• Je me déplace dans les lycées pour y rencontrer les jeunes, mais ce sont les adultes qui m’invitent et m’accompagnent. Sur des sujets aussi sensibles que la sexualité ou les conduites addictives, eux aussi ont leurs propres représentations, et celles-ci transpirent parfois malgré leur obligation de neutralité.

    Je me souviens d’un prof qui, pour faire la blague, m’avait interpellé avec un soupçon de mépris : « Ah !voilà Mr Sida ! Ah, ah ! » Quand je lui ai rétorqué que j’étais effectivement séropo et qu’« avoir le sida comme carte de visite, je m’en passerais bien »,j’ai senti son monde de suffisance s’écrouler sous les regards outrés de ses collègues. Malgré ses excuses, je l’ai planté là avec ses regrets, sans lui avouer mon mensonge. Il a pu ainsi tester un vrai message de prévention : la séropositivité avançant généralement masquée, il convient de ne pas s’en moquer à la volée.

    Suivant la capacité des élèves à encaisser l’information ou, plus sûrement, celles des adultes à l’assumer, l’établissement change l’intitulé de mes animations. Celles-ci deviennent tour à tour « conférence sur le sida », « information sexualité », « échanges sur la vie amoureuse » ou« un sujet qui devrait vous intéresser. Allez, je vous laisse avec le monsieur ». Parfois, on réserve la surprise pour éviter tout débat avec l’au-delà et s’assurer de la présence des élèves. Du coup, on entretient les tabous et je perds un bon quart d’heure à rassurer toutes les sensibilités.

    Le premier contact se fait à la grille et signaler aux surveillants que je viens causer drogues au milieu d’un nuage de fumée et d’élèves peu pressés me vaut des regards chargés de pitié, genre « pauvre vieux, c’est pas gagné ».

    À l’intérieur, les infirmières sont mes guides. Je les suis comme le messie dans les longs couloirs de ces immenses paquebots échoués que sont les lycées. En général, la salle réservée est toujours squattée par un cours qui a débuté malgré les plannings maintes fois déposés dans les casiers. À l’école comme dans les prisons, on est confronté à la surpopulation.

    Les infirmières respectent la confidentialité, même si j’en ai croisé une, plus cancanière que la moyenne, qui, tout en me listant les enfants de VIP fréquentant son bahut parisien, me confiait ses soupçons de défonce liée à la vie de bohème de leur « people »de parents. Ça peut servir un jour, si je veux bosser à la télé.

    Dans le genre « je te mets au pied du mur et prouve-moi tes qualités de grimpeur », une autre m’avait lâché juste avant d’entrer en classe : « Ah ! j’ai oublié de vous signaler qu’il y a plusieurs garçons qui ont été arrêtés pour un viol collectif. Leurs copains sont très remontés contre la fille qui a porté plainte, mais vous avez l’habitude de ce genre de situation, non ? » Ben, voyons. Autant dire tout de suite que j’ai refusé d’animer parce que parler du consentement et de la relation à l’autre avec des mecs dont les frères de survêt sont en garde à vue « à cause d’une salope qui l’avait bien cherché », c’est du foutage de prévention. Refusant de jouer les urgentistes façon « cellule de crise » sur W9, nous ne sommes pas restés bons amis.

    Je me souviens aussi d’un prof remplaçant, le genre barbu au niveau du cul, qui, tout en ignorant la main tendue et le regard de l’infirmière, voulait déserter en me laissant la responsabilité de sa classe en toute illégalité. Celui-là, je ne me suis pas gêné pour le rappeler à l’ordre, et il a dû se cogner les vérités sur la virginité et la parité pendant deux heures. J’ose espérer qu’en tant que remplaçant il continue de cirer le banc.

    Mais il y a aussi des profs engagés qui me signalent, par exemple, qu’ils viennent de finir un travail en français sur des textes LGBT américains ou le procès de Bobigny *. Parfois, il convient de tempérer un peu leurs prises de parole qui pourraient les mettre en danger. J’ai eu quelques mots avec celui qui invitait les mecs à s’imaginer avec un sexe dans la bouche pour mieux appréhender l’engagement que nécessite une fellation ! Ce n’était pas la meilleure porte d’entrée pour aborder sereinement l’homosexualité. J’ai une pensée émue pour un jeune prof exalté qui avait fait son coming out en plein débat homophobe et qui allait probablement se le traîner toute l’année. Et que dire de celui qui avait balancé à des élèves qui s’appuyaient trop sur la pudibonderie des écritures que Mahomet se tapait des putes ?Assurément, un fonctionnaire qui plairait à Farida Belghoul et ses potes de la « journée de retrait »…

    Certains adultes ont tendance à s’emballer sur des sujets où les élèves semblent timorés, en oubliant que, contrairement à moi, ils restent toute l’année. Je pense à cette prof très participative lors d’un débat sur la masturbation féminine. On imagine aisément les gamins ricaner à la cantine : « Tu vois la prof là, avec le plateau, eh ben, elle se touche le clito. »

    Ça fait des années que je partage ce fameux statut d’intervenant extérieur avec le toxico repenti, la rescapée d’Auschwitz ou les gynécos du planning, ce statut signifiant que, même si je ne suis que de passage, certains ne m’oublient pas. D’ailleurs, un jour où je me baladais tranquillement en civil dans Paris, deux jeunes m’ont apostrophé comme un pote de quartier : « Hé, Mr Sexuel, vous avez encore des capotes? » devant mon fils interloqué.


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  • Comprendre le dialecte des adolescents demande de l’oreille, un minimum de mansuétude et des prédispo­sitions pour la tambouille mondiale.Véritable macé­doine de verlan, de wolof ou d’arabe à la sauce hip-hop, d’anglicismes au yaourt et de borborygmes de rue sous weed, les mots des ados ne disposent d’aucune bonne tra­duction sur Google ou Reverso. Seule une immersion ethno­logique quotidienne, en capuche et baskets de camouflage, permet de les assimiler et de les restituer. Comme j’ai la chance de pouvoir les entendre s’apostropher « entre les murs » des lycées, je suis devenu un véritable lin­guiste de skatepark. Mais intégrer la langue de Tom, Mehdi ou Jennifer ne veut pas dire pour autant occulter celle de Molière.

    Là où certains adultes se contentent de jouer la carte du mimétisme pour se les mettre dans la poche, l’animateur de prévention se fait passeur pour les accompagner vers le monde plus formaté des darons qui tex­toïsent au ralenti et dans lequel les mots des ados prennent une tout autre signification. Cobaye idéal pour une étude de cas, cette fille que j’ai croi­sée dans un centre de formation d’apprentis (CFA) coiffeurs du 18e,un pied sur la table, son chewing-gum lui déformant la mâchoire,serrant son BlackBerry dans la main gauche, se lissant les cheveux avec un fer tout en remontant la bretelle de son soutif (au passage,on peut souligner la prouesse technique), qui exprimait qu’elle s’en battait les couilles du regard des autres, du respect et tout le reste. Elle avait invec­tivé dans la foulée sa voisine de table qui parlait un peu trop de ses expériences personnelles dans cette syntaxe typique­ment adolescente : «Pff, la meuf, elle fait crari qu’elle s’est faite bouye, mais c’est du mytho… »

    J’entends Maître Capello s’en secouer le nourrain dans sa tombe et je peux aisément imaginer votre consternation devant ce français de KFC !Mais, magnanime que je suis, je vous livre ici la traduction de cette diatribe : «La fille, elle fait semblant d’avoir eu une relation sexuelle, mais elle ment. » Au-delà de cette phrase énigmatique pour le profane, il est intéressant de tra­vailler sur l’introduction : «J’m’en bats les couilles. » Les néo femmes du XXIe siècle auraient ainsi vécu une mutation génitale pour mieux se fondre dans un paysage sévèrement burné. Pourquoi une fille ne pourrait-elle pas s’en battre simplement les trompes de Fallope ?Pourquoi utiliser des termes masculins pour souligner son exaspération? Voilà des questions susceptibles d’ouvrir un débat sur l’éternelle question de la domination des mâles, jusque dans la grammaire, où le féminin s’écrase devant le masculin. Eh bien, les filles n’en savent rien. Pis, elles trouvent que c’est normal.

    Apprenons donc, et ce dès la maternelle, à nos jeunes filles à s’en battre les ovaires ou le clito, ou ne pas hésiter à ren­voyer un «tu me casses les boops » de bon aloi aux mecs qui les collent grave.Mais le pire c’est ce mot, « cracher ». Il signifie, pour certains ados, éjaculer. Son emploi ne s’ex­plique pas. Un jour, il s’est imposé dans certains groupes de jeunes comme la norme pour exprimer ce moment où le mâle jouit dans un râle. On peut y voir une personnification du vit qui, à défaut de s’exprimer clairement, car dépourvu de langue, cracherait sa bile, une fois bien secoué, au sexe de ses interlocutrices. Beaucoup ne se posent même plus la question du sens de ce mot, de sa portée.Pourtant, il en dit long sur la relation. Quand on « crache » sur quelqu’un, on n’exprime que du mépris.

    Dans une classe où les élèves maintenaient que le terme n’était ni pire ni meilleur qu’un autre et qui me reprochaient mon côté old school, j’osai: «Diriez-vous par exemple “le soir où j’ai été conçu, il y a quinze ans, mon père a craché dans ma mère” ou “hier soir,j’ai entendu mes parents baiser. Mon père a craché, et ils se sont endormis ?” » Ce qui revenait un peu à dire, vous n’êtes que des fils de gla­viots, des raclures de fond de gorge mélangées à un reste de morve. J’ai senti la violence de l’image secouer les travées. Certes,faire référence aux parents peut passer pour de la provocation facile, mais ils l’avaient bien cherché ; et surtout, le silence qui a ponctué ma phrase a démontré que j’avais fait mouche. Le mot « cracher », dans la couche parentale, ça fait tache. Déjà que les ados ont du mal à concevoir que leurs vieux aient une libido, ils les imaginent encore moins se cra­cher dessus en levrette ou missionnaire.

    Même les filles l’utilisent. «M’sieur, si j’ai bien compris, même si le keum il ne crache pas dans mon trou, je peux être enceinte… » Cracher dans le trou ! Là, c’est l’amour qu’on enterre, dix glaires sous terre… Le mot « cracher » doit disparaître du vocabulaire de la sexua­lité,parce que, traduit comme cela, faire l’amour relève plus de la baston de rue que du partage des émotions. On asso­cie, une fois de plus, l’autre à un produit de consommation, qu’on crache quand il a mauvais goût. Et puis, en général, une fois qu’on a craché, on se détourne par dégoût. On regarde rarement la cible de notre projection salivaire.On se retire, on se rhabille et on se tire en abandon­nant l’autre, souillé. L’amour,l’envie, le désir, ça doit faire saliver. En revanche, il vaut mieux garder son crachat pour les tombes. C’est plus érudit.


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  • Depuis la sortie du documentaire de Sofie Peeters, Femme de la rue, en 2012, le sexisme urbain est sous les feux de la rampe. La réalisatrice se promenait dans Bruxelles pour enregistrer en caméra cachée les commentaires entendus sur son passage. Sifflements, insultes, propositions de plans cul, n’importe quelle fille s’est déjà retrouvée la cible de mecs désœuvrés éprouvant une subite fièvre de la braguette. Et l’édifiant Tumblr « Paye ta shnek », en recensant ces « tentatives de séduction en milieu urbain », donne une idée très exhaustive des mots violents et vulgaires adressés aux femmes quotidiennement.

    C’est un sujet intéressant à travailler avec les ados, acteurs à part entière de cette dramaturgie urbaine qui peut s’avérer traumatisante, spécifiquement pour des jeunes filles en pleine construction de leur identité. On peut y aborder une multitude de représentations, englobant la communication non verbale par les vêtements et les postures, les changements du corps à la puberté, l’estime de soi et la capacité de chacun à résister aux stéréotypes, la différence entre drague et harcèlement, la relation à l’autre… une vraie mine ! L’outil proposé est une réflexion sur une journée type, sachant qu’en matière de drague ce que vivent les femmes depuis des lustres ressemble à s’y méprendre au scénario d’Un jour sans fin, où les mêmes faits se répètent inlassablement – à la différence que les « crevards » de la rue sont plus prompts à « bouffer de la chatte » qu’à idolâtrer de la marmotte.

    On démarre cette journée en imaginant une fille et un garçon se réveillant dans leur appartement respectif. Celle-ci débute par la douche et le petit déjeuner. En général, à ce moment-là, on est tous égaux, même si, pour épicer le scénario, je laisse les ados digresser sur les érections du matin (« bien dressée, ma bite me montre le chemin du petit déjeuner ») ou sur le temps de passage dans la salle de bains, qui s’est sérieusement masculinisé depuis les expérimentations capillaires des footballeurs. Au moment du choix des vêtements, les filles doivent faire face à un éventail plus large : jean, jogging, jupe, robe, short, et surtout le fameux legging, qui fait tant saliver les garçons. Pour certains, ce n’est qu’un pantalon moulant mais pour d’autres c’est une seconde peau, où « t’es à poil », surtout quand « tu as le boule qui tue ». Du coup, il y a celles qui se l’interdisent et celles à qui on le proscrit pour limiter les tentations.

    « Est-ce que le choix de vêtements peut avoir une influence sur le déroulement de votre journée ? » Au « ben non » lapidaire des garçons viennent s’ajouter les premiers témoignages de filles victimes de slut shaming (1) pour une jupe trop courte ou un legging callipyge. Au-delà de l’éternel débat sur les « putes qui cherchent », l’objectif est d’aborder les notions d’intimité et de pudeur dans leur diversité. On travaille aussi sur la communication pour armer les filles et pacifier les garçons, afin que chacun fasse son bout de chemin vers la relation.
    Puis nos deux héros se retrouvent face à un noyau dur de testostérone, des mecs en pause mateurs sur un chantier ou jouant les arapèdes au café d’en face. Les filles racontent la peur du défilé devant des gars « en chien » dès 8 heures du mat, qui sifflent et qui « chauffent »… Dans un lycée de l’Essonne, certaines ont avoué faire un détour, quitte à arriver en retard. Elles avaient intégré dans leur quotidien le chantier comme facteur d’agression potentielle. Les garçons, eux, ayant peu de chances de passer devant un spot de filles en chaleur ou de gays siffleurs, ont trouvé ce choix d’itinéraire bis un peu exagéré. Beaucoup d’hommes nient ou minimisent le sexisme ordinaire. Certaines filles, un rien fatalistes, disent s’arranger avec tout ça : « Les keums, ils te sifflent, te chauffent, te tournent autour. Si jamais tu les tej', ils vont baver de partout qu’ils t’ont eue pour frimer. Ils te font une sale réputation. Dans le tas, il y a toujours ton frère ou un mec du quartier qui l’entend et il vient t’en coller une
    — Grave ! Du coup, il vaut mieux en profiter et faire du sexe, puisque le résultat c’est le même.

    Avec les garçons, on pointe la différence entre ce qu’on peut penser (jolie, sexy, bonne…) et ce qu’on peut exprimer. Peu exposés au rentre-dedans, ils imaginent que ça doit être plaisant de plaire. Ils en oublient l’usure face à la répétition des faits et que les filles ne choisissent pas de se faire apostropher. Quelquefois, ils parlent de la pression du groupe et de la compétition pour «scorer» dans sa sexualité. Ensemble, on cherche les mots pour séduire sans détruire.

    Dans un CFA des métiers du transport, l’un d’eux nous a peut-être donné une ébauche de solution : « Les meufs, j’ai arrêté de les regarder comme de la viande le jour où je suis allé à la Gay Pride avec mon frère qui est homo. Comme il faisait chaud, j’ai voulu me mettre torse nu. J’ai senti les regards des autres genre “toi, tu vas y passer” et ça m’a fait flipper grave. Depuis, je mate plus pareil. » On devrait condamner tous les harceleurs de rue à une heure de travaux d’intérêt général torse nu, sur un char de la Marche des Fiertés…

    (1). Expression de plus en plus utilisée par les féministes qui peut se traduire par « intimidation (ou humiliation) des salopes ».


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  • Au printemps dernier, par un temps à ne pas mettre un tee-shirt dehors, je me suis laissé guider par mon GPS vers une ZAC du Val-de-Marne et son centre de formation pour apprentis. J’avais rendez-vous avec une classe de BEP en mécanique auto, dans ce type de bahuts où les jeunes sont incollables sur les marques de bécanes et où la qualité d’un moteur se mesure en décibels.
    Une forte odeur de vestiaire en pleine sudation hormonale a importuné mon sens olfactif dès mon arrivée. J’ai vite compris que l’ambiance de la classe serait masculine, virile et très cuir.
    Une vingtaine de jeunes semblaient faire acte de présence, ni particulièrement motivés pour vivre allongés sous un train arrière, une clé de douze à la main, ni ayant assez l’expérience du bleu de chauffe pour en être totalement dégoûtés. Ils avaient 16 ou 17 ans, et causer sexe dès potron-minet ne semblait pas les gêner… Au contraire, ils se disaient chauds comme des pots.
    Parler de lubrifiant avec des apprentis en mécanique, c’est l’assurance d’avoir un auditoire attentif : pas besoin de faire de hautes études d’ingénieur pour toucher sa canette en mécanique des fluides ! La mouille – les sécrétions vaginales, en langage soutenu –, ces futurs spécialistes de la vidange et du contrôle technique, ils la trouvaient dégueulasse, un rien salée pour ceux qui disaient l’avoir goûtée. C’était le genre de groupe où on préférait se faire sucer que lécher, le gland étant forcément plus propre que la schnek.
    Si les bagnoles tournent au diesel, au sans-plomb 95 ou 98, les meufs, elles, fonctionnent avec d’autres carburants : la cyprine, les règles et les pertes blanches. Bien souvent, les aventuriers de la vulve se mélangent un peu les crayons quant à la fonctionnalité des liquides féminins. « C’est quand même grave compliqué, les meufs. » Quand je leur ai expliqué la menstruation et la désagrégation de l’endomètre, ils ont réagi comme si je leur résumais la dernière saison de The Walking Dead… Pour les pertes blanches, j’ai fait court en évitant les mots « leucorrhée » ou « glaire d’ovulation », un rien traumatisants.
    Bien sûr, je n’ai pas omis de leur rappeler que la plupart d’entre nous naissaient par voie naturelle. J’ai senti de la gêne quand ils ont pensé à leur mère.

     

    Il faut le savoir, pour une section « méca auto », les filles n’ont aucune autonomie. Sans conducteur pour les chauffer, elles n’ont aucune chance d’être transportées par leur sexualité. Programmées pour mouiller à l’approche du mâle et péter une durite grâce au sex-appeal des mécanos de la libido, elles en pincent pour la pénétration. La vraie, pas le petit va-et-vient de pédé, comme on dit dans les ateliers. Alors, quand une fille se masturbe, elle ne fait pas dans la dentelle et la caresse. Elle ne carbure pas à l’érotique. Elle se sert de ses doigts pour se pénétrer le plus profondément possible, là où la jouissance est certainement le plus forte. Les zones érogènes au niveau de la vulve étant totalement occultées par les rois du piston en plein mouvement à deux doigts, je me suis dit qu’il était temps de causer « anatomie ».

     

    J’ai demandé un volontaire pour dessiner un sexe féminin au tableau. Du coup, ça frimait moins et ça bayait aux corneilles. Après un « bande de bouffons » jeté à la cantonade, un courageux s’est levé et approché. Il s’est appliqué à dessiner une chatte, comme le lui ont soufflé ses copains d’atelier. Il a hésité. Combien de lèvres ? Deux, trois ou quatre ? La classe s’est divisée, dans l’incapacité de googliser.
    Finalement, il a opté pour quatre, rassuré par mon approbation de la tête. Puis, sous sa craie, la vulve s’est enrichie d’un corps. Elle s’est humanisée. D’autant plus que, autant par souci de véracité que par provocation à mon égard, le petit malin nous a ajouté une forêt de poils pubiens, anachroniques pour cette génération antitoison, réactualisant au passage les vieilles gauloiseries sur les Portugaises.
    « Peux-tu nous montrer les zones qui peuvent générer du plaisir? On les appelle les zones érogènes. Ce terme vous parle ?
    [Silence.]

    Comment les filles se masturbent ? Tu as oublié d’ailleurs un organe important sur la vulve.
    – Ben, quand une fille se masturbe, elle se frotte le foetus. »
    Je me retourne vers la classe, me préparant à un tsunami d’invectives… qui ne viendront pas.
    « Vous êtes tous d’accord ? Une fille peut se caresser le foetus ? C’est quoi le foetus ?
    – Euh… c’est pas un bébé ? – Si, le foetus, c’est le futur bébé, à l’intérieur de l’utérus de la mère…
    – Oui, peut-être, mais même s’il y a un bébé dedans, ça n’empêche pas les filles de se frotter aussi l’utérus. C’est vrai, monsieur, y en a que ça gêne pas d’avoir un bébé et de se toucher.
    – D’ailleurs, si on nique une femme enceinte, on peut sentir la tête du bébé, non, m’sieur ? »
    On était dans la gynéco de comptoir. Chacun avait sa petite idée sur la question, mais personne ne savait vraiment. Alors j’ai placé le clitoris sur le dessin et on a parlé de l’ultime tabou : la masturbation féminine, sans pénétration. Une révélation : une fille pouvait se faire plaisir sans assistance masculine !
    Quelques semaines après, j’ai eu, à Maisons-Alfort, dans un autre établissement, la preuve que la méconnaissance de l’onanisme féminin n’était pas l’apanage du mâle dominant. Une meuf m’a en effet lâché très sérieusement : « Quoi ? Une fille peut se masturber ? Mais elle n’a pas de sexe, pourtant…»


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  • Chaque été, à l’instar des groupes de rock, les animateurs de prévention migrent vers les festivals pour y rencontrer leur public : le jeune en mode festif. Sur des stands d’information ou des parcours de santé, le Dr Kpote continue de travailler sur la relation et les risques liés à la sexualité. Retour sur le début de l’été au cœur du village associatif de Solidays.

     

    Si les turfistes de Chantilly sont familiarisés avec les extravagants chapeaux du très sélect Prix de Diane, ceux de Longchamp ont vu débarqué, le dernier week-end de juin, une horde de jeunes plus prompts à se couvrir le gland que le caillou. Véritable Woodstock de la capote, Solidays y fêtait, en musique, ses quinze ans de lutte contre le sida.

    Dès l’ouverture des portes, les festivaliers se sont rués vers les grues du saut à l’élastique pour une dose gratuite d’adrénaline, before bien plus naturel qu’un trait de cocaïne. Et puis quoi de mieux que de se jeter dans le vide pour éprouver un nouvel élan cardiaque pour sa moitié, harnachée à ses côtés !

    Les amateurs de coït ascensionnel, je les attendais de pied ferme sur le stand de prévention juste en face, pour les ramener à la dure loi de la gravité autour d’un jeu interactif sur l’attraction interpersonnelle et ses critères de sélection. Wikipédia la définissant comme une « force qui rapproche deux masses », j’aurai dû prévoir de l’arnica pour les bosses.

    Les participants avaient le choix entre différents critères (argent, âge, personnalité, physique, sexe du partenaire, etc.) à positionner sur un support magnétique avec une échelle allant de « aucune importance » à « très important ».

    Mon plat thaï à peine digéré, j’ai inauguré l’atelier avec un groupe de cinq copains venus du Sud-Ouest. Après avoir divagué sur l’âge de la cougar idéale, fixé à quarante printemps, ils sont passés au « sexe du partenaire », classé en « très important » pour quatre d’entre eux et « peu important » pour le dernier.

    « T’es raide ou quoi ? T’es pas pédé !?

    – Peut-être que si… »

    Le ton ne sentait pas la vanne de festival. Avec une sortie du placard d’entrée de jeu, j’ai bien failli régurgiter le sauté de bœuf. Les potes de camping, eux, découvraient que leur frère de tente était à voile et à vapeur et ils serraient les fesses.

    « Hé, les gars, je déconne ! Bien sûr que le sexe de l’autre est important », dit-il tout en déplaçant la plaque magnétique sur le curseur, s’abstenant de spécifier s’il parlait de filles ou de garçons.

    Sentant le malaise grandir, j’ai voulu lancer une réflexion sur l’exploration des sentiments et des attirances. Ils ont choisi de se jeter une mousse, acte suffisamment viril pour « exorciser ». La nuit suivante, le choix des places dans le bivouac allait se compliquer…

    Juste après eux se pointe un jeune couple, pour lequel le critère essentiel était la personnalité de l’autre. D’ailleurs, dans leur look et leur manière de s’exprimer, ils n’en manquaient pas. Le garçon a soulevé le carton « loisirs et activités », l’a agité devant les yeux de sa compagne et lui a rappelé sa sale manie d’embrasser sur la bouche ses copines dans les soirées. En fait, il ne supportait plus cette extravagance qui lui avait tant plu au début, car sa fierté de mâle en prenait un coup. Ce qui épice la rencontre finit, à la longue, par faire tousser le couple établi.

    « Mais toi, tu fais bien semblant d’enculer tes potes quand tu es raide, lui a-t-elle crânement répondu. Mimer la sodomie, bourré, faisait donc partie de ses « loisirs et activités ».

    – Rien à voir. C’est pour déconner. »

    Elle trouvait que les marques d’affection entre filles (se toucher les cheveux, s’embrasser…) sont trop vite sexualisées par les mecs excités. Ensemble, on s’est dit que la société leur permettait plus aisément de partager leur intimité émotionnelle, voire physique. Les garçons, eux, craignent le regard des autres. Du coup, ils expriment leur attachement plus maladroitement et souvent avec trois grammes dans le sang. Je leur ai conseillé de moins picoler pendant leurs loisirs et activités.

    Les deux candidates suivantes m’ont fait comprendre qu’elles partageaient leur vie et leur lit. Celle qui semblait la plus âgée a exprimé que le « sexe du partenaire » était très important. Sa copine, sans hésiter, a placé le curseur à l’opposé. L’atelier virait au jeu de la vérité.

    « Tu pourrais te faire un mec ? [Sèchement.]

    – Je ne l’exclus pas ! »

    Ça verbalisait à tout va. J’ai essayé de rebondir sur les fantasmes qui n’entraînent pas forcément un passage à l’acte, mais le mal était fait, la queue de Satan s’étant immiscée dans le couple.

    Et puis, en bouquet final, un mec a placé le mot « physique » sur « peu important », croyant faire plaisir à sa copine.

    « Tu déconnes, dès que j’ai un kilo en trop, tu me balances des reproches. »

    Là, je me suis dit que les conseillers conjugaux ne risquaient pas de faire la queue à Pôle Emploi. Et après un débat sur les pressions autour du corps, elle a osé le féminisme.

    « Quand notre fille est malade, c’est toujours moi que l’école appelle. Et c’est encore moi qui vais la chercher. »

    Lui, gêné, anticipant le torchon brûlé, a bafouillé que son boulot ne lui permettait pas de partir tôt. Elle a rétorqué que pour elle, c’était la même chose, mais qu’il s’en foutait. Il s’est engagé à faire des efforts. Ce stupide festival militant et son village associatif subversif avaient eu raison de sa liberté.

    Véritable moment de grâce, un couple, par la suite, m’a assuré n’avoir jamais été aussi amoureux depuis que les deux partenaires avaient fait un test de dépistage du VIH, vécu comme un vrai engagement pour l’avenir. Après le « mariage pour tous » et la « manif pour tous », on devrait lancer le « dépistage pour tous ». Juste pour la paix des ménages…


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