• Après avoir lu, dans Libé, le portrait de Médine, rappeur havrais et musulman déclaré, j’ai eu envie d’écrire sur ces pseudo-religieux qui ravivent les braises de la haine et satanisent les infidèles. Bien qu’il souhaite « crucif[ier] les laïcards comme à Golgotha » dans son hymne islamo-­caillera Don’t Laïk, Médine se dit tout de même partisan d’une « laïcité originelle, fidèle au texte qui garantit l’acceptation des religions tout en gardant neutres les institutions ». En réécoutant son ­morceau après la virée des frères Pétards dans les locaux de Charlie, il a dû se sentir obligé de mettre un peu d’eau dans son eau. Sache que je suis raccord avec toi, Médine, même si mes goûts en matière de houblon sont plus raffinés que tu veux bien le croire (« ni Dieu ni maître à part Maître Kanter »).

    Le problème, c’est que les institutions ont sérieusement perdu en neutralité, la religion n’ayant de cesse de s’y incruster. Depuis une bonne dizaine d’années, je suis confronté, dans mes animations, aux propos religieux radicaux, relevant heureusement plus de la posture adolescente que de la graine de futurs adeptes de la guerre sainte. Certains jeunes, au sein de l’école de la République, se présentent d’abord comme croyants avant de se dire élèves ou citoyens. Ça n’invite pas au débat et ça installe, parfois, un drôle de climat. Mais ce qui est miraculeux avec les ados, c’est que le vent peut tourner aussi vite que le bédo. Ils revendiquent le ramadan, mais ne crachent pas sur un petit « croque » dans le grec d’un pote, jurent allégeance à la virginité en se remplissant les poches de capotes, maudissent les pédés, mais sont sponsorisés par Dolce & Gabbana, des lunettes au caleçon. J’en ai rencontré qui, une fois leur kippa ôtée, m’ont questionné sur des pratiques pas vraiment casher, et des baptisés convertis à la ­pornographie sur l’autel de Jacquie et Michel. Confesser la transgression ravit le mécréant que je suis, mais si j’en ris, je ne le fais pas pendant mes heures de bureau et encore moins sous le nez des ados. Je vis mon absence d’idolâtrie de l’intérieur sans jouer les « propagandistes ultra laïcs », mon cher Médine.
    Petit à petit, Dieu a colonisé nos vies affectives et sexuelles, pénétrant notre intimité. Tout ce qui évoque la nudité, les plaisirs de la chair, porte à polémique chez ses adeptes. Cela n’empêche pas les ados de partager leurs montées d’hormones, d’échanger des photos affriolantes et de parler sans arrêt de cul sur les ­réseaux sociaux. Mais ces néo-croyants n’étant pas encore sensibilisés à l’égalité des sexes, le péché est légitime et plus facilement pardonné au masculin. Les filles, elles, se construisent en mode grand écart, quelque part entre Rihanna et la burqa, tiraillées par les messages paradoxaux d’un monde qui les encourage à l’exhibition tout en les renvoyant protéger leur hymen à la maison. On ne va pas se mentir, la plupart des injonctions à caractère religieux exprimées par les ados s’adressent à elles, ces « putes » qui ne se respectent pas, et à leurs alter ego, ces mecs « qui n’en sont pas » : les pédés. Pour les vrais mecs qui ont du lourd dans le survêt, il y a toujours un nuage opportun pour masquer leur sortie du dogme aux yeux du Tout-Puissant.

    La pression est montée d’un cran avec la fameuse loi de 2004, interdisant les signes religieux dans les écoles publiques. Dans nos animations, on a tout de suite ressenti de la résistance, avec des jeunes revendiquant plus fort leurs croyances et leurs origines, se sentant ostracisés par la République laïque. On est entré de plain-pied dans l’ère de la religion par et pour les nuls. Beaucoup ont réduit des écritures vieilles comme le monde à quelques préceptes appris par cœur à la sauce maison ou échangés sur les forums communautaires : « Les pédés n’ont pas le droit de vivre », « Les femmes doivent être vierges au mariage », « L’avortement est un meurtre ». Certains donnent du poids à leurs grandes vérités en ponctuant leurs phrases par « sur le Coran de La Mecque », « sur la Torah », comme on dit motherfuck ou bitch dans le rap US. Dieu s’est fait ponctuation pour mettre un point final aux interrogations et interdire tout débat. Quand on parle d’infections sexuellement transmissibles ou de risques de grossesse, d’aucuns me répondent instinctivement un « Inch ­Allah » qui les dédouane. Je risque alors un « Inch toi-même » qui les surprend, mais les renvoie aux notions essentielles de responsabilité et de choix.
    Notre rôle d’éducateur est de les inviter à se décaler des vérités prémâchées pour se construire un esprit critique. Forcément, ça énerve les blanchisseurs de cerveau. Sur les questions de société, les travailleurs sociaux sont rodés au débat. C’est notre cœur de métier. Dans la vie, « je suis ­Charlie ». Mais dans mes animations, je m’impose l’objectivité pour faire émerger les représentations et les déconstruire. C’est le prix de la légitimité.
    La laïcité étant devenue un vœu pieux, je compose avec la foi des uns et des autres, mais pas question d’occulter les sujets qui fâchent : l’homosexualité, le plaisir au féminin, le sexisme, l’accès à la contraception et à l’IVG. Aujourd’hui, si des ados surjouent leur religion dans le look ou les mots, c’est parce que celle-ci est devenue l’unique facteur de socialisation et d’intégration dans leur environnement. Alors, leurs croyances et leurs pratiques, ils nous les envoient dans la gueule pour nous dire « j’existe ».

    Il paraît que la ministre de l’Éducation nationale cherche à partager les valeurs républicaines, lutter contre les discriminations, promouvoir la laïcité ? Ça tombe bien, nous sommes déjà sur le terrain, en train de nous battre au quotidien comme des chiens, payés au lance-pierre pour la grande majorité, abandonnés en première ligne, étranglés par l’ARS et ses évaluations. Ne cherchez plus, madame la ­ministre, nous sommes déjà opérationnels, formés, engagés, prêts à écouter, à accompagner, à débattre. Il ne vous reste plus qu’à soutenir et à financer nos structures, parce qu’avec le procès du Carlton c’est sûr, on va y avoir droit aux « ouais, ben votre République laïque, si c’est avec des types comme DSK… »


    (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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  • Qu'ils singent les poses gangstas des rappeurs sous stéroïdes, ou celles aguicheuses des bimbos fessues sur Instagram, ou qu'ils mythonent des soirées libertines sous Krokodile, un vent de conformisme souffle pourtant sur les aspirations des ados. Étonnement, beaucoup prétendent à la sécurité d'une vie éloignée des hastags provocateurs,se rêvant pères, mères et mêmes propriétaires. Du coup, ce n'est pas aisé de leur fourguer la contraception, partagés qu'ils sont entre le sentiment d'une parentalité qu'il juge prématurée et l'envie qui les titille de se reproduire. Quand on leur demande comment éviter une grossesse non désirée, ils citent spontanément les préservatifs et la pilule. Si le port de la capote est globalement acquis, les questionnements de l'adolescence sont loin de faire le jeu de l'observance (respect des prescription, dose et heure de prise). Prendre la pilule tous les jours réclame une sacrée motivation. Ingérer un médicament sans être malade, c'est un peu comme tweeter sans followers : bien relou.

    «Y'a aussi le truc bizarre dans le bras.» L'implant est populaire, mais conserve tous ses mystères. À 15 ans, imaginer qu'un bâtonnet gros comme une allumette va diffuser dans le corps un progestatif bloquant l'ovulation pendant 3 ans, ça relève du côté obscur de la Force. De toutes façons, dès qu'on parle gynéco et légère incision, les volontaires ne sont plus légions. Œstrogènes,progestérone, menstruations, glaire cervicale… comme me l'avait signalé un apprenti en mécanique option poésie, « dès qu'on met le nez dans le moteur, c'est tout de suite moins kiffant». Certes, mais du coup, on se retrouve avec des filles (et des mecs) totalement incultes en dessous de la ceinture.

    L'anneau vaginal, le diaphragme et la cape cervicale, j'y fais juste référence, car les ados ne se sentent pas vraiment prêtes à explorer l'intérieur de leur sexe. Le patch n'étant pas pris en charge, il reste le DIU - « le quoi? » - le stérilet, ce vieux truc de daronnes qui « fait penser à un hameçon qui doit bien niquer le vagin » … Vagin et utérus ne font souvent qu'un à l'adolescence.

    Et puis, il y a les méthodes alternatives à la sauce ado.

    La méthode Ogino s'apparente aux pires épreuves de Koh-Lanta : sachant que l'ovocyte survit 1 jour après l'ovulation et que les spermatozoïdes résistent jusqu'à 5 jours après l'éjaculation, calculez la période optimale de fécondité sans jouer votre collier d'immunité. C'est loin d'être gagné !

    Crise oblige ou simple bêtise, il y en a encore qui, en panne de préservatifs, assurent les retourner ou les laver avant réutilisation! Certains racontent même des histoires de rapports sexuels avec du plastique autour du vît, comme un surimi ! Le coït pouvant virer au thermoformage, on comprend mieux les origines de l'expression « être à la colle » ! Provocation ou pas, ils convient de rappeler que seuls les préservatifs estampillés NF et CE protègent des grossesses et des IST.

    Certaines ont adopté la méthode Coca. Aujourd'hui, on ne prône plus les vertus spermicides d'une bonne douche vaginale avec la boisson gazeuse, mais on l'a adapté : "Si on boit du Coca juste après avoir fait du sexe, ça diminue les risques de grossesse ? » Non,le Coca Zéro ne veut pas dire zéro bébé et le Coca Cherry n'attirera pas l'homme ou la femme de votre vie.

    Dans le hors-catégorie, un jeune avait expliqué à l'infirmière qu'on pouvait aussi mettre des cailloux dans la shnek. Info prise, les bédouins caravaniers en introduisent dans le vagin des chamelles pour éviter les grossesses. Ce spécialiste des femelles à deux bosses s'est aussitôt fait recadrer.

    Fumer jusqu'au filtre rendrait stérile,selon une légende ado-urbaine. « J'avais peur d'être enceinte et je finissais toutes les clopes de mes copines pendant les pauses ». L'haleine de cendrier peut être un bon contraceptif sans aller jusqu'à se brûler les doigts.

    À un âge où on a du mal à s'engager, logique que la technique du retrait ait ses adeptes. Mais quand je mentionne la présence du liquide séminal et la difficulté de maitriser une éjaculation, on sent l'angoisse parcourir les travées. Et puis « quand le keum, il éjacule à côté, ça fait un peu film porno ».

    Il y a celles qui se lèvent juste après le rapport pour annihiler toute tentative d'escalade des spermatozoïdes, et celles qui tournent le dos à la contraception et à leurs partenaires, offrant leur anus.

    Si l'accès à la contraception d'urgence est acquis, certains parlent de coups de poing ou pied dans le ventre pour avorter sans passer par des praticiens, toujours suspectés de balancer. Quelquefois, ce sont les filles qui le réclament à leur copain. Fabulation ou pas, le plus surprenant, c'est que les ados ne sont que rarement gênés par la violence de tels actes.

    Et puis, il y a la méthode contraceptive divine : l'abstinence avant le mariage.Mais les Écritures, c'est simple sur le papier et plus compliqué à exécuter. J'ai le souvenir d'une fille évangéliste enceinte à quatorze ans et demi. Elle se revendiquait contre l'IVG et la contraception. Elle voulait aller au bout de sa grossesse, mais elle a fait une fausse couche. Dieu est peut-être grand, mais l'inconscient a une tête de plus que lui.


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  •  Saviez-vous qu’il n’existe pas moins de 375 journées mondiales répertoriées (journee-mondiale.com) ?! Plus que de jours calendaires ! Et comme les causes se bousculent au portillon de l’humanité, on va forcément passer aux demi-journées internationales de mobilisation, voire aux quarts d’heure mondiaux de lutte.
    Le 25 novembre, par exemple, c’était la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Ça a tellement changé la donne que le kidnappeur en chef de Boko Haram en ricane encore ! Des thématiques de journées mondiales, on peut en pondre à l’infini. Tiens, le 26 octobre, à la place de cette grotesque, mais bien réelle, Journée mondiale des pâtes, pourquoi ne pas instaurer la « journée mondiale contre les CRS dans les zones humides », en hommage à Rémi Fraisse ? Las, ces journées de soi-disant mobilisation planétaire ne sont que des coquilles vides. Elles permettent aux élus d’aérer leurs mocassins à glands et à certains d’apaiser leur mauvaise conscience grâce à un engagement de vingt-quatre heures chrono, le pin’s bien visible au revers de la veste. Les ados, eux, en général, ça leur passe au-dessus du piercing, même s’ils ne sont pas trop réticents à l’idée de faire sauter des cours. Généralement, ils passent de l’une à l’autre comme on se refile une chicha, et pourtant ce n’est pas faute de forcer le trait humanitaire pour s’assurer de leur compassion.
    Pour les militants de la lutte contre le sida, la journée mondiale est le 1er décembre. C’est con d’avoir choisi le 1er décembre, parce que souvent il fait un temps à ne pas mettre un séropo dehors. Si j’ai le souvenir de mobilisations fortes au début de l’épidémie avec des « die-in »* réunissant des milliers de personnes, cette journée est devenue l’ombre d’elle-même. Une fois, à Neuilly (Hauts-de-Seine), à la fin d’une conférence, les lycéens et les adultes étaient tous prêts à affréter un charter pour jouer les humanitaires à Brazzaville (République du Congo). Mais quand je les ai invités à s’engager à quinze bornes, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), le sida est devenu tout de suite moins exotique. Pour une journée mondiale, monsieur, on ne fait pas dans le local. On rêve sans frontières, on fait son Kouchner.
    Le pire, je l’ai vécu récemment dans un lycée où les élèves, sur injonction de l’infirmière, avaient organisé une rencontre-débat sur le thème « vivre avec le VIH ». La salle était en sous-sol, éclairée aux néons, froide comme un couloir de la Pitié-Salpêtrière. L’assistance était majoritairement féminine, au même titre que l’engagement associatif. Les mecs faisaient la « grasse », sponsorisée par les Nations unies. Des comédiens révisaient des textes censés ponctuer le débat. Les organisateurs ont accueilli un groupe de personnes venant témoigner de leur séropositivité, un rien gênés face à un virus qui prenait soudain figure humaine.
    « Ils ont encore des cheveux ? C’est chelou, non ? – Peut-être que c’est pas des vrais… »
    Nombreux sont les ados qui associent sida et chimio. J’imagine que, pour eux c’est rassurant de mettre des symptômes sur un virus fantôme. On allait développer, quand la sono nous a rappelés à l’ordre. Un prof avait playlisté Sid’amour à mort, de Barbara, sur Spotify, ce magnifique morceau qui stimule les glandes lacrymales des vieux et endort les jeunes. Puis, les comédiens ont lu des textes d’Hervé Guibert (écrivain mort du sida) et de Barbara Samson (première mineure à témoigner de sa séropositivité). En quinze minutes, ils nous ont plombé la salle en exhumant l’urgence des années 80 à grands coups de textes mortifères. À quelles fins, si ce n’était pour faire pleurer dans les chaumières ? Les gamins étaient blancs comme des globules, incapables de prendre la parole. On était en plein décalage tant, aujourd’hui, la réalité de l’épidémie est tout autre, avec l’espoir porté par les Prep (prophylaxie pré-exposition), les tests de dépistage rapides, les charges virales indétectables, les vies qui s’allongent.
    Heureusement, l’éternelle question sur le sida et les singes a allégé un peu l’atmosphère. Mais les comédiens ont à nouveau enchaîné sur des textes de malades en fin de vie, qui ont renvoyé tout le monde six pieds sous terre et quelques années en arrière. Une jeune femme, séropositive depuis la naissance, s’est effondrée en larmes, devant les élèves, interdits. Les précieux témoins avaient perdu toute envie de témoigner. Heureusement, les relents de friture venant de la cantine ont mis un terme au cauchemar.
    Journée mondiale oblige, tout le monde s’est autoapplaudi avant de se diriger vers le buffet. C’était beau comme un Sidaction. Il ne manquait que Clémentine Célarié pour rouler des pelles à tout le monde et Pierre Bergé pour rappeler que le Téléthon confisque tout le pognon.
    Le sida et sa journée mondiale sont entrés dans les évènements à cocher sur le calendrier, comme un passage obligé, gravé dans le marbre comme dans le temps. Quelquefois, j’ai l’horrible sensation que certains regrettent les morts en série pour refaire l’actualité. Invité à la matinale du Mouv, l’année dernière, l’animateur radio m’a rappelé, entre deux pubs et une info sida, qu’on était surtout là pour se marrer. Il se croyait un 5 mai, Journée mondiale du rire.
    Un bon conseil, cette année, anticipez le 1er décembre en achetant vos capotes deux jours avant car, le 30 novembre, c’est la Journée mondiale sans achats. Et si vous ne coïtez pas dans les heures suivantes, vous pourrez toujours les recycler en masque de guerriers japonais pour la Journée mondiale du Ninja, le 5 décembre.

    Dr Kpote (kpote@causette.fr et sur Facebook
    Illustration : Dugudus pour Causette

    * Démonstration pacifique où les manifestants s’allongent par terre tous ensemble sur la voie publique.


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  •  En faisant le ménage dans ma collection de « petits papiers », des quarts de feuille A4 déchirés à la hâte et sur lesquels les ados écrivent anonymement leurs questions, j’ai retrouvé celui-ci : « La sodomie fait-elle grossir les fesses ? Est-ce qu’on peut voir qu’on a pratiqué ? Est-on déviergée par les fesses ? »
    Quand je leur lis à voix haute ce genre de questions, les cervicales craquent comme à Rolland-Garros, la classe tentant d’identifier, un coup à droite puis à gauche, l’auteur(e) du billet. Du coup, pour mettre fin aux allégations, je leur rappelle l’impossibilité de pénétrer des fesses, à moins d’être doté d’une chignole à la place de la verge. On est donc « déviergée » par l’anus, non par les fesses. Le mot anus déclenchant l’hilarité et les vannes antédiluviennes genre « caca-prout », la pression est redescendue alors d’un cran sur fond de pets mimés en bouche. On a basculé du lycée à la maternelle.
    Le mythe de la virginité avant le mariage, s’invitant de façon croissante dans les familles de toutes confessions, induit ce type de question. C’est toujours intéressant de travailler d’abord sur la définition que les ados ont de l’innocente chasteté. Forcément, on parle de l’hymen, « du bout de peau, du truc chelou avec du sang » que les filles ont dans le vagin, « euh… l’utérus, enfin, quelque part dans le trou »… Il y a des jours où on se demande vraiment si l’anatomie n’est pas enseignée uniquement à Polytechnique. À grand renfort de planches, j’explique pour la énième fois qu’un hymen complaisant n’est pas une muqueuse qui ferait preuve d’une indulgence excessive vis-à-vis de la gent masculine, mais que c’est bien de l’élasticité de ladite membrane dont on cause.
    Quand ils m’imposent Ève comme moule originel, je leur rétorque qu’il suffit de les regarder pour comprendre qu’on n’a pas cloné à l’infini le corps des femmes depuis le jardin d’éden. Oui, elles sont toutes différentes, alors qu’elles fassent fi des généralités. Et de rajouter qu’au fil de mes recherches, j’ai pu apprendre que la fameuse membrane pouvait être de forme annulaire, semi-lunaire, labiée, cribriforme, voire à languette ou à pont. « Écoute, mon hymen n’étant pas cribriforme, mais annulaire, c’est logique que tu ne sentes rien » : ça va en calmer plus d’un le soir de la nuit de noces. Quand je rajoute qu’un hymen très extensible n’est pas forcément déchiré à la première pénétration ou que certaines filles n’en ont pas, on nage en pleine science-fiction. Au passage, des mecs émergent pour me demander mon cursus, s’imaginant, plus tard, gagner leur vie, la tête dans les vulves.
    Mais, ce qui travaille vraiment les ados, c’est si « ça se voit ou pas », pour écarter toute suspicion. La perte de virginité chez les garçons n’a aucun impact sur le qu’en-dira-t-on puisque, chez eux, « ça ne se voit pas », leur gland restant gland. Je leur explique que, tout de même, un type qui n’est plus puceau peut se repérer à ses attitudes de coq prétentieux ou à son incapacité à garder le secret. Mais comme cela n’a rien de gynécologique, le Créateur ferme les yeux tout en leur délivrant une onction de lubrifiant. Chez les filles, c’est la grande foire aux techniques pour garder intacte la membrane sacrée. Certaines pratiquent donc la sodomie ou acceptent des fellations pour faire patienter leur copain qui leur a promis l’amour à vie, après la casserole. Dans tous les cas, ce sont elles qui l’ont dans le fion, si vous me passez l’expression.
    Petit problème, la sodomie ferait grossir les fesses ! Et les filles de se scruter pour savoir lesquelles pratiquent le « hum hum » par derrière. Les filles callipyges sont suspectées d’activités sodomites et craignent pour leur réputation. Mais là où ça se complique, c’est que, les fesses ont pris sérieusement le dessus sur les seins depuis que Beyoncé, Shakira ou Rihanna remuent du string dans tous leurs clips. J’imagine la difficile équation dans le cerveau des jeunes filles : développer son popotin et le faire assurer pour 200 000 euros comme J-Lo sans passer pour la « sodomisée de service ». Les croyances populaires virent carrément à l’Inquisition quand on soupçonne, à la façon de marcher des unes et des autres, une appétence particulière pour la sexualité. On arrive à des situations ubuesques comme celle-ci, relatée dans un CFA du Val-d’Oise : « Ma mère, depuis que je suis toute petite, me dit qu’on pouvait voir si une fille était encore vierge à l’espacement entre ses cuisses quand les genoux se touchent […] Elle vérifie mes strings quand je les mets au sale, pour voir s’il n’y a pas des traces chelous […] M’sieur, les gens comme vous, ils devraient voir nos parents pour les informer. – T’es folle ou quoi, ma mère, elle vous décapite si vous lui racontez tout ça. »
    On imagine la matrone en train de mesurer l’espacement entre les cuisses de sa fille le couteau entre les dents. Avec la mode et le fameux thigh gap qui empoisonnent certaines ados, où les pieds serrés, les cuisses ne doivent pas se toucher, on finit par se mélanger les pinceaux. « Mais si elles ne se touchent pas, alors on peut penser qu’on l’a fait, non ? », ai-je eu comme question, déclenchant un vrai début d’affolement dans une classe.
    Pendant ce temps, les mecs se demandaient tout simplement si Ibra jouerait le prochain match du PSG et si, cette année, c’est le Barça ou le Bayern qui l’aurait dans le cul.

    Dr Kpote (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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  • La tumescence pénienne nocturne, c’est cette fameuse érection du matin qui ébranle les certitudes des scientifiques, défie le sens de l’équilibre et nous donne l’illusion de mener le monde à la baguette dès le chant du coq. Ce matin-là de décembre, ma tumescence a rapidement décliné, alors que je tentais, en vain, de démarrer le chauffage de mon véhicule, à sept heures du matin par-2 °C.Je devais rallier Longjumeau, dans l’Essonne, pour y rencontrer une vingtaine de garçons en première électrotechnique, probablement en hyperthermie hormonale,rien que pour m’énerver. Pendant le trajet, je n’ai fait que pester derrière mon pare-brise embué. Heureusement, l’accueil plein d’empathie de l’infirmière m’a redonné de l’énergie pour « susciter l’envie et l’enthousiasme du groupe »,comme c’est naïvement écrit dans les manuels d’éducation à la santé.

    La classe s’est installée au bruit des chaises qu’on maltraite,avec son lot d’endormis, de mal lunés et de béatifiés au THC. Classiquement, à l’énoncé du sujet abordé, ils ont déplié la panoplie de Super Queutard, vendant à la criée le nombre de filles emballées. « J’en ai baisé dix-huit »a mis la barre très haut, et la surenchère à la dizaine a débuté.On a tutoyé des scores chimériques, vu l’âge des participants,impossible à atteindre sous peine d’avoir les « couilles en sachet de thé », résumera l’un d’entre eux. Période des soldes oblige, j’ai toléré ce grand moment de liquidation de la testostérone accumulée pendant la nuit.

    Dans la communauté des mâles, quand on cause performance, on envoie du chiffre. Après le nombre de conquêtes, on est passé naturellement au nombre de centimètres. Mais étrangement, plutôt que de s’envoyer des mesures dans la face, ils ont échangé sur la pression que les filles leur font parfois subir. Aussitôt, le ton s’est fait plus confidentiel, comme à confesse. Les meufs, elles n’aiment pas si c’est trop petit. Devant la grille, une fille avait identifié l’un d’eux comme un nabot du sexe, info qu’elle s’était empressée de relayer aux copines sur Facebook. Le type visé a cherché à se rassurer : « M’sieur, si la personne qui parle ne l’a pas touché, elle ne peut pas deviner la taille de mon sexe, non ? »Potentiellement tous concernés, ils attendaient ma réponse comme parole d’évangile pour clouer le bec de toutes ces poules castratrices.

    On a devisé sur les fameuses bosses au niveau de la braguette et de leur absence chez les « pédés en slim ». Certains ont assuré s’entraîner à marcher le bassin légèrement en avant pour mieux se la péter. Finalement, tous ont reconnu que l’agression en dessous de la ceinture faisait souvent mouche tant l’homme obtient de la considération à la grosseur de ses mensurations. La taille du sexe, chez les mecs, induit un vrai trouble dissociatif à la sauce grecque – où la perception du vît oscille entre talon d’Achille et biceps d’Hercule. Un véritable mythe pend entre nos jambes et tant que le monde sera monde, les hommes préféreront se voir de profil devant le miroir que se regarder en face. Même les publicités y vont de leurs coups bas en affichant des types tout en muscles qui s’exhibent en caleçons moulants et en mode dromadaire. Signe des temps, les garçons subissent à leur tour la pression du corps parfait et commencent à psychoter. Logique alors que les filles en profitent pour se venger.

    Survivre dans la norme masculine et prouver sans cesse sa puissance demandent une vigilance de tous les instants. Ils ont raconté que parfois, ils se trouvaient « cons »en groupe, qu’ils effrayaient les filles en les apostrophant violemment mais qu’ils ne pouvaient faire autrement, par mimétisme clanique. « On a une réputation de merde mais on l’a bien cherché en laissant croire qu’on veut toujours baiser. »Qu’attendaient-ils pour changer cela ? Pourquoi ne pas laisser parler leurs doutes, leur sensibilité comme ils le faisaient là ?C’est la faute à la société, se sont-ils dédouanés. En fait,aucun ne se sentait l’âme révolutionnaire, capable d’insuffler le grand changement du mâle attentionné, découvrant sa fragilité au monde entier. La virilité doit se vivre dans un théâtre d’hommes, comme un rôle de composition qui transforme l’ego en queue de paon.

    Le plus difficile pour un garçon, c’est d’exprimer son peu d’appétence pour la gaudriole. La moindre baisse d’érection le fait passer pour une lopette et il craint que ça fasse le tour d’Internet. Du coup, il use de subterfuges pour éviter ces capotes qui serrent et qui provoquent des pannes. Mieux vaut « risquer l’IST que passer pour un pédé ». Quand ils ont un doute, une baisse de libido, ils invoquent la fatigue, la baisse de forme pour refuser un rapport sexuel, mais jamais le manque de désir. Être un mec, c’est toujours s’étalonner dans la performance physique et le « toujours prêt ». Je les ai trouvés tellement sincères sans la présence des filles que j’ai presque douté de l’intérêt de la mixité.

    Et puis, le premier samedi de cette nouvelle année, en zappant un dernier coup, histoire de réviser avant d’aller me coucher, je suis tombé sur le Journal du hard,sur Canal+. Une jeune rouquine actrice X, à peine plus âgée qu’eux, expliquait que pour rester au top, elle faisait en sorte d’être toujours plus performante, d’améliorer sans cesse ses prouesses techniques. À force de performance, vous verrez qu’on finira tous en burne-out.


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