• Une rentrée qui va female gazer !

    Une rentrée qui va female gazer !

    Photo : laura Lafon_Lelait_Castel
     
    Messieurs, maintenant que vous vous êtes bien déboîtés les cervicales à mater les boules sur les plages, sachez que le regard qui dépoile, il va falloir le plier et le remiser, comme les transats ! La tendance de la rentrée, c’est « sois female gaze ou reste has been » ! Avec le succès du livre d’Iris Brey, Le Regard féminin, une révolution à l’écran, on est en droit de s’attendre à un changement radical d’optique dans le cinéma, les séries et la photographie. Révolu donc le temps de l’hégémonique male gaze, ce regard masculin oppresseur qui objective les corps et les sentiments féminins, omniprésent dans la majorité des œuvres. Accorder plus de place à l’expérience féminine dans sa pluralité et représenter les femmes comme des sujets actifs, c’est la réponse féministe à des années de « Weinsteintitude » sur grand écran. Du coup, pour accompagner ce mouvement, je me suis demandé comment distiller plus de female gaze dans mes animations de prévention.
     
    « La scopophilie, ou pulsion scopique, est définie par Sigmund Freud comme le plaisir de posséder l’autre par le regard. Il s’agit d’une pulsion sexuelle indépendante des zones érogènes où l’individu s’empare de l’autre comme objet de plaisir qu’il soumet à son regard contrôlant », nous explicite Wikipédia. Je vais donc aborder la scopophilie avec les jeunes, ça me changera de la zoophilie et de la nécrophilie, deux grands classiques des fantasmes en ligne et sous acné. Je pourrais même commencer mes interventions scolaires par un allègre « salut les scopophiles, on va interroger notre vision scopique… » Il y a fort à parier qu’un petit malin de service va me faire remarquer mon oubli du « télé » de scopique, puisque sa bite, elle, l’est. On tiendra alors une illustration parfaite du male gaze, ce regard où le nerf optique est directement en connexion avec les corps caverneux du vit, et je pourrai m’en servir pour introduire le concept de female gaze.
     
    Mais comment en parler dans des animations souvent trustées par les mecs imposant leurs propres regards ? Sont-ils déjà totalement formatés à cette vision patriarcale ou n’est-ce pas moi, intervenant mâle, hétéro et cis, qui, inconsciemment ou pas, le provoque ? Pour m’éviter une succession de nuits blanches et une retraite anticipée, je suis parti du postulat que, probablement, il y avait un peu des deux et que le chemin de la déconstruction était plus escarpé que je ne l’imaginais.
    Pendant mes animations, je projette des pubs sexistes utilisant le corps des femmes pour vendre des produits et services. Avec le recul, j’ai la sensation que cet outil révèle notre consommation courante de sexisme, mais sert aussi de support à une excitation masculine contre-productive.
    Si on suit Iris Brey dans l’épisode des Couilles sur la table qui lui est consacré, il s’agirait non pas de s’identifier au personnage féminin mais bien de ressentir avec lui. En invitant les personnes discriminées à inventer un nouveau scénario, à décrire leur façon de filmer ou de photographier, à partager leurs sentiments, à déconstruire l’existant et non juste à le commenter, on peut mettre une bonne claque aux normes établies.
     
    Les questions d’anatomie, de découverte et surtout d’appropriation du corps demeurent très inégalitaires. Les garçons cisgenres sont peu enclins à entendre le vécu de celles et ceux qui sont pourvu·es d’un sexe féminin, limitant leur intérêt à la simple utilisation sexuelle de celui-ci. Pour nourrir un regard idoine au corps féminin, on pourrait partager des expériences d’autoexploration racontées par des femmes, afin que les profanes découvrent d’autres facettes de l’appareil génital hors pratique du sexe. Puisqu’on est dans la sphère du regard, pourquoi ne pas projeter un extrait du documentaire sur le MLAC* d’Aix-en-Provence, Regarde, elle a les yeux grand ouverts, de Yann Le Masson. La scène où le groupe accompagne collectivement l’accouchement de l’une des leurs exhale la sororité et l’amour partagés là où, aujourd’hui, ce type d’acte est très médicalisé et déshumanisé. Elle illustre pleinement le female gaze tant ce corps nu de la future mère, soutenu et caressé par de nombreuses mains qui l’accompagnent dans le travail, n’est jamais sexualisé. Le regard ­bienveillant de la caméra nous fait éprouver l’émotion de l’intérieur du groupe et non en voyeur.
     
    Iris Brey évoque aussi la valeur des expériences féminines, qui ­sembleraient moins compter que les masculines. Il est de notre devoir de rétablir l’équilibre des témoignages tout en condamnant le slut-shaming qui s’invite trop souvent.
    Rétablir du temps de parole égalitaire demande à ce que les filles et les minorités de genre s’emparent de ce temps. Je pestais souvent qu’ils et elles ne le fassent pas. Mais face à la véhémence virile et patriarcale, le silence peut devenir une force qui fait retomber la tension, incite à l’écoute et laisse le champ libre à un partage de vécu sans parasitage. Si on considère que ce silence avant la tempête relève du female gaze, il convient alors de s’employer à le faire respecter.
    Il faudrait plus de films de prévention réalisés du point de vue des femmes. L’impact serait maximal sur la notion de consentement, qui s’exprime souvent sous la pression masculine. Partir du ressenti féminin, partager les frémis­sements du corps ailleurs que sur les zones érogènes, entendre le cœur qui bat la chamade, la respiration qui cherche son rythme, écouter une voix off qui commente les questionnements, les peurs, mais aussi les désirs et les fantasmes, tout cela pourrait générer plus d’empathie dans la relation. On pourrait aussi mieux appréhender le sentiment de sidération face à la menace, ce moment de paralysie que beaucoup de mecs ont du mal à conscientiser, par manque de vécu.
     
    On peut rêver d’une association Sciamma-Salmona pour réaliser un tel film. Et lors des prochains Césars, on se lèvera, mais au lieu de se barrer, on applaudira.
     
    * Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.

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