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    Le 8 mars, oublie tes droits et touche-toi !

     

    Photo: ©JeongMee Yoon

     

    Je ne sais pas si le 8 mars 2018 restera dans l’histoire de la lutte pour les droits des femmes comme celui de l’adpology – comprendre « excuses sous forme de réclame » –, mais une mini branlette intellectuelle a secoué la pulpe du monde de la pub ! En effet, après plus d’un siècle de messages hyper stéréotypés et sexistes, un collectif de pubeux anglais s’est fendu d’un film d’excuses * à ce sujet. Ces chasseurs insatiables de paradis en bikini et de bourrelets disgracieux nous ont délivré des messages du type : « Désolé d’utiliser des femmes qui portent du 40 dans des pubs pour des vêtements de grandes tailles », « Toutes nos excuses aux femmes de plus de 50 ans qui sont jouées par des femmes de 35 » et, comme bouquet final, un « Désolé que la plupart d’entre vous n’aient jamais vu quelqu’un qui lui ressemble dans une pub », qui a définitivement scellé notre condition de parias de la beauté… Cette petite session de surf sur la vague égalitaire bien ciblée par vos médias-planneurs est encourageante, mais pour être franc, je vous ai trouvé, messieurs les Anglais, un rien timorés au regard du flux de conneries que vous éditez.

    Pour aborder la notion de santé mentale avec les jeunes, je me suis dit que cet acte de contrition pouvait parfaitement illustrer la manipulation commerciale à laquelle nous sommes sans cesse soumis. Du coup, je l’ai diffusé dans une classe à majorité féminine. Eh bien, sachez que les filles n’ont pas entonné l’hymne du MLF en criant victoire. Elles se sont montrées sceptiques, témoignant n’avoir plus aucune illusion sur une société qui fait de l’objectivation de leur corps une monnaie courante. L’une d’elles a même rajouté, fort à propos : « Monsieur, c’est un peu comme le Jour de l’an, on vous souhaite plein de belles choses. On vous embrasse et puis, le lendemain, tout est oublié et c’est la même merde qu’avant. » Mais notre voisine Albion n’est pas la seule à faire dans la perfidie, car chez nous aussi, le 8 mars demeure une grande journée de promo bien sexiste pour les femmes, qui ont pu boire des coups gratuits en boîtes de nuit, gratter des places à 5 euros pour assister au match Stade français-Castres (un acte manqué, cette histoire de Castrais ?), ou quitter leur cuisine pour des heures de shopping à taux réduit ! J’ai même reçu un mail avec de belles promos sur les vibros. Autrement dit, le 8 mars, oublie tes droits et touche-toi !

    Sur le terrain, cette journée de lutte reste une bonne entrée en matière pour parler de relation à l’autre, de vie affective et de sexualité. Dans un lycée du Val-d’Oise, j’ai débuté par un enjoué : « Nous sommes le 8 mars. Savez-vous à quoi correspond cette date ? »

    – La Journée des femmes, ont hurlé, d’une seule femme, les filles. Bingo pour le raccourci. Merci qui ?

    – Et ça veut dire quoi, concrètement ? Qu’il faut être sympa avec vous ?

    – Non, monsieur, c’est une journée où on dénonce ce que subissent les femmes. Viols, harcèlement…, a réajusté presque miraculeusement l’une d’elles.

    – C’est aussi la commémoration du droit de vote, a surenchéri une autre.

    – Donc, ce n’est pas la Journée des femmes, mais bien la Journée des droits des femmes ! » ai-je conclu l’échange.

    Comme je les questionnais sur l’existence d’une possible égalité entre les genres, une jeune fille, cachée derrière de longues extensions rouges, a martelé plusieurs fois : « Ça n’existe pas l’égalité, ça n’existe pas. » Au bout de sa litanie, elle a repris : « Les salaires, par exemple, j’ai lu que c’était grave inégal. Et ne parlons pas des élections ! »

    Un garçon a sauté sur l’occasion pour équilibrer la balance : « Regarde les dernières élections aux États-Unis et en France, il y avait une femme et un homme à chaque fois.

    – Oui, mais c’est les mecs qui ont gagné.

    – Ben heureusement, tu voulais Marine Le Pen, toi ?! »

    Un garçon a immédiatement rectifié que Marine Le Pen n’était pas une femme, mais un « bonhomme », ce fameux pendant du garçon manqué du siècle dernier. Malgré mon aversion pour son idéologie, je me devais de rendre sa schneck à Marine. J’ai donc bien différencié « avoir une attitude de bonhomme » avec sa kyrielle de postures empruntées aux normes masculines et « être un vrai bonhomme » au sens génital du terme. Je leur ai signifié que, pour avancer sur les routes escarpées de l’égalité, il convenait de s’affranchir de ces fameuses normes de société qui créent de la différenciation entre filles et garçons dès leur cinquième mois de vie dans l’utérus.

    J’ai projeté une échographie en expliquant que, dès l’assignation du sexe génital de l’enfant à venir, les attentes normatives de la famille repeignaient sa chambre, revisitaient sa garde-robe et lui traçaient un avenir binaire, pénien ou clitoridien. Autrement dit, dès que le praticien sort sa caméra, tout le monde y va de sa projection.

    Ces attentes normatives sont parfaitement repérées par les jeunes, parce qu’elles perdurent bien au-delà de leur naissance. Le monde n’a de cesse d’inviter à la déconstruction, mais pas question de tout chambouler à la maison. Avec la classe, on s’est amusé à taper dans Google Images : « chambre bébés filles ». Forcément, on s’est pris un gros flash rose dans la tête. J’ai demandé aux jeunes de m’énumérer tout ce que les parents étaient en droit d’attendre d’une fille. « Une meuf doit être belle, bien habillée, bien coiffée, gentille, souriante, agréable… » m’ont-ils listé. Jusque-là, rien de nouveau sous le soleil des stéréotypes. Puis une fille a balancé qu’elle faisait de la mécanique automobile avec son père, qu’elle savait changer un pneu. Ça sortait de l’ordinaire et elle en était fière. Comme on lui demandait si ses frères faisaient la vaisselle pendant ce temps, elle a répondu qu’elle n’en avait pas. Soit elle avait un père hors norme, soit elle palliait l’absence de fils dans la famille.

    « Une fille, faut la sécuriser jusqu’au mariage. On fait moins attention aux mecs. À partir de 12 ans, ils sont en mode débrouille. C’est plus facile d’être autonome pour un garçon », nous a assuré un jeune, adoubé par ses pairs.

    En effet, dans la segmentation genrée, les parents ont tendance à exposer les garçons pour tester leur virilité et à surprotéger les filles, engendrant une socialisation autour du « soin/prendre soin » pour les filles et autour de la prise de risques pour les garçons. Comme le groupe trouvait les mâles mieux lotis, j’ai quand même pointé que, à l’adolescence, l’invitation, voire la prescription à se mettre en danger faite aux garçons, accouchait de son lot de dommages collatéraux : accidents, morts prématurées, défonce, déscolarisation, incarcérations. Non seulement les normes nous cloisonnent, mais elles réduisent aussi considérablement notre champ des possibles. Choisir un 8 mars, mois du dieu de la guerre, pour pacifier un peu la « guerre des genres », j’ai trouvé que c’était une bonne idée. Mais attention à ne pas trop s’enflammer, car, comme dit le dicton, « février et mars trop chauds mettent le printemps au tombeau ».

    DR KPOTE

     

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  • [Auto-promo]

    Chroniques de la Génération Q

    Le 3 mai prochain, en librairies, sort le recueil d'une quarantaine de mes chroniques édité par la ville brûle, qui sera du plus bel effet au cœur de votre bibliothèque, rangé entre "ma vie, mon œuvre" de Bernard Henry Libye et les mémoires de Paul Bismuth

    Ces chroniques reflètent les séances de prévention effectuées auprès de milliers d’adolescent.es francilien.nes, en lycée et en CFA. Il ne s’agit pas ici de délivrer de grandes leçons sur « les ados » et « la sexualité», deux concept qui n’existent pas : à chacun.e son adolescence, à chacun.e sa sexualité ! Ce qui se dit au cours de ces séances dépendant du groupe, de son environnement, de son humeur (et de la mienne), du jour et de l’heure de la rencontre, de l’actualité ou du temps qu’il fait, ce recueil de tranches de vie (parfois servies saignantes !) n’a d’autre prétention que d’être une collection d’instantanés.
    L’expérience amène finalement plus de doutes que de réponses, et les questions restent légion : encourager les ados à se questionner sur leurs idées reçues et les accompagner dans la déconstruction de celles-ci m’a amené à interroger mes propres représentations. Au-delà de la parole des jeunes, cette compilation de chroniques est donc aussi le reflet de mes questionnements et de mon évolution au fil de ce travail accompli avec eux. Religion, territoires, éducation, dynamique de classes, regards genrés, stéréotypes et bien sûr l’actualité, s’invitent tour à tour dans les débats.

    Ce qui me fait dire que la sexualité, ce n’est certainement pas que du cul.


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  • Extension du domaine de la teub

     

    Photo © k. Bamberg

    Tombant des nues, nos gentils énarques au pouvoir viennent de découvrir que Rocco Siffredi, Mia Khalifa, Lisa Ann et leurs pornstars de potes s’étaient sauvagement infiltré·es dans les collèges et lycées, diffusant leurs ébats des foyers aux cafétérias. Devant l’ampleur du phénomène, M. Macron a même déclaré l’état d’urgence parental en twittant, le 25 novembre : « La pornographie a franchi la porte des établissements scolaires » ! Branle-bas de combat dans les foyers français : la ménagère et le mec-dans-le-canap de moins de 50 ans se sont demandé sur le fil d’actu du Parisien ce que pouvaient bien foutre les CPE et la « vie scolaire » pour que leurs chérubins arrivent à planquer des mégabits de levrette dans leurs poches en plein dispositif Vigipirate ? La start-up qui sera la première à commercialiser des portiques détecteurs d’orgasmes sur smartphone à l’entrée des bahuts va se faire des couilles en or. Désormais, téléphonie et anatomie sont tellement associées dans la découverte de la sexualité qu’un jeune Parisien s’est fendu d’une allégorie numérique, alors que nous évoquions le corps fantasmé. « Une meuf aussi plate qu’un iPhone 6, ça n’intéresse personne », a-t-il lâché, sûr de son fait. Apple va devoir racheter Wonderbra pour continuer à séduire certains jeunes.

    Mais les adeptes de la paluche sur Tukif ou sur YouPorn ont intérêt à faire rapidement le plein de souvenirs à sensation, car notre président, au fait de la culture geek, souhaite étendre le pouvoir de régulation du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) au numérique et aux réseaux sociaux. Notre Emmanuel de président nous prouve ainsi qu’il n’est pas fait du même rotin que celle qui partage phonétiquement son patronyme ô combien vintage et symbolique dans l’histoire de l’onanisme adolescent. Le CSA, vieil enfant de la télé, va donc, peut-être, se coller au numérique pour les nuls et tenter d’enrayer l’énorme machine Pornhub et ses 23 milliards de visites en 2016. La bataille sera rude. Pour preuve, cette phrase d’une jeune fille du Val-d’Oise, qui illustre bien la banalisation dans les mots des codes du porno chez les jeunes : « Monsieur, Macron, il n’avait pas besoin d’aller voir du porno, c’est Brigitte qui l’a initié. Il avait une mature à domicile, lui… »

    En attendant que les caciques du CSA baladent leur mulot sur la Toile et lancent des fouilles archéologiques devant les lycées pour exhumer des cassettes VHS, certains jeunes, eux, soignent leur œdipe pénien en surfant sur les milf (Mother I’d like to fuck) ou leurs fantasmes exotiques en matant de la shemale (1) exportée tout droit de Pattaya. En prenant le temps de lire le bilan 2016 édité par Pornhub 2, on découvre des tas de petites infos pas inintéressantes. Par exemple, dans le top 10 des recherches françaises, on trouve « maman française », « mom », « milf » et « step mom » (belle-mère). Il semblerait donc que les mecs ne soient jamais totalement sevrés du téton de leur daronne. À la lecture de ces résultats, on comprend mieux qu’une expression comme « nique ta mère » ait pu durablement s’installer dans les échanges musclés de cours de récré ! Si JoeyStarr et Kool Shen remontaient un groupe, il ­s’appellerait probablement « NTM en 3 G ».

    Récemment, dans un lycée de Seine-Saint-Denis, des mecs se sont connectés sur XNXX.com en live pendant l’animation et me l’ont exhibé sur leur smartphone. Un programme très alléchant est proposé sur le menu déroulant où des catégories comme « anus béant » y côtoient celle de « baby-sitters », le tout en mode « BDSM ». Du coup, je déconseille fortement aux parents de surveiller leurs enfants à l’aide d’une webcam s’ils veulent se garder de tout accident cardio-vasculaire. Mais les jeunes m’ont surtout interrogé sur le bandeau de pub qui ouvrait le site et qui, visiblement, les turlupinait depuis un petit moment. Celui-ci proposait l’acquisition d’une crème qui allonge le sexe, avec, pour démo, une animation réalisée pour des consoles Sega du siècle dernier mettant en scène une bite qui s’allonge par à-coups, à la manière du fameux nez de Pinocchio.

    J’ai d’abord décrypté l’offre avec eux. « Pour 49 euros, la marque Titan propose un gain de plus de 7 cm en quatre jours et “les filles adorent”. » Pour un tel bénéfice, le prix désuet rendait la transaction un rien suspecte.

    « La cible est claire, les gars, on vise l’hétéro inquiet pour ses performances. C’est clairement signifié avec “les filles adorent”. On exclut donc les homos…

    – Monsieur, il n’y en a pas ici.

    – Ouais, j’imagine mal l’un d’entre vous faire son coming-out là, maintenant… »

    Mais les types ne souhaitaient pas se laisser embarquer sur le terrain du débat autour de l’orientation sexuelle. En cliquant sur un lien au-dessous de l’animation, le publi-blog d’un dénommé « Tarzan » s’est ouvert. Celui-ci, torse nu, y vantait la taille de sa teub en haranguant tous ceux qui ne sont pas intéressés par des « filles sans expérience ou des saintes-n’y-touche [sic] ». Autrement dit, Tarzan s’adresse aux chasseurs de meufs expérimentées, de Jane en chaleur prêtes à s’agripper à la liane du roi de la jungle.

    « Monsieur, on n’est pas chez les pédés, là…

    – Franchement, les gars, “Tarzan”, c’est too much, non ? Vous avez vu la gueule du mec, cet avatar de Greystoke (3) des années 1980 sous acide, ça ne vous ressemble pas ! La vraie cible, ce sont vos pères, ou vos oncles !

    – Mais vous croyez que ça marche, cette crème ?

    – Vous en avez vraiment besoin ? On vous a déjà clashé sur la taille de votre attribut ? »

    Forcément, ils ont répondu par la négative, mais « qui peut le plus ne doit pas se contenter du moins » devait être leur proverbe génital. Je leur ai proposé de passer commande ensemble pour obtenir un prix de groupe. Sans discerner l’ironie, ils se sont dits partants à condition que je me fasse livrer chez moi. « Monsieur, nos parents, ils feraient la gueule avec du Titan dans la boîte aux lettres… »

    En s’appuyant sur le bilan Pornhub, où il est signalé que les recherches sur la VR (porno en réalité virtuelle) ont augmenté de 772 % au cours de 2016, on peut comprendre cet engouement des jeunes, et des moins jeunes, pour le volume et l’envie de voir sa bite grossir en live et en 3D. Chez Titan, on est donc bien dans l’air du temps.

    « Vous avez remarqué que sur votre site les acteurs et actrices n’utilisent pas de capotes.

    – Ouais, c’est pas grave, c’est du cinéma.

    – Vous voyez le menu des catégories genre “anal”, “gang-bang”, “teen”, “beurette”, etc., XNXX.com pourrait le remplacer par “syphilis”, “gonococcie”, “hépatite”, “herpès”, “sida”… pour que vous puissiez choisir la maladie qui vous convient en passant à l’acte comme eux.

    – Monsieur, personne choisirait ça…

    – Pourtant, c’est ce que vous faites si vous avez des rapports non protégés… »

    Comme ils m’ont tous demandé des adresses pour aller se faire dépister, je me suis dit que, finalement, le porno sur le Net pouvait aussi servir de porte d’entrée à la prévention. M. Macron devrait y penser au lieu de faire son Tarzan sur Twitter. D’autant plus que même l’ONU ne pourra jamais endiguer le flux de cul qui vient des serveurs du monde entier.

     

    (kpote@causette.fr et sur Facebook)

     

    1. Terme qui désigne une actrice porno transgenre.

    2. À consulter sur pornhub.com/insights/2016-year-in-review.

    3. En référence au film Greystoke, la légende de Tarzan, avec Christophe Lambert.


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  • Le bling-bling, en référence au bruit des chaînes clinquantes portées par certains rappeurs, illustre bien notre époque où le nombre de vues sur YouTube prime sur la qualité du propos. « Être vu, c’est la base, m’ont dit des lycéen·nes parisien·nes, parce que ça fait du cash ! » Dans cette société du m’as-tu-bien-vu, les rappeurs et les footeux sont devenus les Dolce & Gabbana de la junk mood. Ces derniers ont familiarisé des tas de gosses avec le mot « sextape », désormais aussi usité que les cartes Pokémon dans les cours de récré.
    À la façon de Kalash Criminel, des jeunes veulent le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière, autrement dit « le salaire à Messi et la sœur à Neymar ». Les footballeurs, gladiateurs des temps modernes tatoués jusqu’au SIF (sillon interfessier) et icônes du Mondial de la coiffure, ont engendré l’image d’une virilité surgonflée dans des survêts bien ajustés qui cartonne dans les lycées. Chantres du bling-bling, rappeurs et footballeurs se kiffent tellement qu’ils n’ont de cesse de nous faire partager leur virile amitié, suivie par des millions de fans.
    Sur YouTube, on peut découvrir que Booba et Benzema apprécient les courses en Lamborghini à 300 000 euros. Mais s’ils « portent leurs couilles en se tirant la bourre », me signalait un mec en chaudronnerie, celles-ci doivent être bien lustrées, car le rappeur demeure un rien maniaque avec ses sièges : « Suce-moi dans ma Lambo sans faire de tache », nous susurre son Auto-Tune dans le morceau B2oba. Cabella, le joueur prêté par l’OM à Saint-Étienne, réussit l’exploit de faire le signe Jul sans se tromper de nombre de doigts quand il marque, parce que ce rappeur « l’inspire » quand il chante : « Pétard en billets violets, te déshabille pas, je vais te violer (1). » Matuidi et Niska font « charo » commun tout en faisant « des repérages de femmes sur les réseaux (2) ». Et Serge Aurier avait peut-être remplacé l’eau de sa chicha par la « limonade de chatte (3) » de son poto Kaaris, le jour où il a traité son coach de fiotte sur Periscope. Quelque part entre la queue et les pieds, ces types nous proposent donc une vision de l’humanité en dessous de la ceinture et au ras d’un gazon qu’on broute en chanson.
    Forcément, à ce stade de mon propos, vous vous questionnez sur la place des femmes dans ce grand déballage de testostérone. Les compagnes de footeux, regroupées sous l’acronyme WAGs (Wives and Girlfriends), sont cantonnées à rivaliser dans leur propre championnat sur Insta, celui de la plus sexy, la plus à poil sur le Net, ou la plus hot, sans que jamais on n’évoque leur carrière personnelle. Elles sont donc désignées comme « femme ou petite amie de… », sans autre qualité, juste bonne à accompagner leur compagnon, roi du petit pont. Une recherche sur Google avec « femmes de footballeur » montre clairement qu’elles sont référencées uniquement sur des critères « plastiques » : « Top 35 : les plus belles WAGs » ; « Les 17 femmes de footballeur les plus canon », etc. On les cantonne donc au rôle de belles plantes qui prendraient racine sur les pelouses du parc de leurs princes. Les WAGs, entre deux poses sur les réseaux sociaux, seraient majoritairement des pompeuses de « bites et de pognon », aux dires de certains jeunes amateurs de ballon rond et de gros nichons.
    « Monsieur, quand on voit la gueule de certains joueurs et les femmes qu’ils se tapent, on devine pourquoi elles sont là.
    – Heu… pourquoi ? [Je joue volontairement les candides.]
    Elles michetonnent. Elles sont là pour le fric.
    – Mais certaines ont des métiers très rémunérateurs, comme mannequin ou chanteuse, sans avoir à vivre aux crochets de leur mec.
    – Elles veulent toujours plus ! Et puis leur beauté de mannequin, avec le temps, ça va passer…
    – C’est sûr, reprend un autre, les footballeurs ne vont pas rester avec une meuf de 40 ans toute fripée, même au niveau des fesses. Ils préfèrent, comme nous, du frais !
    Comme je leur suggérais que c’était peut-être une association bien calculée pour faire le buzz et engranger un beau pactole pour anticiper des retraites précoces de sportifs et de mannequins, ils ont résumé mon hypothèse par un truculent « après le double Big Mac, le double micheto ! ». Les footeux comme les mannequins étant bons pour la casse à 35 piges, si les premiers peuvent se reconvertir en entraîneurs, proposer aux secondes de finir entraîneuses reste plus touchy.
    On a abordé le cas de la jeune star Mbappé, joueur du PSG, qui aurait « liké sur Insta des meufs », et l’une d’elles « l’a affiché plutôt que de lui piquer sa thune ». Le débat s’est tout de suite porté sur la bêtise de cette fille. « Un mec friqué et connu te kiffe sur Insta, tu lâches pas l’affaire ! » ont assuré les filles à l’unanimité. Quand je leur ai dit que femme de footballeur ce n’était pas une vie, à suivre son cramponné de mari, elles m’ont répondu qu’elles étaient partantes pour un tour du monde du shopping. « En même temps, tous ne jouent pas au PSG, au Barça ou à l’AS Roma, et arpenter les rues de Manchester sous le crachin, ou les tribunes du FK Chakhtar Donetsk, en Ukraine, ça ne doit pas toujours être hyperglamour », leur ai-je fait remarquer. « Monsieur, la vraie WAG, elle tape niveau Ligue des champions, genre Real ou Bayern. Elle ne va pas aller se faire chier à Montpellier ou Dortmund ! »
     
    Rap et foot : l’union sacrée
    Comme je leur demandais si ça ne les gênait pas d’être moins considérées que leur mari, l’une d’elles m’a sorti que « avec une belle paire de seins siliconés, elle lui ferait la misère sur les réseaux sociaux ». « Le problème, c’est que le mec ne sera jamais vu comme un michto, alors que l’inverse, si », lui a rappelé, désabusée, une bonne copine de classe. Comme quoi, même si on a l’air de prendre son panard, on est rarement sur un pied d’égalité.
    Récemment, le rappeur belge Damso a été choisi pour écrire l’hymne des Diables rouges belges pour le Mondial de foot 2018, en Russie. Quand on écoute ses textes, on comprend que ce choix ne tient pas du hasard. En effet, le chanteur a la langue bien pendue et la queue fourchue quand il déclame : « Ça casse les couilles comme quand t’as plus d’capotes/Devant biatch qui a le DAS qui arrête pas de mouiller (4) ». Ça, c’est pour nous rappeler que les « chiennes » qui mouillent sont forcément conta­minées par le sida. On stigmatise une fois de plus la liberté sexuelle des femmes comme support de maladie. « J’ai séché les cours, pour mouiller des chattes pendant que j’ai le barreau, bitch (4) » et « Si t’as pas de fesses, j’espère qu’au moins tout le reste est siliconé-é-é (4) », sont deux autres punchlines qui en disent long sur les fantasmes du jeune homme.
    Les mondes du foot et du rap vont donc unir leur verve poétique pour faire chanter les supporteurs et supportrices. Un choix qui cautionne parfaitement cette fameuse exemplarité vis-à-vis des jeunes générations que n’ont de cesse de réclamer les coachs… Damso a balayé la polémique en sortant ses larmes de croco philanthropique sur son compte Insta : « Cette tournée m’a fait comprendre une chose : je les emmerde avec leur polémique à la con. Venez à mes concerts, il y a des jeunes filles, des jeunes garçons, des mères, des pères, des adultes, des Blancs, des Noirs, des Arabes, des Asiatiques, des “HUMAINS”, tout simplement. Ça sera ça le titre de l’hymne. Un grand merci. #Dems »
    Mais oui, Dems, c’est beau, toute cette humanité, ça donne presque envie de pleurer… Heu, non ! de mouiller. De la chatte, bien sûr.
     
    1. Sors le cross volé, Jul.
    2. Réseaux, Niska.
    3. Arrêt du cœur, Kalash Criminel feat, Kaaris.
    4. IVG, Damso.

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  • Parce que les hastags appartiennent à l’ordre des éphéméroptères, avec une espérance de vie avoisinant quelques jours sur les fils d’actus, celui dénonçant les attitudes porcines des mecs a quitté doucement la case « Tendances » de mon Twitter pour migrer vers un passé archivé. La dénonciation de comportements inappropriés, harcèlement et violences, demeure malgré tout une priorité de mon métier, l’éducation à la sexualité. Certes, tout ne fut pas vain puisqu’il y aurait, nous dit-on, une augmentation des plaintes pour violences sexuelles déposées dans les gendarmeries, et que l’image de quelques célébrités a été sérieusement écornée. Les paroles libérées ont eu donc leur effet. Toutefois, on peut d’ores et déjà parier que nombre de harceleurs passeront l’hiver la bite au chaud dans la main gauche, pendant que la droite jurera qu’on ne les y reprendra pas. Après la baffe médiatique, tout le monde cherche des solutions miracles et, forcément, on se tourne vers nous, les travailleuses et travailleurs sociaux, juste parce qu’on est resté·es au contact de ce fameux terrain que les politiques n’ont de cesse de citer sans jamais y mettre les pieds. Il n’y a pas un repas entre ami·es sans qu’on nous questionne sur le sujet. La deuxième bouteille de rouge à peine finie, on exige même des réponses : « Comment protéger ma fille ? Comment éduquer mes fils et les mecs en général ? Que fait l’école ? Comment en finir avec cette société patriarcale ? Toi qui es à leur contact, rassure-moi, les jeunes sont inclusifs, non ? » À peine le dernier verre ingurgité, certain·es, bien déshinibé·es se livrent un peu plus : « Les mecs des banlieues sont plus violents et moins éduqués que les autres, non ? T’en penses quoi des migrants qui harcèlent les meufs à La Chapelle ? Tu ne crois pas qu’il y a des femmes qui provoquent, qui montrent trop leur cul ? Entre nous soit dit, on ne peut plus rien faire, alors qu’avant on roulait sans cein-tures, la clope au bec, le coude sur la fenêtre et la main droite sur la cuisse de la femme qu’on raccompagnait. On était plus libres, non ? » Au-delà de ces échanges « conviviaux » où, tout en augmentant mon taux de Gamma GT, je fais le ménage dans mon annuaire téléphonique, j’ai reçu pas mal de mails et de messages privés sur Facebook, émis par des professeures ou éducatrices qui avaient osé défendre la campagne #balancetonporc auprès d’un public majoritairement masculin en lycée pro ou structure d’accueil social, sans anticiper la violence du retour de manivelle. Du coup, certaines m’ont contacté en urgence pour éteindre l’incendie, pensant qu’avec deux vidéos et mon cartable de compétences psychosociales, j’allais pommader les couilles meurtries de mecs blessés dans leur virilité, tout en les caressant dans le sens du poil de l’égalité.

    Putsch féministe

    En effet, beaucoup d’hommes ont vécu cette campagne de « délation » comme une attaque en règle du masculin, une tentative de putsch féministe à la manière de ce fameux « grand remplacement » si cher à l’extrême droite. Entre porcs et truies, la guerre des genres est donc déclarée, et ce sont les meufs qui se retrouvent accusées d’avoir tiré les premières. Beaucoup d’entre vous souhaitent un sursaut éducatif qu’il nous appartiendrait d’orchestrer, parce qu’au final, nombreux sont celles et ceux qui se disent débordé·es face aux enjeux de l’éducation à l’égalité. Tout d’abord, histoire de vous rassurer (ou pas d’ailleurs), sachez que je suis comme vous, en proie à des tas d’interrogations. Comme beaucoup de parents, je n’ai pas vraiment anticipé que smartphones et tablettes étaient en train d’élever nos gamins à notre place. Google, Facebook et autres géants du Web peuvent se frotter le microprocesseur. Pendant qu’on nous endort avec des histoires d’intelligence artificielle qui devrait augmenter notre temps d’oisiveté, on prend soin de nous inoculer de la connerie universelle, nous condamnant à l’ilotisme intellectuel. Ce bon vieux big data souffle dans les oreillettes blanches rivées aux oreilles des ados tout un tas de trucs pas nets du tout. Mais bon, comme il ne faut surtout pas passer pour des « vieux cons », les adultes se mettent à singer les gamins connectés et se rassurent en se disant que leur gosse est plus intelligent·e que les autres. Pour éviter de jouer l’« expert » invité sur les plateaux télé, je vais donc mouiller le maillot perso. Et pour ce faire, je partage avec vous un de ces petits moments qui rythment la vie familiale et nous révèlent parfois à nous-mêmes. Récemment, en pleine campagne #balancetonporc, j’évoquais, entre le fromage et la poire, le cas de Kingsley Coman, attaquant du Bayern de Munich et de l’équipe de France, jugé pour violences conjugales. Je signalais mon indignation devant la minoration judiciaire de ses actes. En effet, le type a été condamné à seulement 5 000 euros d’amende pour un salaire avoisinant les 166 000 euros par mois ! De plus, il représente toujours la France lors des compétitions internationales, alors que les entraîneurs n’ont de cesse de vanter l’importance de l’exemplarité dont devraient faire preuve les stars du ballon rond auprès des jeunes. Mes ados, évoluant donc dans un environnement dit « éduqué », me répondent alors « que les michetonneuses qui épousent les footeux pour leur fric n’ont que ce qu’elles méritent… » Tiens, prends ça dans la gueule, le militant du féminisme qui ferait mieux de balayer devant sa porte avant d’aller embrigader la progéniture des autres ! Le repas dominical s’est donc métamorphosé en animation bien testostéronée d’une classe de mecs en lycée pro (parce que c’est le seul endroit où je rencontre des classes non mixtes et logiquement les postures y sont plus ancrées, stéréotypées). Mais, à la différence d’une séance devant un groupe d’inconnus, l’intimité de la relation filiale offre la possibilité d’apporter une réponse sur le registre de l’histoire familiale. Pour reprendre la main, je leur ai donc rappelé que leur grand-mère suicidée, qu’ils n’avaient pas eu la chance de connaître, avait subi des violences conjugales et en était morte. Le silence qui a suivi m’a fait dire que l’argument avait porté. À tort, car, là où, professionnellement, j’aurais pris le temps de déconstruire, l’affect a pris le dessus sur un débat censuré dans l’œuf. Le monde qui nous entoure ne se gêne pas pour interférer dans cette belle éducation qu’on croit donner, ces valeurs qu’on espère inculquer. On parle d’égalité ? Eh bien, les copains, la 4G, le quartier, le club de sport ou l’oncle « éternel séducteur » que toute la famille adore vont réduire à néant nos efforts de grands discours égalitaires. J’ai fait l’expérience de lire avec mon collégien de fils les paroles de Booba, Kaaris, PNL, Niska et compagnie, avant de les copier sur son MP3. Je crois que j’étais le seul père à le faire, et ça l’a gonflé grave en mode « tu saoules avec ton métier ». Mais j’ai la faiblesse de penser que s’il est hétéro, il ne se demandera pas à chaque rencontre si sa partenaire « le sucera pour du Armani », comme Booba pouvait le lui suggérer dans l’oreillette sur le chemin du bahut. À ce sujet, récemment, un lycéen m’a lâché : « Heureusement que mon père ne comprend rien aux mots du rap que j’écoute, sinon, il me tuerait ! »

    Open source toute l’année

    J’ai mal à mon parental, écartelé entre limites à poser et liberté de surfer, dans un monde où la morale est devenue un gros mot réservé aux réacs du siècle dernier. Je m’essaie à la régulation des heures dédiées à la vénération du big data, mais dans la famille d’à côté ou chez les potes, c’est open source toute l’année. On se croit à l’abri avec un forfait Free à 2 euros sans la 4G, et le partage de connexion au collège ruine nos rêves de maîtrise du flux de merde qui envahit tous les jours les écrans. Avec les footeux, les youtubeurs et les rappeurs, le fric et la vie bling-bling dégueulent alors en live de Miami, et je suis bien obligé d’avouer qu’avec mon salaire du social, je n’irai pas en « voyage, m’en battre les couilles, […] faya* » au soleil comme PNL. Pour reprendre une métaphore footballistique, je crois que je suis bien meilleur à l’extérieur qu’à domicile. Appliquer ce que je fais toute l’année auprès des jeunes, c’est plus difficile à réaliser à demeure. L’histoire personnelle et son lot de casseroles émotionnelles viennent foutre leur bordel. Mais tant pis, il faut se dire que les graines semées vont, un jour ou l’autre, germer. J’entends trop souvent des jeunes filles se plaindre d’une éducation inégalitaire entre elles et leurs frères. La famille reste le premier laboratoire éducatif, le champ prioritaire de l’égalité. Il faut le marteler à ces pères, fiers d’avoir transmis le gène du BG, qui s’enorgueillissent des conquêtes de leurs fils, tout en interdisant à leurs filles de s’habiller trop léger, ou à ces mères qui excusent la confiscation de l’espace récréatif à l’école par leurs fils parce qu’ils auraient plus besoin de se défouler que les filles. Si on laisse faire, on n’est pas sorti de l’auberge « mascu ». Chaque message a son importance et, en tant que parents, nous sommes les premières références d’un homme ou une femme en devenir. Personne ne sensibilise les parents aux inégalités générées par une éducation trop genrée et ils se débrouillent avec leur héritage éducatif. Mais si la famille doit insuffler, toute la société se doit de prendre le relais. Car elle aussi a son rôle à jouer. Combien de « porcs » seront réellement condamnés ? Quels moyens vont être réellement débloqués pour combattre le fléau du sexisme ? Quelques heures de prévention au collège et au lycée n’en viendront pas à bout. Quelques initiatives de profs engagé·es non plus. La police et la justice sont concernées, car, régulièrement, des jeunes filles me signalent qu’elles ont perdu confiance dans ce système incapable d’accueillir leur douleur, de les accompagner dans les procédures et qui les renvoie trop souvent à leur solitude de victime. Les entreprises, les associations, les partis politiques sont concernés. Qui va les inviter à organiser des débats internes sur le sujet ? Qui va orchestrer les formations ? Qui va les financer ? Les lieux publics, les universités, les grandes écoles, les bars, les boîtes de nuit, les salles de concert doivent être aussi impliqué·es.C’est nécessaire de parler d’un projet de loi contre le harcèle-ment de rue, mais ce n’est pas suffisant. Il nous faut les moyens de financer une véritable révolution de l’éducatif pour bousculer, au cœur de la transmission intergénérationnelle, les stéréotypes de genre et les inégalités qui en découlent. Si on ne s’y attelle pas rapidement, les #metoo seront sorties du placard pour rien. M. Macron et ceux et celles qui suivront, l’urgence nous le réclame haut et fort : #balancezdufric pour la prévention et l’éducation. Et n’oubliez jamais que vous nous devez l’exemplarité.


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