• Sur fond de castagne états-unienne sur les latrines non genrées, je narrais à une assistante sociale de CFA coiffure la scène où un jeune se déclarant « non binaire » m’avait réclamé une animation non hétérocentrée devant ses camarades interdits. Comme je lui confiais mes difficultés pour aborder sereinement le sujet de la transidentité avec les ados, elle m’a invité à rencontrer Grégoire, 17 ans, en pleine transition, bien dans ses hormones et ses baskets. Elle me l’a présenté sous sa nouvelle identité féminine, Camille. À notre rendez-vous sur la terrasse couverte d’un café, celle-ci est arrivée à la bourre, chaloupant autour des tables, les lèvres purpurines et les cheveux tirés, dégageant une assurance un rien exagérée qui trahissait ses 17 ans au compteur. De Grégoire, nous avons peu parlé. Il était mort à 6 ans, un soir où, de retour de l’école, il avait annoncé fièrement à sa mère qu’il était une fille, comme dans un film. « Ma mère épluchait des légumes. Je lui ai dit que j’étais une fille et elle m’a répondu d’accord. Tout au long de mon adolescence, elle m’a certifié que c’était possible de changer. Elle a été extraordinaire. » Du père, j’ai appris qu’il était violent et qu’il a abusé de deux de ses filles. Aujourd’hui, personne ne sait où il a échoué et nous n’en parlerons plus.
    Sa mère, pendant toute sa grossesse, a clamé haut et fort qu’elle attendait une fille. Grégoire arrive dans une fratrie de six, parfaitement équilibrée autour de trois filles et trois garçons. Avec malice, Camille me signale qu’elle a fait perdurer cet équilibre, de par sa double identité. « À l’école, j’étais à ma place nulle part. J’avais un prénom de garçon et dans ma tête j’étais une fille. J’avais les cheveux longs, bouclés, et on m’interpellait au féminin. Au collège, quand j’ai compris que j’étais un mec, ça m’a sidéré. En sport, je devais me changer avec les garçons alors que j’avais des petits seins et des hanches. Je suis certain que mon cerveau donnait des messages à mon corps. J’ai compris que j’étais différente et je questionnais Dieu sur ce qui m’arrivait. »
    « Certain », « différente », un coup masculin, un coup féminin, Grégoire et Camille vont se télescoper dans les mots pendant tout l’entretien. À 16 ans, Camille coupe le cordon et quitte Châteauroux pour rejoindre la capitale et faire son apprentissage en coiffure. Elle a demandé son émancipation pour gérer seule sa transition et a reçu l’accord deux jours avant notre rencontre.
    « J’ai choisi Paris, pensant y trouver une ouverture d’esprit, et je me suis trompée. Du coup, je ne cherche plus à partager avec des gens de mon âge. C’est chiant de toujours avoir à expliquer ce que tu es, ce que tu vis. Quand je marche dans la rue, je ne me dis pas en permanence “t’es trans”. Je me maquille depuis le collège, alors j’ai l’habitude de me faire traiter de pédé. Les tentatives de suicide, médicaments, lames de rasoir, je les ai faites. »
    Camille n’éprouve pas l’envie ou le besoin d’être suivie psychologiquement. « Personne ne peut comprendre à part moi. »
    « En France, le changement d’identité sociale se fait facilement si on est châtré. Pour les opérations, il y a 50 % de réussite. Je ne le sens pas trop. On peut avoir l’apparence, les attitudes d’une femme, mais l’être vraiment, non ! Changer d’identité, c’est important, mais ­changer de sexe, ça l’est moins. Comme beaucoup d’hétéros sont attirés par les trans avec un pénis, on peut niquer notre sexualité en se faisant opérer. » Ces phrases, Camille reviendra un peu dessus au téléphone. Un mois après notre entretien, l’opération lui semblait envisageable. Ses décisions fluctuent au rythme de ses changements corporels, son anatomie étant devenue un chantier ­permanent sur lequel se construit sa nouvelle identité.
    Camille m’explique que la transition n’est pas chose simple. « On nous donne les mêmes hormones que les pervers sexuels : des castrateurs chimiques. Ça coupe l’activité des testicules et on perd la libido à 100 % ! Je me force à avoir des relations sexuelles avec mon copain. Avant, je jouissais masculin dans l’amour. Maintenant, j’ai l’impression que c’est plus long, les sensations ne sont pas les mêmes alors que j’ai le même sexe. » C’est un endocrinologue trans-friendly qui la suit. Elle a trouvé son adresse sur un site spécialisé. Elle prenait des œstrogènes de synthèse, mais sa rencontre récente avec Stella Rocha, la célèbre trans brésilienne, lui a ouvert le chemin des hormones sud-américaines. « Les douleurs sont plus fortes, mais la transformation de mon corps est spectaculaire. Malheureusement, je ne prends pas de fesses et ma voix est encore trop ­masculine. » Camille n’exclut pas d’avoir probablement recours, un jour, à la chirurgie esthétique, même si se faire opérer des cordes vocales la fait grave flipper.
    Pour illustrer ses changements corporels, elle évoque ses nouvelles sensations au niveau des doigts. « Je sens beaucoup plus les détails des tissus. Ma sensibilité au toucher s’est décuplée. Ce n’est pas dans ma tête. Ma peau est plus fine, plus douce, plus blanche. Le premier mois, la réduction musculaire fait mal. Puis avec le développement des glandes mammaires, je ne pouvais pas dormir sur le ventre ou le côté. C’était hyper douloureux. »
    Du coup, quand on lui demande si elle est sûre de ce qu’elle fait, ça l’exaspère : « Vu la douleur encaissée et la perte de mes envies sexuelles, bien sûr que je sais ! » La grande question qui taraude Camille, c’est : « Est-ce que je passe bien dans la rue ? » Elle nomme ça le « passing », le fait de passer devant les autres sans soulever dégoût ou questionnement, d’être étiquetée « féminin » ou « masculin » sans ambiguïté.
    « J’ai subi des violences. Mais au fond, je reste un gars qui sait se bastonner ! Un soir, j’allais acheter des clopes et je tombe sur une bande du quartier. J’échange un regard avec l’un d’entre eux et il se met à gueuler : “D’où tu me regardes, toi ! Dégage, le trav !” Me prendre pour un mec qui se déguise en femme, c’est l’insulte suprême. C’est hyper humiliant pour une transsexuelle. »
    Camille a arrêté le CFA coiffure, fatiguée d’avoir à se justifier sans cesse pendant sa transition. « J’étais inscrite sous le nom de Grégoire. Quand tout allait bien, les profs m’appelaient Camille comme je l’avais demandé. Mais à la moindre connerie, ils m’envoyaient du Grégoire ! C’était dégueulasse de jouer avec mon identité ! »
    C’est à ce moment-là que Camille s’est muée en Zahrah, mannequin qui rêve de sublimer son passing sur papier glacé. « Ma mère est d’Alger et Zahrah, au bled, c’est la grosse mamma qui fait le couscous. » Dans la foulée, elle taxe une clope au serveur en jouant sur son décolleté tout en me faisant un clin d’œil. Je me suis demandé si, à ce moment-là, ce n’était pas un peu Grégoire qui se revanchait.
    Comme on parlait de l’avenir en couple, elle s’est faite plus grave : « À la Saint-Valentin, j’ai vu des couples qui s’enlaçaient. Moi, je n’aurai jamais droit à quelqu’un qui me tient la main en public, sans gêne. J’aimerais vivre avec un mec qui m’assume. Je ne veux pas être la femme qu’on cache parce que trans. »
    Comme je lui demandais si sa ­différence pouvait générer de la vulnérabilité face aux épreuves de la vie, Zahrah a pris une longue inspiration. « Les trans ont du mal à trouver du travail. Du coup, il reste le tapin. Un mec riche m’a contacté sur Facebook. Il voulait se faire accompagner en soirée pour 300 euros. Il m’a demandé de mettre des talons et de bien me maquiller. J’étais sa plante décorative. Je n’imagine pas de me prostituer un jour. Et pourtant, mon Dieu, on me l’a souvent proposé ! Franchement, vous êtes patron, vous avez le choix entre une fille et une trans, vous prenez qui ? On n’existe pas dans la société. »
    Aux dernières nouvelles, Zahrah a trouvé du boulot dans une boutique de cosmétiques. Grâce à ses nouvelles hormones, l’employeur n’y aurait vu que du feu. Mais elle passe sa journée à forcer sa voix et c’est lourd. « Prendre une voix de pouffiasse, c’est chiant et fatiguant », m’a-t‑elle dit. En la regardant repartir du café, j’ai entrevu l’expression de dégoût sur le visage du serveur, qui avait fini par comprendre. Grégoire est mort, Camille somnole et Zahrah doit prendre son envol, un peu comme l’albatros de Baudelaire, « Exilé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

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  • Pour faire la nique à ce début de printemps aux fortes fragrances de gaz lacrymogène, j’ai eu comme une envie irrépressible de parler d’amour. Et puisque sous les pavés il y a la plage, la perspective d’un embrasement généralisé des corps m’a logiquement amené à faire monter la température dans mes animations. J’ai décidé de faire fi des IST (infections sexuellement transmissibles) et des retards de règles, un temps, pour saupoudrer sur mon auditoire une bonne dose d’ocytocine, l’hormone de l’amour et de l’empathie ! C’est dans cet état d’esprit que, par un beau matin ensoleillé, je suis arrivé dans une classe non loin de la forêt de Rambouillet (Yvelines). Option soins équins oblige, celle-ci était composée d’une vingtaine de filles, de trois garçons et d’une grande bienveillance, qualité rare pour cette génération où se vanner a viré au tropisme.
    D’entrée de jeu, j’ai décidé de travailler avec eux sur la notion de plaisir, mot que j’ai écrit en gros sur le tableau. Comme je les ai sentis un rien circonspects, nous avons tenté de définir ensemble de quoi il retournait. Ils ne parlaient que de plaisir sexuel. Alors, je leur ai demandé si là, tout de suite, nous ne pouvions pas prendre du plaisir à être ensemble. Forcément, ça les a interloqués. « Ça se fait trop pas ! » a même lâché une fille, anticipant la ­partouze générale. Pour éradiquer tout s­oupçon d’amour libre en mode soixante-­huitard attardé, j’ai évoqué la satisfaction éprouvée dans les moments de partage, le plaisir d’être ensemble. Curieusement, le mot « plaisir » prend vite une dimension péjorative dans l’imaginaire collectif. On retrouve dans les borborygmes salaces et les grognements utilisés pour l’illustrer les réminiscences d’une sous-culture pornographique qui hurle ses orgasmes forcés sur la Toile pour appâter les chalands du Net. Du coup, éprouver du plaisir – et surtout le revendiquer – est devenu ­suspect. « C’est bien là que réside toute l’ambiguïté, puisque dans la sexualité c’est vers cela que l’on tend », leur ai-je signifié sans mauvais jeu de mots. On cherche le plaisir, mais pas question de signaler qu’on l’a trouvé, au risque de passer pour les pervers de service.
    Pour illustrer le plaisir d’être ensemble, le groupe a disserté sur la proximité corporelle qui est prégnante entre filles, mais qui est impensable et rejetée entre garçons. D’ailleurs, après un rapide tour d’horizon de la classe, j’ai noté que certaines se touchaient les cheveux, d’autres se tenaient la main ou reposaient leur tête sur l’épaule de leur voisine. Pouvait-on imaginer la même proximité entre garçons ? Tout le monde s’est esclaffé, signifiant que non. Se rapprocher entre filles n’était pas perçu comme appartenant à la sphère de la sexualité, mais comme étant des gestes d’amitié où l’on partage une intimité sans arrière-pensée. Entre garçons, de telles attitudes prennent une tout autre signification, avec des soupçons d’homosexualité à la clé. Dans une classe où j’avais proposé aux garçons de se tenir la main, aux interrogations avaient succédé des rires gênés, puis des vannes homophobes et, du coup, aucun n’avait accepté. Il faut dire que la pression sociale est forte. Dans les critères constituant la base d’un idéal masculin, on les invite à se montrer forts, à éviter d’être « émotifs et sentimentaux comme les filles ». Les gestes tendres entre mecs sont donc proscrits.
    Une fille au premier rang, en parlant des câlins, a tenu à signifier : « Moi, les caresses, les câlins, je peux les faire qu’avec mes amis. Pas avec ma copine. » En évoquant naturellement son homosexualité, cette fille incarnait toutes les promesses du mois de mai : fais ce qu’il te plaît. Les caresses entre amis étaient-elles moins engageantes que celles qu’on se prodigue en couple ? « Et les sex friends, alors ? Tu en fais quoi ? C’est chaud quand tu commences à te caresser avec un pote. » Ah ! les sex friends, cette relation entre bons potes à la compote qui vire à la salade de fruits défendus, cette chose vécue par les ados « au jour d’aujourd’hui » qui n’existait pas du temps des parents ! « L’ambiguïté dans la relation amicale est un grand classique. On y parle d’attirance comme dans la relation amoureuse. On en a juste fait un concept marketing pour la télé-réalité », ai-je répondu. On a réfléchi ensemble sur les fondements du fuck friend. Beaucoup défendaient l’idée qu’on pouvait baiser sans s’engager. Et pourtant, engager son corps dans une relation sexuelle n’a rien d’une expérience de « décérébré » si l’on en juge par la multitude de sentiments qui nous traversent avant, pendant et après ! Le sex friend d’un soir est peut-être l’homme ou la femme de notre vie.
    « Monsieur, entre ados, il ne peut pas y avoir de plaisir. Seuls les adultes doivent savoir ce que c’est, parce que ça demande du temps de connaître son corps et celui de l’autre », a repris la fille du premier rang. Elle n’avait pas tort, mais ce qui parasite le plaisir des premiers émois, ce n’est pas l’âge, mais plutôt la peur de « mal faire » ou d’« avoir mal ». L’obligation de réussite empêche de se lâcher complètement, la technique prenant le pas sur l’éprouvé. Je les ai invités à appréhender les plaisirs simples comme se tenir la main, s’asseoir côte à côte, se mater dans les couloirs du lycée, ressentir la chaleur envahir son corps… Ils se sont foutus de moi en me traitant de lover, mais une fille a témoigné que « le premier regard amoureux échangé et les papillons dans le ventre, ça ne s’oublie pas ! On peut mettre le feu avec un regard de braise. On n’en dort plus. On a envie d’être ensemble tout le temps. On fait la gueule à ses parents. On est ailleurs… » Immédia­tement, une autre a tenu à relativiser : « Monsieur, quand les mecs te déshabillent des yeux dans le RER, que tu sens les regards sur tes fesses et tes seins, c’est pas les feux de l’amour ! »
    On s’est amusés à décrypter les regards, à mimer des attitudes acceptables ou dérangeantes. Le visage est devenu un théâtre où la relation s’est mise en scène. Toute la classe a reconnu à l’unanimité que se regarder amoureusement procurait du bien-être, du plaisir. Les interactions intimes, verbales ou non verbales, sont autant d’invitations à pénétrer dans notre sphère privée sans trop s’exposer. Mais attention, on peut se sentir « OKLM * dans les préliminaires » et, quelques secondes plus tard, être gêné par un regard qui déshabille, une main qui va plus loin ou un baiser plus fougueux que les autres. « Dans ces cas-là, on peut s’éloigner, et il nous reste les plaisirs solitaires », ai-je un peu provoqué. En le balançant comme cela, j’ai senti que je jetais un gros pavé dans la mare et, dans les têtes et les sous-vêtements, les hormones ont probablement fait leur révolution. En dessous de « plaisir », sur le tableau noir, j’aurais pu graffer : « L’imagination au pouvoir ! »

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  • Selon le dictionnaire de l’Académie française, l’horticulture serait l’art de cultiver les jardins, de pratiquer la culture des légumes, des fleurs et des arbres. C’est donc une activité artistique qui devrait être ouverte à tous. Du coup, j’ai été très étonné d’apprendre au téléphone, en préparant mon déplacement pour un CFA horticole de l’Essonne, que je n’aurais que des garçons pour assister à mon animation. C’est donc la fleur à la capote, en mode « ramène tes testicules pour faire pousser la campanule et la renoncule », que j’allais à la rencontre des futurs Le Nôtre, prêt à parler pistil et semences, pollinisation et arrosage. Dès leur arrivée, j’ai compris que j’avais affaire à des professionnels de l’herbe plus prompts à couper des têtes de weed jamaïcaine qu’à tailler des bosquets versaillais. Les mecs étaient parfaitement désinhibés pour aborder la sexualité.
    Un garçon qui avait conservé sa casquette sur la tête m’a apostrophé tout de suite sur un point du règlement. Il m’a demandé si c’était normal de devoir enlever son couvre-chef pour assister au cours. « On nous les casse en nous disant que c’est un manque de respect pour les autres. » Je lui expliquais, un rien interdit devant sa question, qu’il n’était pas de mon ressort de changer les règlements intérieurs des établissements scolaires. Il a poussé son raisonnement : « Mais quand il y a un homme qui se maquille dans le CFA, qui te mate en train de pisser, c’est pas un manque de respect, ça ? Et le règlement ne dit rien ! » Je ne m’attendais pas à causer maquillage en horticulture, mais l’expérience me soufflait qu’il y avait matière à développer :
    « Pour être plus concret, quel est le problème ?
    – On risque de se faire péter la rondelle chaque fois qu’on va aux toilettes ! »
    Vu l’acrimonie ambiante, j’avais du mal à imaginer un ado s’en dédouaner et draguer ses pairs dans les toilettes. Aussi, je l’ai invité à se questionner sur une éventuelle parano. Le passage à l’acte réclame tout de même quelques étapes qu’on ne brûle pas comme ça dans les toilettes d’un CFA ! « Moi, perso, je suis célibataire et j’aime bien m’amuser. Et s’amuser, c’est péter la rondelle ! » m’a rétorqué un rapide en affaires. Assurément, le langage était plus cru que vert. Je leur ai expliqué que, sans être violent, on pouvait signifier à l’autre la gêne éprouvée par des regards insistants. Mais ils m’ont répondu qu’on ne discutait pas avec un pédé, on le défonçait. Le mec en question les matait sans arrêt : « Dans le coin fumeurs ! À la sortie ! Au repas ! Cette dalpé mate tout le temps. » Se reluquer entre mecs, c’était perçu comme inacceptable et particulièrement « dégueulasse » par le groupe. Sans surprise, ils ont fait référence à Adam et Ève, le couple originel et universel. « Monsieur, la base des bases, c’est un homme et une femme », m’ont-ils dit. Je leur ai fait un petit historique de la sexualité entre hommes, parfois parfaitement assimilée, parfois décriée à travers les âges, mais bien omniprésente. Le concept d’homosexualité datant de la fin du XIXe siècle, l’idée d’une sexualité non orientée, et ce depuis l’Antiquité, ouvrait le champ de tous les possibles. Les Grecs et les Romains se définissant alors comme bisexuels, les relations hommes-femmes avaient souvent pour unique vocation la procréation. Sceptique, l’un d’eux, s’étant mis à fouiller sur Wikipédia à l’aide de son téléphone, approuva, en nous lisant cette phrase entre deux fous rires : « Chez les peuples celtes, les hommes aiment s’ébattre à trois sur des peaux de bêtes. »
    Un mélange de dégoût et de rire secoua les travées du petit amphi dans lequel nous étions installés. Un gars qui visait les sommets du stand-up nous a balancé qu’« on devrait envoyer la SPA à ces pédés de Celtes qui niquaient » sur des restes animaliers. Plus sérieusement, ils pensaient tous que c’était simplement une histoire d’éducation et qu’un homo pouvait devenir hétéro s’il le voulait. En suivant un bon « entraînement à l’hétérosexualité », un jour ou l’autre, « devant un beau cul de meuf, le mec allait craquer ». Autrement dit, rien de tel qu’une bonne compète double mixte de sport en chambre, avec ou sans peau de bête, pour qu’un gay vire sa cuti.
    « Dans le CFA, il y a un homo qui s’habille comme une pétasse, et ça, c’est horrible. Qu’il se fasse péter le cul, je m’en bats les couilles, mais il n’a pas à nous le montrer. Par contre, il y en a un autre qui nous fait pas chier avec ça ! » a repris un des types en lançant un regard vers le bas de l’amphi, où un garçon, un peu esseulé, a souri. J’ai deviné la récente sortie de placard que ce dernier avait dû opérer. « À l’adolescence, certains se sentent un peu perdus dans leur orientation sexuelle, se questionnent », ai-je ajouté, peut-être pour relativiser et éviter une possible mise à l’index. Un type a immédiatement rebondi en interpellant celui du premier rang : « Ça veut dire que t’es un peu perdu dans ta sexualité, toi, Alban ? »
    Malgré ma demande de ne pas entrer dans les histoires personnelles, Alban a tenu à s’exprimer :
    « Franchement, j’ai des doutes. Ouais, je suis perdu.
    – Sois hétéro, ma gueule !
    – Facile à dire…
    – Moi, mon père, à 8 ans, il m’a dit que j’avais intérêt à être hétéro, sinon il me défoncerait. Il avait envie que ses enfants “broutent du minou”. C’est comme ça qu’il faut éduquer ses gosses.
    – Et toi, Alban, avec tes parents ?
    – Ils ne savent pas.
    – Pourtant, nous, on l’a su direct. Ils sont aveugles, tes darons. M’sieur, lui, on le fait pas iech parce qu’il ne se maquille pas, il ne nous mate pas. Il est correct, contrairement à l’autre dalpé. »
    Après le témoignage de ce bel exemple d’homophobie transmise de père en fils, on a pu échanger sur l’importance de notre environnement et souligner la responsabilité des adultes dans leur mission éducative. Courageusement, Alban a tenu à nous faire partager ses balbutiements amoureux et l’émergence d’une préférence pour les mecs. Le groupe a défini le « pédé homologué » comme celui qui n’en rajoute pas, qui ne s’affiche pas. On peut être homo à condition de ne pas avoir envie d’aller aux toilettes en même temps qu’eux, de s’habiller dans la norme qu’ils ont fixée, de ne pas se maquiller, de ne pas se montrer efféminé et de ne jamais les mater. Une fois toutes ces limites posées, ils se disaient prêts à accepter la différence. Mais derrière leur agrément de carnaval se cachait l’obligation d’intégrer leurs codes, d’entrer dans le moule préalablement défini par leurs soins. J’ai nommé le concept « dictature hétérosexuelle » et ils ont trouvé le terme un peu abusif. « Mais qu’adviendra-t‑il le jour où Alban aura envie d’uriner en même temps que vous ? » La sonnerie leur a permis d’esquiver la réponse.

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  • « Je suis venu avec ma bite et mon couteau. » Cette expression qui fleure bon la bidasserie et le garde-à-vous pénien, synthétisant une forte aptitude à se débrouiller avec les moyens du bord, est extrêmement redondante. En effet, à force d’échanger avec les mecs sur la sexualité, on finit par mesurer combien la bite et le couteau sont similaires dans leur imaginaire. Pour beaucoup d’entre eux, le pénis, c’est un peu le couteau suisse de l’entrejambe, l’outil indispensable pour survivre en période de défloration. Poser ses couilles, et donc tout ce qui va avec, ça vous pose un homme, ça vous plante une personnalité. « Planter » ? Tiens, on se rapproche de l’arme blanche ! D’ailleurs, un jeune en foyer PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse) me l’a clairement signifié en essayant de décrire la rupture de l’hymen : « C’est un peu comme un coup de couteau dans le bras, la peau s’écarte et ça saigne. » Le vit multifonction du jeune post-pubère est aussi très utile pour « déboîter » les meufs.
    À ce sujet, une fille en CAP à Vanves (Hauts-de-Seine), blessée à la cheville en jouant au basket, nous a raconté qu’elle s’était forcée à marcher normalement, malgré la douleur, devant la bande de mecs qui tenait les murs pour éviter qu’ils lui balancent le classique « alors, tu t’es fait déboîter le cul » et d’avoir à se justifier. Au plumard, le mec qui déboîte n’y va pas avec le dos de la cuillère, ni dans le verbe ni dans le geste. Quelques semaines plus tard, à Arles (Bouches-du-Rhône), une fille qui me parlait des garçons en boîte, donnera une version plus méridionale de l’acte : « Après la fumette et la buvette, le mec, il te déglingue. » Déboîter, déglinguer… On commence mieux à cerner la dimension « couteau suisse » du pénis qui se met en branle à l’approche de sa proie. Et puis l’outillage se démultiplie à l’envi en fonction de l’acte fantasmé : et vas-y qu’avec son vit on défouraille, décapsule, défonce, ramone, astique à tout-va. Et pour conclure, après une telle débauche d’activité purement mécanique, un garçon de seconde me dira : « Moi, la meuf, je lui mets tellement que je la tue. »
    Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette envie de tout détruire sur son passage avec sa bite, on la doit à la peur de ne pas assurer, de ne pas être à la hauteur. Les mecs en rajoutent dans le vocabulaire guerrier pour se donner le courage d’aller à la lutte coïtale, d’avoir la force d’exposer leur capacité érectile, leur puissance au regard de leur partenaire. Comme un chanteur de baloche concentré sur l’applaudimètre à la fin de son set, l’homo erectus juge sa prestation aux décibels de l’orgasme de sa meuf. Cette peur, elle s’exprime dans le nombre incroyable de questions autour de la taille idéale, de débats sur l’importance du diamètre ou de la longueur, sur les techniques à maîtriser pour aller et venir en winner. Pour faire jouir, il conviendrait d’être au top de la muscu, on fait fi de la tendresse et des caresses. On comprend mieux du coup ce fameux syndrome du vestiaire qui hante tout un chacun, de cette peur de la comparaison d’une virilité qui pendrait entre les cuisses, qui s’afficherait trop molle au regard des pairs. Plus personne, du coup, ne veut prendre de douches collectives et nombreux sont ceux qui rentrent du sport, crasseux et en sueur sous leurs vêtements immaculés, pour se doucher dans l’intimité de leur domicile. Quand on a compris cela, on pourrait presque excuser tant de violences dans les mots du sexe. Sauf que ces paroles excluent l’autre de la relation et font terriblement mal. Quand on « défonce » son ou sa partenaire, on travaille seul avec sa queue. L’amour devient alors un vaste chantier, sur lequel l’ouvrier bien outillé met du cœur à l’ouvrage et ses émotions derrière l’oreille.

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  • Janvier est le mois qui honore Janus, dieu romain des clés et des portes. C’est donc le mois idéal pour crocheter nos mœurs cadenassées et ouvrir nos chakras à tout ce qui ne nous ressemble pas. C’est devenu essentiel dans une époque où les modes de vie des uns ambitionnent de s’imposer à ceux des autres. L’année dernière, on a pris cher. Très cher. En surfant sur l’éphéméride de 2015, on constate que Dieu, squatteur quasi quotidien de nos alertes Google, nous a plus arrosés de son courroux que de sa miséricorde. Nous avons bédavé l’opium du peuple jusqu’à l’overdose, jusqu’à pleurer des larmes de sang. J’ai dû sublimer mes émotions pour mieux travailler et consulter pour apaiser ma tension. Juste après le 13 novembre, j’étais dans un lycée de Seine-Saint-Denis où les filles sont nombreuses à escamoter leurs tenues religieuses afin d’intégrer le moule séculier de la laïcité. Plutôt que d’ignorer la scène pour filer à l’infirmerie, j’ai pris le temps de les observer. Tout en palabrant, elles géraient leurs mutations le plus naturellement du monde, comme une chorégraphie parfaitement maîtrisée. Mais, contrairement à ce qu’on croit, elles n’abandonnent pas leurs signes ostentatoires à l’entrée des bahuts, elles les subliment. Avec leurs robes sombres et très longues associées aux hijabs qui se font capuches ou écharpes le temps d’une journée de cours, elles demeurent habitées et habillées par leur foi. Elles défilent subtilement pour leur créateur. Franchement, je me pose la question de l’utilité de les obliger à se changer. On a choisi le combat frontal en légiférant, eh bien, elles se sont débrouillées pour respecter la loi sans perdre leur identité, un rien revancharde. Bien fait.
    Un Conflit de loyauté vis‑à-vis des traditions
    Pendant la première animation, les filles m’ont invité à parler des mariages forcés, et certaines témoignaient de copines à qui c’était arrivé. J’ai immédiatement fait référence à Mustang, ce film turc qui raconte l’histoire de cinq sœurs promises à des époux non choisis et remises dans le droit de chemin de la tradition par un oncle violent. Au moment où j’ai prononcé le mot « turc », une jeune fille au premier rang a lâché un « non » très ferme.
    « Tu ne veux pas que je parle de ce film ?
    – Non, monsieur, il n’y a pas de film. Ce film n’existe pas. »
    En la dévisageant, je n’ai pas senti ce négationnisme provocateur qui pullule sur le Net, mais j’ai lu, plutôt, la résurgence d’un mal-être profond face au sujet épineux des traditions. J’ai compris qu’elle était turque ou avait des origines turques. Je ne me suis pas démonté : « Donc, ce film qui n’existe pas narre l’histoire de cinq sœurs imaginaires qui se heurtent à la tradition patriarcale et leur façon d’y échapper… Forcément, ce film ne peut pas se voir. Mais je vous conseille quand même de le chercher. Sur un malentendu, on ne sait jamais… »
    Comment travailler face à de telles résistances imposées par le poids du respect et l’impossibilité de transgresser ? Si ­l’humour est un moyen d’évacuer les tensions, il convient d’accompagner le mal-être, de l’interroger. L’éducation populaire nous invite à déconstruire les cadres qui favorisent la reproduction des habitudes, nous aliénant à la pensée unique. Facile en théorie, mais dans la réalité, comment s’y prendre ? Je suis profondément attaché aux valeurs laïques de notre République, mais cela me confère-t‑il les pleins pouvoirs sur l’éducation des autres ? Cette fille était tourmentée, tiraillée entre d’une part sa famille, ses traditions et son appartenance à une société bien différente, et d’autre part une école qui invite au développement du sens critique. On s’est souri, malgré la gêne, et elle a entendu le scénario de ce film qui n’existait pas. Je me suis dit que nos animations devaient parfois être ­violentes pour ces filles éduquées aux antipodes des sujets abordés.
    Deux jours après, j’ai eu le cas d’une jeune fille à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis) qui se bouchait les oreilles quand l’animation basculait sur l’anatomie génitale. Je l’ai vue se tasser doucement sur son siège, disparaissant dans le tissu ample de son look confessionnel, sidérée par les paroles crues de ses camarades de classe. Elle a sorti un bouquin en arabe. Peut-être le Coran ? Qu’importe, je ne lui ai pas demandé. Fut un temps où, intérieurement, je me serai moqué de telles bigoteries. Mais j’ai changé. De laïcard intolérant, j’ai viré laïque bienveillant. La violence des fous de Dieu a gommé une partie de ma colère. Ce que j’ai perdu en « mécréantidude », je l’ai gagné en humanité. Je ne lui ai pas reproché de lire, tant j’ai senti son besoin d’avoir un support entre les mains qui la maintenait dans sa réalité, l’empêchant de sombrer dans un inconnu salace et salissant. Elle n’avait pas à payer l’addition d’un monde fou de ses certitudes au point de vouloir les imposer aux autres. À elle de cheminer, d’entendre ce qu’elle pouvait, d’attraper au vol ce qui pourrait lui servir un jour. Sa présence, ici, suffisait.
    « M’sieur, c’est vrai qu’on saigne ? » Combien de fois ai-je entendu cette question ? Avant de parler biologie, j’ai raconté comment les femmes musulmanes et séropos que j’avais accompagnées un temps m’avaient fait part des différentes techniques (fruits rouges, sang préparé, etc.) pour faire croire à leur virginité et faire perdurer la tradition. Elles savaient qu’on ne saigne pas systématiquement lors du premier rapport, mais continuaient à partager ces informations pour transmettre leur culture. La fille qui m’avait posé la question s’est dite « choquée » par cette révélation, mais heureuse d’y avoir eu accès. Elle a promis d’avoir une discussion sur le sujet avec sa mère le soir même. Je lui ai signalé que si celle-ci criait au mensonge, c’est probablement qu’elle ne se sentait pas en capacité de remettre en question ses propres valeurs et son éducation. Quoi qu’elle lui dise, qu’elle ne lui en veuille pas ! On a abordé les situations ubuesques engendrées par ce culte de la virginité, comme l’hyménoplastie ou l’existence de sites qui vantent les mérites de l’hymen artificiel pour 29,95 euros seulement. Le paradis en version hard discount.
    En rentrant, je me suis dit que ces ados ne parlaient jamais d’amour, mais que la religion était vécue et partagée sous la forme d’injonctions, d’obligations : rester vierge jusqu’au mariage, bannir les pédés, ne pas manger ce qui est interdit, etc. Dans leurs convictions, Dieu n’est qu’un censeur, juste bon à punir. Où se terre l’espoir qu’est censée insuffler une religion ? L’amour de son prochain qu’elle se devrait de distiller ? Pourquoi ceux qui les éduquent, qui se déclarent porte-parole du divin, occultent-ils cette dimension essentielle ? En tout cas, ce n’est pas en leur jetant notre laïcité et nos terrasses avinées dans la gueule qu’on va se rencontrer. Puisque leurs précepteurs les abreuvent de diktats, offrons-leur l’ivresse de l’amour.

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