ados sans papiers exposé·es à la solitude des hôtels sociaux, survivant·es d’odyssées transcontinentales, violenté·es par des passeurs et des flics de toutes nationalités. Pas besoin d’avoir fait l’ENA pour imaginer que leur bien-être dépend uniquement de l’obtention d’un sésame administratif plus qu’utopique par les temps qui courent. Alors, pour faire le job, on se motive en se disant que ce moment de partage leur changera un peu les idées.

    Ce qui est toujours bluffant avec ce public, c’est qu’il a toujours soif d’apprendre et qu’il reste positif malgré un quotidien de galérien. Ces jeunes n’ont pas fait le voyage pour rien et ils·elles tiennent à nous le prouver. Ils·elles étaient donc une bonne quinzaine, onze mecs et quatre filles, sagement assis·es en U dans cette classe de primo-arrivant·es d’un lycée pro, attendant que je me présente.

    Je n’ai pas fait la chasse aux téléphones portables parce qu’ils sont essentiels pour leur survie, leur servant de traducteurs. Ils·elles s’en sont tenu·es à cette fonction, sans escapade sur Snapchat, ce qui, pour des ados, est suffisamment rare pour être signalé.

    J’avais décidé de tester un outil téléchargé sur le site du Mouvement Santé mentale Québec, adapté aux petits groupes. Au lieu de jouer les frais chier (expression québécoise qui signifie « prétentieux ») en se gaussant de l’accent de nos cousins nord-américains, on ferait mieux de s’inspirer de leurs politiques de prévention très en avance sur les nôtres ! L’exercice explicité sur leur site s’intitule « la chaise musicale » et s’enorgueillit d’inviter les participant·es à faire « l’expérience du Plus Petit Pas Possible (PPPP) pour initier un changement dans leur vie ». Pour ces jeunes qui ont enjambé la Méditerranée, l’invitation au petit pas les a fait un peu ricaner.

    Dans le déroulé de l’animation, je devais les inviter à changer de place de façon impromptue. Une fois réinstallé·es, il convenait de les questionner sur leur ressenti face à ce changement et leur permettre d’identifier leur niveau d’inconfort ou de confort. Cette consigne, quoiqu’un rien simpliste, peut s’avérer déstabilisante puisqu’elle touche à notre sentiment de sécurité (je suis assis·e à côté d’une personne que je connais), à nos choix (j’ai choisi ma place), à notre confort (même après m’être assis·e sur une chaise depuis peu, j’y suis confortable).

    Après les avoir laissé·es prendre leurs marques en dissertant ensemble sur ­l’actualité du lycée et leurs désirs d’avenir, je leur ai donc demandé soudainement de changer de place, comme on le fait dans un mariage, en stoppant net la musique. Ils·elles ont suivi mon injonction sans râler et sans se bousculer. Comme je les questionnais sur leur ressenti au moment où j’avais imposé ce changement spatial, un bon nombre avait obéi instinctivement, craignant un acte répressif. Une jeune fille afghane a cherché sur Google Traduction les mots exacts pour exprimer sa pensée : « Je l’ai fait, car ça m’a donné “bonne conscience” », a-t-elle lu à voix haute. Montrer qu’on est motivé pour tout, qu’on n’a rien à se reprocher, qu’on est un bon élément, c’est aussi leur méthode Coué pour se persuader que ce pays va finir par les régulariser.

    Un garçon qui s’était assis à une place déjà chauffée par un autre auparavant a évoqué, avec ses mots, la sensation étrange de rentrer dans l’intimité corporelle de l’autre. Comme il évoquait sa gêne face aux effluves laissés par son prédécesseur, je leur ai rapporté le discours inique de Chirac, prononcé en 1991, sur ces fameux étrangers qui, forts de « 50 000 francs de prestations sociales » fantasmés, étaient qualifiés de bruyants et de malodorants *. « Seuls les fantômes ne font pas de bruit et n’ont pas d’odeur… », a soufflé l’un des jeunes, déstabilisé par le fait qu’un président du pays des droits de l’homme ait pu, un jour, parler d’eux ainsi. En même temps, quand on passe trop de temps au cul des vaches, on doit probablement perdre un peu de nez.

    Pour ne pas rester sur une note négative, je leur ai demandé de convoquer des souvenirs olfactifs plus positifs. Immédiatement, ils·elles ont évoqué les odeurs d’une culture qui ne s’était pas exportée avec eux. On a causé nourriture, environnement, mais aussi de ces maisons de famille dont on parle au passé, les yeux légèrement embués. Pas besoin de bagages pour porter sa vie avec soi. Mais je ne voulais pas trop verser dans l’émotion à leur égard, car j’aurais pu être accusé de délit de solidarité.

    Deux autres garçons ont signifié que ma proposition leur avait permis de faire un peu d’exercice physique en traversant la salle. Mais derrière ce besoin de bouger, éprouvé au bout de trois quarts d’heure de station assise, on a lu la difficulté de rester en place rencontrée par certain·es. Comment arriver à se poser quand, ­pendant des mois, la position ­statique a rimé avec risques ? Tous et toutes ont partagé ces moments de peur et de tension qui les imprégneront à jamais.

    Au fil de ce travail sur les émotions, une sensation de grande solitude a émergé du groupe. Centré·es sur leurs vécus personnels, ils·elles ont vite capté les liens entre santé mentale, physique et sociale. « Quand tu n’as pas une bonne santé mentale, tu manges pas, tu dors pas, tu laisses tout tomber et tu t’enfermes. Donc ta santé sociale en prend un coup aussi », a parfaitement résumé un jeune. Beaucoup ont exprimé qu’ils·elles gardaient le moral parce qu’« il le fallait bien », mais en creusant un peu, tous et toutes s’estimaient déprimé·es, pointant le manque d’interlocuteurs ou d’interlocutrices de confiance pour s’alléger du fardeau d’une existence lestée par l’exil forcé. La famille leur manquait beaucoup.

    « Les parents, c’est ce qu’il y a de mieux ! » m’ont-ils·elles dit.

    « Ça dépend, il y a des gens qui torturent ou vendent leurs enfants, a signifié un garçon sans développer.

    Monsieur, pour les musulmans, la famille, c’est sacré ! On aurait dû rester.

    N’importe quoi, a repris un autre. La religion te permet de te déplacer, mais pas de critiquer !

    Oui, tu as le droit de t’éloigner, mais tu dois toujours prendre des nouvelles. On doit rester en connexion », a certifié une jeune fille grâce à Google traduction.

    Son voisin a précisé : « Monsieur, c’est la connexion de l’utérus. » Forcément, sa phrase a fait résonance avec l’actualité et ces femmes enceintes arrêtées ou ­poursuivies jusque sur nos cols enneigés.

    L’exercice devait se terminer sur cette question : quel changement voulez-vous opérer dans votre vie et quel PPPP (Plus Petit Pas Possible) pouvez-vous faire dès aujourd’hui pour vous rapprocher de votre but ? Le petit pas, ils·elles l’attendaient de la Préfecture, en vain. C’est quand même paradoxal qu’un pays officiellement « en marche » les oblige à tourner inlassablement en rond. Il y a de quoi douter de la santé mentale de notre gouvernement.

    DR KPOTE

    * Discours de Jacques Chirac prononcé le 19 juin 1991 devant des militants RPR à Orléans dans lequel le leader de la droite évoquait « le bruit et l’odeur » d’une famille d’immigrés qui gagne « 50 000 francs de prestations sociales sans naturellement travailler ».


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