• J'avais écrit ce texte sur mon blog le 2 décembre 2009, au lendemain de la journée mondiale de lutte contre le sida et suite à des déclarations foireuses de P. Bergé contre le Téléthon. Comme on a tous dit et fait des conneries, c'est ma façon de rendre hommage à ce grand monsieur, tout en relançant le débat sur le pognon. (Avec en illustration, ce dessin très drôle de Luz dans Charlie qui je n'en doute pas une seconde, ne fera pas l'unanimité) :

    Tu t’es épanché sur l’épaule des journalistes comme un morveux jaloux de la taille du paquet cadeau du frangin sous le sapin. T’as dit tout haut ce qu’on chuchote dans les associations de lutte contre le sida en vérifiant que le téléphone est bien raccroché… C’est vrai, il ne nous reste que les miettes. Le Téléthon, question pognon, ça rime avec gros glouton. Mais t’as passé l’âge des concours de taille de bite sous la douche, Pierre…

    Chaque année, c’est la même chose, quand le gosse myopathe bave sur scène en gros plan, nous, on exige que les gamins séropos soient floutés, voire mosaïqués. Le séropo voicodé, filmé dans le brouillard, ce n'est pas vendeur, Pierre. On n’y arrive pas, Pierre, à faire pleurer dans les chaumières. Ça fait 30 ans que ça dure. Tous les réalisateurs te le diront, Pierre, la salive qui coule doucement le long du cou puis d’une épaule, c’est visuel. Par contre, un kaposi, c’est comme une chemise à pois, ça moire à l’écran.

    Pierre, t’as merdé… Car sur le terrain, nous, on doit répondre de tes conneries. Sache, Pierre, qu’au-delà du Marais, les gens aiment le Téléthon. Chaque année, ils courent, sautent, se déguisent, fabriquent des pizzas ou des paellas géantes, se mobilisent dès l’aube, ne dorment pas pendant 24 heures sans coke (et oui, Gérard, c’est possible), rivalisent d’ingéniosité pour avoir leur minute de gloire sur le petit écran…

    Tiens regarde, Pierre, ce que j’ai trouvé sur le site de l’AFM comme exemple de mobilisation : « Le fil jaune "De la maladie à la Guérison" Les associations étudiantes ont créé les plus grandes fresques possibles écrivant le mot « maladie » à l’aide de pin’s Téléthon. L'idée : faire disparaître le mot "maladie" en vendant les pin’s un à un. Le mot "guérison" qui se cachait sous les pin’s se découvrait alors. Ce fil jaune a été organisé entre autres à Toulouse, Reims, Vannes, Angers, Brest, Nîmes, Dijon, Paris, Montpellier, Poitiers, Valenciennes…

    T’as vu, Pierre, ils ne déroulent pas des capotes roses sur l’obélisque, eux. Ils pensent plus avec leur cerveau qu’avec leurs roustons les bénévoles du Téléthon, hein ? Même à Vannes, Pierre… Tu sais même pas où ça se situe sur la carte du Maroc, Vannes, hein ?

    T’as merdé, Pierre. Alors ils nous le font comprendre en un clin d’œil, les gens, avec des allusions à peine voilées: "c’est pas un pédé de la mode de Paris qui va nous apprendre à donner et surtout, à qui on doit donner". T’inquiète pas, Pierre, on leur dit aux gens que t’as soutenu un nombre incalculables de projets, d’associations, que t’as balancé un paquet de fric dans la lutte contre cette saloperie de virus, que t’as donné du temps, et pas qu’aux homosexuels parisiens… Nous, on sait ce qu’on te doit, Pierre.

    Mais le mal est fait, Pierre. Ils ne sont pas contents les gens. Et crois, moi, au prochain Sidaction, on va pleurer quand il faudra redistribuer la maigre obole récoltée.

     

    Dessin : couv de Charlie Hebdo réalisée par Luz


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  • J'ai été alerté par certain.e.s d'entre vous sur l'initiative Pros-contre-educsex (http://pros-contre-educsex.strikingly.com/). J'ai jeté un œil à leur site et leur FB, puisqu'en ce moment, c'est très à la mode d'attaquer la prévention/éducation à la sexualité ! Vu la liste de signataires et le nombre de grosses pointures de la psychologie, on n'est pas chez les branquignols de MPT et forcément, ça interpelle. Sur tout ce qui concerne la petite enfance, je leur accorde du crédit, d'autant plus que ce n'est pas mon champs d'intervention. J'avoue, je n'ai pas épluché toutes les références du site mais deux de leurs propositions pour l'avenir m'ont quand même fait tousser.

    - Proposition 2 : "Arrêter totalement de parler de la théorie du genre". Mais "la théorie du genre", c'est vous qui en parlez. Pas nous. Cette fameuse et fumeuse "théorie du genre" est un pauvre épouvantail pour protéger les divines semences des familles tradis. Vous vous dites indépendants de la "Manif pour tous" mais vous utilisez la même rhétorique. Dans nos actions de prévention, nous travaillons plutôt sur les "stéréotypes de genre" et les normes sociétales qui influencent fortement nos vies affectives et sexuelles. Accompagner les jeunes dans la déconstruction de ces stéréotypes, c'est leur donner un bel espace de liberté et surtout d'égalité pour se réaliser pleinement. Oui, nous osons sortir de la binarité Hommes/Femmes, de l'hétéronormativité et ça bouscule pas mal de professionnels qui n'ont pas dépoussiéré leurs représentations depuis un bail.

    Dans sa vidéo, Maurice berger, pédopsychiatre émérite, nous dit "ce programme introduit la théorie du genre, c'est à dire l'idée selon laquelle, notre identité sexuelle, garçon ou fille, est une construction sociale qui n'est pas liée à notre sexe biologique. Donc comme notre identité sexuelle serait liée à notre manière d'élever les enfants, les filles jouent à la poupée et les garçons aux cow-boys, il faudrait sortir de ces modèles, les déconstruire avec pour objectif, je cite, qu'un enfant intègre la liberté de choix de ces modèles sexuels et ceci à la période même où il s'identifie à ses modèles familiaux, à son père ou à sa mère… Il s'agit donc d'une attaque des processus d'affiliation. L'enfant pourrait en quelque sorte choisir à quel sexe, il souhaite appartenir ".
    Non seulement, le grand spécialiste occulte les familles recomposées, monoparentales et homoparentales mais aussi il transforme la réalité : on n''invite pas l'enfant/ado à choisir son sexe mais on verbalise l'étendue des possibles, au-delà de son sexe d'assignation. Du coup, on visibilise les trans, on évoque les neutres, on redonne une identité sociale à de nombreux jeunes, grands oubliés des séances de prévention classiques.

    - Proposition 3 : "limiter l'information sur la sexualité à la prévention des risques, sur la base de données scientifiques"… Putain, mais vous déconnez complet ! On l'a fait dans les années 80, cette prévention hygiéniste en pleine urgence du sida et puis on s'est vite rendu compte des limites de la chose. La prise de risques est subordonnée à des tas d'autres facteurs comme l'état de la relation, le consentement et la légitimité à dire non, l'accès, l'observance et la négociation des moyens de protection, la prise de produit psychoactifs, le respect et l'attention qu'on porte à son/sa partenaire, la reconnaissance sociale de son genre (cis, trans ou que sais-je), son orientation sexuelle, la connaissance et l'acceptation de son corps malgré les normes imposées, sa sensibilité, son vécu, ses émotions, son environnement, son éducation… etc (Je balance en vrac, parce que vous m'avez énervé, là). Parler uniquement des risques en s'appuyant sur des chiffres, c'est juste complètement à côté de la plaque. Il faut travailler sur les représentations avant d'aborder les risques pratiques et en tant que psy, vous le savez bien, non ?

    Dans votre pétition, vous signalez : "Nous savons que la rencontre précoce de l’enfant avec la sexualité adulte ou conçue par des adultes peut être fortement traumatique et va à l’encontre du respect de son rythme affectif et cognitif, de sa croissance psychique, de sa maturation". On est d'accord sur ce point mais faut pas rêver, vos observations nient totalement l'émergence d'une nouvelle culture des relations, orchestrée par cette véritable révolution numérique que sont les réseaux sociaux et l'accès à internet aux très jeunes, qui semblent vous avoir échappée car loin de vos canaux d'infos du siècle dernier. Nous n'invitons pas à la sexualité, nous accompagnons le flux continu de cul gratuit qui inonde déjà leurs vies. "Pourquoi ne pas attendre que les enfants posent des questions sur la sexualité au moment où ils en ressentent le besoin ?" nous dit dans sa vidéo Maurice Berger. Je serai d'accord si nous n'étions pas à l'ère de la 4G et du numérique pour tous. Les enfants ne posent plus de questions, ils vont chercher les réponses au hasard des sites et auprès de YouTubeurs bien plus influents que leurs parents. Alors, plutôt que d'attaquer les programmes de prévention, mobilisez-vous contre ces multinationales du sexe qui spéculent sur la pornographie, cette industrie du clip qui cultivent tous les stéréotypes, ces talk-show qui banalisent le sexisme et l'homophobie… Ils sont là les vrais combats.

    La grande majorité des intervenant.e.s, professeur.e.s engagé.e.s sur cette thématique sont respectueux de la parole et du vécu des jeunes. Les programmes passent mais l'intelligence du terrain reste. Vous avez beau douter des animateurs que vous qualifiez d'"initiateurs/séducteurs", ils savent s'interroger sur leurs rôles même s'ils ne sont pas psychologues et diplômés. L'information est faite en toute bienveillance et croyez-moi les jeunes, dès le collège, ne nous ont pas attendu pour googliser "fellation", "gang bang", "règles", "taille du pénis" ou "clitoris" sur les beaux téléphones que leurs parents leur ont offerts à Noël. D'ailleurs ces parents qui témoignent sur votre site des traumas de leur progéniture causés par des séances de prévention, qui sont-ils ? quel est leur vécu ? leur propre rapport au corps, au sexe ?

    Et puis pour conclure, faites attention aux termes que vous choisissez, Maurice, parce que les réacs de tous poils commencent déjà à récupérer votre pétition et à la déformer, comme l'ont fait en leur temps les partisans de Farida Belghoul. On est sur un terrain plus que sensible, là. À moins que tout se passe comme vous le vouliez…

    Bien sûr si certain.e.s d'entre vous ont plus d'infos sur le sujet et ce fameux programme européen traumatisant à venir, je suis preneur.

    La guerre contre l'éducation sexuelle est déclarée


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  • Selon l’Observatoire français des drogues et des ­toxicomanies (OFDT), il y aurait eu 122 439 interpellations pour usage de ­cannabis en 2010. Même si la tendance est à la baisse, des fumées de moins en moins clandestines viennent nous titiller les neurotransmetteurs dans la rue, devant les bahuts et dans les espaces festifs. La ganja circule dans les poches, mais plutôt que de légaliser un usage récréatif de la fumette, on nous envoie faire de la prévention en pleine prohibition. De quoi rendre schizos tous les travailleurs sociaux ! Nous vivons depuis 1970 sous le joug d’une loi très pénalisante pour l’usager, sans distinc­tion entre usage privé et public. Votée sur les pavés encore chauds de Mai 68, cette loi avait pour vocation de criminaliser une jeunesse un peu trop libertaire au goût des vieux réacs au pouvoir. Alors, pendant que les hippies échangeaient des soufflettes, à poil, dans les boues acides de Woodstock, la France s’appliquait à rééduquer sa chienlit. Le gouvernement de l’époque s’est saisi d’un fait divers à Bandol, sur la Côte d’Azur – la mort par overdose d’une jeune femme en août 1969 dans les toilettes d’un casino – pour pointer du doigt une jeunesse dépravée, courant à sa perte. Cannabis et héroïne ont été définitivement associés, les bien-pensants arguant qu’en commençant par l’un on finit inévitablement le nez dans l’autre. Nous sommes entrés de plain-pied dans une ère d’hygiénisme forcé, où l’État s’est ingéré dans notre santé, préconisant ce qui était bon ou mauvais pour nous !
     
    Depuis, on a rempli les prisons avec des usagers de drogues, qui avouent, bel exemple de réinsertion, consommer davantage derrière les barreaux que dehors… Pendant ce temps, le pays continue en toute impunité à s’enivrer pour faire la promo de notre fonds de commerce identi­taire : le vin ! Forcément, les ados nous questionnent sur cette hypocrisie de santé publique, puisque l’alcool demeure l’une des premières causes d’hospitalisation en France. Résultat, tout en étant l’un des pays les plus répressifs en Europe, nous n’en sommes pas moins celui où les jeunes consomment le plus. Je me refuse de faire de la prévention un outil au service de la loi. Je préfère parler de réduction des risques, de rapport au produit, de conso acceptable, actant un fait avéré : les individus consomment du psychoactif parce qu’ils prennent aussi du plaisir à le faire.
     
    La légalisation du cannabis s’étant i­nvitée dans les programmes de la présidentielle, j’ai demandé aux jeunes quelles décisions ils prendraient, s’ils étaient garde des Sceaux, pour changer cette loi aussi faisandée que le foie d’un sénateur bourguignon.
    Des jeunes issus des quartiers populaires, en BEP chaudronnerie, affirmant leur fierté d’appartenir au meilleur territoire de ­bicraveurs (dealers) à l’est de Paris et qui râlaient sur les conséquences d’une éventuelle légalisation sur le business local, ont fini par pondre des solutions intéressantes. Ils se sont dit que la vente à ciel ouvert allait pacifier les cages d’immeubles. J’ai ajouté que c’était aussi la possibilité d’obtenir des droits, une couverture maladie et même une retraite, leur espérance de vie augmentant avec la diminution des règlements de compte. Causer « caisse de retraite » avec des dealers ? Forcément, on a imaginé la truculence de la scène : « Tu me files ton numéro de Sécu que je te déclare comme chef de la force de vente de la Scarface Weed Cie ?! C’est pour tes annuités. Et n’oublie pas le RDV à la chicha avec le DRH, on va faire un point formation… »
     
    Pour tenir, faire tourner et fructifier le bizz, il convenait d’embaucher des mecs au CV bien rempli en THC, de mobiliser les meilleurs, donc les premiers concernés. Comme je m’étonnais du recrutement fondé sur des critères sexistes, l’un d’eux m’a répondu : « Monsieur, le monde de la drogue, ça n’est pas fait pour les fragiles. Donc les meufs… » En les écoutant, je me suis dit qu’en légalisant il faudrait aussi penser à imposer l’égalité dans la branche. J’ai fait référence à Divines * et à Rebecca, sa bicraveuse vénère, mais pour eux, « la meuf qui fait le bonhomme, ce n’est plus ­vraiment une meuf ».
    Forcément, ceux qui dealaient depuis le collège semblaient les plus enclins à prendre la responsabilité du coffee shop local. Avec des types déjà rodés, on faisait des économies de formation non négligeables. Monsieur le futur ministre de l’Éducation, sachez que nous avons une solution, bédo en main, pour faire baisser les chiffres du décrochage scolaire : l’option drogues dès la seconde, avec des classes shit à la place des cham (classes à horaires aménagés musicales).
     
    Je leur ai signalé qu’il allait falloir négocier sévère leurs salaires, car l’État n’aurait probablement pas les moyens de leur assurer l’équivalent à leurs émoluments non déclarés du moment. Mais les narcocapitalistes sont convenus qu’il fallait monter des boîtes privées réglementées par l’État, qui se payerait en taxes ! Comme quoi, on peut intéresser des mecs en BEP chaudronnerie à la finance et à l’économie si on utilise les bons artifices. Les types étaient prêts à faire exploser le PLB (produit local brut) en connectant le robinet à shit à leur économie souterraine et, du coup, uberiser l’ascenseur social dans leur quartier. L’un d’eux se voyait déjà à la tête d’une flotte de salariés en mob qui iraient livrer chez l’habitant le grec salade-tomates-chichon. On venait de créer Speedy Shit et, déjà, les lycéens imaginaient leur gamme de produits pour griller la concurrence. Puis l’un d’eux a eu un éclair : « Mais monsieur, si on légalise, certains vont vendre des drogues dures, comme la CC [cocaïne]. » Je leur est proposé, du coup, de tout légaliser pour régler le problème. « Vous êtes fou, monsieur, tout le monde va prendre n’importe quoi !! » Tiens, les types avaient des limites… « Le shit, ça va, mais avec les autres produits, les mecs deviennent ouf. C’est des toxicos, monsieur. » On retombait dans les travers de la stigmatisation. Ils avaient soif de liberté, mais seulement pour leur petite communauté, quitte à assécher les autres.
     
    Comme certains semblaient réticents à l’évolution de la loi, j’ai défendu le fait qu’en offrant une visibilité aux usagers on pouvait plus facilement les accompagner, soigner ceux qui étaient en difficulté, réaliser des actions de prévention ciblées, réguler la conso en qualité et en quantité. L’un d’eux a acté : « Je comprends. Après la légalisation, on n’hésitera plus à parler à nos proches ou à des professionnels si on est mal sous produit. Là, maintenant, on préfère ne rien dire de peur de se faire engueuler, quitte à prendre des risques. » Un autre a argumenté : « Oui, mais… regarde avec la clope, quand nos parents nous disent que c’est pas bon pour la santé, on s’en fout. » « Certes, mais les choses sont verbalisées et non cachées, leur ai-je rétorqué, et ça change tout. » Et quand ils ont avancé l’idée que la population carcérale diminuerait et que, du coup, l’État ferait aussi des économies, je me suis dit qu’en créant un Front de libération de la dopamine, on avait des arguments pour exister politiquement.
    DR KPOTE
     
    * Film de Houda Benyamina, sorti en salles en 2016.

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  • Pendant que la trollosphère s’invective sur l’éventuelle mytho de Théo ou des flics, la taille de la déchirure anale et la crédibilité de la famille Luhaka, les témoignages glanés ici ou là m’ont invité à aborder « l’affaire Théo » par le prisme du genre. Au-delà de l’acte barbare et raciste subi par ce jeune homme, j’ai été très surpris par la célérité avec laquelle, sportifs, comédiens, humoristes et autres frères de couilles ont instinctivement pris sa défense. Leur soif de justice s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Même les rappeurs, Booba, Gradur, Kaaris et consorts, après s’être pécho une morale en promo chez Kiloutou, ont délaissé un temps les boules de « leurs putes » pour s’émouvoir du postérieur de Théo.

    Ce sont les mecs qui s’indignent le plus fort, et ils ne sont pas à un paradoxe près. L’Inter de Milan lui a même offert un maillot floqué à son prénom, alors que ses supporters ne lésinent jamais sur les « va fanculo », censés envoyer à la sodomie forcée, arbitres et adversaires abhorrés. D’ailleurs, les footeux, ambassadeurs du machisme ordinaire, sont les fers de lance de la contestation VIP. On a vu fleurir des banderoles « Justice pour Théo » dans les kops des stades, et Serge Aurier, qui traitait son entraîneur de fiotte sur Periscope, est venu partager sa chicha avec le blessé. Ribéry, lui, s’est déplacé sans Zahia. Le monde des « mecs qui en ont » a basculé subitement dans l’urgence et s’est découvert solidaire. La victime est nommée par son diminutif, Théo, devenant ainsi le petit frère universel. On infantilise pour augmenter la charge émotionnelle. Classique.
     
    Les mecs jouent donc la carte de l’empathie et c’est suffisamment rare pour s’y arrêter ! Mais qu’on ne s’y trompe pas, si les têtes de gondole du merchandising adolescent sont montées aussi vite en tour, c’est bien à cause du caractère sexuel de cette arrestation. L’internationale de la testostérone a twitté viril, à l’image de Vinz Cassel : « Pas d’excuse pour les bâtards. Flic ou racaille, même combat. » Les mecs hétéros, humiliés par-derrière et meurtris dans leur chair, se sont réveillés là où, d’habitude, le viol de meufs émeut peu le mâle dominant.
     
    Dans les classes, les garçons, outrés, ont focalisé sur la pénétration forcée, à grand renfort de détails limite sadiques, mais en occultant le débat de fond, celui d’arrestations démesurément musclées quand elles ciblent les jeunes des quartiers populaires. Pour preuve, j’ai été beaucoup moins sollicité sur la mort plus que suspecte d’Adama Traoré. En s’exprimant, ils avaient du mal à réprimer une contorsion de douleur, comme si chacun d’eux ressentait dans son corps cette saloperie de matraque télescopique, fouillant sa propre intimité. À ce sujet, des garçons du quartier de la Rose-des-Vents, à Aulnay-sous-Bois, racontaient sur Radio Nova : « Ce qui choque les gens, c’est la matraque dans l’anus. Ils l’ont bien amoché. Sans la mettre dans l’anus, ça n’aurait pas pris la même ampleur, car ici, on est habitué aux violences. »
    Le mot « accident » utilisé par l’Inspection générale de la police nationale pour qualifier l’acte subi par Théo a choqué et a été perçu comme une volonté de nier la vérité. Pourtant, au quotidien, les viols sont très souvent minimisés par des expressions insultantes à l’égard du vécu des victimes féminines, sans que ça provoque le moindre mouvement de poubelles. « Dérapage », « malentendu », « incompréhension » sont quelques exemples de mots qui provoquent des sourires entendus entre mâles. Franchement, le jour où King Kong Théorie, de Despentes, sera étudié dans tous les bahuts, l’homme lâchera sa grosse bête velue et on rétablira l’authenticité des maux.
     
    Utiliser un vocable féminin pour humilier son adversaire, c’est un grand classique de la confrontation entre jeunes et flics. Ces derniers ont pris la fâcheuse tendance de fonctionner comme des ados attardés, en miroir avec les comportements des gamins au lieu d’opter pour la distance qu’il se doit. On féminise en envoyant l’autre se faire pénétrer, le catégorisant au passage de pédé passif, une sous-caste chez les vrais mecs. « T’aime te faire enfiler, salope » est une réplique courante du langage policier et « sales putes », la réponse en retour. Dans mes animations, je travaille souvent sur la féminisation de l’insulte, qui induirait une possible infériorité des femmes dans nos représentations. Un « mec qui fait la meuf » demeure la pire insulte pour des coqs et des poulets élevés à la testostérone.
     
    À Bobigny, en Seine-Saint-Denis, un apprenti m’a donné clairement son point de vue sur les séquelles de cette guerre : « C’est horrible. Surtout qu’il n’était pas pédé, Théo. Un pédé, il a l’habitude de se prendre des trucs dans le cul. Il va être grave traumatisé et les autres vont se foutre de lui parce qu’il va marcher comme une meuf… – Autrement dit, si on a pour habitude d’être pénétré dans sa sexualité, un viol serait moins traumatisant ! » ai-je résumé.
     
    Ils ont tous opiné dans ce sens et l’ampleur de la mobilisation masculine autour de Théo devenait, soudain, une évidence. « Un viol de meuf, c’est moins grave qu’un viol de mec ? » me risquai-je. Ils me répondirent, certes par la négative, mais un rien obligés de l’affirmer devant mon regard appuyé, plus par convention que conviction. Le lendemain, à Créteil, d’autres garçons m’ont soutenu qu’une fille violée, « c’est moins grave, car elle est habituée à s’en prendre dans la teucha », un léger sourire aux lèvres…
     
    Au-delà de la provocation, cette affirmation résulte d’une culture du viol banalisée concernant les victimes féminines. Ces derniers jours, je me suis employé à essayer de transformer cette colère légitime des garçons contre l’agression d’un des leurs en colère universelle contre les violences sexuelles. Quelques filles s’y sont associées en exprimant leur avis du bout des lèvres, mais j’ai senti peu de bienveillance en retour. On comprend mieux pourquoi elles sont seulement 11 % * à oser porter plainte. « Si c’est pour se retrouver devant des mecs qui se servent de leur matraque pour violer, à quoi ça sert », a même lâché l’une d’elles. Quand j’énonce que, selon la loi, les agresseurs risquent des peines de quinze à vingt ans de prison, elles me répondent que des « copines se sont mangé » des non-lieux, subissant la vengeance de l’accusé et celle de ses potes. Généralement, les garçons sont beaucoup moins démonstratifs dans leur solidarité avec elles et ne se mobilisent pas sur Twitter. Alors, les gars, c’est quand le prochain blocus pour dénoncer les violences faites aux femmes ? J’aimerais bien entendre le bruit des poubelles qui roulent. Ce serait plus efficace que mettre du rouge à lèvres le 8 mars.
     
    * Selon le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

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  • 2030. Lycée Christiane-Taubira dans l’Essonne.
    Devant les grilles, je me laisse scanner l’iris par le RQG2 de reconnaissance biométrique d’astreinte ce matin-là. Comme cela a été préconisé par le Haut-conseil de la surveillance des ados, le robot me livre, grâce au logiciel de synthèse vocale Booba Inc., le bulletin épidémiologique local : « Bonjour, Dr Kpote, l’infirmière vous attend. Nous avons recensé ce mois-ci deux nouveaux cas de VIH, six hépatites E et une dizaine de blennorragies. Une vingtaine de grossesses non prévues sont à déplorer, dont trois sans suivi. Il faut que vous donniez la priorité, dans vos interventions, aux moyens de protection. Veuillez rappeler aux jeunes que la loi sur l’IVG a changé et que, désormais, il faut un tuteur élu pour y accéder. Bonne journée. – Merci de m’apprendre mon métier Mister Robot », lui ai-je répondu. « “À déplorer” ? Voilà qu’ils fabriquent des machines moralisatrices maintenant ! Avec des mocassins à gland et un pull sur les épaules, ce putain d’androïde pourrait nous renvoyer dans les pires années Fillon », ai-je pensé en me gardant bien de l’exprimer pour éviter que la boîte de conserve m’exclue pour « propos inappropriés ».
    En flânant dans les couloirs pour rejoindre la salle qui m’était attribuée, je suis passé devant un vieux labo de SVT. Au milieu des squelettes et des cartes surannés depuis l’acquisition par les bahuts de casques de réalité virtuelle, j’ai aperçu un exemplaire du clitoris en 3D. Une chercheuse, Odile Fillod, l’avait modélisé en 2016 pour que chacun puisse l’imprimer (voir page 18). Le pays entier avait alors découvert la vraie taille de l’organe, dévoilant ses bulbes et racines cachés en pleine crise du burkini. Les médias étaient alors passés du culte au cul en deux coups de cuillère à clito. J’ai ôté la poussière dessus et, machinalement, j’ai suivi ses formes, tout en pensant que les temps avaient bien changé. Peut-être que ce petit objet qui tenait dans une main avait fait plus pour l’égalité que toutes les lois, souvent non appliquées.
    Je me suis rappelé les premières animations où l’objet du plaisir modélisé passait de mains en mains. Les élèves avaient été surpris par la taille du clitoris, les planches anatomiques censurant tout ce qui se trouvait au-delà du gland ! La première fois qu’une fille avait repris la réplique du film Divines, de Houda Benyamina, « Et les mecs, on a du clito! », soulignée par la punchline de l’une de ses camarades « On en a dans la culotte /Finies les bites despotes / C’est le clito qui pilote ! », c’était dans un lycée de Seine-et-Marne. Les mecs avaient compris que même la levrette, ce ne serait plus comme avant et qu’ils risquaient de se retrouver devant. Je n’ai plus le souvenir des premiers spams « Enlarge your clito » sur la Toile et des premières collections de fringues pour rendre celui-ci plus tangible dans les silhouettes féminines. La première Clit Pride avait réuni des millions de manifestantes dans les grandes villes européennes et je me souviens encore de la tête de mon père devant les images de filles à poil sur les chars, exhibant leurs vulves poilues pour revendiquer une émancipation érectile, le clitoris en avant. « Il vous manque les couilles, pauvresses », a-t-il bougonné, lui dont la seule paire de boules efficiente dans sa life lui servait uniquement à titiller du cochonnet.
    Bon, je n’allais pas non plus passer la journée la tête dans le passé, d’autant plus qu’une classe bien agitée m’attendait au bout du couloir. À peine entré, je l’ai tout de suite remarquée au milieu de la pièce, les jambes écartées pour bien montrer son entrejambe, offrir une vue sur sa bosse pubienne, son « trophée Camel » comme ils disaient aux Grosses Têtes.
    « Ah, c’est vous le sexologue ? – Non. Je ne suis pas sexologue mais adologue. Tu n’es pas obligée de nous exhiber ton clitoris de cette manière. Je crois que tes camarades ont compris que tu étais bien pourvue. – Désolé, M’sieur. (Elle rapprocha ses jambes.) – Monsieur, la fille qui frotte son clito sur notre sexe, elle peut nous refiler le sida ou une maladie ? Et si on lui suce le clito sans capote, c’est chaud ?, questionna, d’entrée de jeu, un garçon au premier rang. – Ah, c’est dégueulasse de sucer un clito, reprit la moitié de la classe. – En amour, les gars, ne pratiquez jamais ce que vous ne désirez pas. Ne vous laissez pas influencer par tous ces pornos matriarcaux qui fleurissent sur la Toile et où les mecs se font prendre par des clitos qui ne débandent jamais. – Ah oui, monsieur, l’autre jour, sur PussyXXL, je suis tombé sur un gang bang où des filles frottaient leur gland sur un mec. C’était hyper hard… Elles prennent quoi pour qu’il soit aussi long, leur clitoris ? »
    Je ne leur ai pas dit que les labos qui pratiquaient l’étirement du clitoris s’étaient multipliés depuis quelques années et j’ai insisté sur le fait que l’industrie du porno avait tendance à accentuer les dimensions pour générer du fantasme sous les casques de réalité virtuelle. Un coup d’œil à la salle et j’ai compté une bonne dizaine d’entrejambes bien moulées. Garçons ? Filles ? Vu que ça faisait un bail qu’on était sorti de la binarité homme/femme, je ne me suis pas risqué à identifier le genre de chaque protubérance.
    « Depuis qu’elles s’astiquent leur machin, elles font trop les meufs, lâcha un garçon entre deux soupirs. – Trop les meufs ? Tu veux que je te clitoriffle, mec ? Nos mères se sont battues pour avoir le droit de bander sans qu’on les traite bêtement de trav’ du Bois… Tu crois qu’on va se cacher ? Regarde mon clitolegging, comme il me moule bien. Ça t’excite, hein ? – Tu veux sortir le double-décimètre pour te ridiculiser ? »
    Ils se sont levés comme une seule femme et les deux entrejambes se sont fait face. Mont de Mars contre mont de Vénus. La classe s’est tue, dans l’attente de la baston.
    « Je suis venu parler d’amour, pas de lutte des sexes ! On va débander tous gentiment et je vais essayer de répondre à vos questions sur les contaminations. – Monsieur, tout part en couilles, là. – Pas que, mon ami, pas que… En couilles et en clitoris. Va falloir t’habituer. »
    Cette génération était la première à être née en plein boom du clitoris en 3D. Et malgré quinze années d’informations égalitaires, les tensions restaient vives. Juste retour des choses ou dérive sectaire, certaines filles, fortes de leur nouvel attribut phallique, avaient fini par reproduire le pire du patriarcat plutôt que de proposer un autre modèle de société. Je me suis dit qu’il fallait une célébration nationale du clitoris pour unifier tout ce beau monde, même les plus réticents. Tiens, le clito 3D pourrait faire son entrée au Panthéon. On aurait alors décryogénisé Malraux, qui aurait chevroté : « Entre ici, clito 3D, avec ton terrible cortège de ceux qui, prisonniers de leur résistance siffrédienne, ont refusé de voir ta victoire et sont condamnés à errer en vain dans les limbes du vagin », sous les acclamations d’un public mixte, bandant à l’unisson. On peut toujours rêver, hein ?

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