• Le viol moins tabou que les violons ?

    [ Avec le César attribué à Polanski, hier soir, ce titre, pondu il y a un mois, prend une dimension prémonitoire qui me fait froid dans le dos… ]
     
    Avec cette fameuse intimité dématé­rialisée et nomade qu’ils baladent au fond de leurs poches, les ados ont « toute leur vie » dans leur carte SIM. Faut pas s’étonner alors que leur temps d’exposition aux écrans soit une réalité plus qu’augmentée. Mais le plus inquiétant, ce sont les bugs relationnels qui accompagnent cette activité intense. S’il convient de ne pas nier l’existence d’une véritable forme de socialisation numérique, bon nombre d’experts s’entendent pour reconnaître que l’empathie a sérieusement pris du plomb dans l’aile. Ce serait d’autant plus flagrant chez les générations à venir qui ont commencé leur existence digitale dès la poussette, le regard « matrixé » comme disent les jeunes, ne croisant que trop rarement celui de leurs parents. « Or l’empathie, cette capacité à reconnaître les émotions sur le visage de l’autre, résulte des interactions répétées avec eux », rappelle Sabine Duflo, psychologue clinicienne et thérapeute familiale, dans une interview donnée au site Adosen*.
     
    En plus de capter notre attention, les réseaux véhiculent des gigaoctets d’infos pessimistes, d’images traumatisantes peu modérées, de fake news savamment orchestrées, source ­d’anxiété, voire de dépression chez certains individus. Beaucoup de jeunes affirment s’être accoutumé·es à voir défiler sur leurs fils d’actu des rixes filmées, véritables foires aux balayettes de rue, et des violences perpétrées à côté de chez eux comme à l’autre bout du monde. Du coup, dans ce qui ressort de nos échanges lors de mes interventions, j’ai l’impression que tout le monde a fini par accepter et intégrer les actes belliqueux du quotidien. Beaucoup se sont blindé·es pour se protéger jusqu’à même se gausser sur Twitter d’une éventuelle WWIII (World War 3) dans un monde plus vraiment dalaï-lama.
     
    « La violence perçue à l’écran engendre trois effets principaux : davantage de pensées et de comportements violents, une modification de l’humeur et une perte de l’empathie. À l’équation naturelle violence égale stress se substitue une nouvelle association : violence égale divertissement, violence égale plaisir », ajoute Sabine Duflo, ce qui entérine mes constatations de terrain. Pour la génération « netflixienne », qui enchaîne des séries pas vraiment à l’eau de rose, la violence se vit comme le divertissement principal.
     
    À Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), dans une formation de futures auxiliaires puéricultrices, nous avons échangé sur cette surconsommation d’écrans dès la petite enfance, mais aussi sur la leur, qu’elles qualifiaient d’exagérée. La violence en images s’est invitée dans le débat et l’une d’elles a évoqué des scènes perturbantes vues à la télé et partagées dans la sphère familiale. Curieusement, elle nous expliqua qu’être exposés à une scène de viol ou d’agression ne posait aucun problème aux membres de sa famille. Par contre, « quand les héros sont dans un lit, pour une scène bizarre, qu’ils font l’amour quoi, on zappe », a-t-elle ajouté. Notre circuit émotionnel serait donc plus prompt à disjoncter face à l’intimité de sentiments par­tagés et consentis, mais pas devant un corps violenté ?
     
    Une autre a surenchéri : « Quand c’est sexuel, qu’ils se touchent, on sort nos téléphones pour faire genre on n’est pas concentrées sur le sujet ! » Le groupe a acquiescé en rigolant. « Les viols dans les séries policières, ça passe », a-t-elle même insisté. Comme j’exprimais mon étonnement devant cette affirmation, l’une d’elles a rétorqué que, face à une agression scénarisée, on met de la distance et on n’envisage pas, peut-être à tort, que quelqu’un soit concerné. Face à l’amour, voire à la sexualité, on craint de verbaliser ce qu’on ressent de peur de révéler aux autres ses expériences personnelles, son goût pour la chose.
    « Chez nous, on partage peu de tendresse. J’ai grandi avec des frères où l’amour ne se montre pas : on se checke, on se frappe. Les câlins, on les partage juste par textos », a résumé une fille du groupe. « Eh bien pour changer, on va se faire un gros shoot d’amour ! » ai-je lancé, avant de leur diffuser le plus long baiser du cinéma, un extrait de L’Affaire Thomas Crown, dans lequel Steve McQueen et Faye Dunaway se galochent fougueusement après une partie d’échecs très suggestive dans les regards et les gestes. S’appuyant, en fond sonore, sur de grandes envolées de violons fleurant bon le romanesque à l’ancienne, le réalisateur n’a pas mégoté sur les gros plans de bouches qui se cherchent, s’effleurent et s’aspirent goulûment. Une minute de suçage de pommes, pendant laquelle j’ai scruté les visages. J’ai senti une gêne immense, aussi forte que si j’avais envoyé une double anale sur PornHub.
     
    D’ailleurs, l’une d’elles l’a exprimé dès la fin de la vidéo : « C’est porno, cette scène. On sait très bien ce qu’ils vont faire après ! » Une fois Steve McQueen intronisé dans la grande famille du X, la scène d’amour rejoignait donc le menu « buccal » au rayon porn du cerveau de ces jeunes femmes. En taxant cette scène de pornographique, les filles brûlaient les étapes, délaissant ce temps d’exploration des sens qui précède toute pénétration, pour anticiper le coït à venir. « Le paradis, c’est la fusion de deux âmes dans un baiser d’amour », écrivait George Sand. Coincées devant un premier baiser, mais décomplexées face à la violence filmée, ces filles auront peut-être un peu de mal à trouver ce paradis perdu, bien difficile à géolocaliser sur la carte du Tendre.
     
     
    Dr Kpote
     
    * Adosen Prévention Santé MGEN est une association nationale de prévention et d’éducation à la santé et à la citoyenneté.

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