• #BalanceTonCirque

    (Texte non coupé par rapport à la chronique du Causette 129)  
     

    #BalanceTonCirque

    © BestImage, Bruno Bebert
     
    Le 2 juillet 2021, les circasien·nes ont lancé leur #metoo, en manifestant à la sortie du gala de fin d’année du CNAC (Centre National des Arts du Cirque) à Châlons-en-Champagne, pour dénoncer le harcèlement et le sexisme dont certain·es avaient été victimes. Dans le même temps, un hashtag #balancetoncirque, ciblant toutes les écoles européennes, voyait le jour sur Instagram. Dans le monde du cirque, balancer relève de l’exercice de haute voltige avec toujours la crainte chevillée au corps de mal se récupérer. C’est ce que craignent les anciens élèves à l’origine du mouvement, dans cette petite sphère du spectacle vivant où tout le monde se connait et où les portes peuvent se fermer à jamais.
    Devant le hashtag dénonciateur, la réponse de l’institution n’a pas tardé. Il convenait d’éteindre le feu avant l’été et les futures inscriptions. Dans un communiqué sur son site, la direction du CNAC a répondu que des représentant·es d’étudiant·es siégeaient au Conseil National de l’enseignement supérieur et de la recherche artistiques et culturelles (CNESERAC), instance officielle de dialogue et que c’est dans ce cadre que ces enjeux devaient être abordés. Autrement dit, circulez, vous vous êtes trompé·es d’endroit pour revendiquer !
    Curieusement, les élèves en lutte m’ont assuré ne pas être au courant de cette représentation.
    Gérard Fasoli, 68 ans, en partance pour la retraite après neuf années passées à la direction du CNAC, contacté par téléphone, me dira de cette manifestation que « C’était l’endroit à choisir parce qu’effectivement il y a tout le monde. Ça ne m’a pas arrangé (rires) mais c’était intelligent de leur part ! »
    Il me confirme qu’il y a bien un étudiant du CNAC élu au CNESERAC. D’après lui, « la direction communique mais les étudiants oublient. Il faut peut-être qu’on les accompagne plus. »
    #Balancetoncirque serait donc un mouvement né d'un raté de communication ? Un peu simpliste à la lecture des témoignages sur Instagram qui dénoncent de véritables situations de harcèlement et du sexisme systémique.
    Roublard, pour éluder l’éventuel ressenti de harcèlement, le communiqué du CNAC positionne l’école sur un haut niveau d’exigence : « La formation circassienne nécessite, au même titre que d’autres disciplines artistiques corporelles ou des pratiques sportives de haut niveau, un engagement physique et psychique important et un rapport au corps particulier. »
    C’est peut-être ce rapport au corps si «particulier » qui a invité un prof a offrir "un sextoy et des capotes » pour l’anniversaire d’une élève, comme on peut le lire sur le compte Instagram ou encore ce témoignage rapportant ces mots : « Viens, viens, ferme la porte, assieds-toi là (en montrant ses jambes) si tu ne me plaisais pas autant, je t'aurais déjà dis d'aller te faire foutre. »
Au fil du temps, ce mélange des genres maitres-élèves sur fond de drague relou, est devenue l’ADN du CNAC. Nombreux sont celles et ceux qui ont rapporté des relations difficiles avec G. Fasoli, figure emblématique du monde circasien depuis ses débuts dans la compagnie Archaos et qui semble faire la pluie et le beau temps dans les couloirs de l’institution de Châlon.
    “Je suis un vieux pervers polymorphe et j’en suis fier!”, aime-t-il à répéter à l’envie me livrera Irène*, une ancienne élève.
    Comme je lui rapporte ses propos au téléphone, Fasoli me répondra « Quand on est artiste, il faut se positionner là-dessus. Le mot perversité peut être mal interprété ». Il convient donc de séparer le directeur de l’artiste.
    Un ancien élève de l’ESAC, à Anderlecht en Belgique, qu’il a aussi dirigé, me dira « En le côtoyant, j'ai pu constater que systématiquement, il essaye de déstabiliser son interlocuteur en débutant la conversation par des propos vulgaires et parfois à connotation sexuel. Le genre de chose qui arrive plus généralement dans la sphère privée ou dans un cercle d'ami et non pas dans une relation hiérarchique et de pouvoir. »
    Certains élèves pointe aussi un ancien directeur, Luc Richard qui, quand il était à la tête de l’ENACR à Rosny-sous-Bois, tenait des propos déplacés et sexistes. Camelia* le rapporte alors dans une lettre adressée aux directoire du CNAC en 2016 :
    - « Redresses-toi, sors ta poitrine, ah! Mais non, tu n'en as pas. »
    - « Ça ne doit pas être très rigolo avec toi au lit ! »
    - « Tu as mis une petite culotte rose aujourd’hui ? Demain ça sera quelle couleur ? »
    Ces remarques incessantes ont fini par la pousser à quitter l’école. Sauf que #metoo est passé par là et qu’on en a finit avec l'impunité dont jouissaient quelques dinosaures scotchés aux années 70 !
    À l’aube de sa retraite, G.Fasoli l’a enfin compris mais la pilule est dure à avaler : « J’ai 68 ans, donc l’âge de leur grand-père ! J’ai compris que mon humour, basé sur l’auto-dérision, ne collait plus ! On a des modes opératoires qui ne correspondent plus aux attentes des jeunes et à leur sensibilité.».
    Comme de nombreux mecs qui pensent qu’« on ne plus rien faire/dire », G.Fasoli reconnait tout de même avoir fait fausse route et il convient avec moi de l’importance de mettre à jour des logiciels relationnels une peu obsolètes. Un peu tard puisqu’il est sur le départ et surtout il arrondit son discours face à la presse.
    Mais il ne vient pas de nulle part, Gérard ! Il réussit à me glisser dans la conversation qu’il est gay, qu’il a été militant contre le sida proche d’Act-Up et que pour survivre à l’adversité, il a développé un goût certain pour la dérision. Il fait « le coup de l’ancien discriminé appartenant à une minorité qui ne peut décemment pas être suspecté d’oppresser les autres à son tour » me dira Nino* un ancien élève, pas dupe du tout et de continuer : « Ses préférences sexuelles, tout le monde les connait. Il joue de la vanne avec les mecs repérés comme homo genre « tu as de la chance que je ne sois plus très jeune » sous-entendant qu’en d’autres temps… Il sort de son rôle de directeur dans ces moments-là »
    Lors de son audition d’entrée, on a demandé à Nino son orientation sexuelle parce qu’il souhaitait travailler les portés mais n’avait pas d’équipier·ère. « On m’a demandé si je souhaitais travailler avec un mec ou une fille, et si j’étais hétéro ou homo. Tu as 18 ans et tu n’es pas à l’aise, alors tu réponds mais ce n’est pas l’endroit ! »
    D‘après lui, Fasoli est capable de mettre la pression aux élèves d’une manière démesuré jusqu’au harcèlement. « 80% des témoignages que nous avons reçu pour dénoncer des problèmes au CNAC concernent la direction, soit Gérard Fasoli et Virginie Jortay ! Il se cache beaucoup derrière sa fameuse commission parité qui est en fait assez inutile. »
    Nino m’explique que la direction avait installé une boite à signalements qui est restée vide pendant deux ans alors que #BalancetonCirque en a reçu une centaine en 24 heures !
    « Quand le système est dysfonctionnel, tu ne crois pas aux solutions proposées par le dit système ! » résume t’il habilement.
    « Fasoli est quelqu’un qui aime dominer les autres, colérique, capable sur un coup de gueule de remettre en cause une carrière, sexiste », résume Irène dans un portrait peu flatteur du directeur qui s’est tout même vu décerner le grade de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en 2018. Pas de quoi parader pourtant !
    Justement, à l’entrainement comme en spectacle, la question de la parade est primordiale chez les circasiens. Cette protection du corps de l’autre par un tiers peut être source de maltraitance.
    « Quand on rattrape un acrobate, on rattrape ce qu’on peut ! Quand ça tombe on essaye de sauver une vie. Quand j’ai signalé que si on ne peut plus parer manuellement, ce sera avec la longe, une jeune femme m’a alors rétorqué qu’avec la longe, on entretenait un rapport de domination. C’est devenu très complexe ! » explique G. Fasoli.
    Comme je lui rétorque que, tout de même, les personnes sont capables faire la différence entre une assistance correcte ou un attouchement déplacé, il se reprend : « Complètement !! D’ailleurs, on a exclu une personne avec des comportements non adaptés. Mais après, il faut qu’il y ait des signalements. Le problème est là ! »
    Chloé, une autre ancienne élève, m’expliquera que pour les cours d’équilibre, on demande une tenue moulante pour que le prof puisse s’assurer que les lignes du corps sont parfaitement esthétiques. Cette tenue est source de pas mal de soucis. « On n’est pas concentrée sur son travail si on n’a pas confiance dans les mecs qui doivent nous rattraper. Surtout si on sait qu’ils en profitent pour tripoter notre cul ou nos seins, mater ou balancer des vannes sexistes ! »
    La culture du viol et l’objectivation des corps est omniprésente dans le monde du cirque d’après les étudiant·es. Irène me raconte cette anecdote qui l’avait beaucoup frappée à l’arrivée d’une nouvelle promo, où Fasoli voulait l’alerter sur le cas d’une jeune fille : « Je vois bien comment les hommes la regardent et tu devrais lui parler car avec le cul qu’elle a, faudrait pas s’étonner qu’il lui arrive quelque chose ! » Une autre ancienne de l’école résumera le personnage par un « Fasoli, il est très cul, très cru. Il est cul cru ! »
    Sur #balancetoncirque, les témoignages parlent d’eux-mêmes : « lors de mon entraînement de cirque où je faisais des portés en duo. Le moniteur devait nous assurer et à la place il me touchait les fesses, se collait à moi avec son organe génital et me faisait des critiques car je n'arrivais pas à faire ce que je devais faire. Il me faisait des remarques du genre « si tu veux plus d’appuis il faut reculer le fessier».
    Beaucoup de témoignages évoquent ces moments où on est censé être soutenu dans sa pratique et où le tuteur en profite pour s’approprier le corps de l’autre. « De la part d’un prof du main à main qui était aussi membre de la direction. Il me touchait bizarrement en parade toujours (mes fesses mais vraiment d’une manière bizarre) et une fois j’ai pas réussi un mouvement il m’a dit "it’s because of your african ass. » Le corps est alors sans cesse scruté, validé ou pas, noté, commenté : « Un prof me faisait courir avec du cellophane autour du ventre, voulait que je perde 20 kg, me donnait un entraînement tel une militaire, venait regarder dans mon assiette ce que je mangeait le midi me prenait mon dessert et me disait que ce n'était pas pour moi. »
    À ce sujet, Le collectif a des demandes très précises, énoncées sur l’un de ses tracts visible sur son compte Insta : la mise en place d’un travail de sensibilisation des équipes pédagogiques et administratives dans les écoles de cirque […], des protocoles de parade, ainsi que des chartes de déontologie professionnelle signées par les enseignant·e·s et les responsables pédagogiques, une prise en charge des signalements effectuée par des instances extérieures aux écoles, une étude quantitative soit réalisée sur les faits de violence dans les écoles de cirque et le milieu professionnel.
    Comme je demande à G. Fasoli s’il compte agir avant son remplacement par Peggy Donck en janvier 2022, il m’explique qu’un nouveau protocole a été mis en place sur les parades manuelles et qu’une formation est prévue en janvier avec l’association La Petite (Toulouse) sur le respect de la personne.
    Il estime que les outils existe mais qu’il subsiste une réelle « peur de parler, peur de la répression. », ce que je lui confirme d’après les témoignages des étudiant·es.
    Il pense aussi que les jeunes mélangent un peu tout autour du harcèlement : « Par manque de communication, il vont prendre pour harcèlement des consignes répétitives sur la sécurité, mélangé avec d’autres types de harcèlement légitimes. Quand on est pressant sur des papiers administratifs, ils ont un ressenti de harcèlement. » Décidément, c’est fou comme on communique mal au CNAC.
    Il m’explique qu’une rencontre avec une médiatrice du CIDFF, des représentants d’élèves et des membres de la direction aura lieu le 9 novembre. Les étudiant·es présent·es sont venus avec diverses propositions et points de concertation : au-delà d’un gros point pédagogique, ils souhaitaient aborder la question du harcèlement et du climat de peur dans l’école ressenti par une majorité. La médiatrice s’est avérée être en fait une juriste si Gérard Fasoli s’est montré attentif à ses erreurs, Virginie Lordy, elle, tout en se disant « heureuse de partir » a surtout remis en cause les paroles des victimes en trouvant des excuses à tout. La direction a de nouveau évoqué la formation avec La Petite mais sans agenda et sans plan particulier.
    Les étudiant·es m’ont signalé qu’ils n’avaient eu aucun compte-rendu de cette réunion et qu’ils ont l’impression que les deux directeurs bottent en touchent avant leur départ. Ça sent l’immobilisme.
    Dans le collectif #balancetoncirque, il y a des artistes bien occupé·es, programmé·es dans les grandes salles de cirque en ce moment, des lauréat·es de prix de cirque, pas du genre "artistes raté·es" qui chercheraient à se venger de l’école. « C’est la jeune génération qui prendra les plateaux d’ici un an ou deux et on en reparlera avec M. Fasoli à ce moment là » me lâchera Nino.
    Ce qui tend à prouver que les reproches ne sont pas le fait d’une poignée d’irréductibles circassien·es en colère contre le système, un appel à soutenir le collectif spécifique au CNAC a reçu plus de 400 signataires ! La liste sera envoyée prochainement au Ministère de la Culture. C’est donc un vaste chantier de reconstruction qui attend la future directrice.

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