• Un texte un peu testiculocentré mais dédicacé aux précurseurs d'Ardecom http://www.contraceptionmasculine.fr/

    MES VALSEUSES AU BARBECUE

    La première fois où j’avais déposé mes boules dans une paume de carabin, je venais d’avoir 18 ans, le permis, le bac, et une bonne chtouille en promo. Je démarrais donc ma vie d’adulte le pantalon et le caleçon sur les pompes, le gland brûlé à l’azote. Trente cinq ans plus tard, j’étais dans la même position un peu inconfortable mais cette fois, pas pour les mêmes raisons. Quand ma compagne m’a fait part, l’été dernier, qu’elle était au bout de l’efficacité de son DIU hormonal, les choses de ma vie ont défilé au ralenti : les BD d’Emma sur la charge contraceptive, les gigaoctet lus sur le sujet et surtout le nombre de fois où, au nom du féminisme, j’avais vendu la contraception masculine à des classes entières de gamin.es. Militer est une chose, passer à l’acte en est une autre. Désormais un DIU géant, en forme de croix, se dressait devant moi pour me faire expier mes années d’égoïsme coïtal. Certes, j’avais testé le slip thermique que m’avait offert le collectif Tomas Boulou, mais j’avais eu du mal à être observant plus de 24 heures. Tout bien pesé, j’éprouvais plus d’appréhension à me faire remonter les balloches en tirant sur mon scrotum qu’à me faire couper les canaux déférents. Il fallait se rendre à l’évidence, j’étais bon pour me faire contracepter à vie, donc passer par la vasectomie. Par respect pour les mecs qui s’y collent avant la quarantaine, je dois avouer que ce choix m’était simplifié avec trois gamins au compteur, dont deux ados bien casse bonbons, bonne motivation à finir le boulot. Je n’ai pas choisi de « cryoconserver » mon sperme au CECOS, estimant que j’avais déjà largement contribué au désastre écologique, même si le patriarcat m’a soufflé plus d’une fois « et si tu refais ta vie avec une jeunette, hein ? ». Une amie, peut-être disciple de Peggy Sastre en pleine crise evopsy, m’a même expliqué que si certains mecs pouvaient procréer jusqu’à leur dernier soupir, c’est que ça devait être vital pour l’humanité.
    On n’a de cesse d’évoquer la méconnaissance des filles vis à vis de leur sexe génital mais les mecs cis ne sont pas mieux lotis, dès qu’on les décroche de la hampe de leur teub qu’ils raffolent à lustrer. Combien de personnes m’ont demandé si j’allais toujours éjaculer, si je ne craignais pas de ne plus bander ? Peu savent que l’essentiel de l’éjaculat est produit non pas par les testicules mais par les vésicules séminales (prostate, épididymes et glandes de Cowper) et que les spermatozoïdes ne représentent qu’1 à 2% environ du volume final. Pour bander, c’est au cerveau qu’il faut s’adresser et je ne comptais pas profiter de l’occase pour me faire lobotomiser.
    J’ai opté pour le Dr Hupertan, un urologue réputé donc « pas donné » d’après ma médecin généraliste, à qui j’ai rétorqué qu’on ne confiait pas ses bijoux de famille à n’importe qui. Pas question de jouer les Harpagons, tirant sur les cordons de sa bourse.
    Le spécialiste m’a expliqué que sa technique utilisée, dite de la « vasectomie sans bistouri », portait une appellation rassurante mais trompeuse. Les canaux déférents ne sauraient être sectionnés par l’opération du Saint-Esprit. Mais plutôt que de les couper à l’intérieur après une double incision, le praticien sort les deux canaux hors du scrotum, par une petite ouverture, limitant la taille des hématomes. Cette technique, mise au point en Chine en 1974 dans le cadre d’un programme de contrôle des naissances, permettait ainsi de renvoyer plus vite les travailleurs aux champs. Cette vision très libérale de l’acte contraceptif m’a obligé à séparer le syndicaliste de l’homme et j’ai signé le protocole.
    N’étant pas d’une nature particulièrement anxieuse vis à vis de l’hôpital, j’ai opté pour l’anesthésie locale, histoire de ne pas passer ma journée dans le potage. Le Dr Hupertan m’a quand même interpellé sur le mode ambulatoire : « j’ai parfois de grands gaillards qui s’évanouissent dès qu’on touche à leur scrotum ». La mythologie a eu aussi son lot de fake news : c’est par les couilles que Thétis tenait Achille pour le tremper dans les eaux des Styx et non par le talon, d’où la vulnérabilité de la zone concernée.
    Dans ses derniers conseils, il a évoqué la prise de Valium, la veille au soir et une heure avant l’opération, histoire d’être bien détendu pour éviter le scrotum « en noix de coco ». Il y a un côté tatous chez les mâles cis, qui face à l’adversité voient leurs scrotums rétrécir et se durcir. Comme je le questionnais sur une éventuelle douleur post opératoire, il m’a répondu « Picard », m’invitant à mettre dans mon congélo, un sac de petits pois surgelés, bio ou pas, pour remplacer les antalgiques et réduire l’hématome. Ma nouvelle aventure génitale allait donc à rebours du réchauffement climatique, ayant débuté ma réflexion avec les boules au chaud pour finalement la conclure avec les marrons glacés.
    Le jour J, je suis parti confiant, avec ma boite de Valium en poche, conformément au protocole et, sur la route, le soleil qui me faisait de l’œil. Après une bonne heure d’attente à la clinique, une infirmière m’a accompagné dans la salle de découpe. Une compil du type « fait ton marché bouddhiste avec David Guetta » tournait sur l’ordinateur. Perso, avec ou sans produits, j’ai plus de facilité à léviter sur un bon vieux Clash mais ce n’était pas le moment de jouer les casse-couilles avec le DJ qui allait m’opérer.
    Pendant toute la durée de l’acte, une des infirmières s’est penchée en souriant sur mes organes et résumait le déroulé de l’opération à l’oreille d’une autre, assise plus loin, en observation. Je les surveillais du coin de l’œil, tout en me demandant, si la veille, ce n’était pas elles qui avaient collé sur un mur du vingtième « à vos sécateurs, mes sœurs ! » Pas du tout avare d’explications pendant toutes les étapes, le Dr Hupertan m’a régulièrement questionné sur mon ressenti. Dans ces moments là, c’est une attention qu’on apprécie. Il a réglé l’affaire du premier canal en deux trois mouvements. Le second s’est avéré plus long à sectionner car il était entouré par de nombreux vaisseaux. Bien détendu par l’effet du Valium, je n’avais pas le scrotum en noix de coco mais par contre je trouvais que ça sentait un peu les rognons. Effectivement, une légère fumée montait de mon bas-ventre.
    « Vous faites un barbecue avec mes couilles ? » Me suis-je surpris à leur demander de facto.
    On a ri autour du brasero pendant qu’il cautérisait à l’électricité.
    « - Au moins, vous, vous étiez prêts ! » m’a-t-il fait remarquer, me trouvant plutôt à point.
    Une fois rentré, j’ai enfilé un jockstrap de sport pour bien maintenir l’ensemble et c’est devant une série, que j’ai servi à mon service trois pièces, son sachet de petits pois surgelés. Je ne ressentais pas de douleur juste une gêne dans certaines positions. J’ai pensé à ma généraliste qui pour convertir son mari, cherchait des arguments pour contrer sa crainte d’une éventuelle perte de virilité. Vautré dans le canapé, avec mes petits pois sur le sexe, mes arguments auraient probablement pas beaucoup pesé. Simone, elle, tapait fort : « Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif et méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. »
    Le lendemain, je m’étais engagé sur l’animation d’un webinaire sur le thème de « Comment mobiliser les hommes sur les luttes féministes ? » Il y avait une quarantaine d’inscrit.e.s, et c’est assis devant l’écran, du surgelé entre les cuisses, que j’ai, pendant une heure, discouru sur le sujet. C’était un moment curieux d’évoquer cette fameuse solidarité de couilles et ses conséquences alors que je venais de me désolidariser, symboliquement, des miennes. Dans trois mois, je dois faire un spermogramme pour vérifier si l’azoospermie (absence de spermatozoïdes) est acquise. En espérant tout de même de ne pas avoir à repasser chez Picard, au rayon légumes frais

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  • T-shirts coupés et cordons coupés

    « Vous vous souvenez de la manifestation en ligne du #Lundi14Septembre ? » ai-je lancé, fin novembre, aux jeunes d’une classe dans laquelle j’intervenais. Même si le port du masque nuit gravement au partage des émotions, j’ai immédiatement constaté, dans les regards, le malaise de la mémoire qui flanche. En même temps, il faut reconnaître que cette entrée en matière avait de quoi surprendre un groupe qui s’attendait à causer bite-chatte-baise. On était deux mois après l’événement, l’équivalent d’un siècle sur Twitter… Mais quand l’actualité devient légèrement surannée, les excité·es de la gâchette numérique étant occupé·es à défourailler sur d’autres hashtags, on peut enfin réfléchir en paix.
    Pour rappel, le 14 septembre, de nombreuses jeunes filles avaient revendiqué le droit de s’habiller comme elles voulaient, dans la rue comme au lycée. Étant dans une classe de chauffagistes en alternance, exclusivement masculine, j’ai jugé que c’était le bon endroit pour rallumer la chaudière. Deux mois après la manif en ligne, pouvait-on se balader plus safe en crop top, ou afficher un décolleté sans se faire traiter de pute ?
    Le sujet n’est pas simple à traiter, car peu d’ados conviennent que le contrôle social sur les vêtements est une extension de celui sur les corps et qu’il cible principalement les femmes. Pour creuser l’affaire, j’avais sélectionné, sur des feuilles A4 à distribuer, des vrais Tweets du #Lundi14Septembre accompagnés d’une zone « Tweetez votre réponse » identique à celle de l’application. L’idée était de placer les élèves, par binômes, face à un fil d’actu et de les inviter à s’impliquer dans le débat. Leur première revendication a été le droit à l’insulte, comme une évidence pour palabrer sur les réseaux. Je leur ai donné pour consigne de faire comme ils le sentaient, sauf que cette fois, ils ne seraient pas couverts par l’anonymat.
    Le premier Tweet dénonçait l’attitude d’un prof de maths qui avait reproché à deux filles en débardeur d’exciter les mecs. Un premier binôme a affiché sa solidarité de couilles avec le prof : « Il a raison parce que les débardeurs, ça excite grave les garçons. Genre, ça nous donne des arrière-pensées et du déconcentrement ! » Parents, sachez-le, si votre fils rencontre des difficultés dans son apprentissage et présente des troubles du comportement, avant de vous lancer dans un marathon d’évaluations psychologiques, enquêtez d’abord sur l’éventuelle présence dans sa classe d’une femelle en rut, exhibant
    ses épaules pour le « déconcentrementer ».
    Dans l’urgence, plutôt que de dépêcher une AVS auprès de ces deux jeunes fragilisés, on a essayé de les aider à canaliser leurs désirs. Ils ont été invités par le reste du groupe à se « concentrer » sur leurs trousses et à avoir une vie sexuelle plus riche pour se désengorger les bourses. J’ai quand même pointé l’omnipotence de ces sorcières capables de retourner des cerveaux avec seulement quelques centimètres de peau. Pendant quelques secondes, la peur a changé de camp. Un autre groupe, avec le même Tweet, a enchaîné : « Le prof n’a pas à dire ce genre de propos. Les filles ont le droit de s’habiller comme elles veulent sans trop en abuser. À l’intérieur des lycées, les filles devraient s’abstenir sur leurs tenues vestimentaires. » Bon courage à toutes pour vous y retrouver avec ce type d’injonction paradoxale ! Ces deux garçons présentaient leur nouvelle collection « semi-liberté », légère et détendue dans la rue, mais stricte dans les bahuts. Du Jean Paul Gaultier revu et corrigé par l’imam ou le curé. Quinze jours auparavant, sur le même exercice, des quatrièmes Segpa* avaient eu une réponse très pratico-pratique : « Le prof n’a pas raison, car le 14 septembre, il faisait très chaud et elles n’allaient pas mettre un pull. » Comme quoi, s’intéresser à la météo rend plus altruiste que de savoir résoudre le théorème de Pythagore.
    Dans beaucoup de réponses des jeunes, la notion de sexisme a clairement émergé. Toutefois, il est difficile de savoir si la discrimination de genre est vraiment intégrée ou si, anticipant le risque de passer pour des rétrogrades, les mecs feignent d’y être sensibilisés. Pour preuve, ils se disaient prêts à tolérer une certaine liberté vestimentaire des filles, mais en imposant systématiquement des limites. Du genre antisexistes qui veulent garder la main. « À l’école, bien sûr que tu as le droit de porter un débardeur, mais en même temps, tu n’es pas toute seule… », ai-je pu lire dans l’une des réponses. Certains ont tenu à signaler que les discriminations reposant sur les stéréotypes vestimentaires les concernaient aussi. « Je me suis déjà fait arrêter parce que j’étais en survêt. Les flics et les gens te classent vite fait “racaille de banlieue” quand t’es arabe ou noir en survêt. Pour les Blancs, c’est plutôt Jean-Michel qui revient du tennis ! » Impossible de nier la réalité de cette violence raciste à leur encontre. Les garçons ne sont pas jugés sur le registre de la sexuation de leurs corps et leur intimité, mais bien sur un rôle social fantasmé. C’est peut-être là que se niche leur difficulté à partager avec les filles les conséquences négatives des catégorisations : ils ne vivent tout simplement pas les mêmes !
    Sur la fin de la séance, on a abordé la notion d’emprise en s’appuyant sur le Tweet d’un élève qui avait prescrit un code de bonne tenue à une fille qui se plaignait de son exclusion pour un string apparent : « Remonte ton jean – mets une ceinture – mets un gilet plus long – arrête de faire la chaudasse. » En réaction, un jeune a expliqué que, dans sa culture, en l’occurrence turque, il était courant de voir des maris imposer leurs choix de vie à leur femme, quitte à la frapper. L’ayant vécu dans sa cellule familiale, il refusait ce dysfonctionnement relationnel et s’imposait une conduite irréprochable vis-à-vis d’elles. La parole s’étant libérée, un autre a assuré que nul n’était tenu de reproduire son vécu. Pour preuve, son frère était violent comme leur père, mais pas lui.
    Du droit à revendiquer la liberté de montrer son nombril, on finissait avec des témoignages de mecs qui avaient coupé le cordon les reliant au patriarcat. On pouvait décemment se quitter là-dessus.
    Dr Kpote

    kpote@causette.fr
     

    * Section d’enseignement général et professionnel adapté de la sixième à la troisième.


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  • Ma France à moi, c’est pas celle-là

    © karolina wojtas

    L’assassinat de Samuel Paty m’a rappelé que nous pratiquions nous aussi un métier exposé, avec du contenu sexo à manier comme de la nitro. Des moments tendus sur fond de religion, j’en ai connu, mais en évitant la posture frontale, on réussit toujours à dépasser les clivages. La décentration émotionnelle n’étant pas vraiment une caractéristique de l’adolescence, c’est aux adultes de faire l’effort de décaler les débats, en évitant soigneusement l’attitude paternaliste de celui ou celle qui pense apporter la lumière.
     

    Quoi qu’il advienne, pour parler de sexualité, de caricatures ou de « choses qui fâchent » à une classe, nous n’aurons plus la même légèreté. La mémoire du professeur décapité nous accompagnera forcément. Mais pour honorer celle-ci, je préfère interroger le fond et la forme de ce que je transmets, plutôt que de servir la soupe républicaine. Pour partager nos valeurs, soyons inclusif·ives dans l’expression de celles-ci. Ça ne tuera pas la laïcité, mais la rendra accessible à chacun·e. Qui peut affirmer que dans une société plurielle nous devrions tous et toutes avoir la même définition de la liberté d’expression ? Imposer cette vision univoque des choses, inviter les autres à remettre en cause, d’un simple coup de crayon, toute leur éducation et leurs valeurs peut être ressenti comme une violence. D’ailleurs, quand on travaille à déconstruire des idées reçues, les joutes intellectuelles virent parfois au pugilat. Je l’ai vécu plus d’une fois.
     

    Si on élude les questionnements des jeunes au nom de la liberté d’expression, si on n’a de cesse d’amalgamer leurs paroles aux actes barbares de quelques téléportés divins, on ne fait qu’enkyster les différences. Sur les réseaux, on mesure le fossé qui existe entre notre vécu de terrain, incroyablement riche en mixité, et celui de commentateur·trices, cloisonné·es dans leur entre-soi.
    Prôner la liberté d’expression, ce n’est pas imposer une vision manichéenne de la société, en exigeant des autres qu’ils et elles choisissent leur camp. Depuis 2015, il y a donc les « Charlie », de sympathiques universalistes républicain·es, et les autres, ceux et celles qui osent le séparatisme, forniquant avec l’ennemi et trahissant le pays. Un peu simpliste comme vision de la liberté. Au nom de ce droit au blasphème chèrement conquis, on récuse celles et ceux qui se sentent offensé·es, et on traite de lâches celles et ceux qui les soutiennent. Au nom de la liberté d’expression, des réacs soudainement Charlie confisquent le débat pour cibler les Arabes par le prisme de l’islam et tentent d’imposer une norme blasphématoire bien gauloise. Quand Ménard a paradé avec son tee-shirt « C’est dur d’être aimé par des cons », Cabu a dû se retourner dans sa tombe !
     

    Beaucoup de jeunes n’entravent rien à cette version de la liberté d’expression, hyper formatée, qu’on leur demande de respecter à chaque fois que l’obscurantisme frappe. Eux et elles aspirent à transgresser, à choquer ces fameux « pères la morale » qui irritent tant Riss. Leur moyen d’expression, c’est la punchline. Ils et elles croquent notre société, caricaturent les élites privilégiées, surjouent la provocation. Mais quand les jeunes transgressent, les vieux crient à l’hérésie. Le rappeur Freeze Corleone s’est fait taxer d’antisémite pour ses textes à la moustache en brosse à dents : « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années trente » (Baton Rouge). Charb avait dessiné un Hitler qui regrettait de ne pas bosser à la BNP, et Wolinski, un führer dansant, jetant un : « Salut les youpins, ça gaze ? » Bien sûr, ces dessins sont à contextualiser. Les technicien·nes de la liberté d’expression vont parler d’antiphrase, cette technique ironique d’inversion des arguments pour mieux pointer une réalité nauséabonde. Ils et elles vont justifier leur véhémence par la culture de l’irrévérence. Les rappeurs, eux, sont accusés de mettre en danger la République. La liberté d’expression voit midi à sa porte, celle-là même qu’on claque à la gueule des minorités, ces éternels « étrangers ». Les rappeurs, forts de leur vécu générationnel, cultivent l’art de la provocation jusque dans leurs pseudos. Le « t’es zoophile si tu baises avec un keuf, vu qu’c’est des porcs et des poulets » (10 12 14 Bureau), de Kalash Criminel, pourrait être aussi un dessin de presse.
     

    On peut aisément imaginer que l’exhibition d’un personnage, Mahomet ou pas, à quatre pattes, l’anus étoilé – référence qui a son importance – et les couilles pendantes, puisse heurter des gamins de quatrième. En faisant le choix de cette caricature, même contextualisée, Samuel Paty ne s’est pas simplifié la tâche. En effet, à la liberté d’expression s’ajoutent les thématiques du corps et de la sexualité, pas faciles à fourguer au collège. Par le passé, quand on causait sida et drogues dans les lycées, on rencontrait parfois l’hostilité des parents d’élèves. Cette fois, le prof de Conflans est tombé sur une bande d’assassins radicalisés avec l’issue tragique qu’on connaît. Pour autant, je n’adhère pas au souhait des dictateurs de la laïcité qui réclament qu’on projette le cul offert du Prophète sur les frontons des mairies, ou qu’on le distribue dans toutes les écoles. Un tel niveau de provocation n’est pas à la portée de tous et toutes, et où est l’intérêt pédagogique d’une telle action ?
     

    Puisqu’on parle de provocation, avec Pendez les Blancs, le rappeur Nick Conrad a été condamné pour « provocation au crime ». Son sens du décalage radical, pour faire référence à l’esclavage et à notre passé colonial, n’a pas trouvé un écho favorable dans la justice majoritairement blanche de ce pays. Le « sacrifions le poulet ! », du Ministère A.M.E.R, avait aussi subi l’ire de la justice et des Français légitimistes. Il faut entendre l’incompréhension de toute une génération, issue des quartiers populaires, censurée dans sa liberté de parole et systématiquement accusée de séparatisme quand elle critique l’ordre établi. Diam’s, avant son retrait ascétique de la scène, l’avait rappé : « Ma France à moi, c’est pas la leur, celle qui vote extrême […]/Et qui prétend s’être fait baiser par l’arrivée des immigrés/Celle qui pue le racisme, mais qui fait semblant d’être ouverte […]/Celle qui se gratte les couilles à table en regardant Laurent Gerra. »
     

    La France des jeunes n’est pas celle qui se gratte les couilles à table en ricanant sur du Charlie. L’humour de l’hebdo, un peu vieillot, ne leur cause pas et les agresse souvent dans leur identité. Le monde a changé, le fait religieux s’y est grandement invité et si on veut partager notre art du blasphème, salutaire pour notre liberté à tous et toutes, il va falloir mettre à jour nos logiciels. On ne peut pas rire du dessin représentant Aylan, 3 ans, mort échoué sur une plage « si près du but » sous une promo de McDo, et crier au scandale quand Tandem déclarait : « Je baiserai la France jusqu’à ce qu’elle m’aime. » Les nouvelles générations le vivent comme une discrimination d’âge, de classe et de race.
    Ma France à moi, elle a envie qu’on la respecte dans sa diversité. Sa liberté d’expression, elle l’ambitionne plurielle et intersectionnelle. Ma France à moi, celle que je rencontre dans les lycées d’Île-de-France, adore vanner, s’autocaricaturer, mais pas forcément avec le verre de rouge à la main et du cochon entre son pain. Ma France à moi, ce n’est définitivement plus celle-là. Qu’on l’accepte ou pas.


    kpote@causette.fr


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  • Requiem for a LOL

    Depuis plusieurs mois, une vague de panique morale concernant l’utilisation « généralisée » par les jeunes du protoxyde d’azote, ou gaz hilarant, à des fins récréatives a inondé les médias et les réseaux. S’appuyant sur un soi-­disant « ensauvagement » de nos plages par des néo-droogies* hilares, les réacs ont sauté sur l’occasion pour imposer l’insécurité comme thématique de rentrée. Même Marseille, l’insoumise, a joué la partition de la répression ! On est en droit de se questionner sur les motivations d’une telle ire sur ce produit, alors que ce ne sont pas les dopes qui manquent. Le proto, mélangé à 50/50 avec de l’oxygène, est utilisé pour sa fonction anesthésiante à l’hôpital, mais, une fois détourné de son utilisation médicale, il déclenche chez ses utilisateurs et utilisatrices des fous rires puissants, visiblement considérés comme provocateurs en ces temps pandémiques. Le monde est en deuil, alors, les jeunes, fermez vos gueules !
    À grand renfort de photos de cartouches de gaz abandonnées dans les caniveaux, certains médias dénoncent une jeunesse ivre, qui se ballonne toute la journée sur le dos de ses aîné·es covidé·es, se dédouanant au passage de l’urgence écologique. La rupture générationnelle étant actée, pas étonnant que le rappeur Jul et sa bande organisée fassent des millions de vues sur le Tube en nous invitant à niquer nos morts sur le Vieux-Port.
    Mais, contrairement à ce que croit Darmanin, le proto est plus domestique que sauvage. En effet, il squatte en toute impunité les cuisines familiales sous la forme de cartouche pour siphon à chantilly et ça fait un bail que certain·es ont capté qu’on pouvait l’utiliser pour se défoncer. Conditionné dans sa cartouche en Inox, le proto est un gaz dans l’air du temps, bien plus high-tech et recyclable que les vieux sacs de colle ou de trichlo, et moins détendu du sphincter que la bouteille de poppers.
    Le problème est que les effets, eux, ne sont pas raccord avec l’époque. Là où tout le monde se fout du zombie qui bad près du périph, les jeunes rieurs sont dans le collimateur. On leur reproche de chicher bruyamment sur les plages, de balancer leurs charbons encore ardents sous des petits pieds innocents, de s’enivrer dans les espaces publics, d’organiser des teufs clandestines, de se mélanger sans bout de tissu sur la bouche, bref, de faire preuve de l’insouciance des asymptomatiques ! Le boomer, potentiellement à risques, leur en veut à mort. Il a épargné toute sa vie pour se bronzer la panse en croisières Costa, le cocktail à la main, mais pas pour se voir confiner à domicile pendant que des « petits cons » se pètent la ruche en ricanant ! Certes, les risques de lésions neurologiques, d’asphyxie mortelle par manque d’oxygène, de chutes et d’accidents cardiovasculaires sont bien réels, mais on est à des années-lumière des 40 000 mort·es par an lié·es à la consommation d’alcool, qui ne dérange que très peu nos ministres de la Santé, en cheville avec les lobbyistes alcooliers.
    Le protoxyde d’azote n’est pas classé sur la liste des stupéfiants en France et, l’air de rien, c’est aussi une des raisons de son succès à l’heure où l’amende forfaitaire de 200 euros pour détention de drogues se généralise dans tout le pays. Des maires tentent bien d’interdire la vente aux mineur·es, mais si ça marche aussi bien que pour les clopes, l’alcool et les paris sportifs, ­permettez-moi d’en rire !
    Dans ce monde où exhiber sa joie de vivre d’une manière trop expansive est devenu suspect, où on cache les rictus derrière des masques et où il nous reste que nos yeux pour pleurer, est-il juste d’en vouloir à des gamins d’organiser des sessions proto pour se tirer des barres entre potos ? D’autant plus qu’un siphon de chantilly ou un cracker (dispositif cylindrique qui accueille la cartouche d’un côté et le ballon de l’autre) et quelques ballons de baudruche suffisent pour se détendre les zygos ! Sur le Net, on peut même trouver des « packs liberté » qui proposent, pour moins de 50 euros, le kit complet pour rigoler. La « liberté » est devenue une valeur si volatile que, désormais, certain·es sont habilité·es à nous la dealer en deux clics et trois bonbonnes.
    Plutôt que moraliser, on devrait plutôt interroger ce besoin de produits pour se fendre la poire. Une société en quête de rire artificiel, prête à inhaler un gaz somme toute toxique, a-t-elle touché le fond du siphon ? Cette affaire de protoxyde d’azote et de fêtes clandestines, vécues comme une violence d’État, prouve qu’on a une urgence : pas celle de faire des descentes médiatisées pour choper des Uzi en plastique sur le tournage de clips de rap, mais plutôt de rétablir du lien entre les générations.
    Puisqu’on ne peut pas compter sur les politiques, bloqué·es en mode répression depuis 1970, impliquons les parents. On pourrait proposer plus de séances d’infor­mation dans lesquelles on les inviterait à se documenter sur le site Psychoactif.org pour réactualiser leurs connaissances et, du coup, leur éviter de tomber de l’armoire quand leur progéniture rigole bêtement à table. Ça aurait de la gueule un·e daron·ne qui ferait de la réduction des risques en rappelant que détendre un gaz s’accompagne d’un refroidissement important et que, pour éviter tout risque de brûlure par le froid, il est vivement déconseillé d’inhaler celui-ci directement en sortie de cartouche. Rassurez-vous, pas besoin d’une licence en chimie, c’est sur le Psychowiki !
    Afin de mieux appréhender ce besoin de transgresser les interdits, les adultes pourraient s’interroger sur ces pouvoirs qui grignotent quotidiennement nos libertés, qui se gavent sur le dos de notre santé mentale, qui n’ont de cesse de mettre à l’amende notre jeunesse. Une conso subite et massive d’un produit est un marqueur fort de l’état d’une société, un révélateur d’une époque. En se baladant avec leurs ballons de baudruche gonflés, les jeunes raillent l’ambiance funèbre qu’on tente de leur imposer. Le rire en cartouche, le rire des siphonnés, c’est leur façon de résister pour ne pas crever d’anxiété. Un Requiem for a LOL qu’on ferait bien d’écouter.


    * Alex et ses droogies dans Orange mécanique. En référence à la déclaration de Xavier Bertrand : « C’est un été Orange mécanique. »


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  • Une rentrée qui va female gazer !

    Photo : laura Lafon_Lelait_Castel
     
    Messieurs, maintenant que vous vous êtes bien déboîtés les cervicales à mater les boules sur les plages, sachez que le regard qui dépoile, il va falloir le plier et le remiser, comme les transats ! La tendance de la rentrée, c’est « sois female gaze ou reste has been » ! Avec le succès du livre d’Iris Brey, Le Regard féminin, une révolution à l’écran, on est en droit de s’attendre à un changement radical d’optique dans le cinéma, les séries et la photographie. Révolu donc le temps de l’hégémonique male gaze, ce regard masculin oppresseur qui objective les corps et les sentiments féminins, omniprésent dans la majorité des œuvres. Accorder plus de place à l’expérience féminine dans sa pluralité et représenter les femmes comme des sujets actifs, c’est la réponse féministe à des années de « Weinsteintitude » sur grand écran. Du coup, pour accompagner ce mouvement, je me suis demandé comment distiller plus de female gaze dans mes animations de prévention.
     
    « La scopophilie, ou pulsion scopique, est définie par Sigmund Freud comme le plaisir de posséder l’autre par le regard. Il s’agit d’une pulsion sexuelle indépendante des zones érogènes où l’individu s’empare de l’autre comme objet de plaisir qu’il soumet à son regard contrôlant », nous explicite Wikipédia. Je vais donc aborder la scopophilie avec les jeunes, ça me changera de la zoophilie et de la nécrophilie, deux grands classiques des fantasmes en ligne et sous acné. Je pourrais même commencer mes interventions scolaires par un allègre « salut les scopophiles, on va interroger notre vision scopique… » Il y a fort à parier qu’un petit malin de service va me faire remarquer mon oubli du « télé » de scopique, puisque sa bite, elle, l’est. On tiendra alors une illustration parfaite du male gaze, ce regard où le nerf optique est directement en connexion avec les corps caverneux du vit, et je pourrai m’en servir pour introduire le concept de female gaze.
     
    Mais comment en parler dans des animations souvent trustées par les mecs imposant leurs propres regards ? Sont-ils déjà totalement formatés à cette vision patriarcale ou n’est-ce pas moi, intervenant mâle, hétéro et cis, qui, inconsciemment ou pas, le provoque ? Pour m’éviter une succession de nuits blanches et une retraite anticipée, je suis parti du postulat que, probablement, il y avait un peu des deux et que le chemin de la déconstruction était plus escarpé que je ne l’imaginais.
    Pendant mes animations, je projette des pubs sexistes utilisant le corps des femmes pour vendre des produits et services. Avec le recul, j’ai la sensation que cet outil révèle notre consommation courante de sexisme, mais sert aussi de support à une excitation masculine contre-productive.
    Si on suit Iris Brey dans l’épisode des Couilles sur la table qui lui est consacré, il s’agirait non pas de s’identifier au personnage féminin mais bien de ressentir avec lui. En invitant les personnes discriminées à inventer un nouveau scénario, à décrire leur façon de filmer ou de photographier, à partager leurs sentiments, à déconstruire l’existant et non juste à le commenter, on peut mettre une bonne claque aux normes établies.
     
    Les questions d’anatomie, de découverte et surtout d’appropriation du corps demeurent très inégalitaires. Les garçons cisgenres sont peu enclins à entendre le vécu de celles et ceux qui sont pourvu·es d’un sexe féminin, limitant leur intérêt à la simple utilisation sexuelle de celui-ci. Pour nourrir un regard idoine au corps féminin, on pourrait partager des expériences d’autoexploration racontées par des femmes, afin que les profanes découvrent d’autres facettes de l’appareil génital hors pratique du sexe. Puisqu’on est dans la sphère du regard, pourquoi ne pas projeter un extrait du documentaire sur le MLAC* d’Aix-en-Provence, Regarde, elle a les yeux grand ouverts, de Yann Le Masson. La scène où le groupe accompagne collectivement l’accouchement de l’une des leurs exhale la sororité et l’amour partagés là où, aujourd’hui, ce type d’acte est très médicalisé et déshumanisé. Elle illustre pleinement le female gaze tant ce corps nu de la future mère, soutenu et caressé par de nombreuses mains qui l’accompagnent dans le travail, n’est jamais sexualisé. Le regard ­bienveillant de la caméra nous fait éprouver l’émotion de l’intérieur du groupe et non en voyeur.
     
    Iris Brey évoque aussi la valeur des expériences féminines, qui ­sembleraient moins compter que les masculines. Il est de notre devoir de rétablir l’équilibre des témoignages tout en condamnant le slut-shaming qui s’invite trop souvent.
    Rétablir du temps de parole égalitaire demande à ce que les filles et les minorités de genre s’emparent de ce temps. Je pestais souvent qu’ils et elles ne le fassent pas. Mais face à la véhémence virile et patriarcale, le silence peut devenir une force qui fait retomber la tension, incite à l’écoute et laisse le champ libre à un partage de vécu sans parasitage. Si on considère que ce silence avant la tempête relève du female gaze, il convient alors de s’employer à le faire respecter.
    Il faudrait plus de films de prévention réalisés du point de vue des femmes. L’impact serait maximal sur la notion de consentement, qui s’exprime souvent sous la pression masculine. Partir du ressenti féminin, partager les frémis­sements du corps ailleurs que sur les zones érogènes, entendre le cœur qui bat la chamade, la respiration qui cherche son rythme, écouter une voix off qui commente les questionnements, les peurs, mais aussi les désirs et les fantasmes, tout cela pourrait générer plus d’empathie dans la relation. On pourrait aussi mieux appréhender le sentiment de sidération face à la menace, ce moment de paralysie que beaucoup de mecs ont du mal à conscientiser, par manque de vécu.
     
    On peut rêver d’une association Sciamma-Salmona pour réaliser un tel film. Et lors des prochains Césars, on se lèvera, mais au lieu de se barrer, on applaudira.
     
    * Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.

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