• Faute de salle libre, avec ma quinzaine d’apprentis menuisiers, nous nous étions installés dans l’atelier, accoudés aux établis, les sinus emplis de cette forte odeur de bois fraîchement coupé qui donne envie de tintinnabuler dans les cheminées. Ça me changeait des salles de classe habituelles, surchargées en phéromones d’ados, mélange de sueur et d’hormones saturées, qui fleurent bon le renfermé. Mais je n’étais pas là pour décorer le sapin, mais bien pour animer une séance de prévention, fallait pas l’oublier.
    Une montagne s’élevait au premier rang, sous la forme d’un type aussi grand que large, le genre qui aurait pu reprendre le flambeau de feu Notorious B.I.G., pour les amateurs de rap XXXL. Avachi sur sa chaise, la ceinture abdominale détendue par les kebabs, il envoyait de la vanne au rythme de ceux qui déjeunent au Red Bull. Nous abordions les pratiques sexuelles en essayant d’évaluer ensemble les risques de transmission d’infections, quand il est devenu beaucoup plus sérieux, presque inquiet : « Hé ! monsieur, c’est quoi le truc que vous avez noté, là, le “cunninligus” ? » Un autre élève me prend de vitesse : « Lorsque le keum y lèche le sexe d’une meuf, ça s’appelle un cunnilingus, gros. – Mais c’est dégueulasse ! Bouffer la chatte, avec le pipi, c’est dégueulasse ! Ça se fait pas monsieur. Et puis ça pue, une chatte. »
    Il avait l’air franchement dégoûté sans en rajouter, prêt à éructer son sanglier du petit déjeuner. Il a fait des grands moulinets avec ses bras, tout en se pinçant le nez. Cinq minutes auparavant, il nous vantait les bienfaits de la « petite pipe tranquille », mais le cunni, ça dépassait son entendement. « Tout à l’heure, tu nous mimais la fellation avec un grand sourire de satisfaction. Il me semble que tu urines aussi avec ton sexe. Dans ce sens-là, ça te pose moins de problèmes ? » l’ai-je questionné. « C’est pas pareil, monsieur. Je suis circoncis, alors mon sexe, il est toujours propre. Et puis vous imaginez, le keum qui fait un “cunni-j’sais-pas-quoi” à sa femme et qui embrasse après ses enfants à la sortie de l’école… Monsieur, vous avez déjà fait des trucs dégueulasses comme ça ? »
    Après lui avoir expliqué que je n’étais pas là pour dévoiler ma vie privée et encore moins si j’embrassais les gosses la cyprine* aux lèvres, j’ai regretté notre manque d’élasticité nous empêchant de nous renifler le bout du gland. « Nombre d’entre vous seraient surpris par l’odeur de celui-ci quand vous l’exposez au niveau du visage de votre copine ou de votre copain pour obtenir une petite gâterie. » En effet, que l’on soit ouvrier ou patron, la dernière goutte étant pour le caleçon, on peut aisément imaginer que l’odeur d’un gland en fin de journée s’apparente plus à du Mister Gore que du Miss Dior.
    C’est vrai, on ne parle jamais de l’odeur d’une bite peu aérée alors que les témoignages sur les relents pestilentiels de la vulve sont légion. C’est souvent relayé par les filles elles-mêmes, comme sur ce forum d’ado : « Bonjour.... j’aimerais savoir quand les gars font des cunnis.... c’est pas dégueu pour eux ? Parce que me semble que c’est pas la partie qui sent le meilleur chez une femme (ça pue même) et il y a des pertes blanches ou même on peut mouiller.... c’est pas cool pour le mec non ? » La méconnaissance anatomique au féminin s’accompagne des élucubrations les plus folles quant à ces liquides, de la « mouille » aux pertes blanches, stagnant et croupissant dans le vagin. Ce n’est pas le cas des mecs, puisqu’eux, ils ne gardent rien, expulsent urine et sperme. Du coup, on entend systématiquement parler de « crasseuses qui puent », jamais de « crades qui fouettent ».
    Pour éviter de se prendre la tête entre les cuisses, un ado a imaginé avec sa copine le Snap-Cunni : « Ma copine m’envoie une vidéo sur Snap de sa techa et je lèche mon téléphone. Après je fais pareil avec ma teub. On se le raconte et ça nous fait délirer… » Parents inquiets, si votre enfant lèche son smartphone, sachez qu’il pratique le Safe Sex en 4G et participe à l’éradication de l’herpès.
    Le cunni, moins visuel qu’une bonne pipe dans les films de boules, reste techniquement un grand mystère pour beaucoup d’ados. À ce titre, un jeune homme du Val-d’Oise exprimait son inquiétude : « M’sieur, j’ai entendu dire qu’en faisant un cunnilingus on pouvait rester coincé, car ça fait ventouse avec la bouche. C’est vrai ? – Ne confond pas aspirer et lécher… » lui ai-je répondu en réprimant un fou rire. M’étant fendu d’une explication plus détaillée, j’ai dû faire face à une réputation d’expert en langues qui m’a suivie jusque dans la queue du self.
    Comme nous ne sommes pas tous de grands latinistes, dans une classe de BEP de Pantin, un petit malin a voulu nous faire la leçon : « Taisez-vous, bande de bouffons. Moi, le sexuel, ça me connaît. Quand le keum y bouffe la techa de la meuf, ça s’appelle un clitorus. »
    En même temps, le livret de la prévention des IST ne fait pas vraiment la promo de cette pratique : « On place la digue dentaire (carré de latex ou polyuréthane) de manière à recouvrir toute la vulve. Pendant le cunnilingus, il faut la tenir bien en place avec les deux mains, sans trop la tendre. » Franchement, expliquer à des jeunes de 15 ans à peine pubères qu’ils vont jouer à Dark Vador devant une vulve, je n’y crois pas trop. Mais puisque risque il y a, même s’il est minime, on fait le job.
    Et puis, en relisant l’enquête Ifop « Génération YouPorn, mythe ou réalité ? », réalisée en octobre 2013 auprès de jeunes âgés de 15 à 24 ans, une question m’a scandalisé dans la partie « pratiques bucco-génitales ». On demande aux garçons « Avez-vous éjaculé dans la bouche de votre partenaire ? » et aux filles « Votre partenaire vous a éjaculé dans la bouche ? ». On affine par un astérisque en demandant aux garçons « Votre partenaire a avalé votre sperme ? » puis aux filles « Vous avez avalé le sperme de votre partenaire ? ». Cette enquête n’aborde absolument pas le cunnilingus et le contact de la bouche avec la cyprine. Une fois de plus, on cultive le tabou et on occulte le plaisir féminin. Si j’osais, je dirais que, chez Ifop, on envoie certes la sauce, mais avec beaucoup de mâle. 


    * La cyprine est la sécrétion vaginale lors des rapports.


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  • « Allo ? Je voudrai votre adresse pour vous envoyer un don pour les enfants malades du sida. Hier, j’ai regardé le Sidaction et tous ces pédés et ces sans-papiers, ils peuvent crever ! » C’était en juin 96, le lendemain du Sidaction,et à l’époque je répondais au standard de Sol En Si (Solidarité Enfants Sida). Christophe Martet, le président d’Act-Up, très remonté, avait interpellé, sur le plateau, le ministre de la santé de l’époque, Mr Douste Blazy, sur la problématique de la prise en charge des malades étrangers. Les téléspectateurs s’étaient offusqués de son fameux «pays de merde» lâché à une heure de grande écoute familiale, dans une émission consensuelle à souhait et formatée pour faire pleurer les crocodiles.Mais ce qu’ils ne savaient pas, c’est que nous avions passé la nuit à l’aéroport pour empêcher l’expulsion vers la République Démocratique du Congo d’une mère séropo, séparée de son enfant, placé à l’ASE. L’Etat français s’apprêtait à virer à l’autre bout du monde une femme malade avec pour seul bagage son sac plastique avec les courses du jour. Les militants d’Act-Up avaient répondu présents à notre appel en urgence pour faire obstacle à l’innommable, l’abject. Malheureusement,nous n’avions pu filmer le gamin en pleurs et sous perf, appelant en vain sa mère. Nous n’avions pu orchestrer le buzz planétaire, les réseaux sociaux étant une vague utopie à l’époque du net 56kb/s. Je suis certain qu’ils auraient été nombreux a lâcher une larme devant leurs écrans, tant ce gosse était touchant,amaigri par la maladie. Sa mère, elle, africaine, séropo et sans-papiers, tout le monde s’en foutait. À la suite de cette soirée, beaucoup ont souhaité châtier ces pédés et ces étrangers. Alors, ce «pays de merde» craché à la face de la nation tombait à pic pour justifier l’homophobie et le racisme. Ces altruistes sélectifs nous ont alors appelé en masse pour refiler leurs fonds de tirelire aux pauvres petits enfants victimes des coucheries sans capotes de leurs insouciants de parents.

    L’émotion suscitée par la photo largement publiée de Aylan, un enfant syrien échoué sur les côtes Turques m’a rappelé ce qui nous avait fait cruellement défaut à l’époque : une image de gosse fauché par la mort. On s’émeut toujours sur la triste condition des enfants, rarement sur celle des parents. Alain Danand, le regretté président et fondateur de Sol En Si, gay et séropo, l’avait vite compris en axant la communication de l’association uniquement sur les mineurs. Il avait compris qu’exposer la maladie des parents n’allait pas nous permettre de perdurer. Et pourtant,les enfants de Sol En Si n’étaient pas orphelins même si bon nombre d’entre eux le sont devenus. Si, ce lendemain de Sidaction, au téléphone, j’avais répondu que nous accompagnions aussi des familles africaines, haïtiennes, maghrébines,souvent sans-papiers, parfois dans la prostitution ou la toxicomanie, beaucoup auraient raccroché et nous aurions fermé.

    Notre plus belle vitrine,c’était la halte-garderie, fréquentée par des gamins concernés par le VIH. Les télés rivalisaient de gratifications envers notre travail pour obtenir le droit de filmer les enfants malades. Maigreur et pleurs, la maladie devait sauter aux yeux. Les journalistes rêvaient alors de réaliser les anges de la maladie-réalité. En interne, on appelait ça «Sida Hut» quand ils nous passaient commande : « nous cherchons un enfant de 3-5 ans présentant tous les symptômes du sida pour le JT de 13H. Vous en avez ? ». Devant notre refus pour des raisons évidentes de protection et de confidentialité, ils pestaient. Au Téléthon, eux au moins, ils exhibaient leurs gosses. Il fallait savoir ce qu’on voulait, quelques secondes de prime avec la salive qui coule à une commissure de lèvres sur fond de comptine et c’était le jackpot assuré. Peut-être,mais afficher un enfant porteur du sida signifiant que ces parents lui avaient transmis le virus, c’était l’assurance de voir toute une famille stigmatisée et ostracisée. Les gens n’ont jamais eu les mêmes réactions face à un myopathe ou un sidéen. D’un côté, on sentait la compassion. De l’autre, on subissait l’exclusion.

    L’enfant, pour beaucoup demeure le fondement de l’attendrissement humanitaire. Le mettre en scène, c’est s’assurer de provoquer une vive émotion, donc de récolter des fonds. Combien faut-il de morts adultes pour réveiller le peu d’humanité qu’il nous reste, là où l’image d’un seul enfant tué dans son « innocence »fait se lever le monde entier ? Et surtout, à partir de quel âge, nous ne valons plus rien aux yeux des généreux donateurs ?

     

    Sur ce, je file à la fête de l’huma…


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  • Il fut un temps où les « choses de la vie », enseignées en cours de bio, étaient le point d’orgue de l’année. On dépoussiérait alors les planches des appareils génitaux, dépossédés de toute fonction sexuelle et si abondamment légendés que, de loin, ils ressemblaient à des poupées vaudou. Dans une ambiance de bloc opératoire, nous gloussions en blouses blanches face à une prof dont nous rêvions d’embrasser l’anatomie sur une paillasse de chimie. Le fantasme était inversement proportionnel à la technicité du discours : la verge et la vulve se regardaient en chiens de faïence sur le tableau sans jamais se frôler, voire s’emboîter. On rêvassait devant une démonstration qui manquait de vécu et de cul, attendant de se tripoter le soir venu. Franchement, on s’en branlait de la prostate et des trompes, des ovaires et de l’urètre.
    Quelques décennies plus tard, je suis devenu, hasard de la vie et à cause d’une sale pandémie, animateur de prévention « sexualité » en lycée. Le sida, vautour viral, becquetait nos amours, et nous passions le plus clair de notre temps au crématorium du Père-Lachaise à pleurer des destins brûlés. Dans l’urgence, nous privilégions dans nos animations les modes de transmission, causant sodomie et fellation à des gamins qui ne s’étaient pas encore roulé des pelles. On insistait sur la porosité des muqueuses aux virus, les fluides sexuels comme vecteurs de transmission et les tests de dépistage. Bien planqués derrière le jargon scientifique, on évitait soigneusement de parler de sentiments, privilégiant le savoir au ressenti. Nous avons distribué des tonnes de capotes qui, pour la plupart, ont probablement dépassé leurs dates de péremption au fond des sacs Eastpak. À force de mettre des fantômes sous les draps, l’amour se faisait la peur au bas-ventre.
    Puis, dans les années 1990, les trithérapies nous ont permis de sortir la tête de l’eau et des séropos. On s’est souvenu qu’il existait d’autres risques que les IST (maladies sexuellement transmissibles), comme la grossesse non désirée. Alors, on s’est remis à parler de contraception, de centre de planification, d’accès à l’IVG. Il a fallu que je rembobine ma vie, que je retourne in utero, vivre le féminin de l’intérieur. Le Chœur des femmes, de Martin Winckler, m’a été d’un grand secours. J’y ai découvert au fil des consultations gynécologiques, décrites avec respect et sensibilité, la complexité des émotions, le vécu des règles, les questionnements sur le désir d’enfant, la libido et le plaisir féminin, la peur d’être enceinte et l’impact de cette posture lointaine et peu concernée qu’adoptent beaucoup d’hommes. Je me suis essayé à l’empathie, moi, dont le corps de mâle ne connaîtrait jamais la douleur des contractions, n’éprouverait jamais la sensation d’une vie qui débute. J’ai compris que pour bien parler de contraception, il ne suffit pas d’énumérer des techniques, sur un ton froid comme un spéculum. Pilules, stérilet, implant : à quoi bon les citer par cœur si on n’est pas foutu de connaître a minima les processus de son corps ! J’ai appris à prendre en compte les inquiétudes des jeunes filles face à des choix dont les garçons se dédouanent trop vite, leur solitude face aux regards appuyés et lubriques scannant un corps qui les déborde, leur douleur face aux cycles de la vie. Je suis entré en féminisme non pour faire genre, mais par obligation, puis par conviction. En offrant plus d’écoute, et surtout un vrai espace de parole aux filles, j’ai entendu leurs difficultés à porter au quotidien ce corps ultra sexualisé dans les pubs, la télé-réalité et les clips, à subir le sexisme et les insultes à répétition. J’ai définitivement arrêté de limiter la sexualité à la prise de risques et j’ai intitulé mes animations « la relation à l’autre ».
    Du coup, j’ai ouvert la boîte à paroles. Travailler sur le regard qu’on porte sur son partenaire a logiquement amené les ados à réfléchir sur les limites qu’ils s’imposent ou que la société leur inflige, les désirs qui les submergent. Aujourd’hui, je passe plus de temps sur le consentement et la vulnérabilité de celles/ceux qui subissent les décisions de l’autre que sur les risques de grossesse ou le sida. La pornographie en 4G a tellement influencé les fantasmes des ados que je suis questionné sur la fellation, la sexualité en groupes, le fétichisme, le sadomasochisme, les godes, à un âge où on ose à peine déclarer sa flamme. Aujourd’hui, je fais fi des directives officielles pondues par des soi-disant spécialistes de l’adolescence, qui nous demandent de vendre de la laïcité ou du Pass contraception comme on fourgue des packs de textos gratuits.
    L’avenir de la prévention, c’est l’éducation à la santé assurée par les pairs. Formons les jeunes à prescrire les bonnes attitudes à d’autres jeunes, à faire preuve de bienveillance les uns vis-à-vis des autres, à s’échanger les bonnes informations et les lieux ressources. Faisons d’eux des acteurs de leurs vies affectives et sexuelles. Nous avons reçu des leçons de choses, partageons des leçons de vie.


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  • Qu’il se prénomme Hugo, Mohamed, Jean-Pierre ou Issa, quels que soient son vécu, son milieu social ou son adresse postale, le lycéen étalon est souvent tiraillé entre l’identification au mâle dominant hérité de ses aïeux bien burnés et le ralliement à la cause d’une égalité des genres qui sort (enfin) du placard à balai. Alors, dans mes animations, là où il s’attendait à écouter la voix partiale d’un pair qui le (ré)assurerait dans sa virilité, à partager des points de vue « entre couilles » comme me l’ont stipulé de futurs plombiers, je le sens perturbé par mes invitations à se sensibiliser au sexisme quotidien subi par les femmes, à sortir de nos habitudes mascu­linistes, à abandonner le canapé pour la table à repasser. Parfois, il me mate comme un traître du sexe fort, un vendu au féminisme.
    Eh oui, sachez-le, mesdames, pour le mec alpha, ce n’est pas facile de se dédouaner de toutes ces années de transmission machiste, de s’affranchir de son éducation. Au fil de mon travail auprès des ados, je cerne mieux le long cheminement qui est le nôtre pour que nous arrivions à partager l’espace équitablement avec vous. Pour bien les accompagner, nos hommes de demain, il convient de ne pas les couvrir d’opprobre afin de ne pas les bloquer dans leur virilité naissante, mais déjà bien musclée. Du coup, je m’associe toujours à eux quand j’illustre ces moments où, submergés par les valeurs d’antan, on déconne vraiment. Je privilégie donc ­toujours le « nous » au « vous ».
    Récemment, dans un lycée de Sarcelles (Val-d’Oise), un jeune a parfaitement résumé ces attitudes ambiguës, ces messages paradoxaux adressés aux femmes, cette difficulté que nous avons à appliquer l’égalité. Il est entré dans la classe, un peu en retard en hurlant : « C’est ici le cours chelou ? », pressentant peut-être qu’il allait être bousculé dans ses représentations.
    Comme d’habitude, j’ai fait avec eux un état de notre société et de la somme des messages sexistes délivrés par les pubs, les émissions télé, les clips… Le lycéen étalon s’est associé aux autres pour parler « des putes » qui offrent leur nudité aux yeux du monde et qui obtiennent la réputation qu’elles méritent. Pourtant, après le débat, quand j’ai demandé s’ils aimeraient que les choses évoluent, que les inégalités hommes-femmes disparaissent, il a signalé avec force son approbation. On a cherché, avec l’ensemble de la classe, des solutions : permettre aux femmes d’accéder aux mêmes carrières que les hommes, partager les contraintes familiales, surveiller nos attitudes et nos paroles vis-à-vis d’elles. Il opinait du chef à chaque proposition. « Et si un jour, vous êtes parents, accorderez-vous les mêmes droits à votre fils et à votre fille ? » leur ai-je demandé. Là, il n’était plus dans le consensus. Il n’était pas question que sa fille sorte trop jeune, qu’elle « tombe enceinte », qu’elle « écarte les cuisses avec n’importe qui ». On avait atteint les limites de sa vision égalitaire. Offrir la liberté à une fille, c’était l’inviter à se salir sexuellement, à saloper la réputation de la famille, donc la sienne. Il connaissait les mecs, puisqu’il en était un, et il fallait protéger sa progéniture de « leurs mauvaises pensées ».
    On a travaillé sur la confiance en soi, qui se construit dans l’émancipation, et sur la vulnérabilité, qui caractérise les filles trop « protégées », trahies par leur grande naïveté face aux épreuves de la vie. « Plus on interdit, plus on a envie de faire n’importe quoi, a-t-il reconnu étonnamment. Mais c’est quoi la vulnérabilité ? Je comprends pas. – Quand tu as peu d’infos sur ton corps, la sexualité, la relation à l’autre, qu’on te maintient dans l’ignorance pour te protéger ou t’empêcher de passer à l’acte, tu laisses l’autre te diriger, décider. Tu es vulné­rable, fragile. Tu t’exposes aux choix de l’autre. Tu peux alors subir la relation. » Il a acquiescé, mais a ajouté cette grande vérité si souvent entendue : « C’est le mec qui fait le travail, m’sieur, donc les filles ne sont pas obligées d’en savoir trop. » Faire l’amour à sa partenaire serait donc un travail à la chaîne, où le mec serait forcément le patron. « Et ta copine, lui ai-je demandé, c’est une intérimaire ? »
    On est revenu sur les mots violents qui accompagnent les femmes au quotidien. Il avait du mal à décrire, sans les (mal)traiter, celles qui expriment leur appétence pour la sexualité et revendiquent leur liberté. Je lui ai proposé de répéter cette phrase : « Cette fille a envie de faire l’amour et elle aime le faire. » Les insultes qui lui brûlaient les lèvres l’amenaient presque à balbutier. « Ah monsieur, c’est trop chelou, ça me fait bizarre de dire ça ! » Ils ont été plusieurs à reconnaître qu’on avait banalisé les insultes faites aux femmes. D’ailleurs, le porno en fait bien la promo ! En effet, la femme est souvent rabaissée dans la sexualité scénarisée avec des titres sans complaisance pour elle. « Mais il y a des filles qui aiment ça, non ? – Si ta copine te dit “insulte-moi en me baisant parce que ça m’excite”, alors, oui, tu peux. » Il a fait la moue. L’insulte réclamée, c’est moins excitant, et l’inversion des rôles nous donne la sensation d’être dépossédés, de perdre ce qui remplit si bien nos caleçons. Récemment, de jeunes apprentis m’avaient signalé que les filles du « BEP esthétique se faisaient défoncer dans les toilettes ». Sans débattre sur le lieu des ébats puisqu’après tout chacun fornique où il a envie, voire où il peut, nous avons travaillé à déconstruire leur affirmation. Ces filles choisissaient d’aller aux toilettes pour avoir des rapports sexuels, alors pourquoi dire « elles se font baiser » ? Elles étaient actrices de leur sexualité et beaucoup parmi les garçons avaient du mal à l’intégrer, l’accepter. C’est tout le paradoxe de la relation : les mecs sont ravis de rencontrer des filles qui acceptent des relations sexuelles, mais ils les dévalorisent systématiquement. Dans le genre grand écart, un groupe de garçons répondant à la ­question « pourquoi a-t-on une copine/un copain ? » avait écrit : 1) pour passer le temps, 2) pour le mariage, 3) pour la lune de miel. Entre le passe-temps et l’engagement, on leur cause donc d’égalité et, pour ­certains, c’est un peu comme si on leur promettait la lune de fiel.


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  • Le lycée était à quelques encablures de la station de RER Vert-Galant (Seine-Saint-Denis), station qui a hérité du surnom d’Henri IV signifiant « homme entreprenant », appellation minimale au vu de ses soixante-treize maîtresses recensées. En découvrant que cet insatiable coureur avait eu un pavillon de chasse dans le coin, j’ai fait le rapprochement avec une ­réflexion haute en couleur d’un militant local de CPNT (Chasse, Pêche, Neuf-Trois et Tradition) croisé quelques années plus tôt : « Les taspés, je leur mets deux cartouches. Si elles veulent pas niquer, on passe direct à la petite gâterie. Suce-moi ou je te fume. » J’avais des capotes sur moi, mais pas de gilet pare-balles.
    Pour démarrer mes animations, j’aime établir un état des lieux de notre société et des messages délivrés autour du corps et de la sexualité. À partir de pubs où l’anatomie sert de packaging aux produits, nous avons travaillé sur les stéréotypes. Beaucoup se sont indignés devant ces visuels souvent dégradants pour les femmes. Certains mecs ont refusé de parler de sexisme, arguant qu’après tout les mannequins acceptaient bien de poser, donc de michetonner.
    La pub étant plus indulgente à leur endroit, les hommes ont du mal à faire le lien avec les inégalités que cette dépréciation à répétition peut engendrer. Je leur ai donc exhibé la pub pour le parfum Invictus, où le type pose dans sa virilité tatouée, nous survolant de son sourire pédant, daignant rejoindre, à la fin du film, cinq femmes qui l’attendent comme le Messie. Les mecs adorent son air concupiscent, annonciateur de la grosse partouze à venir. Certaines filles se sont pâmées devant le BG, prêtes à s’émanciper des jugements des autres pour lui tâter les pecs et, du coup, alimenter les stéréotypes de genre.
    Pour disserter sur le sexisme ordinaire, de la pub au rap, il n’y a qu’un pas qu’on a allègrement sauté. J’ai joué la carte locale, avec les textes bodybuildés du poète de Sevran : Kaaris. Certains d’entre eux ont reconnu apprécier ses punchlines, dont trois filles jusqu’à présent récalcitrantes à l’idée de parler de sexualité. J’ai demandé à la plus loquace si elle était prête à déclamer des vers du troubadour du 9-3. Comme elle le kiffait grave, elle a accepté et s’est approchée du tableau sur lequel j’avais posé un A3 avec des morceaux choisis.
    Elle a commencé par « J’te baise et les draps s’en souviennent […]/La chambre est assez grande pour plusieurs chiennes/Le torse est assez large pour plusieurs chaînes » (Zoo), rimes agrémentées d’une référence à Kalash, un titre écrit avec Booba : « Elle pense que j’suis en train d’la doigter hum hum/J’lui mets mon gros doigt d’pied. »
    « M’sieur, les chiennes, c’est pas nous. Il parle des filles qui se respectent pas. Celles qui couchent à la chaîne », m’a-t‑elle signifié, les joues empourprées et « l’utérus sur les talons » (Se-vrak). « Donc, avoir un rapport sexuel avec un mec, ça mérite de se faire traiter de chienne ? De se faire mettre un gros doigt de pied dans le vagin ? » ai-je rétorqué. Elle avait du mal à argumenter dans le sens de son idole et, comme elle parlait de conduite, j’ai pris le volant des mains de Kaaris qui fait patiner ses « couilles de Terminator » (63) afin de faire « des créneaux dans leur vagin » (Pas de remède). Conduire une meuf comme sa bagnole, c’est le grand kif ultra-stéréotypé du vrai mec qu’aucun des garçons présents n’a vraiment renié. Ça sentait les pollutions nocturnes à particules pas très fines, le romantisme à grands coups d’arbre à came en tête.
    Je l’ai invitée à continuer sur « Viens à Sevran si tu veux de la lourdeur/Tu sors de la ch… ». Elle s’est arrêtée et semblait avoir du mal à conclure. J’ai donc lu à sa place : « Tu sors de la chatte à ta maman et t’en as encore l’odeur. » (Bébé).
    Cette fois, elle a reconnu qu’entre écouter des paroles noyées dans le flow et les lire, ce n’était pas pareil. On a tous réfléchi sur ces mots vulgaires et violents qu’on entend mais qu’on n’écoute plus. Quand on a lu, entre rires et dégoût, qu’« elles se déboîtent les babines quand elles sucent le dinosaure » (63) on a imaginé son prochain titre : « ça nique au jurassique ».
    Mais Kaaris et tous les « Gérard de Nervalo » de quartier ont leurs exégètes ­modernes qui les défendent à coups d’interprétations bidon. Un type nous a causé de second degré, de posture gangsta et qu’il fallait en rire. Sans crier à la censure inutile, je lui ai signalé que grandir et se construire dans cet univers érotisé à l’extrême, où la sexualité se conjugue avec la violence, pouvait se révéler traumatisant pour les plus jeunes et plus impactant pour les filles. Je leur ai rapporté l’interdiction récente de concert du groupe Viol, expliquant jouer la carte du vingt-cinquième degré pour caricaturer la violence sexuelle : « Comme c’est bon de te violer/Toi qui ne m’étais pas destinée/Tu chiales, affalée dans mon sperme !/C’est ta faute, alors tu la fermes ! » À ces paroles, les filles se sont toutes émues et les mecs se sont tus. Le second ou le dixième degré, c’est facile à revendiquer sur le papier entre adultes avertis, mais plus compliqué à s’approprier pour de jeunes candides ou des femmes détruites dans leur chair, leur humanité. À défaut de niquer le système, les rappeurs de Jacuzzi ne pensent qu’à se taper des bitches, se goinfrant de sexisme et d’homophobie. L’insulte ultime, c’est féminiser les autres pour les railler : « MC tu donnes ton cul, ta monnaie pue de la te-cha » (Billets verts, Booba). Invariablement, on dévalorise le sexe féminin avec ce vieux truc de « chatte qui pue ». Logique, alors, que, quand on parle de la vulve, les filles affichent une moue de dégoût et que certaines se disent prêtes à vivre dans l’ignorance de leur corps. Mais Gradur veut bien jouer les précepteurs et leur donner la leçon : « Quand elle me voit, elle s’met des doigts/J’rentre dans sa chatte comme un cheval de Troie » (Bang Gang).
    Heureusement, Grand Corps Malade est venu soigner nos haut-le-cœur pour signifier nos balbutiements : « Le corps humain est un royaume où chaque organe veut être le roi/Il y a chez l’homme trois leaders qui essayent d’imposer leur loi/Cette lutte permanente est la plus grosse source d’embrouille/Elle oppose depuis toujours la tête, le cœur et les couilles. » En remplaçant couilles par sexe, pour associer filles et garçons, il y a eu un beau silence où chacun analysait en son for intérieur les tiraillements de l’adolescence, entre désirs et limites.
    Pour conclure, c’est Kendrick Lamar, outre-Atlantique, qui nous éclaire sur cette surenchère de testostérone rappée : « I pray my dick get big as the Eiffel Tower » (« je prie pour que ma bite devienne aussi grande que la tour Eiffel », Backseat Freestyle). En fait, ces mecs sont de grands enfants qui implorent le Tout-Puissant de leur donner un peu de longueur de queue.

     

    (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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