• Plan drogues : de la poudre de perlimpinpin

    Contrairement aux apparences, Macron et Castaner se révèlent être de vrais nostalgiques des seventies ! Pour preuve, ils renforcent la fameuse loi de 1970, celle qui pénalise les usagers de drogues, faisant de notre pays l’un des plus répressifs en Europe depuis près de cinquante ans. Là où, ailleurs, le modèle prohibitionniste semble avoir fait son temps, la France se montre à la traîne, bien ancrée dans ses représentations culturelles, celles d’irréductibles Gaulois qui ripaillent et se torchent au pinard, sans la moindre empathie pour les « teufeurs », supposés drogués notoires et balancés dans la Loire.
    Le 17 septembre, le flic en chef, Castaner, présentait donc à la presse son « plan national de lutte contre les stupéfiants », promettant des actions coordonnées de « l’international à la cage d’escalier ». Pour nous pondre une connerie pareille, les communicants élyséens doivent a minima tourner au gaz hilarant. Le coup de la cage d’escalier, référence à peine voilée à la verticalité de nos quartiers populaires, permet une fois de plus de stigmatiser les jeunes des cités tout en se désintéressant des centres-villes squattés par une jeunesse plus aisée qui s’enivre en toute impunité. Un poids, deux mesures : c’est vieux comme l’histoire de la boulette, plus estimable dans les chaussettes de Vanessa (1) que dans la bouche de Diam’s.
    Dans l’édito du plan miraculeux qui va « sauver nos enfants de la drogue », il est signifié que « chaque grande ville et de plus en plus de petites et moyennes communes abritent au moins un point de vente de stupéfiants notoire, qui gangrène la vie […] d’un quartier ». Curieux par nature, j’ai donc vérifié sur Big Bro Google Map. Dans mon quartier, j’ai effectivement compté dix-sept spots de dealers de bibine dits « cavistes », une dizaine d’épiceries, six grandes surfaces et une vingtaine de bars. Que fait donc la police, qui laisse prospérer impunément ce trafic d’éthanol interdit aux mineur·es (j’entends qu’on se marre dans les lycées), qui tue prématurément 41 000 personnes chaque année (2) ? D’une façon fort civile, le gouvernement parraine les rades des villes, mais aussi les rades des champs, puisque le plan ruralité prévoit d’augmenter le nombre de licences IV dans nos campagnes. Nos responsables politiques doivent se dire qu’une fois tous bourrés, on pourra plus facilement nous enfumer. La répression touche les lieux de fête avec la MDMA en nouveau paria, pendant que dans les ferias on se pochtronne à tout va. Et pourtant, selon l’AP-HP, moins de 5 % des incidents liés à l’ecstasy se déroulent dans des établissements de nuit, l’immense majorité intervenant dans des contextes privés.
    Le gouvernement va moderniser l’ex-Ocrtis (3) en créant un office antistupéfiants, l’Ofast. Cette structure rassemblera des policiers, des gendarmes, des magistrats, des douaniers, des représentants du ministère des Armées, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères… Rien de bien neuf si ce n’est l’acronyme qui varie. « Déterminés, nous voulons dire un message ferme aux trafiquants : la France ne sera pas leur terrain de jeu. » En lisant cette conclusion aux forts accents gaulliens, on imagine aisément les narcotrafiquants, morts de trouille, prenant d’assaut les Thalys pour filer à Dam. La peur va changer de camp (j’entends qu’on se marre dans les lycées).
    Cerise sur le space cake, le gouvernement invite le citoyen à la délation via la « mise en place d’une plateforme d’appel afin d’éditer une cartographie unifiée et partagée de tous les points de deal ». Effectivement, cette proposition est plus que judicieuse à l’heure où un max de matos circule en Uber ou sur le Web. Castaner a un go-fast de retard.
    Sur le terrain de la prévention, depuis les années 1980, on s’égosille à crier haut et fort qu’UN MONDE SANS DROGUES N’EXISTE PAS ! On n’éradiquera pas un business estimé à 500 milliards de dollars par an en coffrant les petites mains. Narcos, The Wire, Gomorra, Breaking Bad… même Netflix se gave en séries sur le dos des narcos, et la bicrave scénarisée fait fantasmer, dans les collèges et lycées, des tas de gamins bien peignés.
    Alors, on continue d’incarcérer à tout va et à compter nos morts en soirée, ou on s’attelle à une vraie politique de prévention, accompagnée d’une décriminalisation de la conso qui permettra de mieux prendre en charge les usagers ?
    En 2000, le Portugal s’y est attaqué et les résultats sont concluants. En effet, aujourd’hui, le pays compte deux fois moins d’héroïnomanes qu’en 1999. En France, championne d’Europe des fumées clandestines, 29% des ados de 15 ans ont déjà testé le cannabis alors qu’aux Pays-Bas, où il est légalisé, ils ne sont que 18% à l’avoir expérimenté. CQFD.
    Une alerte officielle sur de l’ecsta surdosée en MDMA envoyée massivement sur les réseaux sociaux, doublée d’un stand d’info et de testing sur site, aurait peut-être pu sauver la vie de Louis Chassang, foudroyé le 1er septembre, là où une simple fouille à l’entrée des teufs ou une chasse aux dealers sont comme de la pisse de houblon dans un violon. La réduction des risques a fait ses preuves depuis longtemps : informer sur les effets, alerter sur la toxicité de certains produits, s’interroger sur son rapport à ceux-ci, repérer les moments de consommation adaptés ou pas, tester en petite quantité, résister à la pression du groupe, être bienveillant·es vis-à-vis des autres, ne pas associer certaines molécules… Devenir acteur et actrice de sa conso et non la subir, c’est ce que nous privilégions dans nos séances de prévention, sans jamais banaliser les produits. On devrait multiplier les lieux de prises en charge et d’écoute, mais en politique, de telles décisions, ça fait moins « j’en ai dans le pantalon » que de jouer la carte répression.
    Dr Kpote
     
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    1.En février 1995, Vanessa Paradis a été arrêtée à la douane canadienne en possession de 3 grammes de cannabis. Cet incident lui vaudra une interdiction de séjour de plusieurs mois sur le sol américain. Doc Gynéco y a fait allusion dans une de ses chansons.
    2. Chiffre fourni par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca).
    3. Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants, créé en 1953.

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  • Radio Sexe : ni queue ni tête

     

    « Du cul et du sexe ! » La promesse de Radio Sexe est sans équivoque. Créé par les testeurs de jeux vidéo Kameto et Kotei et diffusé le dimanche soir sur la plateforme Twitch, ce talk-show, où de jeunes auditeurs présélectionnés exposent leurs problèmes de cul, est suivi par près de 500 000 internautes sur YouTube, où l’émission est ensuite rediffusée.
     
    En plus de Kameto et Kotei, la bande de docs génitaux diffusant ses conseils sexo est composée de Zack, youtubeur, Joël, entrepreneur dans la muscu, Prime alias PrimeTimeFUT, propulsé à l’Olympia grâce à son million d’abonnés, et Yass, vanneur sur Twitter. Il n’y a pas de filles dans la team, ce n’est pas le genre de la maison très weshgros-frérot-­hétéro-phallo-centrée. Certaines se risquent à témoigner, mais elles sont systématiquement traitées de putes sur le live chat et « mansterruptées » sur le plateau. À défaut d’être égalitaire, le groupe de jeunes youtubeurs ne fait que reproduire les vieilles recettes misogynes de ses aînés. Et c’est bien dommage, car vu leur notoriété auprès des gamers, population réputée sexiste, les animateurs de Radio Sexe auraient pu faire le choix d’être des influenceurs plus positifs ! Mais, prisonniers d’une notoriété qui paie, ils ne sont pas vraiment prêts à bousculer toute une communauté, pathétique de conformisme dans sa street attitude et sa masculinité.
     
    Après avoir visionné pas loin de six heures d’émission, force est de constater que l’équipe de Radio Sexe est loin de maîtriser son sujet. L’utilisation d’un vocabulaire très cru masque ­difficilement la vacuité de certaines recommandations, à l’image du débat censé déterminer si l’invité était un « bâtard » ou un « mini bâtard » pour avoir pécho une « go » (une meuf) ciblée par un pote.
     
    Dans l’émission du 16 juin, l’invité, le rappeur Alkpote, arbore un tee-shirt « sucepute », son fonds de commerce sur la Toile. En se présentant comme l’empereur des « anulingueurs », il provoque l’hilarité embarrassée d’un Kameto qui sort juste de sa puberté. Joël, gros bras, réplique : « Si une meuf essaie de me bouffer l’anus, je la recadre à grandes tartes dans sa tête. » Alkpote, planqué derrière ses verres fumés, nous fait partager sa vision du consentement pour obtenir une fellation : « Tu pousses la tête de la meuf vers ton sexe. » Sur Radio Sexe, on peut faire la promo de la culture du viol sans se soucier du CSA puisqu’on est sur le Web.
     
    La bande cause ensuite « gorges profondes sur l’autoroute avec la bite qui tape la glotte à chaque nid de poule », rapports sexuels dans les cages d’escalier à 14 ans, « putes asiatiques qui en ont rendu fous plus d’un »… Ces gamins élevés à GTA et à Pornhub exposent leur catalogue de fantasmes pour collégien en séance branlette sous la couette. Sur le chat en live, sans modération, les internautes « pupuputent » à tout-va, cri de ralliement alkpotien. Pourtant, les rires gênés et les tics nerveux ne mentent pas. Les animateurs jouent la carte de la provoc pas totalement assumée, comme si certains craignaient que leurs mères viennent leur filer une bonne raclée.
     
    Dans l’émission Spécial Corée, plombée par le décalage horaire malgré les canettes de Red Bull ingurgitées, le témoignage d’un internaute évoquant un rapport sexuel avec une fille vierge « trop serrée » a clarifié les limites du groupe. Sur le plateau, on cherche des solutions express et les « docteurs » dévoilent leur incompétence en anatomie féminine. On est très loin de la prévention par les pairs, d’autant plus que personne n’interroge le ressenti de la personne concernée au moment de la première fois. En évitant soigneusement de s’aventurer sur le registre des émotions, le groupe vire technique en invoquant le dieu lubrifiant. Kameto tente bien de jouer les profs de SVT : « Quand tu as les blueballs [couilles bleues, ndlr], t’arrives plus à débander. Ça sécrète des trucs bizarres dans tes couilles et ça fait trop mal. » Mais son histoire de testicules de Schtroumpf pour évoquer l’hypertension épididymale, c’est bon pour les bleu-bites.
    Prime, qui joue l’affranchi du cul dans ses clips, donne dans la morale et la réputation : « Vous n’allez pas faire sortir des mecs de 18 ans avec des trucs de lubrifiant dans les poches ? » Joël, plus expérimenté, ne voit pas le problème alors que Yass estime que c’est un attribut pour ceux qui veulent juste « fourrer de la chatte ». Autrement dit, plus tu es équipé, plus tu es pervers. Aucun d’entre eux n’évoquera l’importance de lubrifier pour éviter les ruptures de capotes et pallier d’éventuelles sécheresses vaginales.
     
    Dans l’émission enregistrée à L.A. avec Manuel Ferrara, acteur et réalisateur porno, la joyeuse bande « manspreade » sur des sofas en claquettes chaussettes. Kameto serre dans ses bras un coussin comme un doudou. Il a l’air d’un gosse égaré sur un tournage X et on appellerait presque le juge des enfants pour faire un signalement. Pas à un paradoxe près, Prime s’interroge sur la manière « de trouver la mère de ses enfants ». On découvre alors que tous se rêvent en bons pères de famille plutôt qu’en serial baiseurs.
    Radio Sexe n’est pas une émission de conseils, mais bien un boys’ club qui veut faire du cash en jouant au docteur avec ses followers. Toutefois, en les écoutant partager leurs propres représentations, sans filtres, on est en droit de se demander si ce talk-show n’a pas aussi une vocation thérapeutique pour eux-mêmes.
    À la suite d’une chronique très critique de Sonia Devillers sur France Inter, les animateurs de Radio Sexe, beaux joueurs, se sont dits prêts à s’améliorer. Alors, une formation à la vie affective et sexuelle pour sortir du sexisme et partager de vraies infos, ça vous dit, les gars ?
    Dr Kpote
     
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  • Cameltoe vs drometoe

     
    Dans mes années acné, les hard-rockeux et leurs futals moule-burnes étaient l’objet de toutes les railleries phallocratiques. New wave, Batcave et autres post-punk que nous étions, prenions plaisir à les ridiculiser en massacrant dans les aiguës Highway to Hell, les testicules bien empoignés et la bouche figée dans un rictus aussi tordu que le chanteur des Pistols. Ayant découvert par la suite le remonte-couille toulousain, slip contraceptif agissant sur la température des boules, je me suis dit que tous ces sataniques moulés, probablement stériles avant l’heure, étaient finalement bien plus no future que nous.
     
    Une fois adulte, en causant sexualité dans les bahuts, j’ai pu constater qu’un pantalon slim ou skinny nourrissait chez certains mecs des suspicions d’homosexualité. Un cul bien moulé, c’était « un truc de pédé », n’avaient de cesse de rabâcher des hétéros plus au large dans leurs baggys, devenus les hommes-sandwichs des marques de caleçons. Le pantalon se portait alors en mode prison, sans ceinture pour le relever. Un vrai bad boy, amateur de schnecks, ne pouvait faire dans le justaucorps, histoire d’éviter la savonnette dans les douches, vieux mythe sodomite et carcéral bien présent dans l’imaginaire masculin.
     
    Inégalité flagrante, on s’est cogné des kilos de fesses en caleçon sans la moindre réflexion, là où devant le moindre millimètre de string échappant au jean, on ne fait pas dans la dentelle question réputation. Autre temps, autres mœurs, chacun·e se ­souvient du passage par le « taille basse » où les « sourires de plombiers » ont égayé nos journées et ambiancé les chantiers. Et puis, venu de la planète sportswear, le survêtement moulant, logotypé aux grands noms de la Ligue des champions, Barça, Juventus ou Bayern, a déferlé dans la street. Le gilet jaune de la première heure, Karl Lagerfeld, s’était exprimé sur le sujet et avait déclaré : « Les pantalons de jogging sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, donc vous sortez en jogging. » Loin d’être aussi nihiliste que lui, je pense que les bas de survêt bien serrés peuvent introniser une nouvelle ère plus égalitaire, à condition de ne pas les voir comme un signe de défaite masculine, mais comme un moyen offert aux femmes de viser le match nul sur le terrain de l’objectivation des corps.
     
    « Monsieur, franchement, les meufs avec leur legging bien moulé sur leurs boules, vous n’allez pas dire, mais elles nous chauffent grave, non ? » Cette affirmation balancée par un grand mec, dans un lycée de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), sûr de son analyse de la provocation sexuelle, allait me permettre d’ouvrir le bal. Je lui ai demandé de se lever et je crois que certain·es pensaient que j’allais le virer pour sanctionner une attitude trop décontractée à mon endroit. « Si j’ai bien compris ta pensée, avec ton survêtement bien moulant, tu cherches aussi à nous chauffer en exhibant tes formes ? »
    Une fois le moment de sidération puis d’hilarité passé, un autre mec, porteur du même vêtement, mais aux couleurs d’un autre club, a tenté de reprendre la main : « Monsieur, on n’a pas de formes, nous ?! » J’ai embrayé, au taquet : « Ah bon, pas de fesses, pas de bosse devant ? Vous qui avez tendance parfois à accorder beaucoup de place à la taille de votre sexe, je suis surpris que vous lui en laissiez si peu dans votre survêt. » J’ai rappelé que certains mecs s’amusaient à repérer le cameltoe sur les fringues des filles, soit la forme de la vulve vue sous des vêtements. Et si, pour rétablir l’équilibre, on pointait leur drometoe, ce paquet génital que bon nombre ne se gênent pas pour repositionner en public et en toute tranquillité ? Ils découvriraient alors cette fameuse objectivation des corps qui, pour l’instant, les épargne en dessous de la ceinture. Et puis il n’y a pas que le sexe dans la vie, le galbe d’un mollet parfaitement moulé par le synthétique, ça peut être aussi émouvant qu’un boule qui twerke dans un clip ! Je leur ai même signifié que nombre de leurs mollets feraient kiffer des tas de talons aiguilles rêvant de les surélever. Mais là, j’avais franchi le Rubicon du genre et je m’aventurais sur des terrains queer en jachère pour bon nombre d’entre eux.
     
    Peu d’hommes imaginent qu’on puisse fantasmer sur la rondeur de leurs formes, réduisant souvent leur sex-appeal à leur personnalité. Une fille, au premier rang, a chuchoté « il a un beau cul bien musclé », en parlant du mec ciblé. Je lui ai souri tout en l’invitant à l’exprimer à voix plus haute, mais elle a refusé, gênée.
    Le survêtement moulant ouvre un nouveau champ des possibles au féminisme en rétablissant de l’égalité dans les représentations des messages du corps et de la séduction. Dans une école de la deuxième chance du Val-de-Marne, une jeune fille, très en formes, fatiguée d’entendre des réflexions relou dans la rue, l’a très bien compris : « Je leur parlerai de leurs survêts et de leurs petits culs quand ils me prendront la tête sur mes leggings. Monsieur, vous allez me faire mon été ! » Les autres filles se sont bidonnées et les garçons, prudents, ont ravalé leur glotte.
    Sous le soleil de l’été, les rois du ballon rond auront les bonbons qui colleront au papier et leurs oreilles vont sacrément siffler.
     
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  • Very bad tripes

    © K.Wojtas
     
    Le 8 mars dernier, Journée internationale des droits des femmes, j’ai affûté mes punchlines de militant pour ferrailler avec des membres du bras armé du « zoolocauste », comme les qualifient les ultra véganes : une classe de jeunes en CAP boucherie. Du coup, évoquer les discriminations avec ces nouveaux ennemis du climat allait dans le sens de l’actu. Sur le ­chemin, j’apprenais, à la radio, que « bienveillance » avait été élu mot de l’année 2018 par les internautes, battant sur le fil le mot « climat » ! Je me suis dit que l’info pourrait dépanner en cas d’échanges trop saignants. Un sentiment de nostalgie m’envahissait puisque, dix-huit ans auparavant, j’avais été dépucelé professionnellement dans ce CFA par un groupe sévèrement burné. Cette fois, la présence de six filles m’a fait penser qu’on sortirait des stéréotypes d’antan. Comme je leur demandai s’ils et elles ne craignaient pas trop les attaques antispécistes, ils et elles ont tous et toutes éclaté de rire. Entre un bon pâté de tête et une salade au tofu, ils et elles étaient convaincu·es que la fête était bien plus folle avec du cholestérol.
     
    « Monsieur, la bienveillance, c’est pas toujours bien. La personne juste va envoyer le violeur en prison alors que la personne bienveillante va l’excuser en disant qu’il peut se rattraper ! » s’est ainsi attaqué au mot de l’année un jeune au premier rang. La prof a rebondi en rappelant que la bienveillance devait surtout être de mise vis-à-vis de la victime !
    8 mars oblige, j’ai évoqué les nuisances du « système patriarcal », qu’ils et elles ont curieusement associé au patriotisme. De la préférence nationale à celle du genre, il n’y avait qu’un pas, que j’ai jovialement sauté.
    J’ai projeté la photo de la COP 21 très costard-cravate avec seulement trois femmes sur cent cinquante chefs d’État. « Pourquoi si peu de femmes dans les postes à haute responsabilité ? » leur ai-je demandé. « Elles n’ont pas les épaules », a rétorqué l’un d’entre eux. Un autre nous a expliqué qu’en entérinant l’existence de la « Journée de la femme », celles-ci reconnaissaient officiellement leur infériorité. Autrement dit, avant de mettre un coup de tête au plafond de verre, elles seraient plus avisées de faire d’abord le ménage dans leurs engagements.
     
    « Pendant la guerre, c’étaient les femmes qui travaillaient aux champs et dans les usines. On est un pays macho, c’est pour ça qu’on les considère inférieures », a poursuivi un troisième larron. Celui-ci a ensuite reconnu sa propension au machisme, en signalant que, en cours de sport, il présageait systématiquement de la faiblesse physique des filles. Je lui ai expliqué qu’il était bien engagé sur le chemin de la déconstruction et, tout sourire, il n’a pas craché sur ce temps de valorisation.
    Un autre garçon, un œil disant merde à l’autre pour mieux mater la réaction d’une des filles manifestement à son goût, a donné dans le lyrisme sirupeux : « Les femmes sont les sources de la vie. On a besoin d’elles pour se reproduire ! » Un rien réac, le mec nous vendait une vision de la sexualité plutôt reproductive, l’aseptisant à grand renfort d’hygiénisme : « Un lieu où il y a une femme, c’est bien plus propre… »
    J’ai interpellé les filles de la classe à ce sujet et l’une d’elles s’est exprimée timidement : « Il y a des familles où les rôles habituels sont inversés. C’est l’homme qui fait le ménage, les repas… » Elle s’est mangé un bon manterrupting que j’ai tenté d’expliciter. Mais ce néologisme féministe ne leur parlait pas et, pour ambiancer la salle, l’un d’eux s’est ­risqué à la vanne corporatiste. Dans la grande surface où il travaillait, un collègue avait adressé à une caissière : « Toi, t’es du genre à avoir vu plus d’une saucisse se faux-filet dans ta culotte. » Chaînon manquant dans la dynastie des viandards, ce #BalanceTonPorc au rayon boucherie actait la naissance d’un nouveau procédé rhétorique, la « Totologie », fruit du coït entre le pléonasme et des blagues à Toto.
     
    Les filles semblaient sidérées. Alors les mecs, pas si bégueules, ont fait un grand pas vers l’égalité en leur ouvrant les portes du commerce. « À la caisse, ça rassure et attire le client. Elles sont plus sociables que nous », a assuré l’œil qui disait toujours merde à l’autre. Un autre a surenchéri : « Dans les bars, ils mettent des filles hyper bonnes au service pour que les mecs picolent. C’est la base du business. »
    Vu que c’était leur fête, les filles passaient donc à la caisse. Elles ont désapprouvé, du bout des lèvres, gênées par la tournure de la discussion. L’une d’elles a témoigné : « Au travail aussi, les collègues font des blagues sexistes. On m’a dit que le sang de mes règles ferait du mauvais boudin, car j’étais trop vénère. » Rabaisser les femmes en associant états d’âme et menstruations reste un grand classique du sexisme ordinaire. Force était de constater que les étals sanguinolents du rayon boucherie n’invitaient pas à la tempérance.
     
    « Une femme avec un couteau, c’est flippant, monsieur. Ça fait débander », a fini par déclarer un probable adepte du genre gore. Plusieurs filles ont souri tristement, se disant qu’il en faudrait des 8 mars avant qu’elles soient reconnues dans leur travail autrement que pour tailler la bavette au bout du comptoir avec les client·es. Cette phrase illustrait bien la grande peur du masculin, celle d’être émasculé, dépossédé de son pouvoir. Ça faisait sens en présence de bouchères bien outillées pour y arriver.
     
    Dr Kpote
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  • En marche vers la cata

    Photo prise par mes soins lors de la manif du 7 mai

    En espérant que cet article soit caduque mais j’ai cru comprendre que certain.es veulent encore la peau des infirmier.es scolaires… À suivre, donc.
     
    Santé sexuelle et mentale, égalité femmes-hommes, alimentation, drogues, etc., les thématiques de prévention à l’intention des jeunes ne manquent pas. Mais pendant que le monde de la santé scolaire s’active dans l’urgence du quotidien, Blanquer et Buzyn – respectivement ministre de l’Éducation nationale et ministre des Solidarités et de la Santé –, bonimenteurs de la « confiance » bon marché, planchent à la suppression d’acteurs incontournables, qui accompagnent nos gosses dans leur socialisation, des premiers genoux râpés aux boutons d’acné : les infirmiers et les infirmières scolaires.
    Dans les tuyaux oxydés de la Répu­blique, l’idée de les externaliser dans des centres médico-scolaires en dehors des écoles fait son chemin. Sous les ordres d’un·e médecin, ils et elles deviendraient des intermittent·es du bahut, missionné·es pour des actes « biométriques », mesurant le vivant en kilos et en centimètres dans un temps imparti trop court pour ausculter les affects. Dans une lettre envoyée aux sénateurs en mars, les infirmiers et les infirmières signalaient que ce projet visait à recréer un modèle de « service de santé » dissous en 1984, car jugé « inefficace, obsolète et inadapté à l’évolution des besoins des élèves ». Sacré progressisme !

    « Les gens croient qu’on distribue du Spasfon et du Ricqlès sur du sucre aux jeunes. Ils n’imaginent pas la réalité de nos journées, où nous accueillons leurs confidences. Les infirmiers et les infirmières, couteaux suisses des bahuts, sont amené·es à disparaître », m’a confirmé Nathalie Cunliffe, infirmière scolaire à Saint-Michel-sur-Orge (Essonne) et syndiquée SNICS-FSU. Mais, concrètement, que signifie cet éventuel déplacement dans des centres de santé ?
    Comme les infirmiers et les infirmières sont mes interlocuteurs et mes interlocutrices privilégié·es pour mener à bien mes missions de prévention, je mesure l’ampleur de la catastrophe annoncée.
    Leur externalisation amputerait les établissements de connexions directes avec les jeunes. Dans les couloirs, en maraude, les infirmiers et les infirmières identifient les solitudes, s’inquiètent des retards, éventent les cabales, interrogent les postures et les émotions. Contrairement aux idées reçues, leur rôle ne se limite pas à la bobologie, car ce terme, franchement dévalorisant, ne traduit pas la réalité de cette foule de petits soins qui abritent parfois de grands maux. Un simple « mal à la tête ou au ventre » peut révéler un état dépressif, du stress face aux examens, des drames familiaux, des prises de risques, une vie salie sur les stories des réseaux sociaux… Derrière les blessures, il y a les fêlures. Certes, comme dans tout métier, des moutons noirs peu inspirés donnent dans la « consult express » sans grande empathie, mais la grande majorité m’a toujours impressionné par son dévouement sans faille.
     
     
    Les infirmiers et les infirmières de l’Éducation nationale refusent de faire juste du conseil médical et de la surveillance épidémio visant à produire des stats sur les maladies. Bref, de s’inscrire dans un concept hygiéniste, archaïque, voire corporatiste, de la santé à l’école, éloigné du cœur de leur métier, ­l’accompagnement médicosocial. « Moi, je veux rester à l’Éduc nat, que mes collègues soient la CPE, l’assistante sociale et que mon responsable soit le chef d’établissement. On doit être intégré·es à l’équipe pour prendre soin globalement des jeunes et proposer un vrai suivi », assène Nathalie. À Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), une infirmière m’a dit en soupirant : « Quand certain·es viennent chercher refuge à ­l’infirmerie, on sonde ce qui se cache derrière le manque de motivation. Le but est de les encourager à retourner en cours. Le jour où on ne sera plus là, ils et elles seront renvoyé·es à la maison et les plus fragiles décrocheront ! »
    Ce sont souvent les infirmiers et les infirmières qui portent à bout de bras les projets d’éducation à la santé au sein du CESC (Comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté) de leurs établissements. « On n’avait pas besoin de loi pour une soi-disant “école de la confiance” puisque la confiance dans nos savoirs, notre expertise de terrain, notre volonté de partager, et la confiance dans les jeunes et leur capacité à changer, nous l’avons toujours eue », ajoute Nathalie. Après les séances d’éducation à la santé comme celles que j’anime, les infirmiers et les infirmières assurent le service après-vente auprès de la file active des jeunes sensibilisé·es par notre passage. Ils et elles aiguillent vers des consultations, des centres de dépistage, accompagnent au planning, alertent parfois les services sociaux et la justice. C’est plus qu’un couteau suisse qu’on va perdre, ce sont de véritables vigies de la santé sociale de notre jeunesse qui risquent de disparaître.
     
     
    Pour nous faire avaler la pilule, on nous a servi, cette année, de l’ersatz de prév, sous la forme du service sanitaire. Des étudiant·es en médecine sont envoyé·es gratuitement, après cinq jours de formation là où il m’a fallu des années de pratique, pour diffuser une information forcément sommaire. C’est d’autant plus délirant qu’une enquête de 2018 en Île-de-France a démontré que six étudiantes en médecine sur dix avaient subi des violences sexuelles de la part de leur hiérarchie et qu’une large majorité n’était pas au courant que ces actes étaient répréhensibles.
    Pour les externes en médecine, aucune sensibilisation sur les violences sexuelles n’est prévue ! C’est donc un cordonnier bien mal chaussé qu’on mandate sur les chemins rocailleux de l’éducation à la vie affective et sexuelle à notre place. Édouard Louis a déjà dénoncé ceux qui ont tué nos pères. En s’attaquant à l’éducation à la santé, ce sont les mêmes qui s’apprêtent à sacrifier l’avenir de nos jeunes.
    Dr Kpote
     
     
    (kpote@causette.fr et sur Twitter)

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