• Y a encore du boulot dans la négo du préso

    Le 18 juillet, Santé publique France a publié une étude inquiétante démontrant une multiplication par trois des IST (infections sexuellement transmissibles) entre 2012 et 2016. Le chlamydia, bactérie qui kiffe les ados, et les infections à gonocoques, plus connues sous la dénomination fort éloquente de « chaude-pisse », sont particulièrement visées. Selon les informations traitées, la tranche d’âge la plus touchée est celle des 15-24 ans, les jeunes femmes étant les plus exposées. Cerise sur le tréponème (bactérie responsable de la syphilis pour les non-averti·es), on peut aussi évoquer le grand retour de la vérole (autre petit nom de la syphilis), qui fait plus que pointer le bout de son chancre avec quatre à cinq cents nouveaux cas diagnostiqués par an. Dès publication de l’info sur la Toile, de nombreux haters ont incriminé les migrant·es africain·es venu·es jusque dans nos bras infecter nos fils et nos compagnes, nous renvoyant aux années sombres du sida où la contamination était toujours le fait de l’autre, l’étranger, le tox, le pédé. Force est de constater que les temps changent, pas les boucs émissaires.
    Mais laissons là le racisme viral et revenons au cœur du sujet : une baisse significative de l’utilisation des préservatifs. Comme j’aime à le signaler aux jeunes, on ne va pas créer une police de la capote qui verbaliserait, sous les draps, tout ce qui bouge à découvert. La peur a fonctionné un temps, au plus fort de l’épidémie de sida, mais aujourd’hui, ses ressorts semblent rouillés. Pour ne pas faire dans la morale anxiogène, j’affirme aux ados que la prise de risque est recevable à condition qu’elle soit éclairée, partagée et non subie, ce qui est loin d’être le cas à leur âge ! Je ne manque jamais, bien sûr, d’en lister les conséquences, invitant à tempérer toute velléité de trompe-la-mort.
    Sur les réseaux, beaucoup de parents se plaignent d’une absence d’éducation sexuelle auprès des jeunes, mais les mêmes qui la réclament une fois le nez dans les IST étaient parfois les premiers à discréditer notre passage dans le bahut de leurs morpions. Adieu zézette et zizi ! Nous sommes profondément désolé·es de vous apprendre que pour prévenir intelligemment, on doit mentionner le vagin, le pénis, l’anus, lister des pratiques sexuelles variées, dénoncer le porno sans capotes visible par tous, rappeler qu’une bonne partie de jambes en l’air peut se conclure chez le gynéco ou le dermato. Pour être efficace, il faut faire dans le concret et pas dans le registre bucolique de la cigogne qui ferait germer des gosses dans les roses et les choux bio. On a beau proposer des préservatifs depuis les années 1980, la prévention n’est pas une science exacte. Savoir ne signifie pas faire. Avoir ne veut pas dire utiliser. De nombreux freins existent à l’utilisation des capotes, et ce n’est pas juste une histoire d’information, même si on réclame depuis des lustres l’application de la loi qui prévoit trois séances par an de la sixième à la terminale. Lorsqu’on interroge les jeunes sur les raisons de leur non-utilisation du préservatif, certain·es tentent un « la flemme, c’est trop cher », argument aussitôt démonté par l’infirmière qui en distribue gratuitement toute l’année. La weed, le tabac, les dernières Nike sont rarement rationnées quand le latex l’est. Logique, à un âge où la prise de risques est v­alorisée et le fait de prendre soin de soi vu comme une fragilité. Le site Onsexprime.fr a répertorié les pires excuses pour ne pas utiliser un préservatif. Du classique « moins de sensations », très exagéré pour des novices, on passe au « ça fait débander », qui peut être une vraie réalité peu verbalisée. Toutefois, un garçon à Villemomble (Seine-Saint-Denis) a daigné nous éclairer sur sa technique perso : « Tu demandes à ta meuf de twerker nue pour t’exciter. Et toi, tu enfiles le truc en la matant pour rester dur. »
    Effectivement, mettre une capote à deux, scénariser la pose, peut préserver de ce fameux coup de mou pénien tant redouté par le mâle en herbe, inféodé à l’injonction érectile. La complicité dédramatise l’instant et favorise l’utilisation. Si certain·es jeunes se protègent lors du premier rapport, une fois qu’ils et elles se sont intimement découvert·es, ils et elles ont tendance à être moins observants avec le temps. Et si l’un ou l’une avait été contaminé·e avant ? Et si l’un ou l’une l’était depuis la naissance ? Je surprends des regards interrogateurs entre couples qui présagent de bons débats à la cafèt et de tests à venir.
    À Ivry (Val-de-Marne), j’avais rencontré un mec beaucoup plus radical sur le sujet, en mode « Call of au plumard » : « Ma copine-cochon [sic], je la termine à balles réelles [sans capotes]. Les mecs qui baisent avec des balles à blanc [avec des capotes], ce sont des baltringues. » Ce genre de mecs qui jouent à la roulette russe avec les virus, je les fais grimper à 120 battements par minute avec des histoires de cul qui se sont terminées en cendres au Père-Lachaise. Une fois désarmés, ils demandent où se faire tester.
    Dans les couples hétéros, les stéréotypes de genre s’invitent au moment de la négociation du préservatif et impactent la décision ou non de se protéger. Certains garçons, éduqués en bons mâles dominants, exagèrent les codes d’une virilité qui les prédispose à une prise de risques sexuels. Que ce soit pour tirer à « balles réelles » ou simplement pour afficher leur maîtrise des choses de la vie en se retirant avant éjaculation, ils vont jouer la partition du « même pas peur ». En général, ils ont bien intégré en cours de SVT que, biologiquement, les filles sont les plus exposées et, du coup, ils s’estiment immunisés. Certaines filles, elles, mises sous pression par les « forceurs », ne se sentent pas légitimes, voire en capacité de refuser un rapport non protégé. Le fait de les maintenir dans l’ignorance de leurs corps et de leurs propres choix sexuels nuit grandement à leur santé affective ! Au moment de la négo du préso, cette vulnérabilité les met en danger puisqu’elles finissent par accepter ce qu’elles voulaient refuser. Travailler sur l’égalité et la légitimité de chacun·e à choisir et vivre pleinement sa sexualité, c’est œuvrer à la réduction des risques sexuels bien plus qu’en balançant des tonnes de latex à la sortie des lycées.
    Chez les HSH – les hommes ayant des ­rapports sexuels avec d’autres hommes, qu’ils se vivent hétéros, bi ou homos –, l’augmentation des infections à gonocoques et de la syphilis intervient alors même qu’on aspire à tendre vers le « zéro contamination » par le virus du sida. La PrEP, qui consiste à prendre un médicament préventivement afin d’éviter une contamination au VIH, s’est exposée en 4 x 3 cet été, avec un message trop succinct pour être compris du grand public. Outil supplémentaire dans l’arsenal préventif, elle peut être prise en continu ou « à la demande » en anticipant un potentiel rapport à risques. Si ce traitement prophylactique a fait ses preuves, il montre ses limites dans l’augmentation de relations non protégées et l’exposition aux autres virus. Même si Aides nous certifie que c’est faux sur Tetu.com, j’ai entendu quelques témoignages de très jeunes gays, fraîchement sortis du placard et pouvant enfin vivre pleinement leur sexualité au grand jour, influencés par des aînés pas toujours prévenants avec eux. Là aussi, entre vrai choix et relation sous emprise, la frontière est ténue.
    Santé publique France a lancé une campagne digitale pour promouvoir l’utilisation du préservatif avec le slogan « Un préservatif, ça peut te sauver la vie. Gardes-en toujours sur toi ». Pour mieux atteindre les jeunes, l’agence a repris les codes du life hacking, ces astuces que l’on partage sur YouTube pour faciliter le quotidien. Ces vidéos mettent en scène les vertus du préservatif dans des circonstances décalées : la capote, c’est aussi pratique comme étui imperméable pour son smarphone. Pour être franc, je n’adhère pas au concept. On se plaint que les IST augmentent et on fait dans la métaphore. On vante toujours le côté cash des pays nordiques dans leur façon d’aborder la prévention, mais on est incapable de leur emboîter le pas. À trop ménager la chèvre et le chou, on a fini par zapper le bouc.
    DR KPOTE

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