• Bander à la muscu, c’est grave docteur ?

     

    Photo : Пара

    Histoire de varier un peu les plaisirs, j’utilise parfois, en animation, un outil de « modération de forum » où les jeunes se mettent dans la peau d’un·e expert·e, tentant d’apporter des réponses à leurs pair·es sur la Toile. Dans le champ des compétences psychosociales, cet outil réalise presque le grand chelem, puisqu’il permet de faire preuve de pensées créatives, de développer une pensée critique, de montrer qu’on est capable de communiquer efficacement et de tester ses capacités à résoudre un problème. En gros, le genre d’exercice qui pourrait transformer Twitter en ashram de geeks yogis, où Aïssa Maïga et Vinze Cassel se rouleraient des pelles.

    Je projette un post capté sur un forum d’ados pour que les jeunes le commentent tous ensemble, les invitant à un vrai temps de pure empathie vis-à-vis de leur prochain. Cet exercice est aussi une invitation à s’engager concrètement dans la relation d’aide, ce qui – soyons ambitieux – peut faire naître des vocations.

    Pour aborder le genre et les orientations sexuelles, le post d’un dénommé « Trousy » est aux petits oignons. En substance, son témoignage explique qu’il a 16 ans et qu’il s’est toujours considéré comme hétéro. Il souligne qu’il prend soin de lui en pratiquant la musculation. Mais depuis peu, à force de regarder des vidéos de corps sculptés sur YouTube et de fréquenter des gars à la salle, il bande. Il maintient qu’il aime les filles « mentalement, physiquement et sexuellement » et tente une explication rationnelle : son corps serait gay et sa tête hétéro. Il termine par cette supplique à notre adresse : « Je commence à déprimer et j’ai besoin de vous, les gens. »

    Je m’adresse alors au groupe : « Vous lui conseillez quoi à Trousy ? Il a besoin de votre aide ! » – « Eh ben, t’es pédé, mec ! » La sentence est tombée au premier rang, de la bouche d’un garçon dont l’attitude indiquait clairement qu’il aimerait passer à autre chose. Il a expliqué qu’il fallait « arrêter de se prendre la tête », que « quand on est pédé, il n’y a pas à tergiverser pendant des heures ».

    Un autre lui a répondu : « C’est plus complexe. Je connaissais un mec qui se croyait pédé jusqu’au jour où il a embrassé un garçon. Comme il n’a rien ressenti, il s’est dit qu’il ne l’était pas. » Au passage, j’ai mis un peu la pédale douce sur le terme « pédé » rarement positif dans la bouche des non-concernés et je leur ai demandé de parler de « gay » ou d’« homo ». En tout cas, sa réflexion était juste : seules nos expériences pouvaient nous aider à y voir plus clair dans nos attirances.

    Toutefois, une érection n’est pas forcément associée à un objet de désir clairement identifié. Par exemple, le matin, les restes de cette fameuse tumescence pénienne nocturne qu’on tente de masquer au petit déj avec l’élastique de notre caleçon ne signifient pas qu’on éprouve une attirance sexuelle pour la brioche de notre père ou pour les pancakes de notre mère. Et si c’était le cas de Trousy, à la salle dès potron-minet et dépassé par la propre vie de son vit ?

    À trop extrapoler, la classe a eu besoin de revenir à du concret, du solide. « Trousy doit changer ses horaires de salles pour qu’il soit le moins possible en contact avec des mecs. » J’imaginais le gars, planqué derrière des lunettes fumées devant un Fitness Park observant toute la journée les allées et venues genrées afin d’opter pour des horaires suintant fort l’œstrogène. Je ne lui donnais pas vingt-quatre heures avant d’être taxé de pervers par l’ensemble du cours de pilates du jeudi soir. Le garçon qui s’était exprimé privilégiait donc l’évitement, au risque que notre héros nie ses désirs, scelle un tabou sur des questions essentielles pour sa santé mentale et sexuelle.

    « Moi, j’ai une autre explication : il a grave faim et qu’importe le trou. Comme en prison ! Faut qu’il nique. » Le garçon qui émettait cette hypothèse souhaitait clairement qu’on arrête le jus de crâne pour revenir aux fondamentaux anaux.

    De nombreuses voix se sont élevées, car on pouvait « être en chien » et avoir une envie irrépressible de pénétrer, mais fallait pas non plus « boucher n’importe quel trou ». Je leur ai rappelé que notre ami Trousy racontait simplement son trouble devant des corps de mâles en plein effort. « Vous n’avez jamais kiffé les films de gladiateurs, les gars ? » aurais-je pu leur demander en hommage bien huilé à Kirk « Spartacus » Douglas, mais je n’ai pas osé partir sur ce ­terrain glissant.

    Le lendemain, dans un autre lycée, un jeune garçon a émis l’hypothèse que notre Trousy était peut-être un « bicurieux ». J’ai trouvé l’expression fleurie, et on a abordé la bisexualité comme possibilité, avec la diversité des attirances à l’adolescence. Certains l’envoyaient quand même dans un salon de massage asiatique pour découvrir « le plaisir de se faire tripoter par des femmes expertes ». D’autres le dirigeaient vers un sexologue ou un psy afin de lever tout soupçon de maladie mentale.

    Cette histoire de corps gay et de tête hétéro m’a fait penser à un épisode de la série Black Mirror, où deux amis jouent ensemble en réalité virtuelle ultra réaliste à Striking Vipers X, jeu inspiré de Street Fighter. Leur amitié se transforme quand ils finissent par entretenir une relation sexuelle virtuelle, délaissant le fight pour le coït. Les deux joueurs se posent la question de leur éventuelle homosexualité révélée par le jeu et cela les trouble. De la même manière, la salle de sport serait le théâtre de la Second Life de Trousy, un espace parallèle où ses fantasmes pourraient s’exprimer sans crainte d’être jugé par ses proches. Une fille a stoppé net nos réflexions : « Moi, Trousy, je lui dis respire, détends-toi, teste en fonction de tes rencontres et tu verras bien. » On a conclu en lui concoctant un programme fitness adapté : se faire les fessiers au cours de zumba, les quadriceps à la presse à cuisses, les muscles oculomoteurs pour mater à 180 degrés sans se fatiguer et muscler sa langue à la machine à café au gré de ses attirances. Alors Trousy, heureux ? • Dr Kpote

    kpote@causette.fr et sur Facebook/Twitter


    3 commentaires
  • [ Avec le César attribué à Polanski, hier soir, ce titre, pondu il y a un mois, prend une dimension prémonitoire qui me fait froid dans le dos… ]
     
    Avec cette fameuse intimité dématé­rialisée et nomade qu’ils baladent au fond de leurs poches, les ados ont « toute leur vie » dans leur carte SIM. Faut pas s’étonner alors que leur temps d’exposition aux écrans soit une réalité plus qu’augmentée. Mais le plus inquiétant, ce sont les bugs relationnels qui accompagnent cette activité intense. S’il convient de ne pas nier l’existence d’une véritable forme de socialisation numérique, bon nombre d’experts s’entendent pour reconnaître que l’empathie a sérieusement pris du plomb dans l’aile. Ce serait d’autant plus flagrant chez les générations à venir qui ont commencé leur existence digitale dès la poussette, le regard « matrixé » comme disent les jeunes, ne croisant que trop rarement celui de leurs parents. « Or l’empathie, cette capacité à reconnaître les émotions sur le visage de l’autre, résulte des interactions répétées avec eux », rappelle Sabine Duflo, psychologue clinicienne et thérapeute familiale, dans une interview donnée au site Adosen*.
     
    En plus de capter notre attention, les réseaux véhiculent des gigaoctets d’infos pessimistes, d’images traumatisantes peu modérées, de fake news savamment orchestrées, source ­d’anxiété, voire de dépression chez certains individus. Beaucoup de jeunes affirment s’être accoutumé·es à voir défiler sur leurs fils d’actu des rixes filmées, véritables foires aux balayettes de rue, et des violences perpétrées à côté de chez eux comme à l’autre bout du monde. Du coup, dans ce qui ressort de nos échanges lors de mes interventions, j’ai l’impression que tout le monde a fini par accepter et intégrer les actes belliqueux du quotidien. Beaucoup se sont blindé·es pour se protéger jusqu’à même se gausser sur Twitter d’une éventuelle WWIII (World War 3) dans un monde plus vraiment dalaï-lama.
     
    « La violence perçue à l’écran engendre trois effets principaux : davantage de pensées et de comportements violents, une modification de l’humeur et une perte de l’empathie. À l’équation naturelle violence égale stress se substitue une nouvelle association : violence égale divertissement, violence égale plaisir », ajoute Sabine Duflo, ce qui entérine mes constatations de terrain. Pour la génération « netflixienne », qui enchaîne des séries pas vraiment à l’eau de rose, la violence se vit comme le divertissement principal.
     
    À Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), dans une formation de futures auxiliaires puéricultrices, nous avons échangé sur cette surconsommation d’écrans dès la petite enfance, mais aussi sur la leur, qu’elles qualifiaient d’exagérée. La violence en images s’est invitée dans le débat et l’une d’elles a évoqué des scènes perturbantes vues à la télé et partagées dans la sphère familiale. Curieusement, elle nous expliqua qu’être exposés à une scène de viol ou d’agression ne posait aucun problème aux membres de sa famille. Par contre, « quand les héros sont dans un lit, pour une scène bizarre, qu’ils font l’amour quoi, on zappe », a-t-elle ajouté. Notre circuit émotionnel serait donc plus prompt à disjoncter face à l’intimité de sentiments par­tagés et consentis, mais pas devant un corps violenté ?
     
    Une autre a surenchéri : « Quand c’est sexuel, qu’ils se touchent, on sort nos téléphones pour faire genre on n’est pas concentrées sur le sujet ! » Le groupe a acquiescé en rigolant. « Les viols dans les séries policières, ça passe », a-t-elle même insisté. Comme j’exprimais mon étonnement devant cette affirmation, l’une d’elles a rétorqué que, face à une agression scénarisée, on met de la distance et on n’envisage pas, peut-être à tort, que quelqu’un soit concerné. Face à l’amour, voire à la sexualité, on craint de verbaliser ce qu’on ressent de peur de révéler aux autres ses expériences personnelles, son goût pour la chose.
    « Chez nous, on partage peu de tendresse. J’ai grandi avec des frères où l’amour ne se montre pas : on se checke, on se frappe. Les câlins, on les partage juste par textos », a résumé une fille du groupe. « Eh bien pour changer, on va se faire un gros shoot d’amour ! » ai-je lancé, avant de leur diffuser le plus long baiser du cinéma, un extrait de L’Affaire Thomas Crown, dans lequel Steve McQueen et Faye Dunaway se galochent fougueusement après une partie d’échecs très suggestive dans les regards et les gestes. S’appuyant, en fond sonore, sur de grandes envolées de violons fleurant bon le romanesque à l’ancienne, le réalisateur n’a pas mégoté sur les gros plans de bouches qui se cherchent, s’effleurent et s’aspirent goulûment. Une minute de suçage de pommes, pendant laquelle j’ai scruté les visages. J’ai senti une gêne immense, aussi forte que si j’avais envoyé une double anale sur PornHub.
     
    D’ailleurs, l’une d’elles l’a exprimé dès la fin de la vidéo : « C’est porno, cette scène. On sait très bien ce qu’ils vont faire après ! » Une fois Steve McQueen intronisé dans la grande famille du X, la scène d’amour rejoignait donc le menu « buccal » au rayon porn du cerveau de ces jeunes femmes. En taxant cette scène de pornographique, les filles brûlaient les étapes, délaissant ce temps d’exploration des sens qui précède toute pénétration, pour anticiper le coït à venir. « Le paradis, c’est la fusion de deux âmes dans un baiser d’amour », écrivait George Sand. Coincées devant un premier baiser, mais décomplexées face à la violence filmée, ces filles auront peut-être un peu de mal à trouver ce paradis perdu, bien difficile à géolocaliser sur la carte du Tendre.
     
     
    Dr Kpote
     
    * Adosen Prévention Santé MGEN est une association nationale de prévention et d’éducation à la santé et à la citoyenneté.

    3 commentaires
  • Les mains dans la vulve

    Forcément quand j’ai reçu l’invitation d’une médiathèque dans le Rhône pour une soirée d’échanges sur la sexualité et les ados, en pleine semaine de promo du Beaujolais Nouveau, j’ai présumé que ma petite virée au pays de Guignol aurait peut-être un goût de banane. D’ailleurs, j’ai eu une pensée pour cette scène de Sex Education où Eric se mue en prof de fellation pour donner un cours collectif aux filles du lycée en les invitant à sucer goulument ce fruit, le plus phallique du verger. J’ai évoqué cet épisode de la série auprès de parents d’ados en aparté : ce cours là, leur progéniture ne l’a pas fait sécher et il est bien plus intégré que celui sur les probabilités !
    Le lendemain de cette soirée, qui s’est terminée sur des échanges de pratiques entre professionnel.le.s de la prévention, souvent isolé.e.s sur leur territoire respectif, il était prévu que j’anime une séance d’information en non mixité, avec les jeunes de l’Espace Jeunesse. Le rendez-vous était fixé dans un appartement municipal, parfaitement aménagé pour recevoir des groupes. Ponctuels, un animateur est arrivé avec huit garçons de 14 ans.
    Installés autour d’une table ronde, on pouvait tous se regarder les yeux dans les yeux, sans tricher. L’éducateur et l’animateur sont restés en retrait pour libérer la parole tout en gardant un œil bienveillant sur le groupe. La présence d’adultes référents lors de mes animations est plus que souhaitable, surtout celles et ceux qui côtoient les jeunes toute l’année. Ce qui est échangé sur un sujet aussi intime que la sexualité réclame un temps d’assimilation, afin d’être repris par la suite et déconstruit. Faire émerger la parole juste pour « faire parler » des gamins qui n’ont rien demandé, ça ne m’intéresse pas. On ne va tout de même pas sortir la gégène et les injections de penthotal pour justifier nos actions auprès de l’ARS (Agence Régionale de Santé). Pour être efficace, la prévention doit se faire sur la durée et se répéter à l’envie.
    Comme souvent, le débat sur le consentement a été vif, les jeunes n’étant pas tous d’accord sur le niveau de pression acceptable pour obtenir l’accord de son ou sa partenaire. La science du forceur à faire céder l’autre n’étant pas exacte, chacun y est allé de sa capacité à jouer les commerciaux de l’égo, étalant ses techniques de vente du rapport sexuel, le pied dans la porte, à l’ancienne. Là où fût un temps on marivaudait, puis baratinait, aujourd’hui on fait plutôt le « charo ». Comme je les questionnais pour savoir s’il pouvait y avoir du plaisir sous la pression et le chantage, ils n’étaient plus aussi certains de leur fait. Mais que connaissaient-ils réellement du plaisir féminin hors pénétration ? Visiblement, ils butaient un peu sur l’anatomie, confondant vagin et vulve. J’ai alors extrait de mon sac une vulve moulée dans du silicone avec un clitoris escamotable, gland et bulbes vestibulaires compris. La bande a hurlé comme un seul homme, aussi excitée qu’une tribune d’ultras au coup de sifflet final de la coupe du monde de 2018. Intelligemment, l’éduc a laissé faire, parce qu’on savait tous qu’il fallait en passer par là. Ils ont voulu la palper et avaient bien du mal à comprendre comment était fichu le clitoris, visible grâce à la transparence du silicone. La vulve est passée de mains en mains et tous ont branlé les lèvres, jaugeant au passage leurs connaissances en la matière. C’était la première fois où, en petit comité, je testais l’outil en le faisant circuler. Les gestes étaient gauches, un peu brutaux mais cet acte cathartique a eu le mérite de les calmer.
    Comme ils se demandaient comment j’avais obtenu cet obscur objet du désir, je leur ai expliqué qu’une association de prévention canadienne, Sex-Ed+, me l’avait gracieusement envoyé.
    Biberonnés au porno sur Brazzers, la nouvelle plateforme en vogue qui squatte les sites de streaming, ils doutaient de la forme des lèvres de ma vulve en silicone, loin des stéréotypes filmés. Je leur ai assuré que le moulage avait été fait sur une vraie vulve.
    - Quoi la meuf vous envoie un moule de sa teucha ? Et votre femme n’a rien dit ?!
    Celui qui avait décrété que j’étais donc hétéro et marié, s’est mis à renifler le moule à la recherche d’un reste de fragrance de cyprine, provoquant l’hilarité de ses potes. Forcément, il a aussi fait semblant de lécher, tout en y fourrant son nez. Il y avait un petit côté bulldog anglais dans sa façon de cunnilinguer qui ne faisait pas vraiment rêver. Comme il se plaignait que « ça ne sentait pas la chatte », j’ai embrayé sur les odeurs corporelles et l’hygiène personnelle. Excitantes ou incommodantes, les odeurs jouent un rôle essentiel dans la relation à l’autre. Malheureusement, dans notre société très aseptisée, on tend à les masquer tout en codifiant le corps et la beauté. L’un d’eux m’a donné l’exemple des poils qu’il convenait de raser. En deux heures, les jeunes avaient tout donné et comme les odeurs ne les faisaient pas trop kiffer, je les ai invité à partager ce qu’ils avaient envie de retenir de cette séance. À ma grande surprise, ils n’ont pas évoqué la vulve siliconée mais le consentement. Même le plus charo d’entre eux, forçant jusqu'à sa posture, a tenu à rajouter qu’on ne devrait pas obtenir une relation en insistant. Cette belle conclusion m’a redonné la banane, quelque peu entachée, quand je les ai vu, dehors, questionné par une voiture de police qui devait les trouver trop excités, préservatifs à la main. J’ai salué le travail de l’équipe éducative qui avait réussi à motiver huit jeunes à venir échanger autour d’une table plutôt que de taper un foot. Le geek qui me maintient que c’est l’IA qui va sauver l’humanité, je lui glisse une peau de banane sous le pied.

    3 commentaires
  • Déconstruis avec les stars

    Quand le CSA m’a contacté pour être juré dans l’émission Déconstruis les stéréotypes avec les stars, j’ai cru à un canular téléphonique de Radio Baba. Mais la lecture du pilote m’a confirmé qu’on était bien au CSA et non chez Hanouna. La prod, en s’inspirant d’une ancienne émission de télé-réalité, voulait attribuer à des stars sélectionnées pour leur sexisme avéré un « Cause toujours ! » ou un « La ferme, célébrités ! » qui statuerait de leur avenir à l’antenne. « Avec leurs vannes pourries, ces couillons sont en tête des trending topics sur Twitter. Faut inverser la tendance », m’a lâché le patron du « gendarme de l’audio­visuel », Roch-Olivier Maistre, visiblement sur la sellette.

    Sur le plateau, alors que je me présentais au groupe, un type, lunettes rouges au bout du nez, m’a coupé en éructant : « Mais enfin, M. Kpote, c’est insupportable, votre attitude ! Vous vous présentez à nous alors même qu’on ne vous connaît pas ! » En vérifiant son patronyme sur le script, j’ai répondu : « M. Praud, il va falloir vous débarrasser de cette manie de couper la parole à vos invité·es. Vous faisiez moins le manterrupteur quand vous interviewiez les footballeurs ! »

    Le mot « manterrupteur » à peine prononcé, j’ai eu droit à un shitstorm réac aussi fort que si je m’étais pointé en hijab à l’anniv de Julien Odoul au parc Astérix. Utiliser un anglicisme de féminazie pour diaboliser une attitude somme toute logique a fait hurler un dénommé Naulleau : « En vous écoutant, j’ai une pensée pour Camilla Läckberg, Caroline De Haas, Laélia Véron et autres ayatollettes du féminisme : on ne naît pas pénible, on le devient. » Catégoriser les femmes selon un critère de pénibilité teinté d’une ayatollahphobie genrée était osé. Comme j’évoquai la discrimination intersectionnelle, le mec a traduit « sexe et sectionnel », dénonçant ma loyauté à la censure castratrice. Je l’aurais bien invité à poser ses « couilles sur la table », mais j’ai trop d’estime pour Victoire Tuaillon pour lui faire livrer en Uber Eats des rognons de coq à la sauce miso. Heureusement, dans l’oreillette, on me soufflait que « La ferme, célébrités ! » l’emportait pour virer du plateau ce narvalo de Naulleau.

    Le sexisme bien intégré dont ces mecs faisaient preuve prenait sûrement racine dans une expérience traumatique de l’enfance. Quelle nounou s’était gauchement assise sur leur château Playmobil, quelle affreuse cantinière leur avait servi du céleri rémoulade, quelle mère avait osé les priver de téton pour s’émanciper, pour justifier une telle haine viscérale des femmes ? Je les interrogeais à ce sujet quand un drôle de type avec le même regard exorbité que Gollum a soupiré : « Depuis la série Hélène et les Garçons, l’objectif pédagogique n’est plus “Tu seras un homme mon fils”, mais plutôt “Tu seras une femme mon fils”. » Le petit Zem de CNews faisait un AVC, un accident vasculaire du chibre, avec une forte tuméfaction du canal phallocratique. Je lui ai suggéré de se mettre en « Pose », histoire de travailler son inclusivité, mais il a prétexté que le voguing était un truc « de noirs et de pédés ». Dans l’oreillette, on m’a soufflé : « Qu’il cause toujours, mais à condition de se faire soigner ! » J’ai réclamé un véto pour le faire piquer.

    Après une pause, on est passé au cas 2R, Riolo et Rothen, commentateurs sur RMC Sport et rois de la blague façon gros rouge qui tache. Ils évoquaient la plainte pour viol déposée contre Neymar. « Je m’attendais à ce que ce soit un avion de chasse. C’est de la deuxième division », a dit Riolo au sujet de la plaignante. Rothen a surenchéri : « Il peut avoir tout ce qu’il veut et il a pris une ligue 2. » J’ai demandé au reste du groupe si évoquer le physique d’une victime de viol leur semblait des propos adaptés. Un dénommé Moix a répondu que, qu’on soit en ligue 1, 2 ou du LOL, seules les jeunes gambettes valaient le déplacement : « Je ne vais pas vous mentir. Un corps de femme de 25 ans, c’est extraordinaire. Le corps d’une femme de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout. » S’étaient-ils regardés dans la glace, tous ces quinquas dépressifs et présentant tous les signes du syndrome de jeunisme sexuel où le cœur bat au rythme du Viagra ? Un vétéran du petit écran est entré dans le débat : « Dans ma génération, les garçons recherchaient les petites Suédoises qui avaient la réputation d’être moins coincées que les petites Françaises. » Pivot, qui avait passé sa vie le nez dans les roberts, des Suédoises débonnaires aux dictionnaires, avait la nostalgie d’une époque où on n’avait pas à tergiverser pour emballer. J’ai profité de son revival ado pour rappeler au groupe qu’il y avait un âge du consentement entre adultes et mineurs, fixé à 15 ans.

    Un certain Finkie s’est fendu d’un « Je n’aime pas le football féminin. Ce n’est pas comme ça que j’ai envie de voir des femmes. » « La ferme ! » a fulminé Virginie, une des scriptes bien vénère. « Faites chier avec vos déclarations à la Kong ! N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri peut se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter. Ce sont les avantages de son sexe. » Il y a eu un silence de plomb, juste troublé par un « Et gnagnagna et gnagnagna » de Finkie en toile de fond. Les mecs étaient sur la pente descendante, la fameuse Despentes.

    Le petit Zem, pour se rassurer, a laissé parler sa « soralité » avec un « le salaud est l’homme préféré des femmes » sans y croire vraiment. Pivot relisait Le Deuxième Sexe en sirotant une Spendrups, sa binouze suédoise préférée. Accusés de promouvoir la culture du viol, Riolo et Rothen ont reçu une mise à pied, un comble pour des footeux. J’ai surpris Finkie en train d’essayer de commander sur Amazon, avec son Nokia à clapet, le bouquin de l’ex-internationale de foot Mélissa Plaza. Après un dernier « La ferme, célébrités ! », j’ai rendu mon tablier. Déconstruire avec ce genre de stars relevait de la télé-virtualité. Ces mecs appartenaient bien au passé.

    Dr Kpote


    3 commentaires
  • Plan drogues : de la poudre de perlimpinpin

    Contrairement aux apparences, Macron et Castaner se révèlent être de vrais nostalgiques des seventies ! Pour preuve, ils renforcent la fameuse loi de 1970, celle qui pénalise les usagers de drogues, faisant de notre pays l’un des plus répressifs en Europe depuis près de cinquante ans. Là où, ailleurs, le modèle prohibitionniste semble avoir fait son temps, la France se montre à la traîne, bien ancrée dans ses représentations culturelles, celles d’irréductibles Gaulois qui ripaillent et se torchent au pinard, sans la moindre empathie pour les « teufeurs », supposés drogués notoires et balancés dans la Loire.
    Le 17 septembre, le flic en chef, Castaner, présentait donc à la presse son « plan national de lutte contre les stupéfiants », promettant des actions coordonnées de « l’international à la cage d’escalier ». Pour nous pondre une connerie pareille, les communicants élyséens doivent a minima tourner au gaz hilarant. Le coup de la cage d’escalier, référence à peine voilée à la verticalité de nos quartiers populaires, permet une fois de plus de stigmatiser les jeunes des cités tout en se désintéressant des centres-villes squattés par une jeunesse plus aisée qui s’enivre en toute impunité. Un poids, deux mesures : c’est vieux comme l’histoire de la boulette, plus estimable dans les chaussettes de Vanessa (1) que dans la bouche de Diam’s.
    Dans l’édito du plan miraculeux qui va « sauver nos enfants de la drogue », il est signifié que « chaque grande ville et de plus en plus de petites et moyennes communes abritent au moins un point de vente de stupéfiants notoire, qui gangrène la vie […] d’un quartier ». Curieux par nature, j’ai donc vérifié sur Big Bro Google Map. Dans mon quartier, j’ai effectivement compté dix-sept spots de dealers de bibine dits « cavistes », une dizaine d’épiceries, six grandes surfaces et une vingtaine de bars. Que fait donc la police, qui laisse prospérer impunément ce trafic d’éthanol interdit aux mineur·es (j’entends qu’on se marre dans les lycées), qui tue prématurément 41 000 personnes chaque année (2) ? D’une façon fort civile, le gouvernement parraine les rades des villes, mais aussi les rades des champs, puisque le plan ruralité prévoit d’augmenter le nombre de licences IV dans nos campagnes. Nos responsables politiques doivent se dire qu’une fois tous bourrés, on pourra plus facilement nous enfumer. La répression touche les lieux de fête avec la MDMA en nouveau paria, pendant que dans les ferias on se pochtronne à tout va. Et pourtant, selon l’AP-HP, moins de 5 % des incidents liés à l’ecstasy se déroulent dans des établissements de nuit, l’immense majorité intervenant dans des contextes privés.
    Le gouvernement va moderniser l’ex-Ocrtis (3) en créant un office antistupéfiants, l’Ofast. Cette structure rassemblera des policiers, des gendarmes, des magistrats, des douaniers, des représentants du ministère des Armées, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères… Rien de bien neuf si ce n’est l’acronyme qui varie. « Déterminés, nous voulons dire un message ferme aux trafiquants : la France ne sera pas leur terrain de jeu. » En lisant cette conclusion aux forts accents gaulliens, on imagine aisément les narcotrafiquants, morts de trouille, prenant d’assaut les Thalys pour filer à Dam. La peur va changer de camp (j’entends qu’on se marre dans les lycées).
    Cerise sur le space cake, le gouvernement invite le citoyen à la délation via la « mise en place d’une plateforme d’appel afin d’éditer une cartographie unifiée et partagée de tous les points de deal ». Effectivement, cette proposition est plus que judicieuse à l’heure où un max de matos circule en Uber ou sur le Web. Castaner a un go-fast de retard.
    Sur le terrain de la prévention, depuis les années 1980, on s’égosille à crier haut et fort qu’UN MONDE SANS DROGUES N’EXISTE PAS ! On n’éradiquera pas un business estimé à 500 milliards de dollars par an en coffrant les petites mains. Narcos, The Wire, Gomorra, Breaking Bad… même Netflix se gave en séries sur le dos des narcos, et la bicrave scénarisée fait fantasmer, dans les collèges et lycées, des tas de gamins bien peignés.
    Alors, on continue d’incarcérer à tout va et à compter nos morts en soirée, ou on s’attelle à une vraie politique de prévention, accompagnée d’une décriminalisation de la conso qui permettra de mieux prendre en charge les usagers ?
    En 2000, le Portugal s’y est attaqué et les résultats sont concluants. En effet, aujourd’hui, le pays compte deux fois moins d’héroïnomanes qu’en 1999. En France, championne d’Europe des fumées clandestines, 29% des ados de 15 ans ont déjà testé le cannabis alors qu’aux Pays-Bas, où il est légalisé, ils ne sont que 18% à l’avoir expérimenté. CQFD.
    Une alerte officielle sur de l’ecsta surdosée en MDMA envoyée massivement sur les réseaux sociaux, doublée d’un stand d’info et de testing sur site, aurait peut-être pu sauver la vie de Louis Chassang, foudroyé le 1er septembre, là où une simple fouille à l’entrée des teufs ou une chasse aux dealers sont comme de la pisse de houblon dans un violon. La réduction des risques a fait ses preuves depuis longtemps : informer sur les effets, alerter sur la toxicité de certains produits, s’interroger sur son rapport à ceux-ci, repérer les moments de consommation adaptés ou pas, tester en petite quantité, résister à la pression du groupe, être bienveillant·es vis-à-vis des autres, ne pas associer certaines molécules… Devenir acteur et actrice de sa conso et non la subir, c’est ce que nous privilégions dans nos séances de prévention, sans jamais banaliser les produits. On devrait multiplier les lieux de prises en charge et d’écoute, mais en politique, de telles décisions, ça fait moins « j’en ai dans le pantalon » que de jouer la carte répression.
    Dr Kpote
     
    kpote@causette.fr et sur Facebook/Twitter
     
    1.En février 1995, Vanessa Paradis a été arrêtée à la douane canadienne en possession de 3 grammes de cannabis. Cet incident lui vaudra une interdiction de séjour de plusieurs mois sur le sol américain. Doc Gynéco y a fait allusion dans une de ses chansons.
    2. Chiffre fourni par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca).
    3. Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants, créé en 1953.

    3 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique