• Depuis quelques années, nous sommes passés d’une prévention axée essentiellement sur les risques lors de rapports non protégés (IST/MST, grossesses non prévues) à celle englobant l’ensemble de ce qui se joue dans la relation à l’autre, la vie affective et sexuelle. La notion de consentement étant enfin abordée clairement, les violences sexuelles, le harcèlement et le sexisme se sont invités dans nos animations. En permettant aux concernées de s’exprimer, j’ai d’abord été surpris par l’importance du phénomène et puis, j’ai appris à l’intégrer systématiquement dans les débats. Les adolescentes mais aussi les femmes que je côtoie dans mon existence ont nourri de leurs témoignages mes propos et m’ont invité à me questionner sur ma condition d’homme cis et sur l’image que celle-ci me confère dans la société et devant mes pairs. Grâce à elles, je pense avoir bonifié ma posture professionnelle et amélioré l’utilité de mes interventions.
    Avec le tsunami de révélations #metoo et #balancetonporc, je mesure encore plus l’immense chantier qui nous attend sur le terrain de la prévention. Personne, désormais, ne pourra dire « je ne savais pas ». Quand je lis, ici et là, que de nombreux mecs s’obstinent dans un négationnisme inquiétant, symptôme d’une empathie à l’agonie, sous perfusion de testostérone, je me dis qu’on a perdu trop de temps pour les éduquer. En effet, la prévention vis à vis des jeunes s’est amplifié au moment de l’explosion des contaminations par le virus du sida. Même si on n’a jamais dit officiellement que le public prioritaire était les HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes) pour éviter toute stigmatisation, la réalité de l’épidémie nous y obligeait. Les femmes ont été les grandes oubliées de cette période. Les mecs hétéros aussi, d’autant plus qu’ils ne fréquentaient pas les associations. Comme on était très centrés sur la prise de risque viral (on passait beaucoup de temps sur la transmission « technique » du VIH), seul le planning familial sensibilisait les jeunes sur les violences faites aux femmes et le sexisme. Les mecs s’en foutaient ou se sentaient agressés dans leur virilité. Heureusement les intervenant.e.s en santé sexuelle ont su évoluer et étoffer d’eux.elles-mêmes leurs champs d’intervention. Pour faire bouger les lignes, je pense que la prévention doit AUSSI être incarné par des hommes engagés, qui se doivent d’accompagner les plus jeunes dans la déconstruction des stéréotypes masculins et de les aider à s’approprier le combat pour l’égalité.
    Les hashtag ont ouvert la voie, mais plus que jamais, le salut viendra de l’éducatif…
    Mais la question qui reste en suspens, c’est quels moyens vont être réellement débloqués pour combattre ce fléau ? Quelques heures de prévention au collège et au lycée n’en viendront pas à bout. Quelques initiatives de profs engagé.e.s non plus. La police et la justice sont concernées car régulièrement les jeunes filles que je rencontre me signalent qu’elles ont perdu confiance dans ce système incapable d’accueillir leur douleur, de les accompagner dans les procédures et qui les renvoie trop souvent à leur solitude de victime. Les parents sont concernés. Comment les sensibiliser aux inégalités générées par une éducation trop genrée ? Les entreprises, les associations, les partis politiques sont concernés. Qui va les inviter à organiser des débats internes sur le sujet ? Qui va orchestrer les formations ? Qui va les financer ? Les lieux publics, les universités, les grandes écoles, les bars, les boites de nuit, les salles de concerts sont aussi concernés.
    C’est une chose de parler d’un projet de loi contre le harcèlement de rue mais ce n’est pas suffisant. Il nous faut les moyens de financer une véritable révolution de l’éducatif, pour bousculer au chœur de la transmission inter-génération, les stéréotypes de genre et les inégalités qui en découlent.
    Quand on entend un Bruno Le Maire se prendre les couilles dans le tapis des « dénonciations », on mesure tout le chemin, que dis-je l’autoroute à 5 voies, qu’il nous reste à parcourir…
    Alors, pour Mr Macron et celleux qui suivront, #balancedufric pour la prévention et l’éducation.


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  • Slameur, musicien, acteur, écrivain et 43 ans au compteur, D’ de Kabal devrait se balader avec un panneau « attention, chutes de mots », pour signaler ses idéaux constamment en travaux. Après avoir repéré les chroniques du Dr Kpote dans Causette, D’ m’a contacté pour évoquer ses « laboratoires de déconstruction et de redéfinition du masculin par l’art et le sensible ». Un intitulé à la Dali sur un sujet qui n’a rien de surréaliste.
     
    Il suffit de lire les commentaires sur les fils d’actu féministes pour constater que nombre de mecs se raidissent face aux nouveaux enjeux égalitaires. Au regard de nos engagements respectifs, D’ et moi ne pouvions qu’être d’accord pour acter l’urgence de s’interroger sur la condition masculine. Son idée de laboratoire de déconstruction tombait donc à pic. Aussi, un an après nos premiers échanges, quand il m’a convié au débrief de celui-ci, sur ses terres, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), j’étais curieux de rencontrer ces pionniers d’un « autre masculin ». Dans un studio d’enregistrement, nous étions une bonne vingtaine, hommes et femmes ayant tous des affinités diverses et variées avec D’, assis en cercles concentriques, à avoir bravé la canicule de juillet. Après un slam d’accueil, D’ s’est installé aux machines pour orchestrer les mots à venir. Six ou sept hommes, tous quadras, ont ensuite transmis au groupe, à tour de rôle, leurs fêlures héritées de la transmission patriarcale. Plus ou moins à l’aise avec l’écriture, selon leur cursus, ils ont tous fait état, avec beaucoup de sincérité, d’une masculinité pesante. Celle-ci a pris, tour à tour, les visages de pères violents et sans concessions, les regards pleins de préjugés portés sur les musulmans de banlieue, assignés « machos », ou les rides d’expression barrant le front d’un mec s’interrogeant sur le bon équilibre de son couple. Plus surprenant, un jeune homme aux allures de Sam Cooke 1 nous a parlé de son orientation professionnelle dans le porno, en rupture totale avec les idéaux de son pasteur de père, et de cette révélation que le masculin a tout à gagner à s’affranchir du génital. Tous ont fait part de leur quête d’une masculinité plus en accord avec leurs vraies sensibilités, dédouanée des injonctions de la société, et, puisqu’on parle de laboratoire, l’alchimie a vraiment opéré. Dans le public, une femme qui avait vécu les groupes de parole non mixtes des années 1970 a chaleureusement invité tous ces hommes à faire perdurer cette nouvelle réflexion autour de leur condition. J’ai senti que D’ était rassuré sur la véritable utilité de ce travail amorcé.
     
    Préparer la riposte
    D’ vient du groupe de rap Kabal, qui a tourné avec Assassin au milieu des années 1990. Il est né à Paris, mais s’est enraciné à Bobigny depuis quarante ans. Son pseudo, D’ – qui s’écrit D prime, mais se prononce D –, fait référence aux dés à six faces, illustrant son imprévisibilité artistique et ses multiples facettes. Mais D’ de Kabal, c’est surtout une voix. Quand il déclame, il prend un timbre guttural, un rien métallique, s’accordant à merveille avec ses textes au scalpel, dans lesquels il décrit la ghettoïsation des quartiers, ou condamne les maux d’une société à deux vitesses, sans jamais tomber dans la facilité vulgaire du rap mainstream. Au premier abord, le mec impose son physique, du genre massif. Mais la montagne est accidentée et, à l’image d’un volcan au bord de l’éruption, D’ partage à fleur de peau, à travers ses tatouages, les cris sourds de ses profondeurs.
    Quelques jours après la séance de débriefing, à Bobigny, nous sommes à une terrasse de café, porte de Pantin, près de la Cité de la musique, lieu symbolique où le 9.3 vient s’échouer dans un Paris périphérique et artistique pas encore trop gentrifié. On évoque rapidement l’actu de sa compagnie, Riposte, pour basculer sur la raison de notre rencontre : la question des rapports homme-femme sur lesquels il travaille et que j’aborde dans mes animations de prévention. La différence de traitement entre les filles et les garçons dans notre société est devenue une source d’inspiration dans le travail de D’ : « La question des inégalités s’est imposée dans ma sphère privée. Pourquoi c’est plus compliqué de laisser ma fille sortir le soir ? Pourquoi je la mettrais en garde sur sa sexualité, tandis qu’il y aurait une espèce d’injonction invisible qui ferait que je ne le ferais pas avec mon fils ? » Du coup, le slameur, en fin observateur de la vie de ses quatre enfants, a développé une sensibilité au féminisme plutôt rare dans le milieu.
    En 2015, il écrit et joue L’Homme-femme : les mécanismes invisibles, une pièce dans laquelle un homme, seul sur scène, s’interroge sur son identité. D’ de Kabal y décrit alors une forme d’intégrisme masculin, qui « autorise la prise indue de pouvoir, la domination, l’humiliation, la soumission de l’autre. L’intégriste masculin maquille cela en ce qu’il aime appeler “le rapport de forces”, conduit par son désir et uniquement le sien. » C’est sur ce texte très radical sur le genre, une sorte de King Kong Théorie inversé, qu’il débute son travail de déconstruction du mâle dominant. Sur scène, il exhume la part de « violence quasi muette, mécanisme invisible, et donc difficile à localiser, la partie immergée de cet immense bloc glacé que nous portons en nous et qui transit nos consciences ». Sur les planches, D’ passe du masculin au féminin, dans ses mots et avec son corps, sans artifices. « C’était intéressant de poser ça avec mon gabarit. Je me transforme en femme, de dos, simplement en détachant mes dreadlocks. Passer d’une posture d’homme à celle d’une femme m’oblige à aller chercher une autre sensibilité. »
     
    Les mécanismes invisibles
    Chez D’, il y a un fond de culpabilité qui transpire dans nos échanges. Parfois, on sent ses solides épaules s’affaisser sous le poids des violences faites aux femmes, comme s’il en partageait la responsabilité par le simple fait d’être assigné homme. Puis, en abordant le consentement au masculin, sujet totalement occulté par la société, D’ m’a ouvert les affres de son passé. L’abus sexuel subi à l’âge de 9 ans par une femme. Il lui a fallu quinze ans pour intégrer l’idée qu’il avait été violé dans son corps, son esprit. D’ poursuit : « Je suis un mec qui écrit, qui cogite, mais ça, c’était resté enterré profondément. Le truc m’a sauté en pleine gueule alors que j’allais être père. » Comme à beaucoup de garçons, on lui a enseigné à taire la douleur et à ne pas se présenter en victime. « Il y a quelque chose de très ancré dans le tissu sociétal, l’éducation, sur l’impossibilité de la plainte chez les mecs », souffle-t-il.
    Sur le sujet éminemment sensible du viol, D’ se livre sur la pointe des pieds. Pas question de faire le grand numéro des male tears 2, ces mecs qui réclament l’attendrissement des féministes, D’ refusant de « voler » une place de victime aux femmes. Ce sentiment l’amène à constamment faire valider son travail par sa compagne ou ses amies féministes, cautions indispensables. « Après la pièce, il s’est passé un truc absolument ouf, les filles ont débattu, mais les mecs se sont tus. » L’approche sensible des problématiques d’affectif, de relationnel et de sexualité, ça coupe la chique aux hommes, pas préparés à échanger sur le sujet.
    Pour répondre au silence des hommes, D’ a donc invité la parole. Mais pour que cela fonctionne, il fallait qu’elle soit accompagnée et protégée. Il avance son idée de laboratoire à ses potes. Ils sont cinq à être partants. La première rencontre dure deux heures trente. « Ça a été la claque de ma vie, résume D’. On a identifié un schéma dont personne ne parle : la part sensible cachée des mecs. » Il n’y a pas eu de round d’observation. Le groupe se confiant des choses très personnelles, un flot d’émotions les ­submerge. « Par contre, la deuxième séance a été ­difficile à caler. Comme le saut en parachute, c’est toujours la deuxième fois la plus difficile. »
    Brahim, 47 ans, un vieux pote de D’ à Bobigny, comédien et responsable d’un service d’animation pour seniors, est de ceux-là. Au téléphone, il me livre ses impressions : « Dans le labo, on s’aperçoit qu’on n’est plus seul et ça te file la patate. D’, physiquement, c’est un guerrier que tu as envie de suivre. Le poids de l’image du masculin dans cette société est tellement balèze qu’on ne peut pas en parler. Le labo m’a transformé. Avant, je contournais les sujets sensibles, je me cachais. » Brahim continue en expliquant que, dans sa famille, l’homme est « procréateur, taffe et ramène la thune ». En dehors de ça, « il pose son cul sur le fauteuil », et c’est sa femme qui fait le reste. Il poursuit : « Moi, j’étais programmé pour devenir ce genre d’homme, pour mettre ma femme à ma botte. Le labo m’a éclairé. Quand l’amour a frappé à ma porte, j’étais largué entre mon éducation et le poids du quartier. Dans mon environnement social, on n’était qu’entre couilles. Alors, tu joues le bonhomme. »
    Fort de la réussite du groupe test, D’ lance les inscriptions via sa page Facebook pour étoffer et multiplier les groupes. Le temps n’est pas au militantisme, mais les graines semées peuvent faire bouger les lignes, il en est persuadé. D’ailleurs, Fabien, comédien de 43 ans, joint lors du Festival d’Avignon, me dit mesurer déjà les premiers effets de la déconstruction sur ses relations aux autres. Il poursuit : « Quand j’étais gamin, je ne voulais pas faire de foot, mais de la marche athlétique, où le déhanchement génère des insultes homophobes. Si tu ne rentres pas dans les normes des autres garçons, on te féminise. » Ces fameuses normes du masculin ont obligé Fabien, enfant, à refuser de faire de la danse et à aduler John Wayne, icône machiste. Il le regrette aujourd’hui. « Dans le labo, on essaie de sortir du conditionnement des normes. Les mecs viennent de milieux totalement différents, mais ils ont une volonté commune de s’interroger. » La société conditionne l’homme à la violence. L’ADN commun des participants du laboratoire tient dans la volonté de faire voler en éclats cette idée reçue. Fabien, comme les autres, a envie de faire le tri entre ce qui vient réellement de lui et ce que la société lui impose. Il reprend : « Avant de rencontrer D’, j’avais entendu Despentes, qui reprochait aux mecs d’être vachement longs à prendre en charge ce qui les concernait. Elle citait le viol. C’est bien à nous de régler ce problème. Au laboratoire, grâce à D’, on est devenus des révolutionnaires de l’intime. » La question du désir masculin est récurrente dans les laboratoires. D’ le souligne : « 90% des mecs m’ont dit que ce n’est pas la pénétration qui les rend le plus ouf. Ils répondent à ce qu’on attend d’eux. On leur demande de prêter attention au consentement féminin alors qu’ils ne savent même pas l’identifier chez eux ! Régler les problèmes de violences, ça commence à cet endroit. »
     
    Le temps du manifeste
    Chez D’, toutes les luttes se télescopent et ses racines antillaises, noires, nourrissent de leur sève les bourgeons de son nouveau combat. « Tu as des gens qui se réfèrent à la créolité, à Césaire ou Glissant pour poser un socle sur lequel ils construisent leur identité noire. De la même manière, la pensée féministe doit nous servir aussi de fondation pour nous construire en tant qu’hommes. » En présentant le féminisme comme le socle référent pour construire la nouvelle masculinité, D’ raille ces « groupes virilistes, centrés uniquement sur leur petit pouvoir phallique, comme Soral ou les masculinistes, et qui redoutent leur émasculation sociale ». Comme nous constatons ensemble que les hommes sont sur un terrain vierge sur les questions du corps, de la sexualité, D’ se fait plus incisif : « Les féministes nous ont ouvert le chemin. Si elles n’avaient pas travaillé sur le désir, le consentement, on ne se serait jamais posé ces questions-là. On doit prendre le relais, si on veut une société plus égalitaire. On devrait se dire : c’est quoi, les cent questions fondamentales que les féministes se sont posées sur leur condition, et tenter d’y répondre à notre tour en tant que mecs ! »
    Autour de nous, la terrasse s’est remplie, mais D’, tout à sa révolution, continue : « Il faut que je te montre mon dernier clip. Ça s’appelle Cris sourds part 2. » Il sort son téléphone, me le tend avec les écouteurs. J’ai tout de suite pensé à une sorte de manifeste. Quand je le lui ai signifié, il s’est tu, puis m’a répondu : « Un manifeste… Putain, c’est ça. Il faut trouver des signataires. » Dans le clip, D’ interpelle la communauté des hommes qui, si elle se cloître dans ses fondements actuels, est vouée à disparaître.
    « Il y a une notion que nous sommes de plus en plus nombreux à désavouer : être un vrai homme ! / Au regard de ce que cela implique, être un vrai homme, nous n’en voulons pas. / Un vrai homme est un mensonge, un leurre, une foutaise… / Je ne veux pas être un vrai homme. Je veux être un homme véritable. »
    Quelque part en Seine-Saint-Denis, il y a une poignée d’hommes véritables qui ne demandent qu’à faire des petits. En tout bien tout honneur.
     
    1. Chanteur de soul américain des années 1970.
    2. Male tears, littéralement « larmes d’hommes », désigne les plaintes masculines qui accusent les féministes de misandrie et de suprématie féminine.

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  • J'avais écrit ce texte sur mon blog le 2 décembre 2009, au lendemain de la journée mondiale de lutte contre le sida et suite à des déclarations foireuses de P. Bergé contre le Téléthon. Comme on a tous dit et fait des conneries, c'est ma façon de rendre hommage à ce grand monsieur, tout en relançant le débat sur le pognon. (Avec en illustration, ce dessin très drôle de Luz dans Charlie qui je n'en doute pas une seconde, ne fera pas l'unanimité) :

    Tu t’es épanché sur l’épaule des journalistes comme un morveux jaloux de la taille du paquet cadeau du frangin sous le sapin. T’as dit tout haut ce qu’on chuchote dans les associations de lutte contre le sida en vérifiant que le téléphone est bien raccroché… C’est vrai, il ne nous reste que les miettes. Le Téléthon, question pognon, ça rime avec gros glouton. Mais t’as passé l’âge des concours de taille de bite sous la douche, Pierre…

    Chaque année, c’est la même chose, quand le gosse myopathe bave sur scène en gros plan, nous, on exige que les gamins séropos soient floutés, voire mosaïqués. Le séropo voicodé, filmé dans le brouillard, ce n'est pas vendeur, Pierre. On n’y arrive pas, Pierre, à faire pleurer dans les chaumières. Ça fait 30 ans que ça dure. Tous les réalisateurs te le diront, Pierre, la salive qui coule doucement le long du cou puis d’une épaule, c’est visuel. Par contre, un kaposi, c’est comme une chemise à pois, ça moire à l’écran.

    Pierre, t’as merdé… Car sur le terrain, nous, on doit répondre de tes conneries. Sache, Pierre, qu’au-delà du Marais, les gens aiment le Téléthon. Chaque année, ils courent, sautent, se déguisent, fabriquent des pizzas ou des paellas géantes, se mobilisent dès l’aube, ne dorment pas pendant 24 heures sans coke (et oui, Gérard, c’est possible), rivalisent d’ingéniosité pour avoir leur minute de gloire sur le petit écran…

    Tiens regarde, Pierre, ce que j’ai trouvé sur le site de l’AFM comme exemple de mobilisation : « Le fil jaune "De la maladie à la Guérison" Les associations étudiantes ont créé les plus grandes fresques possibles écrivant le mot « maladie » à l’aide de pin’s Téléthon. L'idée : faire disparaître le mot "maladie" en vendant les pin’s un à un. Le mot "guérison" qui se cachait sous les pin’s se découvrait alors. Ce fil jaune a été organisé entre autres à Toulouse, Reims, Vannes, Angers, Brest, Nîmes, Dijon, Paris, Montpellier, Poitiers, Valenciennes…

    T’as vu, Pierre, ils ne déroulent pas des capotes roses sur l’obélisque, eux. Ils pensent plus avec leur cerveau qu’avec leurs roustons les bénévoles du Téléthon, hein ? Même à Vannes, Pierre… Tu sais même pas où ça se situe sur la carte du Maroc, Vannes, hein ?

    T’as merdé, Pierre. Alors ils nous le font comprendre en un clin d’œil, les gens, avec des allusions à peine voilées: "c’est pas un pédé de la mode de Paris qui va nous apprendre à donner et surtout, à qui on doit donner". T’inquiète pas, Pierre, on leur dit aux gens que t’as soutenu un nombre incalculables de projets, d’associations, que t’as balancé un paquet de fric dans la lutte contre cette saloperie de virus, que t’as donné du temps, et pas qu’aux homosexuels parisiens… Nous, on sait ce qu’on te doit, Pierre.

    Mais le mal est fait, Pierre. Ils ne sont pas contents les gens. Et crois, moi, au prochain Sidaction, on va pleurer quand il faudra redistribuer la maigre obole récoltée.

     

    Dessin : couv de Charlie Hebdo réalisée par Luz


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  • J'ai été alerté par certain.e.s d'entre vous sur l'initiative Pros-contre-educsex (http://pros-contre-educsex.strikingly.com/). J'ai jeté un œil à leur site et leur FB, puisqu'en ce moment, c'est très à la mode d'attaquer la prévention/éducation à la sexualité ! Vu la liste de signataires et le nombre de grosses pointures de la psychologie, on n'est pas chez les branquignols de MPT et forcément, ça interpelle. Sur tout ce qui concerne la petite enfance, je leur accorde du crédit, d'autant plus que ce n'est pas mon champs d'intervention. J'avoue, je n'ai pas épluché toutes les références du site mais deux de leurs propositions pour l'avenir m'ont quand même fait tousser.

    - Proposition 2 : "Arrêter totalement de parler de la théorie du genre". Mais "la théorie du genre", c'est vous qui en parlez. Pas nous. Cette fameuse et fumeuse "théorie du genre" est un pauvre épouvantail pour protéger les divines semences des familles tradis. Vous vous dites indépendants de la "Manif pour tous" mais vous utilisez la même rhétorique. Dans nos actions de prévention, nous travaillons plutôt sur les "stéréotypes de genre" et les normes sociétales qui influencent fortement nos vies affectives et sexuelles. Accompagner les jeunes dans la déconstruction de ces stéréotypes, c'est leur donner un bel espace de liberté et surtout d'égalité pour se réaliser pleinement. Oui, nous osons sortir de la binarité Hommes/Femmes, de l'hétéronormativité et ça bouscule pas mal de professionnels qui n'ont pas dépoussiéré leurs représentations depuis un bail.

    Dans sa vidéo, Maurice berger, pédopsychiatre émérite, nous dit "ce programme introduit la théorie du genre, c'est à dire l'idée selon laquelle, notre identité sexuelle, garçon ou fille, est une construction sociale qui n'est pas liée à notre sexe biologique. Donc comme notre identité sexuelle serait liée à notre manière d'élever les enfants, les filles jouent à la poupée et les garçons aux cow-boys, il faudrait sortir de ces modèles, les déconstruire avec pour objectif, je cite, qu'un enfant intègre la liberté de choix de ces modèles sexuels et ceci à la période même où il s'identifie à ses modèles familiaux, à son père ou à sa mère… Il s'agit donc d'une attaque des processus d'affiliation. L'enfant pourrait en quelque sorte choisir à quel sexe, il souhaite appartenir ".
    Non seulement, le grand spécialiste occulte les familles recomposées, monoparentales et homoparentales mais aussi il transforme la réalité : on n''invite pas l'enfant/ado à choisir son sexe mais on verbalise l'étendue des possibles, au-delà de son sexe d'assignation. Du coup, on visibilise les trans, on évoque les neutres, on redonne une identité sociale à de nombreux jeunes, grands oubliés des séances de prévention classiques.

    - Proposition 3 : "limiter l'information sur la sexualité à la prévention des risques, sur la base de données scientifiques"… Putain, mais vous déconnez complet ! On l'a fait dans les années 80, cette prévention hygiéniste en pleine urgence du sida et puis on s'est vite rendu compte des limites de la chose. La prise de risques est subordonnée à des tas d'autres facteurs comme l'état de la relation, le consentement et la légitimité à dire non, l'accès, l'observance et la négociation des moyens de protection, la prise de produit psychoactifs, le respect et l'attention qu'on porte à son/sa partenaire, la reconnaissance sociale de son genre (cis, trans ou que sais-je), son orientation sexuelle, la connaissance et l'acceptation de son corps malgré les normes imposées, sa sensibilité, son vécu, ses émotions, son environnement, son éducation… etc (Je balance en vrac, parce que vous m'avez énervé, là). Parler uniquement des risques en s'appuyant sur des chiffres, c'est juste complètement à côté de la plaque. Il faut travailler sur les représentations avant d'aborder les risques pratiques et en tant que psy, vous le savez bien, non ?

    Dans votre pétition, vous signalez : "Nous savons que la rencontre précoce de l’enfant avec la sexualité adulte ou conçue par des adultes peut être fortement traumatique et va à l’encontre du respect de son rythme affectif et cognitif, de sa croissance psychique, de sa maturation". On est d'accord sur ce point mais faut pas rêver, vos observations nient totalement l'émergence d'une nouvelle culture des relations, orchestrée par cette véritable révolution numérique que sont les réseaux sociaux et l'accès à internet aux très jeunes, qui semblent vous avoir échappée car loin de vos canaux d'infos du siècle dernier. Nous n'invitons pas à la sexualité, nous accompagnons le flux continu de cul gratuit qui inonde déjà leurs vies. "Pourquoi ne pas attendre que les enfants posent des questions sur la sexualité au moment où ils en ressentent le besoin ?" nous dit dans sa vidéo Maurice Berger. Je serai d'accord si nous n'étions pas à l'ère de la 4G et du numérique pour tous. Les enfants ne posent plus de questions, ils vont chercher les réponses au hasard des sites et auprès de YouTubeurs bien plus influents que leurs parents. Alors, plutôt que d'attaquer les programmes de prévention, mobilisez-vous contre ces multinationales du sexe qui spéculent sur la pornographie, cette industrie du clip qui cultivent tous les stéréotypes, ces talk-show qui banalisent le sexisme et l'homophobie… Ils sont là les vrais combats.

    La grande majorité des intervenant.e.s, professeur.e.s engagé.e.s sur cette thématique sont respectueux de la parole et du vécu des jeunes. Les programmes passent mais l'intelligence du terrain reste. Vous avez beau douter des animateurs que vous qualifiez d'"initiateurs/séducteurs", ils savent s'interroger sur leurs rôles même s'ils ne sont pas psychologues et diplômés. L'information est faite en toute bienveillance et croyez-moi les jeunes, dès le collège, ne nous ont pas attendu pour googliser "fellation", "gang bang", "règles", "taille du pénis" ou "clitoris" sur les beaux téléphones que leurs parents leur ont offerts à Noël. D'ailleurs ces parents qui témoignent sur votre site des traumas de leur progéniture causés par des séances de prévention, qui sont-ils ? quel est leur vécu ? leur propre rapport au corps, au sexe ?

    Et puis pour conclure, faites attention aux termes que vous choisissez, Maurice, parce que les réacs de tous poils commencent déjà à récupérer votre pétition et à la déformer, comme l'ont fait en leur temps les partisans de Farida Belghoul. On est sur un terrain plus que sensible, là. À moins que tout se passe comme vous le vouliez…

    Bien sûr si certain.e.s d'entre vous ont plus d'infos sur le sujet et ce fameux programme européen traumatisant à venir, je suis preneur.

    La guerre contre l'éducation sexuelle est déclarée


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  • Selon l’Observatoire français des drogues et des ­toxicomanies (OFDT), il y aurait eu 122 439 interpellations pour usage de ­cannabis en 2010. Même si la tendance est à la baisse, des fumées de moins en moins clandestines viennent nous titiller les neurotransmetteurs dans la rue, devant les bahuts et dans les espaces festifs. La ganja circule dans les poches, mais plutôt que de légaliser un usage récréatif de la fumette, on nous envoie faire de la prévention en pleine prohibition. De quoi rendre schizos tous les travailleurs sociaux ! Nous vivons depuis 1970 sous le joug d’une loi très pénalisante pour l’usager, sans distinc­tion entre usage privé et public. Votée sur les pavés encore chauds de Mai 68, cette loi avait pour vocation de criminaliser une jeunesse un peu trop libertaire au goût des vieux réacs au pouvoir. Alors, pendant que les hippies échangeaient des soufflettes, à poil, dans les boues acides de Woodstock, la France s’appliquait à rééduquer sa chienlit. Le gouvernement de l’époque s’est saisi d’un fait divers à Bandol, sur la Côte d’Azur – la mort par overdose d’une jeune femme en août 1969 dans les toilettes d’un casino – pour pointer du doigt une jeunesse dépravée, courant à sa perte. Cannabis et héroïne ont été définitivement associés, les bien-pensants arguant qu’en commençant par l’un on finit inévitablement le nez dans l’autre. Nous sommes entrés de plain-pied dans une ère d’hygiénisme forcé, où l’État s’est ingéré dans notre santé, préconisant ce qui était bon ou mauvais pour nous !
     
    Depuis, on a rempli les prisons avec des usagers de drogues, qui avouent, bel exemple de réinsertion, consommer davantage derrière les barreaux que dehors… Pendant ce temps, le pays continue en toute impunité à s’enivrer pour faire la promo de notre fonds de commerce identi­taire : le vin ! Forcément, les ados nous questionnent sur cette hypocrisie de santé publique, puisque l’alcool demeure l’une des premières causes d’hospitalisation en France. Résultat, tout en étant l’un des pays les plus répressifs en Europe, nous n’en sommes pas moins celui où les jeunes consomment le plus. Je me refuse de faire de la prévention un outil au service de la loi. Je préfère parler de réduction des risques, de rapport au produit, de conso acceptable, actant un fait avéré : les individus consomment du psychoactif parce qu’ils prennent aussi du plaisir à le faire.
     
    La légalisation du cannabis s’étant i­nvitée dans les programmes de la présidentielle, j’ai demandé aux jeunes quelles décisions ils prendraient, s’ils étaient garde des Sceaux, pour changer cette loi aussi faisandée que le foie d’un sénateur bourguignon.
    Des jeunes issus des quartiers populaires, en BEP chaudronnerie, affirmant leur fierté d’appartenir au meilleur territoire de ­bicraveurs (dealers) à l’est de Paris et qui râlaient sur les conséquences d’une éventuelle légalisation sur le business local, ont fini par pondre des solutions intéressantes. Ils se sont dit que la vente à ciel ouvert allait pacifier les cages d’immeubles. J’ai ajouté que c’était aussi la possibilité d’obtenir des droits, une couverture maladie et même une retraite, leur espérance de vie augmentant avec la diminution des règlements de compte. Causer « caisse de retraite » avec des dealers ? Forcément, on a imaginé la truculence de la scène : « Tu me files ton numéro de Sécu que je te déclare comme chef de la force de vente de la Scarface Weed Cie ?! C’est pour tes annuités. Et n’oublie pas le RDV à la chicha avec le DRH, on va faire un point formation… »
     
    Pour tenir, faire tourner et fructifier le bizz, il convenait d’embaucher des mecs au CV bien rempli en THC, de mobiliser les meilleurs, donc les premiers concernés. Comme je m’étonnais du recrutement fondé sur des critères sexistes, l’un d’eux m’a répondu : « Monsieur, le monde de la drogue, ça n’est pas fait pour les fragiles. Donc les meufs… » En les écoutant, je me suis dit qu’en légalisant il faudrait aussi penser à imposer l’égalité dans la branche. J’ai fait référence à Divines * et à Rebecca, sa bicraveuse vénère, mais pour eux, « la meuf qui fait le bonhomme, ce n’est plus ­vraiment une meuf ».
    Forcément, ceux qui dealaient depuis le collège semblaient les plus enclins à prendre la responsabilité du coffee shop local. Avec des types déjà rodés, on faisait des économies de formation non négligeables. Monsieur le futur ministre de l’Éducation, sachez que nous avons une solution, bédo en main, pour faire baisser les chiffres du décrochage scolaire : l’option drogues dès la seconde, avec des classes shit à la place des cham (classes à horaires aménagés musicales).
     
    Je leur ai signalé qu’il allait falloir négocier sévère leurs salaires, car l’État n’aurait probablement pas les moyens de leur assurer l’équivalent à leurs émoluments non déclarés du moment. Mais les narcocapitalistes sont convenus qu’il fallait monter des boîtes privées réglementées par l’État, qui se payerait en taxes ! Comme quoi, on peut intéresser des mecs en BEP chaudronnerie à la finance et à l’économie si on utilise les bons artifices. Les types étaient prêts à faire exploser le PLB (produit local brut) en connectant le robinet à shit à leur économie souterraine et, du coup, uberiser l’ascenseur social dans leur quartier. L’un d’eux se voyait déjà à la tête d’une flotte de salariés en mob qui iraient livrer chez l’habitant le grec salade-tomates-chichon. On venait de créer Speedy Shit et, déjà, les lycéens imaginaient leur gamme de produits pour griller la concurrence. Puis l’un d’eux a eu un éclair : « Mais monsieur, si on légalise, certains vont vendre des drogues dures, comme la CC [cocaïne]. » Je leur est proposé, du coup, de tout légaliser pour régler le problème. « Vous êtes fou, monsieur, tout le monde va prendre n’importe quoi !! » Tiens, les types avaient des limites… « Le shit, ça va, mais avec les autres produits, les mecs deviennent ouf. C’est des toxicos, monsieur. » On retombait dans les travers de la stigmatisation. Ils avaient soif de liberté, mais seulement pour leur petite communauté, quitte à assécher les autres.
     
    Comme certains semblaient réticents à l’évolution de la loi, j’ai défendu le fait qu’en offrant une visibilité aux usagers on pouvait plus facilement les accompagner, soigner ceux qui étaient en difficulté, réaliser des actions de prévention ciblées, réguler la conso en qualité et en quantité. L’un d’eux a acté : « Je comprends. Après la légalisation, on n’hésitera plus à parler à nos proches ou à des professionnels si on est mal sous produit. Là, maintenant, on préfère ne rien dire de peur de se faire engueuler, quitte à prendre des risques. » Un autre a argumenté : « Oui, mais… regarde avec la clope, quand nos parents nous disent que c’est pas bon pour la santé, on s’en fout. » « Certes, mais les choses sont verbalisées et non cachées, leur ai-je rétorqué, et ça change tout. » Et quand ils ont avancé l’idée que la population carcérale diminuerait et que, du coup, l’État ferait aussi des économies, je me suis dit qu’en créant un Front de libération de la dopamine, on avait des arguments pour exister politiquement.
    DR KPOTE
     
    * Film de Houda Benyamina, sorti en salles en 2016.

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