• Est-ce la perspective des bacchanales de fin d’année qui influence les infirmières scolaires dans leur choix de thématiques de prévention ou le simple fruit du hasard, mais je passe plus de temps, en ce moment, à aborder les conduites addictives qu’à parler de sexualité avec les jeunes. Évoquer les drogues dans un établissement scolaire n’est pas chose aisée, surtout en présence de profs ou de surveillants. En effet, les élèves rechignent à s’exprimer de peur d’être taxés de toxicos, et je les invite clairement à ne pas s’exposer. Je leur rappelle que la loi, dans sa grande générosité, prévoit de doubler les peines lorsque des stupéfiants sont consommés, vendus ou donnés à des mineurs, dans l’enceinte des établissements ou dans tout autre local de l’administration. Forcément, ça calme et ça n’invite pas à se mettre à table.
    Une fois les recommandations d’usage exposées, on essaye d’élaborer ensemble une définition généraliste des drogues, histoire de savoir de quoi on parle. En général, la dimension psycho-active et les risques d’addiction sont exprimés facilement. Il m’arrive d’interpeller ceux qui ont le nez sur leur téléphone : « C’est qui ton dealer ? Bouygues, Free, SFR ? Accro aux textos ? » La surprise passée, on évoque les conduites addictives aux écrans et leur impact sur la socialisation. C’est souvent une bonne entrée en matière pour identifier le rapport très personnel que chacun peut entretenir avec le produit. Après ce premier temps d’échanges, je les invite à lister les substances entrant dans la définition du mot « drogue ». Le crystal ou meth arrive en tête, confirmant le net succès de la série Breaking Bad, qui a redonné le goût de la physique-chimie à toute une génération. Puis, en vrac, les jeunes citent spontanément le shit (résine de cannabis), la beuh (herbe), la CC (cocaïne), la MD (MDMA), la codéine mélangée à du Sprite par les rappeurs américains, les champignons et même le LSD qui buvarde à nouveau en soirée. La Krokodil a gagné sa renommée sur les réseaux sociaux avec son lot de lésions cutanées et ses images à sensations. On rencontre parfois des aventuriers psychédéliques, vantant les effets de la muscade ou du datura (plante hallucinogène), mais ça reste très rare.
    Éducation, opium du peuple
    Le tabac et l’alcool, eux, demeurent les grands oubliés de la liste, parce qu’ils sont légaux, du moins en vente réglementée. Si ces deux produits ne sont pas cités, c’est parce qu’ils sont dissociés, dans l’imaginaire collectif, des stupéfiants aux vapeurs interdites. Réglementés, vous dites ? Ce terme fait bien marrer les ados, car de nombreux commerçants les vendent aux mineurs sans l’ombre d’une culpabilité. « Monsieur, chez les Chinois, on peut même faire des paris sportifs sans avoir 18 ans ! » est une remarque récurrente. Je leur signale que la Chine est le premier pays au monde consommateur de tabac et que la China Tobacco finance la construction d’écoles primaires en signant sur leur fronton : « Le talent vient du travail acharné. Le tabac vous aide à devenir talentueux ! » (1) Bosse et fume, comme ça, tu seras cramé avant qu’on ait à te payer ta retraite ! Quand la toxicomanie devient un ingrédient de l’ultralibéralisme, même l’éducation se transforme en opium du peuple.
    Banalisés, ces deux produits sont considérés comme des drogues douces, tout comme le cannabis. Les jeunes expliquent que c’est grâce aux reportages type Enquête d’action sur W9 qu’ils savent identifier les produits ! J’aime bien analyser avec eux ces reportages très stéréotypés, tournés en Seine-Saint-Denis ou à Marseille, avec des « bicraveurs » (dealers) noirs ou arabes, en survêt, la petite sacoche sur le côté et la casquette Vuitton, légèrement floutés devant des halls de cités délabrées. À la télé, le monde de la drogue est divisé avec, d’un côté, les loups blancs de Wall Street, qui se poudrent le nez sur les yachts, et, de l’autre, les Arabes de La Castellane, qui fourguent de la merde sur les plages du Prado. Les raccourcis de la société du spectacle ne sont pas le fruit du hasard. Ils servent les intérêts politiques en stigmatisant fortement quartiers populaires et population « racisée ». Généralement, les jeunes concernés acquiescent, mais je ne les sens pas en révolte comme si tout, déjà, était joué. Bizarrement, ils continuent de s’instruire dans les poubelles de l’humanité sans même zapper et certains surjouent le rôle qu’on leur a octroyé.
    identifier les usages
    S’il y a une représentation qui a la dent dure, c’est bien celle qui range le cannabis dans les drogues douces. Pourtant, avec un taux de THC qui a quasi doublé en vingt ans avec l’herbe génétiquement modifiée pour concurrencer le shit marocain, on est très loin du « peace and love » des années 1970 ! Alors, plutôt que les produits, on travaille à identifier les usages durs ou doux de ceux-ci. S’enfiler un petit bédodo tous les soirs avant de rejoindre les bras de Morphée n’est pas la même chose que le « partage d’un oinj sur la corde à linge (2) ». Boire un verre de vin à table de temps à autre et se torcher sa bouteille de « sky » entre midi et deux devant le lycée, pareil. On travaille à repérer les moments adaptés à la conso et ceux où il vaut mieux éviter. L’interdiction ayant largement montré ses limites, on réfléchit à devenir des consommateurs intelligents.
    Mais tous les produits ne sont pas logés à la même enseigne. En France, la conso d’alcool est culturellement acceptée, voire favorisée. Du coup, l’oncle Félix peut tranquillement s’enfiler ses bouteilles de jaja au repas de Noël sans que personne s’interroge sur son éventuelle toxicomanie. Pour bien mesurer cette différence de représentation, j’invite les jeunes à installer leur chicha au milieu des tables dressées pour les fêtes ou de rouler un faux « spliff » de vingt feuilles pour tester les réactions. « Mais tu fais quoi, là, Kevin ? » – « Ben, l’apéro ! » On imagine le conflit de générations sous le sapin et l’irritation de Félix. Et pourtant, la résine de cannabis a une texture plus proche de la myrrhe des Rois mages que du pessac-léognan.
    Il n’est pas rare que nous évoquions la pharmacie familiale, la défonce remboursée par la Sécu. Des anxiolytiques aux antidouleurs, la France est championne du monde de l’automédication.
    Et puisqu’on parle des fêtes et de leurs abus, ça implique aussi des lendemains un rien effervescents. Aborder la douleur et sa gestion peut amener, parfois, à de drôles de révélations. « Notre cerveau libère naturellement des endorphines pour lutter contre la douleur », ai-je affirmé dans un lycée de l’Essonne. « Il faut taper sur le cerveau pour qu’il libère les trucs dont vous parlez ? » a repris un garçon au premier rang. « Non, pourquoi ? » – « Parce que mon père, quand il me met des coups de ceinture, ça ne libère rien du tout. J’ai mal quand même. Tout le monde en a des endorphines ou y’en a qui n’en ont pas ? » Sa phrase a sonné comme un bon coup de fer à repasser à SOS Amitié. Allez, joyeux Noël, Félix !
     
    1. #Datagueule 25, les merveilleuses histoires du tabac, France 4 et YouTube.
    2. NTM – « Pass pass le oinj, il y a du monde sur la corde à linge » : il y a du monde qui attend le joint.

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  • « Allo ? Pourrais-je parler à Typhanie ? – Vous êtes qui ? – Un ami. – Elle est morte l’année dernière… » Le type me raccroche au nez et la tonalité me joue l’encéphalogramme plat. Mon cœur, lui, frise la tachycardie.

    Typhanie, c’était son nom de scène, un pseudo à paillettes, juste pour les vitrines des peep-shows des Halles à Pigalle. Typhanie est morte du sida. Comme plus de 30 millions d’autres. Mais elle, je l’avais « accompagnée », comme on dit dans le jargon associatif. J’avais été son « volontaire » pendant près de quinze ans, notre rencontre datant d’avril 1993.

    La lutte contre le sida privilégiait le terme de « volontaire » à celui de « bénévole ». Aux côtés de Typhanie, ce mot prenait tout son sens. Au téléphone, le psy de l’association s’était fendu d’une présentation lapidaire. Le nombre de ­personnes concernées n’ayant de cesse d’augmenter, l’urgence l’empêchait de faire dans la dentelle. Il m’a balancé une bio express, celle d’une jeune mère ayant perdu la garde de ses enfants, séropositive au VIH et qui avait besoin d’une aide ­financière. Il l’avait trouvée fatiguée et surtout très isolée. Logiquement, il lui a proposé le soutien d’un ou d’une v­olontaire. « OK, mais pas une gonzesse, lui a-t-elle rétorqué. Je n’ai pas envie de boire le thé avec une bonne femme qui chiale sur ma maladie… Et pour le fric ? » Avec de la thune pour la came et un bénévole pour l’âme, ce jour-là, Typhanie avait tiré le gros lot.

    J’ai mis du temps à la contacter. Rentrer dans la vie des autres, ce n’est pas comme au cinéma, surtout avec le sida en toile de fond. Elle habitait à deux pas du Père-Lachaise, à quelques poussières du Jardin du souvenir, où nous avions dispersé des tas de vies fauchées.

    J’ai dû fixer une bonne dizaine de minutes son nom sur l’interphone avant d’appuyer : « Bouge pas, j’arrive ! » Une tornade blonde, avec un blouson à franges et des santiags blanches, a déboulé dans l’escalier et m’a ouvert. Sans vraiment me regarder, elle m’a lâché : « Mes enfants sont là. Tu écrases sur le sida. Ils ne sont pas au courant. – Si tu veux, on reporte. – Non, c’est trop tard. »

    Physiquement, elle flirtait avec la cachexie. Mais malgré son apparente fragilité, Typhanie aurait pu gagner le Vendée Globe les doigts (et la poudre) dans le nez, tant je l’ai vu tanguer sans jamais chuter. Elle a pris les escaliers, sûrement pour éviter une intimité prématurée dans l’ascenseur. Ses enfants, un garçon de 8 ans et une fille de 6 ans, étaient vautrés devant la télé. Elle m’a présenté comme un pote de passage. Elle m’a proposé un café, tout en m’indiquant la cuisine, seule pièce indépendante de son studio. Elle a fermé la porte et je lui ai laissé la lourde tâche d’amorcer la discussion. Le café m’a perforé l’estomac. Pour doser les produits, Typhanie avait la main lourde. Puis, elle m’a dégueulé sa vie, sans une virgule : son enfance, marquée par les violences sexuelles de son père – sa mère qui avait quitté très tôt le domicile – la rencontre avec le père de ses enfants – l’abandon du domicile conjugal pour un road-movie sous héro – l’incarcération de son nouveau compagnon – la découverte de leur séropositivité – la mort en prison de son amant – la garde perdue de ses gosses – la prostitution et les strip-teases… Elle semblait vidée, mais apaisée.

    J’ai débuté le récit de son existence debout contre le frigo, puis je me suis laissé glisser doucement comme un magnet qui aurait perdu son aimantation au fil des infortunes de Typhanie. J’ai fini allongé par terre, assommé aux faits divers. Elle parlait fort, s’adressant indirectement à ses enfants derrière la porte, verbalisant les causes de son mal-être, espérant sûrement leur absolution.

    Avec elle, j’ai tout de suite senti que je serais plus accompagnant que militant. Plus tango que rock’n’roll. On s’est revu, deux à quatre fois par mois pendant dix ans, puis un peu moins sur les dernières années, ma vie privée ayant pris le pas sur ma disponibilité. Avec Typhanie, j’ai connu les appels au secours en pleine nuit rue Saint-Denis, les rendez-vous dans les troquets de Pigalle où ses sœurs d’effeuillage me confiaient leurs inquiétudes après des petits suppléments non protégés accordés aux derniers clients, les mains qui se serrent fort dans une chambre d’hôpital et les sorties miraculeuses qu’on fêtait au champagne, les longues discussions sur la mort qui rôdait et, surtout, la paperasse interminable pour la reconnaissance de son handicap. Entre les macs, les ex, les clients et le reste, elle me disait souvent que j’étais le seul mec avec qui elle était « cul et chemise, sans avoir eu à enlever sa chemise et montrer son cul ». Elle avait le chic pour te faire marrer et pleurer en instantané. Typhanie refusait de se soigner. Elle jurait que l’AZT et la première génération d’antirétroviraux avaient tué tous ses amis. Alors elle résistait pour porter leur mémoire vers l’éternité. L’autorisation de mise sur le marché des trithérapies en 1996 n’avait en rien changé son point de vue : « Les médocs, c’est de la merde. Les malades sont des souris au service des labos et du fric. » Sa trithérapie prenait la poussière sur l’étagère de ses toilettes et elle se soignait au cannabis, trop coupé pour être vraiment thérapeutique. Personnellement, j’ai toujours pensé que, comme beaucoup de tox, elle entretenait un rapport ambigu avec la médecine. Dans son esprit, les médicaments existaient pour alimenter la défonce plutôt que les soins.

    Typhanie n’a jamais digéré sa contamination. Elle ruminait la faute qui incombait aux autres. Et dans les moments où ses lymphocytes T4 subissaient une offensive du VIH, elle nous présentait l’addition. Je l’ai vue menacer un huissier de se couper pour le contaminer, insulter des centaines de fois les parents de son ex au téléphone et cracher sur des pompiers qui voulaient la faire hospitaliser. J’ai même, un jour, sauvé ma tête en évitant miraculeusement un fer à repasser qui a explosé la baie vitrée. Mais comment lui en vouloir quand on avait compris que par notre simple présence à ses côtés, nous incarnions cette saloperie de virus qui échappait à son contrôle et lui bouffait la vie. Petit à petit, le sida gagnait des cellules et du terrain. Elle était tout le temps crevée, contractait des zonas à répétition, s’amaigrissait sans cesse. Les tenanciers de peep-show l’ostracisaient, car pour l’amateur de branlette, la maigreur ne fait pas recette. Alors, on allait gratter dans les assos de quoi bouffer, et elle finissait toujours par tout envoyer balader. Je passais mon temps à excuser ses coups de gueule pour avoir des compléments alimentaires ou des repas à domicile. J’avais fini par croire qu’elle ferait éternellement partie de ces fameux survivors, résistants au pire. J’avais fini par m’habituer à la voir niquer la mort, tout en tanguant sur les trottoirs de Paname. J’avais fini par moins l’appeler. Jusqu’à ce dernier coup de fil qui m’a appris son décès. Le 1er décembre, journée mondiale de la lutte contre le sida, j’allumerai une bougie, une lumière contre l’oubli.


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  • Invité par une courageuse éducatrice spécialisée, j’ai pu appréhender la difficile cohabitation avec les mineurs placés en foyer PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) en Seine-Saint-Denis. Courageuse, car partager un temps d’information sur la sexualité avec des mecs élevés au patriarcat radical de l’école de la rue, c’est un défi à relever aussi héroïque que de prendre la parole en jupe à l’Assemblée nationale. Pendant ces quelques mois d’interventions, j’ai souvent eu la sensation de flirter avec les limites du possible éducatif, au contact de jeunes pour la plupart en grande souffrance psychique. Et puis, un soir du mois de mars, c’est parti en couille, au propre comme au figuré. Dès mon arrivée, j’aurai dû être alerté quand un des six jeunes présents, peu éloquent habituellement, m’a apostrophé avec des yeux de fou : « Monsieur, ici, on ne siffle pas. Ça attire le sheitan [le diable, ndlr]. » J’avais eu l’outrecuidance de siffloter en arrivant, dans une posture manquant probablement d’humilité pour pénétrer sur leur territoire. Du coup, en convoquant le démon, je l’incarnais. D’entrée, on s’est comptés, comme des rescapés après un crash, tant les fugues étaient monnaie courante. Nous étions six jeunes, deux éducs, moi et une table vide à l’heure où elle devait être logiquement dressée. Pour créer du lien, je partageais avec eux le repas du soir et, une fois la table débarrassée, on lançait la veillée « sexualité ». Un des ados était vautré dans le vieux canapé usé par l’accumulation des vies cassées qui s’y étaient échouées, le téléphone portable en main, seul lien avec la liberté. Deux autres écoutaient sur le haut-parleur nasillard de leur Nokia de dealer un dénommé Sultan, en reprenant à mon adresse la punchline tout en poésie et en calories : « Tu vas t’la manger, vas t’la manger, vas t’la manger. » Je leur ai fait remarquer que ce morceau était une bonne introduction pour le dîner, mais ils n’en avaient rien à secouer. Les éducateurs ont tenté, en vain, de les motiver pour sortir les assiettes. Lassés, ils finiront par s’y atteler. Une fois les plats posés, ce fut un tollé. On osait leur proposer « un repas pour chien », à base de haricots verts et de poisson. On frisait la manifestation pour un sandwich salade-tomates-oignons ! Deux des garçons se sont levés pour se faire un croque au fromage et une clope dehors. Ben, le plus ancien, s’est énervé sur son maillot du Barça taché par une bouffe de merde, arguant que l’administration allait le lui rembourser. Les deux nouveaux gardaient le nez dans leur assiette et une place vide témoignait de l’absence d’un fugueur. Là où, d’habitude, ils m’interpellaient en fanfaronnant « hé ! monsieur Kpote, on est chauds pour parler baise », cette fois, ils m’ignoraient. J’ai su par la suite que la semaine avait été tendue. D’ailleurs, l’un d’eux avait déchargé ses pulsions sur la pauvre armoire de l’entrée, à moitié explosée. Après un repas chaotique fait d’insultes et d’échanges de regards assassins, on a fini par s’installer pour discuter. J’avais choisi, ce soir-là, de parler des drogues, histoire de varier les plaisirs. J’ai appris par la suite que le nouveau, un grand type filiforme, avait été appréhendé à l’aéroport avec de la coke plein les intestins, faisant la mule pour son âne de paternel bien planqué dans les Caraïbes. À partir d’une liste d’affirmations, je leur ai proposé de montrer soit un carton vert signifiant « vrai », soit un carton rouge pour « faux » et de débattre ensuite. Distribution faite, j’ai attaqué par : « L’alcool est une drogue. » Ben, le plus réactif, a lancé son carton vert en l’air. En se référant à leur appartenance religieuse, les jeunes se sont définis plutôt shit que bière. J’en ai déduit que Dieu était donc plus rasta que munichois et ça les a déridés un chouia. Ben a alors levé haut son carton vert. « Qui veut parler de cul ? Allez les gars, levez vos cartons. » Les autres ont suivi par réflexe grégaire. La plupart étant ici pour des affaires de stups, j’ai senti qu’ils préféraient aborder la sexualité pour éviter de se griller. « On peut contracter une IST * lors d’un rapport bucco-génital. » Après explications sur des mots jugés trop intellos, ils ont tous sorti leur carton rouge, se positionnant par la négative. À tort, leur ai-je dit. Mais Ben, encore lui, en pleine fulgurance scientifique, nous a lâché : « Hé ! monsieur, il y a les gosses en tube maintenant… – Oui, les FIV, les bébés-éprouvette… mais quel rapport avec la fellation ou le cunni ? – On parle bien de baiser sans les galères qui vont avec, monsieur Kpote ? » Se faire sucer pour éviter la paternité, ça méritait un développement, mais je n’en ai pas eu le temps. La soirée a basculé dans le chaos. Le garçon au démon a regardé l’éducatrice en lui signifiant : « T’aimes ça, sucer des bites, toi ? » Il ne fallait pas rebondir sur la provocation, il n’attendait que ça. Mais l’autre éducateur, probablement au bout de ses capacités empathiques, est sorti de ses gonds et lui a opposé une diatribe violente sur le respect dû aux femmes, en s’appuyant, étrangement, sur des textes religieux. Le personnel avait pris le pas sur le professionnel. Forcément, le reste de la bande a ajouté de la « pute » sur le feu. En alignant les insultes sexistes, ils avaient l’illusion de reprendre la main sur cette éducatrice qui, en connaissant leurs dossiers, avait trop de pouvoir sur leur existence. Les mots orduriers, véritable diarrhée verbale, lui étaient directement adressés pour la déstabiliser, la renvoyer à sa condition inférieure de femme. Celui qui l’avait tancée au départ balançait tout sur son passage, hurlant au manque de respect de cette « salope » qui les obligeait à parler de sexualité, alors que sa religion le lui interdisait. Il semblait décompenser et j’ai craint pour notre intégrité physique. On a décidé de s’arrêter là et j’ai proposé à l’éducatrice de la raccompagner. Ils sont montés dans leurs piaules en insinuant que nous allions passer à l’acte dans un Formule 1 du coin. Comment peut-on avoir la foi de continuer après ça ? Dans la voiture, elle partagera l’absence de cadre, de véritable projet éducatif, de vision positive au sein de l’institution. « À quoi bon tout ça quand on connaît les chances infimes de réinsertion, de réussite ? » a-t‑elle soufflé. On s’est posé la question d’une suite et on s’est accordé un temps de réflexion. L’excitation provoquée par les mots du sexe dans un foyer non mixte avait dégénéré en crise de démence généralisée. Quelques jours après, l’éducatrice était en arrêt maladie, certains de ses collègues mâles ayant ajouté leur petite couche de critique machiste à son endroit. Pour la protéger, nous avons décidé de mettre fin au projet. Avec regret.


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  • « Je suis venu avec ma bite et mon couteau. » Cette expression qui fleure bon la bidasserie et le garde-à-vous pénien, synthétisant une forte aptitude à se débrouiller avec les moyens du bord, est extrêmement redondante. En effet, à force d’échanger avec les mecs sur la sexualité, on finit par mesurer combien la bite et le couteau sont similaires dans leur imaginaire. Pour beaucoup d’entre eux, le pénis, c’est un peu le couteau suisse de l’entrejambe, l’outil indispensable pour survivre en période de défloration. Poser ses couilles, et donc tout ce qui va avec, ça vous pose un homme, ça vous plante une personnalité. « Planter » ? Tiens, on se rapproche de l’arme blanche ! D’ailleurs, un jeune en foyer PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse) me l’a clairement signifié en essayant de décrire la rupture de l’hymen : « C’est un peu comme un coup de couteau dans le bras, la peau s’écarte et ça saigne. » Le vit multifonction du jeune post-pubère est aussi très utile pour « déboîter » les meufs.
    À ce sujet, une fille en CAP à Vanves (Hauts-de-Seine), blessée à la cheville en jouant au basket, nous a raconté qu’elle s’était forcée à marcher normalement, malgré la douleur, devant la bande de mecs qui tenait les murs pour éviter qu’ils lui balancent le classique « alors, tu t’es fait déboîter le cul » et d’avoir à se justifier. Au plumard, le mec qui déboîte n’y va pas avec le dos de la cuillère, ni dans le verbe ni dans le geste. Quelques semaines plus tard, à Arles (Bouches-du-Rhône), une fille qui me parlait des garçons en boîte, donnera une version plus méridionale de l’acte : « Après la fumette et la buvette, le mec, il te déglingue. » Déboîter, déglinguer… On commence mieux à cerner la dimension « couteau suisse » du pénis qui se met en branle à l’approche de sa proie. Et puis l’outillage se démultiplie à l’envi en fonction de l’acte fantasmé : et vas-y qu’avec son vit on défouraille, décapsule, défonce, ramone, astique à tout-va. Et pour conclure, après une telle débauche d’activité purement mécanique, un garçon de seconde me dira : « Moi, la meuf, je lui mets tellement que je la tue. »
    Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette envie de tout détruire sur son passage avec sa bite, on la doit à la peur de ne pas assurer, de ne pas être à la hauteur. Les mecs en rajoutent dans le vocabulaire guerrier pour se donner le courage d’aller à la lutte coïtale, d’avoir la force d’exposer leur capacité érectile, leur puissance au regard de leur partenaire. Comme un chanteur de baloche concentré sur l’applaudimètre à la fin de son set, l’homo erectus juge sa prestation aux décibels de l’orgasme de sa meuf. Cette peur, elle s’exprime dans le nombre incroyable de questions autour de la taille idéale, de débats sur l’importance du diamètre ou de la longueur, sur les techniques à maîtriser pour aller et venir en winner. Pour faire jouir, il conviendrait d’être au top de la muscu, on fait fi de la tendresse et des caresses. On comprend mieux du coup ce fameux syndrome du vestiaire qui hante tout un chacun, de cette peur de la comparaison d’une virilité qui pendrait entre les cuisses, qui s’afficherait trop molle au regard des pairs. Plus personne, du coup, ne veut prendre de douches collectives et nombreux sont ceux qui rentrent du sport, crasseux et en sueur sous leurs vêtements immaculés, pour se doucher dans l’intimité de leur domicile. Quand on a compris cela, on pourrait presque excuser tant de violences dans les mots du sexe. Sauf que ces paroles excluent l’autre de la relation et font terriblement mal. Quand on « défonce » son ou sa partenaire, on travaille seul avec sa queue. L’amour devient alors un vaste chantier, sur lequel l’ouvrier bien outillé met du cœur à l’ouvrage et ses émotions derrière l’oreille.

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  • À quelques jours du 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, on cause dans les animations de la pire pandémie du siècle dernier tout en dépoussiérant les rubans rouges. Mais, parfois, j’ai un peu l’impression de soliloquer. En effet, au box-office des « maladies qui déchirent grave ta race », Ebola a largement détrôné le sida. Pour les ados, le VIH, c’est passé de mode, comme les démons de minuit qui t’entraînent au bout de la nuit et la moustache de Freddie Mercury (1). Mais Retour vers le futur refaisant l’actualité, on peut aussi leur rappeler que Marty McFly (héros du film) a décollé au tout début de l’épidémie, dans les années 1980, et que le virus l’a peut-être accompagné dans sa machine à voyager dans le temps jusqu’au 21 octobre dernier (2). Le sida a bien survécu au grand bug de l’an 2000 et ce n’est pas de la fiction.
    « Comment on atteint le sida ? » Cette question anonyme griffonnée par un élève de seconde pourrait, dans un premier temps, inviter au sarcasme. Et puis, en y réfléchissant bien, on se dit qu’on a peut-être sous les yeux un beau lapsus révélateur de la pensée collective : aujourd’hui, pour avoir la possibilité de rencontrer le sida, il conviendrait de voyager et de préférence loin. De nombreux jeunes n’imaginent pas une seconde que le virus vit peut-être à leurs côtés, hébergé par les lymphocytes d’un pote en pleine bourre qui « défonce tout à la salle » ou d’une conquête d’un soir parachutée sous MD (3) dans leur lit. « Le sida, Monsieur, c’est au bois et dans le Marais. » Comprendre : chez les putes et les gays.
    En ces temps de COP21, où le naturel chasse le chimique, on n’hésite plus à en faire un paria de la nature, un rat de laboratoire : « Le sida, Monsieur, c’est ce virus fabriqué par les Américains pour tuer les Noirs et l’Afrique. » Cette affirmation aussi récurrente que le complot sioniste du 11-Septembre permet de nier la responsabilité de chacun face à la transmission des IST (infections sexuellement transmissibles). En gros, à quoi ça se sert de se protéger puisque l’épidémie est sous le contrôle des grands génocidaires américains ? Et quand on exige des preuves, il y a toujours un post Facebook perdu quelque part dans le cyberespace…
    Du coup, pour tous ces négationnistes de la pandémie, on pourrait organiser le voyage « devoir de mémoire du VIH », comme on le fait pour la Shoah ou le Débarquement, histoire de remettre les pendules à l’heure.
    Forcément, ce pèlerinage commencerait par un vol sec, le lubrifiant étant devenu, depuis le 11-Septembre, un produit interdit en cabine, car susceptible de finir dans une bombe plus barbue que sexuelle. Cette mesure coercitive est particulièrement contre-productive pour la prévention, car un rapport sans lubrifiant augmente les microlésions, donc les risques de transmission. Avant le décollage pour le septième ciel, les hôtesses et stewards de notre compagnie Air Sida donneraient les consignes de sécurité : « Mesdames et Messieurs, bienvenue sur ce vol aller simple, puisque vous voyagez en compagnie du VIH. Nous allons dès à présent vous indiquer les consignes de sécurité. Tout d’abord, les issues de secours signalé par un panneau “Exit” ne servent à rien, car vous ne sortirez pas de la séropositivité. Les (godes)ceintures s’attachent et se détachent de cette façon. En cas de dépressurisation hormonale, des capotes tomberont automatiquement devant vous. Pincez sur le réservoir pour enlever l’air. En vue du décollage, veuillez redresser votre siège et éteindre vos bédos : le cannabis thérapeutique pour les séropos est toujours interdit en France. »
    Pour voyager sereinement, mieux vaut se faire vacciner. Le vaccin contre le sida étant toujours au stade des « essais prometteurs », nous proposerons plutôt un test de dépistage. Avec les Trod (Test rapide d’orientation diagnostique, qui délivre un résultat en 30 minutes) et l’autotest à résultat immédiat vendu en pharmacie, on a, enfin, l’embarras du choix. Si l’avancée est remarquable en termes d’offre de dépistage, l’information reste à manier avec précaution. Personnellement, même si la loi le permet, je n’ai pas envie d’envoyer un mineur acheter un autotest (autour de 28 euros tout de même) pour qu’il se dépiste en solo dans sa piaule en s’autopiquant (« Ça doit faire mal, M’sieur ! »). « Si je suis positif, je me suicide » est une phrase que j’ai beaucoup trop entendue. Le Trod réalisé dans un centre de dépistage me paraît bien plus adapté, tout en offrant une réponse presque aussi rapide.
    Pas de plateau-repas pendant notre voyage ! Les passagers auront droit à la Prep (prophylaxie pré-exposition) en guise d’en-cas. VIH, Trod, TPE (traitement post-exposition) et maintenant Prep, avec tous ces acronymes et ces sigles, on comprend mieux pourquoi la prévention touche plus les joueurs de Scrabble que ceux de Fifa 16 ! La prise de médicament anti-VIH par des séronégatifs dans un but préventif est autorisée aux États-Unis depuis 2012. Si elle étoffe l’éventail des outils de prévention, j’imagine mal pourtant distribuer du Truvada aux ados. Leur expliquer l’intérêt de cette thérapie préventive chez un couple sérodifférent, ça vaut son pesant de sérophobie ordinaire : « Si ma copine (ou mon copain) a le sida, je la (ou le) largue tout de suite. » La solitude du séropo demeure une vraie problématique en 2015.
    Bien entendu, nous déconseillerons à nos usagers, sur le vol VIH, d’opter pour la formule tout compris, un rien présomptueuse. En effet, une fois le sida atteint, et en cas de contamination, ils vont certainement manquer d’appétit, peut-être avoir du mal à digérer ce qui leur arrive. Il faudra toutefois se nourrir un minimum, parce que « les mecs chelous, tout chauves et tout maigres, ça se voit tout de suite qu’ils ont le sida ». Pour éviter toute stigmatisation, nous proposerons des perruques aux escales.
    Pour conclure notre vol et accompagner la redescente, nous leur parlerons de « vie et d’avenir », sans postillonner puisque la salive transmet toujours le sida dans l’imaginaire collectif. Aujourd’hui, on peut vivre avec le VIH, mais c’est toujours mieux de ne pas le contracter. Avant de quitter l’appareil, nous distribuerons un petit souvenir pour relancer la prévention : un calendrier de l’avent avec une capote à découvrir chaque jour à partir du 1er décembre, histoire d’être bien couvert pour le jour de l’an et sa partie de jambes en l’air.
     
    1. Leader du groupe britannique Queen, mort du sida.
    2. Selon le scénario du deuxième volet de la trilogie culte des années 1980, Retour vers le futur, le héros voyage dans le temps à bord de sa mythique DeLorean pour atterrir en 2015, précisément le 21 octobre.
    3. Abrégé de MDMA (méthylènedioxyméthamphétamine), molécule de la famille des amphétamines, plus connu sous le nom d’ecstasy.

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