• 2030. Lycée Christiane-Taubira dans l’Essonne.
    Devant les grilles, je me laisse scanner l’iris par le RQG2 de reconnaissance biométrique d’astreinte ce matin-là. Comme cela a été préconisé par le Haut-conseil de la surveillance des ados, le robot me livre, grâce au logiciel de synthèse vocale Booba Inc., le bulletin épidémiologique local : « Bonjour, Dr Kpote, l’infirmière vous attend. Nous avons recensé ce mois-ci deux nouveaux cas de VIH, six hépatites E et une dizaine de blennorragies. Une vingtaine de grossesses non prévues sont à déplorer, dont trois sans suivi. Il faut que vous donniez la priorité, dans vos interventions, aux moyens de protection. Veuillez rappeler aux jeunes que la loi sur l’IVG a changé et que, désormais, il faut un tuteur élu pour y accéder. Bonne journée. – Merci de m’apprendre mon métier Mister Robot », lui ai-je répondu. « “À déplorer” ? Voilà qu’ils fabriquent des machines moralisatrices maintenant ! Avec des mocassins à gland et un pull sur les épaules, ce putain d’androïde pourrait nous renvoyer dans les pires années Fillon », ai-je pensé en me gardant bien de l’exprimer pour éviter que la boîte de conserve m’exclue pour « propos inappropriés ».
    En flânant dans les couloirs pour rejoindre la salle qui m’était attribuée, je suis passé devant un vieux labo de SVT. Au milieu des squelettes et des cartes surannés depuis l’acquisition par les bahuts de casques de réalité virtuelle, j’ai aperçu un exemplaire du clitoris en 3D. Une chercheuse, Odile Fillod, l’avait modélisé en 2016 pour que chacun puisse l’imprimer (voir page 18). Le pays entier avait alors découvert la vraie taille de l’organe, dévoilant ses bulbes et racines cachés en pleine crise du burkini. Les médias étaient alors passés du culte au cul en deux coups de cuillère à clito. J’ai ôté la poussière dessus et, machinalement, j’ai suivi ses formes, tout en pensant que les temps avaient bien changé. Peut-être que ce petit objet qui tenait dans une main avait fait plus pour l’égalité que toutes les lois, souvent non appliquées.
    Je me suis rappelé les premières animations où l’objet du plaisir modélisé passait de mains en mains. Les élèves avaient été surpris par la taille du clitoris, les planches anatomiques censurant tout ce qui se trouvait au-delà du gland ! La première fois qu’une fille avait repris la réplique du film Divines, de Houda Benyamina, « Et les mecs, on a du clito! », soulignée par la punchline de l’une de ses camarades « On en a dans la culotte /Finies les bites despotes / C’est le clito qui pilote ! », c’était dans un lycée de Seine-et-Marne. Les mecs avaient compris que même la levrette, ce ne serait plus comme avant et qu’ils risquaient de se retrouver devant. Je n’ai plus le souvenir des premiers spams « Enlarge your clito » sur la Toile et des premières collections de fringues pour rendre celui-ci plus tangible dans les silhouettes féminines. La première Clit Pride avait réuni des millions de manifestantes dans les grandes villes européennes et je me souviens encore de la tête de mon père devant les images de filles à poil sur les chars, exhibant leurs vulves poilues pour revendiquer une émancipation érectile, le clitoris en avant. « Il vous manque les couilles, pauvresses », a-t-il bougonné, lui dont la seule paire de boules efficiente dans sa life lui servait uniquement à titiller du cochonnet.
    Bon, je n’allais pas non plus passer la journée la tête dans le passé, d’autant plus qu’une classe bien agitée m’attendait au bout du couloir. À peine entré, je l’ai tout de suite remarquée au milieu de la pièce, les jambes écartées pour bien montrer son entrejambe, offrir une vue sur sa bosse pubienne, son « trophée Camel » comme ils disaient aux Grosses Têtes.
    « Ah, c’est vous le sexologue ? – Non. Je ne suis pas sexologue mais adologue. Tu n’es pas obligée de nous exhiber ton clitoris de cette manière. Je crois que tes camarades ont compris que tu étais bien pourvue. – Désolé, M’sieur. (Elle rapprocha ses jambes.) – Monsieur, la fille qui frotte son clito sur notre sexe, elle peut nous refiler le sida ou une maladie ? Et si on lui suce le clito sans capote, c’est chaud ?, questionna, d’entrée de jeu, un garçon au premier rang. – Ah, c’est dégueulasse de sucer un clito, reprit la moitié de la classe. – En amour, les gars, ne pratiquez jamais ce que vous ne désirez pas. Ne vous laissez pas influencer par tous ces pornos matriarcaux qui fleurissent sur la Toile et où les mecs se font prendre par des clitos qui ne débandent jamais. – Ah oui, monsieur, l’autre jour, sur PussyXXL, je suis tombé sur un gang bang où des filles frottaient leur gland sur un mec. C’était hyper hard… Elles prennent quoi pour qu’il soit aussi long, leur clitoris ? »
    Je ne leur ai pas dit que les labos qui pratiquaient l’étirement du clitoris s’étaient multipliés depuis quelques années et j’ai insisté sur le fait que l’industrie du porno avait tendance à accentuer les dimensions pour générer du fantasme sous les casques de réalité virtuelle. Un coup d’œil à la salle et j’ai compté une bonne dizaine d’entrejambes bien moulées. Garçons ? Filles ? Vu que ça faisait un bail qu’on était sorti de la binarité homme/femme, je ne me suis pas risqué à identifier le genre de chaque protubérance.
    « Depuis qu’elles s’astiquent leur machin, elles font trop les meufs, lâcha un garçon entre deux soupirs. – Trop les meufs ? Tu veux que je te clitoriffle, mec ? Nos mères se sont battues pour avoir le droit de bander sans qu’on les traite bêtement de trav’ du Bois… Tu crois qu’on va se cacher ? Regarde mon clitolegging, comme il me moule bien. Ça t’excite, hein ? – Tu veux sortir le double-décimètre pour te ridiculiser ? »
    Ils se sont levés comme une seule femme et les deux entrejambes se sont fait face. Mont de Mars contre mont de Vénus. La classe s’est tue, dans l’attente de la baston.
    « Je suis venu parler d’amour, pas de lutte des sexes ! On va débander tous gentiment et je vais essayer de répondre à vos questions sur les contaminations. – Monsieur, tout part en couilles, là. – Pas que, mon ami, pas que… En couilles et en clitoris. Va falloir t’habituer. »
    Cette génération était la première à être née en plein boom du clitoris en 3D. Et malgré quinze années d’informations égalitaires, les tensions restaient vives. Juste retour des choses ou dérive sectaire, certaines filles, fortes de leur nouvel attribut phallique, avaient fini par reproduire le pire du patriarcat plutôt que de proposer un autre modèle de société. Je me suis dit qu’il fallait une célébration nationale du clitoris pour unifier tout ce beau monde, même les plus réticents. Tiens, le clito 3D pourrait faire son entrée au Panthéon. On aurait alors décryogénisé Malraux, qui aurait chevroté : « Entre ici, clito 3D, avec ton terrible cortège de ceux qui, prisonniers de leur résistance siffrédienne, ont refusé de voir ta victoire et sont condamnés à errer en vain dans les limbes du vagin », sous les acclamations d’un public mixte, bandant à l’unisson. On peut toujours rêver, hein ?

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  • Quand on parle de sexualité, la question du corps, imprégnée des normes sociales et morales, est centrale. Même si elles ne sont pas toujours clairement exprimées, les émotions telles que la peur, l’embarras, la honte ou la gêne transpirent dans les échanges sur le sujet. Même les plus bravaches ont leur jardin secret qu’il convient de ne pas piétiner avec nos gros sabots d’adultes, inquisiteurs du cul chez les ados. On évoque alors la pudeur, concept presque grossier dans un monde où l’individu se construit principalement aux « vues » des autres, où les destins jouent les équilibristes sur le fil des stories de Snapchat. Forcément, on a tendance à penser, alors que certains encrent leur vie sur leur épiderme, que la pudeur serait un concept démodé, un truc de grand-mère qui pique un fard en racontant les rendez-vous galants de sa jeunesse d’antan. Et pourtant, les regards qui cherchent une échappatoire entre les lames du plancher, les joues qui s’empourprent et les « hum, hum » pour signifier l’amour sont toujours de mise chez des ados qui, quelques minutes auparavant, se revendiquaient de la chatte et du gode, excités comme des morpions sur une touffe pubienne. En face to face, leur ingénuité est palpable, et ils finissent tous par assurer qu’au lycée, il s’agit surtout de « se respecter ».

    Mais là où on pourrait s’attendre à une introspection, il n’en est rien. En fait, ce respect, on se l’impose en fonction des normes du groupe, de la société. Se respecter n’est donc pas s’écouter, mais convenir à des critères établis qui changent en fonction des modes inspirées par des variables aussi divergentes que des versets ou sourates revisités, par les « tchoins » (1) youtubées de Kaaris ou les conseils à la con du love coach de la Villa des cœurs brisés (2). Quand les adultes s’essaient à la cuillère, au bateau ivre ou à la brouette thaïlandaise, l’ado, lui, limite son Kama-sutra au grand écart, répudiant la nudité tout en se rêvant Kardashian, gestionnaire avisée de l’exhibition qui n’assume pas les plongeons dans son décolleté, mais aime les provoquer avec un petit Snap coquin juste pour rigoler. J’en ai mal aux ischio-jambiers pour lui.

    Pour aborder le rapport que les ados peuvent avoir avec leur corps, c’est toujours intéressant de déterrer les racines du mal, de questionner la place de la nudité dans les familles. Vit-on dans le plus simple appareil à domicile ? Le regard que nous portons sur le corps se construit aussi dans l’éducation que nous recevons. Pour caricaturer un peu et provoquer les réactions, j’utilise souvent l’exemple du père coincé sous la douche qui réclame une serviette à son ado en partance pour le bahut. Il y a ceux qui font semblant de n’avoir rien entendu, genre « démerde-toi, le vieux », et qui se dépêchent de claquer la porte, m’obligeant à me cailler les miches pour me sécher. Je ne manque pas de les remercier pour leur immense gratitude ! Il y a ceux qui jettent la serviette les yeux fermés et d’autres qui me la tendent sans en faire des caisses. Ces derniers sont très minoritaires à l’exprimer devant le groupe. Tous évoquent, logiquement, le malaise ressenti face à la nudité partagée et l’intrusion dans le territoire intime de l’autre. À un âge où le corps change, mue, se sexualise, on est déjà bien occupé par soi et en incapacité de se farcir l’anatomie des autres.

    L’embarras se vit aussi pendant les soirées télé où une scène d’amour non anticipée vient ahaner dans les oreilles chastes des foyers. Beaucoup de jeunes disent zapper pour protéger leurs petits frères et sœurs et « par respect » pour leurs parents. Ils deviennent des émissaires du CSA, censurant une scène déplacée à cette heure-là.

    « Quoi ! leur dis-je, on a enfin un peu d’action dans un mélo mou de la fesse et tu me zappes la meilleure scène sans me demander mon avis. Tu ne me respectes pas… » Forcément, ils doutent de l’existence d’un parent exprimant son goût pour les choses de l’amour devant ses enfants, mais ça les déride un peu. On essaie alors de déterminer les causes de la gêne. Ce qui met le plus mal à l’aise, ce ne sont pas tant les images que les onomatopées du sexe. Les gémissements du plaisir ne sont pas inscrits au patrimoine de la transmission entre générations. Vu le nombre de scènes d’amour dans les films et les séries, j’imagine qu’ils doivent se ruiner en piles pour la télécommande. Par contre, dès que les darons écrasent gentiment dans la couche parentale, certains zappent jusqu’à 2 heures du mat sur les chaînes chelous, qui passent des trucs chelous. Comme la branlette, le film érotique se vit mieux en solitaire qu’en famille.

    La pudeur se dilue dans les méandres des réseaux et de la 4G. Avec les téléphones, beaucoup passent leur temps à se shooter, se regarder et finissent, satisfaits, par partager. On se découvre Narcisse 2.0, améliorant notre reflet à grands coups de filtres. Mais à force de se scruter, on ne voit plus que ses défauts, et la Toile se transforme en usine à complexes. Taille des seins, forme du boule, taille du pénis, pecs et abdos… tout est sujet à être scanné et commenté par une société où l’extimité (3) est devenue la norme. C’est là où la pudeur excommuniée par les enfants de Mai 68 peut être salvatrice pour ceux des années haut débit. Elle offre une véritable protection pour celui ou celle qui l’utilise. Parfois, la gêne nous sert, nous invite à poser des limites salutaires. Dans un débat où des filles défendaient le port des vêtements amples qui cachent le corps, un jeune poète s’est fendu d’une ode à la pudeur : « M’sieur, une femme voilée des pieds à la tête, ça peut créer du fantasme chez l’homme. C’est mieux qu’une meuf qui montre ses jambes ou son décolleté… C’est un peu comme un Kinder Surprise, quoi. » L’inventeur du célèbre œuf, William Salice, mort récemment, n’aurait sûrement pas imaginé que sa capsule jaune enrobée de chocolat puisse se faire, un jour, abaya.

    En se dénudant devant son partenaire, on offre à la vue de l’autre plus que son grain de peau et ses formes. C’est pour cette raison que j’insiste toujours sur la notion de temps. Se laisser le temps de l’apprentissage de son propre corps, le temps de la rencontre, le temps de la découverte. « Ouais, bon, on ne va pas y passer la vie, non plus, monsieur ? On a faim, nous ! » ironisaient des mecs dans un CFA. – « Ah bon, vous êtes toujours à l’aise avec votre corps, vous ? Tiens, vous vous changez avant le sport ? Après ? »

    En fait, peu se changent dans les vestiaires, ils arrivent déjà en tenue par pudeur. Et se protègent d’une exposition aux autres, qu’ils craignent. Du coup, tout ce joli petit monde marine dans son jus dans les classes surchauffées. Entre ces phéromones macérées et des pubs pour parfums que les ados trouvent de plus en plus osées, on est en droit de se demander si, aujourd’hui, l’impudeur ne se nicherait pas aussi dans les odeurs.

     

    1. Référence au clip de Kaaris qui cartonne sur YouTube, dans lequel le rappeur déclare sa flamme aux « tchoins », les « putes » dans le langage populaire ivoirien. 2. Émission de télé-réalité diffusée sur NT1. 3. Selon la définition du psychiatre Serge Tisseron, l’extimité est le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique.


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  • Est-ce la perspective des bacchanales de fin d’année qui influence les infirmières scolaires dans leur choix de thématiques de prévention ou le simple fruit du hasard, mais je passe plus de temps, en ce moment, à aborder les conduites addictives qu’à parler de sexualité avec les jeunes. Évoquer les drogues dans un établissement scolaire n’est pas chose aisée, surtout en présence de profs ou de surveillants. En effet, les élèves rechignent à s’exprimer de peur d’être taxés de toxicos, et je les invite clairement à ne pas s’exposer. Je leur rappelle que la loi, dans sa grande générosité, prévoit de doubler les peines lorsque des stupéfiants sont consommés, vendus ou donnés à des mineurs, dans l’enceinte des établissements ou dans tout autre local de l’administration. Forcément, ça calme et ça n’invite pas à se mettre à table.
    Une fois les recommandations d’usage exposées, on essaye d’élaborer ensemble une définition généraliste des drogues, histoire de savoir de quoi on parle. En général, la dimension psycho-active et les risques d’addiction sont exprimés facilement. Il m’arrive d’interpeller ceux qui ont le nez sur leur téléphone : « C’est qui ton dealer ? Bouygues, Free, SFR ? Accro aux textos ? » La surprise passée, on évoque les conduites addictives aux écrans et leur impact sur la socialisation. C’est souvent une bonne entrée en matière pour identifier le rapport très personnel que chacun peut entretenir avec le produit. Après ce premier temps d’échanges, je les invite à lister les substances entrant dans la définition du mot « drogue ». Le crystal ou meth arrive en tête, confirmant le net succès de la série Breaking Bad, qui a redonné le goût de la physique-chimie à toute une génération. Puis, en vrac, les jeunes citent spontanément le shit (résine de cannabis), la beuh (herbe), la CC (cocaïne), la MD (MDMA), la codéine mélangée à du Sprite par les rappeurs américains, les champignons et même le LSD qui buvarde à nouveau en soirée. La Krokodil a gagné sa renommée sur les réseaux sociaux avec son lot de lésions cutanées et ses images à sensations. On rencontre parfois des aventuriers psychédéliques, vantant les effets de la muscade ou du datura (plante hallucinogène), mais ça reste très rare.
    Éducation, opium du peuple
    Le tabac et l’alcool, eux, demeurent les grands oubliés de la liste, parce qu’ils sont légaux, du moins en vente réglementée. Si ces deux produits ne sont pas cités, c’est parce qu’ils sont dissociés, dans l’imaginaire collectif, des stupéfiants aux vapeurs interdites. Réglementés, vous dites ? Ce terme fait bien marrer les ados, car de nombreux commerçants les vendent aux mineurs sans l’ombre d’une culpabilité. « Monsieur, chez les Chinois, on peut même faire des paris sportifs sans avoir 18 ans ! » est une remarque récurrente. Je leur signale que la Chine est le premier pays au monde consommateur de tabac et que la China Tobacco finance la construction d’écoles primaires en signant sur leur fronton : « Le talent vient du travail acharné. Le tabac vous aide à devenir talentueux ! » (1) Bosse et fume, comme ça, tu seras cramé avant qu’on ait à te payer ta retraite ! Quand la toxicomanie devient un ingrédient de l’ultralibéralisme, même l’éducation se transforme en opium du peuple.
    Banalisés, ces deux produits sont considérés comme des drogues douces, tout comme le cannabis. Les jeunes expliquent que c’est grâce aux reportages type Enquête d’action sur W9 qu’ils savent identifier les produits ! J’aime bien analyser avec eux ces reportages très stéréotypés, tournés en Seine-Saint-Denis ou à Marseille, avec des « bicraveurs » (dealers) noirs ou arabes, en survêt, la petite sacoche sur le côté et la casquette Vuitton, légèrement floutés devant des halls de cités délabrées. À la télé, le monde de la drogue est divisé avec, d’un côté, les loups blancs de Wall Street, qui se poudrent le nez sur les yachts, et, de l’autre, les Arabes de La Castellane, qui fourguent de la merde sur les plages du Prado. Les raccourcis de la société du spectacle ne sont pas le fruit du hasard. Ils servent les intérêts politiques en stigmatisant fortement quartiers populaires et population « racisée ». Généralement, les jeunes concernés acquiescent, mais je ne les sens pas en révolte comme si tout, déjà, était joué. Bizarrement, ils continuent de s’instruire dans les poubelles de l’humanité sans même zapper et certains surjouent le rôle qu’on leur a octroyé.
    identifier les usages
    S’il y a une représentation qui a la dent dure, c’est bien celle qui range le cannabis dans les drogues douces. Pourtant, avec un taux de THC qui a quasi doublé en vingt ans avec l’herbe génétiquement modifiée pour concurrencer le shit marocain, on est très loin du « peace and love » des années 1970 ! Alors, plutôt que les produits, on travaille à identifier les usages durs ou doux de ceux-ci. S’enfiler un petit bédodo tous les soirs avant de rejoindre les bras de Morphée n’est pas la même chose que le « partage d’un oinj sur la corde à linge (2) ». Boire un verre de vin à table de temps à autre et se torcher sa bouteille de « sky » entre midi et deux devant le lycée, pareil. On travaille à repérer les moments adaptés à la conso et ceux où il vaut mieux éviter. L’interdiction ayant largement montré ses limites, on réfléchit à devenir des consommateurs intelligents.
    Mais tous les produits ne sont pas logés à la même enseigne. En France, la conso d’alcool est culturellement acceptée, voire favorisée. Du coup, l’oncle Félix peut tranquillement s’enfiler ses bouteilles de jaja au repas de Noël sans que personne s’interroge sur son éventuelle toxicomanie. Pour bien mesurer cette différence de représentation, j’invite les jeunes à installer leur chicha au milieu des tables dressées pour les fêtes ou de rouler un faux « spliff » de vingt feuilles pour tester les réactions. « Mais tu fais quoi, là, Kevin ? » – « Ben, l’apéro ! » On imagine le conflit de générations sous le sapin et l’irritation de Félix. Et pourtant, la résine de cannabis a une texture plus proche de la myrrhe des Rois mages que du pessac-léognan.
    Il n’est pas rare que nous évoquions la pharmacie familiale, la défonce remboursée par la Sécu. Des anxiolytiques aux antidouleurs, la France est championne du monde de l’automédication.
    Et puisqu’on parle des fêtes et de leurs abus, ça implique aussi des lendemains un rien effervescents. Aborder la douleur et sa gestion peut amener, parfois, à de drôles de révélations. « Notre cerveau libère naturellement des endorphines pour lutter contre la douleur », ai-je affirmé dans un lycée de l’Essonne. « Il faut taper sur le cerveau pour qu’il libère les trucs dont vous parlez ? » a repris un garçon au premier rang. « Non, pourquoi ? » – « Parce que mon père, quand il me met des coups de ceinture, ça ne libère rien du tout. J’ai mal quand même. Tout le monde en a des endorphines ou y’en a qui n’en ont pas ? » Sa phrase a sonné comme un bon coup de fer à repasser à SOS Amitié. Allez, joyeux Noël, Félix !
     
    1. #Datagueule 25, les merveilleuses histoires du tabac, France 4 et YouTube.
    2. NTM – « Pass pass le oinj, il y a du monde sur la corde à linge » : il y a du monde qui attend le joint.

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  • « Allo ? Pourrais-je parler à Typhanie ? – Vous êtes qui ? – Un ami. – Elle est morte l’année dernière… » Le type me raccroche au nez et la tonalité me joue l’encéphalogramme plat. Mon cœur, lui, frise la tachycardie.

    Typhanie, c’était son nom de scène, un pseudo à paillettes, juste pour les vitrines des peep-shows des Halles à Pigalle. Typhanie est morte du sida. Comme plus de 30 millions d’autres. Mais elle, je l’avais « accompagnée », comme on dit dans le jargon associatif. J’avais été son « volontaire » pendant près de quinze ans, notre rencontre datant d’avril 1993.

    La lutte contre le sida privilégiait le terme de « volontaire » à celui de « bénévole ». Aux côtés de Typhanie, ce mot prenait tout son sens. Au téléphone, le psy de l’association s’était fendu d’une présentation lapidaire. Le nombre de ­personnes concernées n’ayant de cesse d’augmenter, l’urgence l’empêchait de faire dans la dentelle. Il m’a balancé une bio express, celle d’une jeune mère ayant perdu la garde de ses enfants, séropositive au VIH et qui avait besoin d’une aide ­financière. Il l’avait trouvée fatiguée et surtout très isolée. Logiquement, il lui a proposé le soutien d’un ou d’une v­olontaire. « OK, mais pas une gonzesse, lui a-t-elle rétorqué. Je n’ai pas envie de boire le thé avec une bonne femme qui chiale sur ma maladie… Et pour le fric ? » Avec de la thune pour la came et un bénévole pour l’âme, ce jour-là, Typhanie avait tiré le gros lot.

    J’ai mis du temps à la contacter. Rentrer dans la vie des autres, ce n’est pas comme au cinéma, surtout avec le sida en toile de fond. Elle habitait à deux pas du Père-Lachaise, à quelques poussières du Jardin du souvenir, où nous avions dispersé des tas de vies fauchées.

    J’ai dû fixer une bonne dizaine de minutes son nom sur l’interphone avant d’appuyer : « Bouge pas, j’arrive ! » Une tornade blonde, avec un blouson à franges et des santiags blanches, a déboulé dans l’escalier et m’a ouvert. Sans vraiment me regarder, elle m’a lâché : « Mes enfants sont là. Tu écrases sur le sida. Ils ne sont pas au courant. – Si tu veux, on reporte. – Non, c’est trop tard. »

    Physiquement, elle flirtait avec la cachexie. Mais malgré son apparente fragilité, Typhanie aurait pu gagner le Vendée Globe les doigts (et la poudre) dans le nez, tant je l’ai vu tanguer sans jamais chuter. Elle a pris les escaliers, sûrement pour éviter une intimité prématurée dans l’ascenseur. Ses enfants, un garçon de 8 ans et une fille de 6 ans, étaient vautrés devant la télé. Elle m’a présenté comme un pote de passage. Elle m’a proposé un café, tout en m’indiquant la cuisine, seule pièce indépendante de son studio. Elle a fermé la porte et je lui ai laissé la lourde tâche d’amorcer la discussion. Le café m’a perforé l’estomac. Pour doser les produits, Typhanie avait la main lourde. Puis, elle m’a dégueulé sa vie, sans une virgule : son enfance, marquée par les violences sexuelles de son père – sa mère qui avait quitté très tôt le domicile – la rencontre avec le père de ses enfants – l’abandon du domicile conjugal pour un road-movie sous héro – l’incarcération de son nouveau compagnon – la découverte de leur séropositivité – la mort en prison de son amant – la garde perdue de ses gosses – la prostitution et les strip-teases… Elle semblait vidée, mais apaisée.

    J’ai débuté le récit de son existence debout contre le frigo, puis je me suis laissé glisser doucement comme un magnet qui aurait perdu son aimantation au fil des infortunes de Typhanie. J’ai fini allongé par terre, assommé aux faits divers. Elle parlait fort, s’adressant indirectement à ses enfants derrière la porte, verbalisant les causes de son mal-être, espérant sûrement leur absolution.

    Avec elle, j’ai tout de suite senti que je serais plus accompagnant que militant. Plus tango que rock’n’roll. On s’est revu, deux à quatre fois par mois pendant dix ans, puis un peu moins sur les dernières années, ma vie privée ayant pris le pas sur ma disponibilité. Avec Typhanie, j’ai connu les appels au secours en pleine nuit rue Saint-Denis, les rendez-vous dans les troquets de Pigalle où ses sœurs d’effeuillage me confiaient leurs inquiétudes après des petits suppléments non protégés accordés aux derniers clients, les mains qui se serrent fort dans une chambre d’hôpital et les sorties miraculeuses qu’on fêtait au champagne, les longues discussions sur la mort qui rôdait et, surtout, la paperasse interminable pour la reconnaissance de son handicap. Entre les macs, les ex, les clients et le reste, elle me disait souvent que j’étais le seul mec avec qui elle était « cul et chemise, sans avoir eu à enlever sa chemise et montrer son cul ». Elle avait le chic pour te faire marrer et pleurer en instantané. Typhanie refusait de se soigner. Elle jurait que l’AZT et la première génération d’antirétroviraux avaient tué tous ses amis. Alors elle résistait pour porter leur mémoire vers l’éternité. L’autorisation de mise sur le marché des trithérapies en 1996 n’avait en rien changé son point de vue : « Les médocs, c’est de la merde. Les malades sont des souris au service des labos et du fric. » Sa trithérapie prenait la poussière sur l’étagère de ses toilettes et elle se soignait au cannabis, trop coupé pour être vraiment thérapeutique. Personnellement, j’ai toujours pensé que, comme beaucoup de tox, elle entretenait un rapport ambigu avec la médecine. Dans son esprit, les médicaments existaient pour alimenter la défonce plutôt que les soins.

    Typhanie n’a jamais digéré sa contamination. Elle ruminait la faute qui incombait aux autres. Et dans les moments où ses lymphocytes T4 subissaient une offensive du VIH, elle nous présentait l’addition. Je l’ai vue menacer un huissier de se couper pour le contaminer, insulter des centaines de fois les parents de son ex au téléphone et cracher sur des pompiers qui voulaient la faire hospitaliser. J’ai même, un jour, sauvé ma tête en évitant miraculeusement un fer à repasser qui a explosé la baie vitrée. Mais comment lui en vouloir quand on avait compris que par notre simple présence à ses côtés, nous incarnions cette saloperie de virus qui échappait à son contrôle et lui bouffait la vie. Petit à petit, le sida gagnait des cellules et du terrain. Elle était tout le temps crevée, contractait des zonas à répétition, s’amaigrissait sans cesse. Les tenanciers de peep-show l’ostracisaient, car pour l’amateur de branlette, la maigreur ne fait pas recette. Alors, on allait gratter dans les assos de quoi bouffer, et elle finissait toujours par tout envoyer balader. Je passais mon temps à excuser ses coups de gueule pour avoir des compléments alimentaires ou des repas à domicile. J’avais fini par croire qu’elle ferait éternellement partie de ces fameux survivors, résistants au pire. J’avais fini par m’habituer à la voir niquer la mort, tout en tanguant sur les trottoirs de Paname. J’avais fini par moins l’appeler. Jusqu’à ce dernier coup de fil qui m’a appris son décès. Le 1er décembre, journée mondiale de la lutte contre le sida, j’allumerai une bougie, une lumière contre l’oubli.


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  • Je devrais supprimer l’alerte « violence + adolescent » sur mon smartphone… Après le féminicide du lycée de Gleizé, dans le Rhône, à la rentrée, et en lisant un article sur une énième agression de fille tabassée par jalousie, j’ai eu la sale impression qu’on n’allait jamais y arriver. « You talkin’ to me », aurais-je pu hurler devant mon miroir pour m’entraîner à détecter les prémices de la haine, les signes d’un éventuel ­passage à l’acte. Mais je suis acteur de prévention, pas taxi driver. Comment se construit-on en tant que mec ? Quelle éducation, quel gène nous confèrent cette posture de dominant qui installe nombre d’entre nous dans la violence ? Curieusement, si les filles sont scannées et jugées dès qu’elles bougent un poil de cul, les mecs, eux, poursuivent leur bonhomme de chemin sans jamais vraiment se remettre en cause ou répondre de leurs actes, si ce n’est devant la justice.
    Dans nos animations, il n’est pas rare que des garçons prennent le parti de l’agresseur, voire excusent son geste, dans un mélange d’instinct grégaire et de solidarité de couilles. Le service trois-pièces qui compose notre entrejambe justifierait même qu’on défende l’horreur, comme je l’ai vécu, en 2002, dans un lycée de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), juste après le meurtre de Sohane, brûlée vive par vengeance amoureuse ! Passé le temps de la posture, on est en droit de s’interroger sur le jusqu’au-boutisme de certains. Leur façon de s’arc-bouter sur des acquis patriarcaux et violents trouve probablement sa source, exacerbée à l’adolescence, dans la volonté de ne pas perdre la face devant les pairs.
    En général, quand on aborde la problématique des violences dans le couple, la victime est d’abord suspectée de tous les maux. Ce moment délicat à encaisser va servir d’exutoire aux fantasmes les plus tordus et je pense qu’il est – malheureusement – nécessaire. À nous, ensuite, d’accompagner la descente de fiel, comme on le fait après une prise de mauvais speed. Certains enfument tous les énervés de la virilité avec de l’humanité bon marché en remplaçant la victime par la sœur, la mère, la fille. Mais je suis persuadé qu’en limitant l’empathie à la famille, on ne construit pas une société, on s’enferme dans le petit respect de proximité.
    La force, le pouvoir, l’absence de sentiments sont autant de valeurs imposées dans l’apprentissage de la socialisation pour les mecs. Nombreux sont ceux qui sont dépassés par ce rôle qu’on leur octroie. Alors, ils en rajoutent, au risque d’aller beaucoup trop loin, pour ne pas être taxés de « fragiles ». S’ils pleurent, c’est petits, dévastés par la mort du père dans Le Roi Lion, mais par la suite, ils se doivent d’être de vrais bonshommes qui maîtrisent leurs émotions devant la charge des gnous. Les mecs, c’est seulement au cimetière et bien planqués derrière leurs mouchoirs qu’ils ont le droit de renifler. Sûrement pas dans les jupes de leur meuf.
    Généralement, les jeunes expliquent la violence par la jalousie. Cette dernière serait la plus belle preuve d’amour qu’on puisse offrir à l’autre. Du coup, ils sont souvent indulgents avec l’homicide par amour, parce qu’il est magnifié comme acte ultime du romantisme. Mais c’est bien de leur rappeler que la vie n’est pas une websérie. Sohane et tant d’autres sont bel et bien mortes, parce qu’elles faisaient « trop les meufs », ne respectant pas leurs maîtres.
    Être jaloux-se, c’est posséder l’autre, ne pas supporter qu’il-elle vive autre chose en dehors du couple. J’avais lu quelque part que, derrière cette volonté d’emprise, se cachait un vrai état de dépendance affective. Mais cette explication relève plus de la psychothérapie que de la séance de prévention en classe. Plutôt que de jalousie, je préfère parler de contrôle abusif. Les garçons vont surveiller les sorties et les vêtements de leur copine et les filles contrôlent le relationnel de leur mec en fouillant sur les réseaux sociaux. Pour brouiller les pistes, certain-e-s multiplient les comptes avec des pseudos différents ou collectionnent les téléphones.
    Mais si le contrôle n’est pas genré, le passage à l’acte, lui, l’est. Il y a, en effet, beaucoup plus de femmes que d’hommes assassinés par leur compagnon ou compagne. Apprendre à repérer les signes de violence liés à la volonté de contrôler l’autre est une étape importante de la prévention des risques. Pour ce faire, on élabore ensemble des scénarios (2) où le partenaire passe des mots doux aux exigences, des remarques aux conseils appuyés, puis aux ordres. On martèle qu’il est vital, dans un couple, de dire ce que l’on pense, de conserver ses propres activités, de pouvoir parler aux personnes de son choix sans avoir de compte à rendre. La personne qui subit du contrôle dans sa relation amoureuse doute d’elle-même, hésite à prendre des décisions, s’isole, perd des ami-e-s, voit la tristesse et la peur s’installer. Mais, par « amour », certain-e-s se disent prêt-e-s à tout accepter.
    Récemment, des garçons d’un lycée pro racontaient qu’ils obligeaient leur copine à donner leur téléphone et leur code pour vérifier leurs textos. Eux acceptaient de le faire aussi, mais auparavant, ils avaient soigneusement effacé tout ce qui pouvait se révéler tendancieux. Curieusement, ils n’imaginaient même pas que leur copine ait pu avoir la présence d’esprit de le faire aussi ! Les filles auraient donc un cerveau ?
    Au lycée, aborder la confiance avec des couples vieux de trois semaines, c’est comme demander à un élève de sixième de préparer le bac. D’autant plus que celle-ci, si elle existe, est tellement ténue qu’elle ne résiste pas une seconde aux insinuations des cours de récré : « Hé, j’ai vu ta copine qui se la donnait, avec X ou Y », « Ton mec, il chauffe grave sur Insta ». Suite à ces révélations des trolls de la relation, les réactions agressives et violentes révèlent surtout le manque de confiance qu’on a en soi ! Mais travailler sur l’estime de soi, c’est dur à encaisser pour les ados. Pour apaiser les relations, je les invite à lister ce qui les énerve le plus chez l’autre et à trouver des solutions positives pour les deux.
    « Je ne supporte pas que ma copine aille en soirée sans moi. Je pourrais envoyer un pote la surveiller pour éviter de m’énerver !
    – Organise-toi plutôt une soirée avec des potes. Tu évites la frustration de celui qui attend. Quand tu poireautes, tu fantasmes et au lieu de partager tes inquiétudes, tu renvoies de l’agressivité. Dis-lui qu’elle t’a manqué.
    – Franchement, monsieur, vous en voyez beaucoup des mecs qui disent ça ? »
    Ce lycéen n’avait pas totalement tort. En effet, la vie n’est pas une fable où le vilain crapaud jaloux se transforme, d’un coup de soirée magique, en gentil canard attentionné. Mais pour garder espoir, osons la métaphore fruitière : en amour, rien ne sert de se pourrir, c’est le temps qui nous fait mûrir.
     
    1. Extrait de Jalousie (1984), des Rita Mitsouko. « La jalousie te crèvera le cœur / Tu attends, tu guettes / Tu épies, tu pleures / À ta merci / Tu voudrais voir / Cette femme cette pute / Cette salope qui traîne. »
    2. Les programmes québécois Passaj et Viraj en PDF sur le Net offrent de vrais outils d’animation sur cette thématique.

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