• Selon le dictionnaire de l’Académie française, l’horticulture serait l’art de cultiver les jardins, de pratiquer la culture des légumes, des fleurs et des arbres. C’est donc une activité artistique qui devrait être ouverte à tous. Du coup, j’ai été très étonné d’apprendre au téléphone, en préparant mon déplacement pour un CFA horticole de l’Essonne, que je n’aurais que des garçons pour assister à mon animation. C’est donc la fleur à la capote, en mode « ramène tes testicules pour faire pousser la campanule et la renoncule », que j’allais à la rencontre des futurs Le Nôtre, prêt à parler pistil et semences, pollinisation et arrosage. Dès leur arrivée, j’ai compris que j’avais affaire à des professionnels de l’herbe plus prompts à couper des têtes de weed jamaïcaine qu’à tailler des bosquets versaillais. Les mecs étaient parfaitement désinhibés pour aborder la sexualité.
    Un garçon qui avait conservé sa casquette sur la tête m’a apostrophé tout de suite sur un point du règlement. Il m’a demandé si c’était normal de devoir enlever son couvre-chef pour assister au cours. « On nous les casse en nous disant que c’est un manque de respect pour les autres. » Je lui expliquais, un rien interdit devant sa question, qu’il n’était pas de mon ressort de changer les règlements intérieurs des établissements scolaires. Il a poussé son raisonnement : « Mais quand il y a un homme qui se maquille dans le CFA, qui te mate en train de pisser, c’est pas un manque de respect, ça ? Et le règlement ne dit rien ! » Je ne m’attendais pas à causer maquillage en horticulture, mais l’expérience me soufflait qu’il y avait matière à développer :
    « Pour être plus concret, quel est le problème ?
    – On risque de se faire péter la rondelle chaque fois qu’on va aux toilettes ! »
    Vu l’acrimonie ambiante, j’avais du mal à imaginer un ado s’en dédouaner et draguer ses pairs dans les toilettes. Aussi, je l’ai invité à se questionner sur une éventuelle parano. Le passage à l’acte réclame tout de même quelques étapes qu’on ne brûle pas comme ça dans les toilettes d’un CFA ! « Moi, perso, je suis célibataire et j’aime bien m’amuser. Et s’amuser, c’est péter la rondelle ! » m’a rétorqué un rapide en affaires. Assurément, le langage était plus cru que vert. Je leur ai expliqué que, sans être violent, on pouvait signifier à l’autre la gêne éprouvée par des regards insistants. Mais ils m’ont répondu qu’on ne discutait pas avec un pédé, on le défonçait. Le mec en question les matait sans arrêt : « Dans le coin fumeurs ! À la sortie ! Au repas ! Cette dalpé mate tout le temps. » Se reluquer entre mecs, c’était perçu comme inacceptable et particulièrement « dégueulasse » par le groupe. Sans surprise, ils ont fait référence à Adam et Ève, le couple originel et universel. « Monsieur, la base des bases, c’est un homme et une femme », m’ont-ils dit. Je leur ai fait un petit historique de la sexualité entre hommes, parfois parfaitement assimilée, parfois décriée à travers les âges, mais bien omniprésente. Le concept d’homosexualité datant de la fin du XIXe siècle, l’idée d’une sexualité non orientée, et ce depuis l’Antiquité, ouvrait le champ de tous les possibles. Les Grecs et les Romains se définissant alors comme bisexuels, les relations hommes-femmes avaient souvent pour unique vocation la procréation. Sceptique, l’un d’eux, s’étant mis à fouiller sur Wikipédia à l’aide de son téléphone, approuva, en nous lisant cette phrase entre deux fous rires : « Chez les peuples celtes, les hommes aiment s’ébattre à trois sur des peaux de bêtes. »
    Un mélange de dégoût et de rire secoua les travées du petit amphi dans lequel nous étions installés. Un gars qui visait les sommets du stand-up nous a balancé qu’« on devrait envoyer la SPA à ces pédés de Celtes qui niquaient » sur des restes animaliers. Plus sérieusement, ils pensaient tous que c’était simplement une histoire d’éducation et qu’un homo pouvait devenir hétéro s’il le voulait. En suivant un bon « entraînement à l’hétérosexualité », un jour ou l’autre, « devant un beau cul de meuf, le mec allait craquer ». Autrement dit, rien de tel qu’une bonne compète double mixte de sport en chambre, avec ou sans peau de bête, pour qu’un gay vire sa cuti.
    « Dans le CFA, il y a un homo qui s’habille comme une pétasse, et ça, c’est horrible. Qu’il se fasse péter le cul, je m’en bats les couilles, mais il n’a pas à nous le montrer. Par contre, il y en a un autre qui nous fait pas chier avec ça ! » a repris un des types en lançant un regard vers le bas de l’amphi, où un garçon, un peu esseulé, a souri. J’ai deviné la récente sortie de placard que ce dernier avait dû opérer. « À l’adolescence, certains se sentent un peu perdus dans leur orientation sexuelle, se questionnent », ai-je ajouté, peut-être pour relativiser et éviter une possible mise à l’index. Un type a immédiatement rebondi en interpellant celui du premier rang : « Ça veut dire que t’es un peu perdu dans ta sexualité, toi, Alban ? »
    Malgré ma demande de ne pas entrer dans les histoires personnelles, Alban a tenu à s’exprimer :
    « Franchement, j’ai des doutes. Ouais, je suis perdu.
    – Sois hétéro, ma gueule !
    – Facile à dire…
    – Moi, mon père, à 8 ans, il m’a dit que j’avais intérêt à être hétéro, sinon il me défoncerait. Il avait envie que ses enfants “broutent du minou”. C’est comme ça qu’il faut éduquer ses gosses.
    – Et toi, Alban, avec tes parents ?
    – Ils ne savent pas.
    – Pourtant, nous, on l’a su direct. Ils sont aveugles, tes darons. M’sieur, lui, on le fait pas iech parce qu’il ne se maquille pas, il ne nous mate pas. Il est correct, contrairement à l’autre dalpé. »
    Après le témoignage de ce bel exemple d’homophobie transmise de père en fils, on a pu échanger sur l’importance de notre environnement et souligner la responsabilité des adultes dans leur mission éducative. Courageusement, Alban a tenu à nous faire partager ses balbutiements amoureux et l’émergence d’une préférence pour les mecs. Le groupe a défini le « pédé homologué » comme celui qui n’en rajoute pas, qui ne s’affiche pas. On peut être homo à condition de ne pas avoir envie d’aller aux toilettes en même temps qu’eux, de s’habiller dans la norme qu’ils ont fixée, de ne pas se maquiller, de ne pas se montrer efféminé et de ne jamais les mater. Une fois toutes ces limites posées, ils se disaient prêts à accepter la différence. Mais derrière leur agrément de carnaval se cachait l’obligation d’intégrer leurs codes, d’entrer dans le moule préalablement défini par leurs soins. J’ai nommé le concept « dictature hétérosexuelle » et ils ont trouvé le terme un peu abusif. « Mais qu’adviendra-t‑il le jour où Alban aura envie d’uriner en même temps que vous ? » La sonnerie leur a permis d’esquiver la réponse.

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  • « Je suis venu avec ma bite et mon couteau. » Cette expression qui fleure bon la bidasserie et le garde-à-vous pénien, synthétisant une forte aptitude à se débrouiller avec les moyens du bord, est extrêmement redondante. En effet, à force d’échanger avec les mecs sur la sexualité, on finit par mesurer combien la bite et le couteau sont similaires dans leur imaginaire. Pour beaucoup d’entre eux, le pénis, c’est un peu le couteau suisse de l’entrejambe, l’outil indispensable pour survivre en période de défloration. Poser ses couilles, et donc tout ce qui va avec, ça vous pose un homme, ça vous plante une personnalité. « Planter » ? Tiens, on se rapproche de l’arme blanche ! D’ailleurs, un jeune en foyer PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse) me l’a clairement signifié en essayant de décrire la rupture de l’hymen : « C’est un peu comme un coup de couteau dans le bras, la peau s’écarte et ça saigne. » Le vit multifonction du jeune post-pubère est aussi très utile pour « déboîter » les meufs.
    À ce sujet, une fille en CAP à Vanves (Hauts-de-Seine), blessée à la cheville en jouant au basket, nous a raconté qu’elle s’était forcée à marcher normalement, malgré la douleur, devant la bande de mecs qui tenait les murs pour éviter qu’ils lui balancent le classique « alors, tu t’es fait déboîter le cul » et d’avoir à se justifier. Au plumard, le mec qui déboîte n’y va pas avec le dos de la cuillère, ni dans le verbe ni dans le geste. Quelques semaines plus tard, à Arles (Bouches-du-Rhône), une fille qui me parlait des garçons en boîte, donnera une version plus méridionale de l’acte : « Après la fumette et la buvette, le mec, il te déglingue. » Déboîter, déglinguer… On commence mieux à cerner la dimension « couteau suisse » du pénis qui se met en branle à l’approche de sa proie. Et puis l’outillage se démultiplie à l’envi en fonction de l’acte fantasmé : et vas-y qu’avec son vit on défouraille, décapsule, défonce, ramone, astique à tout-va. Et pour conclure, après une telle débauche d’activité purement mécanique, un garçon de seconde me dira : « Moi, la meuf, je lui mets tellement que je la tue. »
    Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette envie de tout détruire sur son passage avec sa bite, on la doit à la peur de ne pas assurer, de ne pas être à la hauteur. Les mecs en rajoutent dans le vocabulaire guerrier pour se donner le courage d’aller à la lutte coïtale, d’avoir la force d’exposer leur capacité érectile, leur puissance au regard de leur partenaire. Comme un chanteur de baloche concentré sur l’applaudimètre à la fin de son set, l’homo erectus juge sa prestation aux décibels de l’orgasme de sa meuf. Cette peur, elle s’exprime dans le nombre incroyable de questions autour de la taille idéale, de débats sur l’importance du diamètre ou de la longueur, sur les techniques à maîtriser pour aller et venir en winner. Pour faire jouir, il conviendrait d’être au top de la muscu, on fait fi de la tendresse et des caresses. On comprend mieux du coup ce fameux syndrome du vestiaire qui hante tout un chacun, de cette peur de la comparaison d’une virilité qui pendrait entre les cuisses, qui s’afficherait trop molle au regard des pairs. Plus personne, du coup, ne veut prendre de douches collectives et nombreux sont ceux qui rentrent du sport, crasseux et en sueur sous leurs vêtements immaculés, pour se doucher dans l’intimité de leur domicile. Quand on a compris cela, on pourrait presque excuser tant de violences dans les mots du sexe. Sauf que ces paroles excluent l’autre de la relation et font terriblement mal. Quand on « défonce » son ou sa partenaire, on travaille seul avec sa queue. L’amour devient alors un vaste chantier, sur lequel l’ouvrier bien outillé met du cœur à l’ouvrage et ses émotions derrière l’oreille.

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  • Janvier est le mois qui honore Janus, dieu romain des clés et des portes. C’est donc le mois idéal pour crocheter nos mœurs cadenassées et ouvrir nos chakras à tout ce qui ne nous ressemble pas. C’est devenu essentiel dans une époque où les modes de vie des uns ambitionnent de s’imposer à ceux des autres. L’année dernière, on a pris cher. Très cher. En surfant sur l’éphéméride de 2015, on constate que Dieu, squatteur quasi quotidien de nos alertes Google, nous a plus arrosés de son courroux que de sa miséricorde. Nous avons bédavé l’opium du peuple jusqu’à l’overdose, jusqu’à pleurer des larmes de sang. J’ai dû sublimer mes émotions pour mieux travailler et consulter pour apaiser ma tension. Juste après le 13 novembre, j’étais dans un lycée de Seine-Saint-Denis où les filles sont nombreuses à escamoter leurs tenues religieuses afin d’intégrer le moule séculier de la laïcité. Plutôt que d’ignorer la scène pour filer à l’infirmerie, j’ai pris le temps de les observer. Tout en palabrant, elles géraient leurs mutations le plus naturellement du monde, comme une chorégraphie parfaitement maîtrisée. Mais, contrairement à ce qu’on croit, elles n’abandonnent pas leurs signes ostentatoires à l’entrée des bahuts, elles les subliment. Avec leurs robes sombres et très longues associées aux hijabs qui se font capuches ou écharpes le temps d’une journée de cours, elles demeurent habitées et habillées par leur foi. Elles défilent subtilement pour leur créateur. Franchement, je me pose la question de l’utilité de les obliger à se changer. On a choisi le combat frontal en légiférant, eh bien, elles se sont débrouillées pour respecter la loi sans perdre leur identité, un rien revancharde. Bien fait.
    Un Conflit de loyauté vis‑à-vis des traditions
    Pendant la première animation, les filles m’ont invité à parler des mariages forcés, et certaines témoignaient de copines à qui c’était arrivé. J’ai immédiatement fait référence à Mustang, ce film turc qui raconte l’histoire de cinq sœurs promises à des époux non choisis et remises dans le droit de chemin de la tradition par un oncle violent. Au moment où j’ai prononcé le mot « turc », une jeune fille au premier rang a lâché un « non » très ferme.
    « Tu ne veux pas que je parle de ce film ?
    – Non, monsieur, il n’y a pas de film. Ce film n’existe pas. »
    En la dévisageant, je n’ai pas senti ce négationnisme provocateur qui pullule sur le Net, mais j’ai lu, plutôt, la résurgence d’un mal-être profond face au sujet épineux des traditions. J’ai compris qu’elle était turque ou avait des origines turques. Je ne me suis pas démonté : « Donc, ce film qui n’existe pas narre l’histoire de cinq sœurs imaginaires qui se heurtent à la tradition patriarcale et leur façon d’y échapper… Forcément, ce film ne peut pas se voir. Mais je vous conseille quand même de le chercher. Sur un malentendu, on ne sait jamais… »
    Comment travailler face à de telles résistances imposées par le poids du respect et l’impossibilité de transgresser ? Si ­l’humour est un moyen d’évacuer les tensions, il convient d’accompagner le mal-être, de l’interroger. L’éducation populaire nous invite à déconstruire les cadres qui favorisent la reproduction des habitudes, nous aliénant à la pensée unique. Facile en théorie, mais dans la réalité, comment s’y prendre ? Je suis profondément attaché aux valeurs laïques de notre République, mais cela me confère-t‑il les pleins pouvoirs sur l’éducation des autres ? Cette fille était tourmentée, tiraillée entre d’une part sa famille, ses traditions et son appartenance à une société bien différente, et d’autre part une école qui invite au développement du sens critique. On s’est souri, malgré la gêne, et elle a entendu le scénario de ce film qui n’existait pas. Je me suis dit que nos animations devaient parfois être ­violentes pour ces filles éduquées aux antipodes des sujets abordés.
    Deux jours après, j’ai eu le cas d’une jeune fille à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis) qui se bouchait les oreilles quand l’animation basculait sur l’anatomie génitale. Je l’ai vue se tasser doucement sur son siège, disparaissant dans le tissu ample de son look confessionnel, sidérée par les paroles crues de ses camarades de classe. Elle a sorti un bouquin en arabe. Peut-être le Coran ? Qu’importe, je ne lui ai pas demandé. Fut un temps où, intérieurement, je me serai moqué de telles bigoteries. Mais j’ai changé. De laïcard intolérant, j’ai viré laïque bienveillant. La violence des fous de Dieu a gommé une partie de ma colère. Ce que j’ai perdu en « mécréantidude », je l’ai gagné en humanité. Je ne lui ai pas reproché de lire, tant j’ai senti son besoin d’avoir un support entre les mains qui la maintenait dans sa réalité, l’empêchant de sombrer dans un inconnu salace et salissant. Elle n’avait pas à payer l’addition d’un monde fou de ses certitudes au point de vouloir les imposer aux autres. À elle de cheminer, d’entendre ce qu’elle pouvait, d’attraper au vol ce qui pourrait lui servir un jour. Sa présence, ici, suffisait.
    « M’sieur, c’est vrai qu’on saigne ? » Combien de fois ai-je entendu cette question ? Avant de parler biologie, j’ai raconté comment les femmes musulmanes et séropos que j’avais accompagnées un temps m’avaient fait part des différentes techniques (fruits rouges, sang préparé, etc.) pour faire croire à leur virginité et faire perdurer la tradition. Elles savaient qu’on ne saigne pas systématiquement lors du premier rapport, mais continuaient à partager ces informations pour transmettre leur culture. La fille qui m’avait posé la question s’est dite « choquée » par cette révélation, mais heureuse d’y avoir eu accès. Elle a promis d’avoir une discussion sur le sujet avec sa mère le soir même. Je lui ai signalé que si celle-ci criait au mensonge, c’est probablement qu’elle ne se sentait pas en capacité de remettre en question ses propres valeurs et son éducation. Quoi qu’elle lui dise, qu’elle ne lui en veuille pas ! On a abordé les situations ubuesques engendrées par ce culte de la virginité, comme l’hyménoplastie ou l’existence de sites qui vantent les mérites de l’hymen artificiel pour 29,95 euros seulement. Le paradis en version hard discount.
    En rentrant, je me suis dit que ces ados ne parlaient jamais d’amour, mais que la religion était vécue et partagée sous la forme d’injonctions, d’obligations : rester vierge jusqu’au mariage, bannir les pédés, ne pas manger ce qui est interdit, etc. Dans leurs convictions, Dieu n’est qu’un censeur, juste bon à punir. Où se terre l’espoir qu’est censée insuffler une religion ? L’amour de son prochain qu’elle se devrait de distiller ? Pourquoi ceux qui les éduquent, qui se déclarent porte-parole du divin, occultent-ils cette dimension essentielle ? En tout cas, ce n’est pas en leur jetant notre laïcité et nos terrasses avinées dans la gueule qu’on va se rencontrer. Puisque leurs précepteurs les abreuvent de diktats, offrons-leur l’ivresse de l’amour.

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  • Dans ce Bac pro vente où les jeunes arboraient le look costard-cravate, Neuilly-sur-Seine prenait un air de Neuilly-on-Thames. Le look Boss, ça me changeait un peu du jogging trois bandes stylé Bayern avec la sacoche sur le côté. Mais l’habit faisait-il pour autant le moine et la djellaba, l’imam, pour satisfaire toutes les sensibilités dans cette période troublée. J’allais vite m’apercevoir que nenni dans le couloir qui nous menait au CDI, les mecs semblant moins collet monté devant les filles qui traînaient. Pour que l’animation sorte du cadre scolaire, nous nous sommes posés dans les fauteuils moelleux du centre de doc.
    Les deux heures imparties ont démarré sur un échange viril, pour une histoire de téléphone tombé. Les types n’avaient pas besoin de booster leur testostérone comme on me le propose régulièrement sur ma boite mail, ils étaient à bloc.
    Une fois la prise de bec terminée, j’ai décidé de démarrer l’animation sous la ceinture.
    - Les gars, en une minute, j’ai entendu 4 fois « j’m’en bat les couilles ». On devine chez vous cette envie irrépressible de partager une virilité vigoureuse et assumée. Maintenant que vous avez confronté la taille de vos attributs, vous savez pourquoi je suis là ?
    - « Notre prof nous a dit que vous alliez parler du féminisme, du respect des femmes », formula l’un d’eux en levant les yeux aux cieux.
    - Du respect des hommes aussi, car ça va de paire, sans mauvais jeu de mot ! La relation s’inscrit en miroir. Pour respecter l’autre, faut-il encore se respecter soi. L’expression de la virilité, par exemple, est bien différente selon qu’elle se théâtralise dans une rivalité d’hommes, comme tout à l’heure ou qu’elle s’inscrive dans une relation avec une femme…
    J’ai été coupé par un élève, qui s’est levé et a harangué les autres comme un tribun : « Parlons de la différence entre les hommes et les femmes ! Les gars, j’ai lu une étude qui démontre que comme l’homme se reproduit en quelques minutes alors que la femme, elle, a besoin de 9 mois, c’est pour ça qu’on a toujours faim… Qu’on veut plus assouvir nos envies sexuelles qu’elles. »
    - « Concrètement ça se traduit comment ? »
    - « Ben, quand je vois un cul dans la rue, c’est normal que j’ai envie de le baiser. Ce sont mes besoins primaires. L’homme est fait pour avoir beaucoup de rapports. C’est comme ça que l’humanité s’est développée. »
    - « Je vois, tu diras à ta femme enceinte : excuse chérie mais pendant que tu es en gestation et dans l’attente de notre progéniture, j’ai eu des rapports sexuels avec d’autres femmes pour assouvir mon besoin primaire de procréation. »
    - « Monsieur, vous détournez ce que j’ai dit. Chacun son rôle. Monsieur, honnêtement, si votre femme vous demande de réparer le rideau, c’est à vous de le faire, non ? Et vous vous allez lui demander de faire à manger. Ça a toujours été comme ça depuis l’homme des cavernes. Pourquoi changer ça ? »
    J’ai proposé de quitter le paléolithique et les peaux de bêtes pour lancer un débat sur le rôle de chacun au sein du couple mais ils étaient, maintenant, trois, à crier plus fort que les autres, à se tenir debout pour mieux marteler leurs idées. Ils y avaient dans leur discours une bonne dose de mâle dominant, programmé pour fertiliser à l’envie les ovules disponibles… Insidieusement, je sentais bien que la religion les inspirait mais c’était à eux de l’affirmer et non à moi, de provoquer leur confession.
    Un autre a repris le flambeau. « De nos jours, on veut trop changer les choses et ça va se retourner contre nous. Vous verrez. » Comme je lui demandais de développer, il m’a expliqué que « l’humanité veut aller vivre sur Mars, que c’est une hérésie, qu’on veut faire des choses qui vont à l’encontre de la normalité », tout en apostrophant ses deux potes de prêche: « on s’est compris, hein, les gars ? » Les autres ont acquiescé.
    Et d’embrayer : « Ben nous les musulmans, on pense que…
    Je lui ai demandé de ne pas s’exprimer au nom d’une communauté forte de plus 1,5 milliards d’âmes dans le monde, qui vivent leur religion de manière bien différente. Il a accepté mais non sans mal, l’argument des velléités belliqueuses des sunnites vis à vis des chiites n’étant pas suffisant pour le faire revenir sur son positionnement de porte-parole communautaire.
    Du coup, il a embrayé sur les homosexuels et le mariage pour tous, affirmant même que les pédés voulant tous des gosses, la terre entière allait virer sa cuti et se sodomiser à tout va. Il convenait donc de les éliminer de la surface du globe.
    Je lui ai proposé de jouer la fameuse scène de sortie du placard, m’installant dans le rôle du fils :
    - « Papa, je me sens plus attiré par les garçons que par les filles. »
    - « Tu n’as pas le droit. Les pédés, c’est interdit par notre religion. »
    - « Mais papa, je crois en Allah tout puissant mais je suis quand même amoureux des garçons. »
    (Il fait le signe de l’égorgement)
    - « Papa, tu serais prêt à me tuer ? »
    - « Heu, non mais je vais te frapper » (il lève la main)
    - « Papa, papa, tu m’as cassé le bras mais je suis toujours homosexuel. C’est bizarre, non ? »
    Il a finit par sourire, décontenancé par mes réparties. J’ai même lu un soupçon d’empathie dans son regard. Un doute l’habitait quand à la suite à donner à notre échange. Je leur ai proposé un débat inversé, dans lequel, ils devaient imaginer des arguments pour défendre l’homosexualité mais ils ont refusé. Fallait pas pousser, non plus !
    Par la suite, chaque échange s’est inscrit sur le terrain du religieux. Tout devenait profondément identitaire, donc dénué de recul. Il y a eu des échanges vifs, des coups de gueule, de l’énervement, mais jamais je leur ai opposé la charte de la laïcité.
    - « Monsieur, je vous remercie de nous avoir laissé parler », est venu me dire l’un d’eux tout en me serrant la main.
    - « Tu as conscience que vous avez beaucoup monopolisé la parole avec la religion. Que les autres se sont peu exprimés. »
    - « Oui, mais on ne peut pas toujours le faire, alors on en a profité. »
    J’ai entendu les échanges perdurer dans le couloir et j’ai secrètement rendu hommage à l’école de la République, l’école pour tous. Trois jours plus tard, c’était le 13 novembre et les terribles attentats de Paris perpétrés, coïncidence, par des équipes de trois djihadistes. J’ai eu une pensée pour ces trois jeunes qui s’étaient longuement exprimé au nom de leur religion.
    En relisant les valeurs de l’Éducation populaire, je me suis dit qu’on s’en était sérieusement éloigné depuis quelques décennies. Reconnaître à chacun la volonté et la capacité de progresser, écouter et échanger sans convaincre, accepter nos différences plutôt que d’afficher un drapeau tricolore sur les terrasses des cafés, cela me paraît la meilleure des réponses. Et plutôt que de nous alcooliser avec la baguette et le béret, inspirons fort l’opium du peuple pour mieux en digérer les effets et renouer avec les ivresses du vivre ensemble.

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  • À quelques jours du 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, on cause dans les animations de la pire pandémie du siècle dernier tout en dépoussiérant les rubans rouges. Mais, parfois, j’ai un peu l’impression de soliloquer. En effet, au box-office des « maladies qui déchirent grave ta race », Ebola a largement détrôné le sida. Pour les ados, le VIH, c’est passé de mode, comme les démons de minuit qui t’entraînent au bout de la nuit et la moustache de Freddie Mercury (1). Mais Retour vers le futur refaisant l’actualité, on peut aussi leur rappeler que Marty McFly (héros du film) a décollé au tout début de l’épidémie, dans les années 1980, et que le virus l’a peut-être accompagné dans sa machine à voyager dans le temps jusqu’au 21 octobre dernier (2). Le sida a bien survécu au grand bug de l’an 2000 et ce n’est pas de la fiction.
    « Comment on atteint le sida ? » Cette question anonyme griffonnée par un élève de seconde pourrait, dans un premier temps, inviter au sarcasme. Et puis, en y réfléchissant bien, on se dit qu’on a peut-être sous les yeux un beau lapsus révélateur de la pensée collective : aujourd’hui, pour avoir la possibilité de rencontrer le sida, il conviendrait de voyager et de préférence loin. De nombreux jeunes n’imaginent pas une seconde que le virus vit peut-être à leurs côtés, hébergé par les lymphocytes d’un pote en pleine bourre qui « défonce tout à la salle » ou d’une conquête d’un soir parachutée sous MD (3) dans leur lit. « Le sida, Monsieur, c’est au bois et dans le Marais. » Comprendre : chez les putes et les gays.
    En ces temps de COP21, où le naturel chasse le chimique, on n’hésite plus à en faire un paria de la nature, un rat de laboratoire : « Le sida, Monsieur, c’est ce virus fabriqué par les Américains pour tuer les Noirs et l’Afrique. » Cette affirmation aussi récurrente que le complot sioniste du 11-Septembre permet de nier la responsabilité de chacun face à la transmission des IST (infections sexuellement transmissibles). En gros, à quoi ça se sert de se protéger puisque l’épidémie est sous le contrôle des grands génocidaires américains ? Et quand on exige des preuves, il y a toujours un post Facebook perdu quelque part dans le cyberespace…
    Du coup, pour tous ces négationnistes de la pandémie, on pourrait organiser le voyage « devoir de mémoire du VIH », comme on le fait pour la Shoah ou le Débarquement, histoire de remettre les pendules à l’heure.
    Forcément, ce pèlerinage commencerait par un vol sec, le lubrifiant étant devenu, depuis le 11-Septembre, un produit interdit en cabine, car susceptible de finir dans une bombe plus barbue que sexuelle. Cette mesure coercitive est particulièrement contre-productive pour la prévention, car un rapport sans lubrifiant augmente les microlésions, donc les risques de transmission. Avant le décollage pour le septième ciel, les hôtesses et stewards de notre compagnie Air Sida donneraient les consignes de sécurité : « Mesdames et Messieurs, bienvenue sur ce vol aller simple, puisque vous voyagez en compagnie du VIH. Nous allons dès à présent vous indiquer les consignes de sécurité. Tout d’abord, les issues de secours signalé par un panneau “Exit” ne servent à rien, car vous ne sortirez pas de la séropositivité. Les (godes)ceintures s’attachent et se détachent de cette façon. En cas de dépressurisation hormonale, des capotes tomberont automatiquement devant vous. Pincez sur le réservoir pour enlever l’air. En vue du décollage, veuillez redresser votre siège et éteindre vos bédos : le cannabis thérapeutique pour les séropos est toujours interdit en France. »
    Pour voyager sereinement, mieux vaut se faire vacciner. Le vaccin contre le sida étant toujours au stade des « essais prometteurs », nous proposerons plutôt un test de dépistage. Avec les Trod (Test rapide d’orientation diagnostique, qui délivre un résultat en 30 minutes) et l’autotest à résultat immédiat vendu en pharmacie, on a, enfin, l’embarras du choix. Si l’avancée est remarquable en termes d’offre de dépistage, l’information reste à manier avec précaution. Personnellement, même si la loi le permet, je n’ai pas envie d’envoyer un mineur acheter un autotest (autour de 28 euros tout de même) pour qu’il se dépiste en solo dans sa piaule en s’autopiquant (« Ça doit faire mal, M’sieur ! »). « Si je suis positif, je me suicide » est une phrase que j’ai beaucoup trop entendue. Le Trod réalisé dans un centre de dépistage me paraît bien plus adapté, tout en offrant une réponse presque aussi rapide.
    Pas de plateau-repas pendant notre voyage ! Les passagers auront droit à la Prep (prophylaxie pré-exposition) en guise d’en-cas. VIH, Trod, TPE (traitement post-exposition) et maintenant Prep, avec tous ces acronymes et ces sigles, on comprend mieux pourquoi la prévention touche plus les joueurs de Scrabble que ceux de Fifa 16 ! La prise de médicament anti-VIH par des séronégatifs dans un but préventif est autorisée aux États-Unis depuis 2012. Si elle étoffe l’éventail des outils de prévention, j’imagine mal pourtant distribuer du Truvada aux ados. Leur expliquer l’intérêt de cette thérapie préventive chez un couple sérodifférent, ça vaut son pesant de sérophobie ordinaire : « Si ma copine (ou mon copain) a le sida, je la (ou le) largue tout de suite. » La solitude du séropo demeure une vraie problématique en 2015.
    Bien entendu, nous déconseillerons à nos usagers, sur le vol VIH, d’opter pour la formule tout compris, un rien présomptueuse. En effet, une fois le sida atteint, et en cas de contamination, ils vont certainement manquer d’appétit, peut-être avoir du mal à digérer ce qui leur arrive. Il faudra toutefois se nourrir un minimum, parce que « les mecs chelous, tout chauves et tout maigres, ça se voit tout de suite qu’ils ont le sida ». Pour éviter toute stigmatisation, nous proposerons des perruques aux escales.
    Pour conclure notre vol et accompagner la redescente, nous leur parlerons de « vie et d’avenir », sans postillonner puisque la salive transmet toujours le sida dans l’imaginaire collectif. Aujourd’hui, on peut vivre avec le VIH, mais c’est toujours mieux de ne pas le contracter. Avant de quitter l’appareil, nous distribuerons un petit souvenir pour relancer la prévention : un calendrier de l’avent avec une capote à découvrir chaque jour à partir du 1er décembre, histoire d’être bien couvert pour le jour de l’an et sa partie de jambes en l’air.
     
    1. Leader du groupe britannique Queen, mort du sida.
    2. Selon le scénario du deuxième volet de la trilogie culte des années 1980, Retour vers le futur, le héros voyage dans le temps à bord de sa mythique DeLorean pour atterrir en 2015, précisément le 21 octobre.
    3. Abrégé de MDMA (méthylènedioxyméthamphétamine), molécule de la famille des amphétamines, plus connu sous le nom d’ecstasy.

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