• Ma rencontre avec Zahrah, jeune trans de 17 ans, relatée dans Causette cet été, m’a conforté dans l’idée que la question LGBT+ devait être systématiquement abordée dans les animations de prévention. C’est bien de le dire, mais c’est plus compliqué à faire ! Évoquer avec les adolescents la transidentité et les minorités que la société s’ingénue à « invisibiliser », c’est être en capacité de surfer sur un tsunami de représentations ultra stéréotypées sans se noyer dans des débats stériles. D’autant plus que depuis quelques années, pour être le plus inclusif possible, on est passé de LGBT à LGBTQIAAP+ * et qu’à part quelques initiés qui fouillent le Net, les ados ont du mal à intégrer cet acronyme à rallonge qui, pourtant, leur ferait gagner « grave » des points s’ils jouaient au ­Scrabble plutôt qu’à la PS4. À ceux qui se demandent si on n’ouvre pas trop de tiroirs dans le genre, je dirai qu’il n’est plus question d’invalider des vécus qui attendent beaucoup de ce temps d’information pour se sentir enfin exister.
    « Monsieur, si on permet tout, c’est la fin du monde », entends-je souvent. Pour beaucoup, sortir de la binarité homme-femme et de l’hétéronormativité, c’est aussi flippant que de traverser un groupe de rôdeurs dans The Walking Dead. Un homme, une femme, des enfants… c’est le gentil cocon qui fait rêver. Tout ce qui sort de ce moule concourrait à la perte de l’humanité. Du coup, pour sauver leurs fesses et éviter la contagion, beaucoup poussent le conformisme jusqu’à souhaiter l’élimination de tout ce qui ne n’est pas hétéro. Forcément, ils sont nombreux à dissimuler leurs différences, à ne pas laisser transpirer leurs sentiments dits « anormaux » au grand jour. Le minimum syndical de la prévention, c’est de signifier que les identités sexuelles et sentimentales sont légion et que l’essentiel est de vivre en accord avec son ressenti, ses désirs. « C’est bien joli votre phrase, monsieur, mais si mon père apprend que je suis G, B, T ou I, il me fait bouffer le dico par le cul », m’avait fait remarquer avec humour un redoublant qui n’avait pas sa langue dans la poche.
    Le jour où j’ai évoqué la greysexualité et l’asexualité (le fait de ressentir respectivement peu ou pas de désir sexuel, pour faire court), des filles sont montées au créneau :
    « Greysexuelle ? Comme dans 50 Nuances de Grey ? Mais, monsieur, ça baise à mort dans ce film…
    – Non, la greysexualité n’a rien à voir. On peut prendre du plaisir à se serrer dans les bras, se caresser, mais ne pas éprouver l’envie d’un rapport sexuel.
    – Ouais, ben, allez dire ça aux mecs… Les greysexuels, c’est une espèce totalement disparue au jour d’aujourd’hui…
    – Monsieur, on le connaît votre truc de mytho. Faire croire qu’on ne veut pas baiser pour mieux nous attirer, c’est un classique ! »
    Histoire de ne pas « mythoner » trop longtemps, je leur ai donné le lien pour un lexique LGBT+. Lien qu’elles n’ont pas noté.
    « Eh, monsieur, les mecs du BDB [comprendre Bois de Boulogne, ndlr] qui sont déguisés en femmes, avec une bite sous la jupe, c’est chelou, non ? » À mi-chemin entre la légende urbaine et les docus à sensation, les ados ont la certitude que derrière chaque arbre du bois se cache un fameux trans brésilien. Derrière les blagues ­scabreuses, on devine l’inquiétude des garçons qui craignent d’être abusés en tombant amoureux d’un mec transformé, ce qui révélerait une homosexualité refoulée… Le transgenre est l’un des sujets les plus compliqués à aborder. Expliquer qu’un individu peut avoir une identité de genre ou sexuelle non conforme à son sexe de naissance, non en adéquation avec ce qu’il ressent, ça dépasse leur entendement. Pour beaucoup, le sujet relève de la psychiatrie. Dieu n’aurait jamais pu créer de telles créatures et certains y voient là la perversité des manipulations génétiques humaines dans un monde qui ne se respecte plus.
    C’est primordial de leur rappeler qu’un(e) trans ne se « déguise » pas comme on va à mardi gras. Je différencie bien transgenre et travesti, le/la deuxième éprouvant le besoin de porter, de manière ponctuelle, des vêtements attribués généralement à l’autre sexe. Le problème, c’est qu’avec le succès planétaire de Conchita Wurst, beaucoup se mélangent les pinceaux et les clitos. Sauf que Conchita n’est pas un trans mais une drag-queen ! La drag-queen interprète le temps d’une performance quand la personne transgenre essaie de vivre sa vie… C’est iel d’ailleurs, qui le dit. Iel, vous dites ? Les pronoms personnels de genre neutre n’étant pas encore au programme de français, un jeune m’avait questionné : « Vous inventez des mots qui vous arrangent sans respecter la langue. Vous vous prenez pour M. Larousse ou quoi ? » J’ai rétorqué que certain(e)s ne se reconnaissant pas dans les pronoms masculins et féminins revendiquaient l’emploi du neutre, plus respectueux de ce qu’iels étaient. Devant la perplexité de leurs visages, je me suis dit qu’avec de telles révélations, le temps devait faire son œuvre. Et on est passé à autre chose.
    Lors d’une animation à Cergy-Pontoise, dans le Val-d’Oise, une infirmière avait abordé la question de l’intersexuation – terme qui remplace celui d’hermaphrodisme, qu’on a laissé aux escargots. Alors qu’elle expliquait très sérieusement que les organisations d’intersexués dénonçaient les opérations de réassignation comme des violences inacceptables, un élève, spontanément, lui lança : « Mais, madame, la personne qui a deux sexes, elle peut se faire un bébé toute seule… » S’en est suivi un débat sur comment se « fourrer sa bite » dans son propre vagin, qui a viré au grand exutoire sur la schizophrénie du parent, un coup papa, un coup maman. Digresser permet aussi de souffler quand le sujet dérange.
    Concernant le concept de « polyamour », qui squatte le top de la hype en ce moment, les ados traduisent par « mecs polygames ». Une fille attirée par plusieurs garçons et/ou, pire, plusieurs filles, n’est pas polyamoureuse : « C’est juste une salope qui kiffe les gang bang. » C’est vrai quoi, les adultes inventent toujours des concepts à la con, alors qu’il suffit d’aller sur un site porno pour avoir une définition compréhensible par tous !
    LGBTQIAAP+… Qu’on trouve le terme inélégant ou pas, cette suite de lettres, comme un test optométrique, est un bel outil pour mesurer la capacité d’ouverture de chacun de nous. Quand on voit comment la rentrée des médias a buzzé autour des vannes transphobes adressées à la journaliste Brigitte Boréale du Grand Journal de Canal+, on apprécie toute l’importance d’une information précoce. Panromantique, demi-sexuelle, fluide variant… n’ayons pas peur des mots qui, comme me le faisait remarquer sur Facebook une personne concernée, libèrent plus qu’ils n’enferment.
    * Lesbienne, gay, bisexuel(le), transsexuel(le), queer, intersexe, asexuel(le), agenre et pansexuel(le).

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  • Invité par une courageuse éducatrice spécialisée, j’ai pu appréhender la difficile cohabitation avec les mineurs placés en foyer PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) en Seine-Saint-Denis. Courageuse, car partager un temps d’information sur la sexualité avec des mecs élevés au patriarcat radical de l’école de la rue, c’est un défi à relever aussi héroïque que de prendre la parole en jupe à l’Assemblée nationale. Pendant ces quelques mois d’interventions, j’ai souvent eu la sensation de flirter avec les limites du possible éducatif, au contact de jeunes pour la plupart en grande souffrance psychique. Et puis, un soir du mois de mars, c’est parti en couille, au propre comme au figuré. Dès mon arrivée, j’aurai dû être alerté quand un des six jeunes présents, peu éloquent habituellement, m’a apostrophé avec des yeux de fou : « Monsieur, ici, on ne siffle pas. Ça attire le sheitan [le diable, ndlr]. » J’avais eu l’outrecuidance de siffloter en arrivant, dans une posture manquant probablement d’humilité pour pénétrer sur leur territoire. Du coup, en convoquant le démon, je l’incarnais. D’entrée, on s’est comptés, comme des rescapés après un crash, tant les fugues étaient monnaie courante. Nous étions six jeunes, deux éducs, moi et une table vide à l’heure où elle devait être logiquement dressée. Pour créer du lien, je partageais avec eux le repas du soir et, une fois la table débarrassée, on lançait la veillée « sexualité ». Un des ados était vautré dans le vieux canapé usé par l’accumulation des vies cassées qui s’y étaient échouées, le téléphone portable en main, seul lien avec la liberté. Deux autres écoutaient sur le haut-parleur nasillard de leur Nokia de dealer un dénommé Sultan, en reprenant à mon adresse la punchline tout en poésie et en calories : « Tu vas t’la manger, vas t’la manger, vas t’la manger. » Je leur ai fait remarquer que ce morceau était une bonne introduction pour le dîner, mais ils n’en avaient rien à secouer. Les éducateurs ont tenté, en vain, de les motiver pour sortir les assiettes. Lassés, ils finiront par s’y atteler. Une fois les plats posés, ce fut un tollé. On osait leur proposer « un repas pour chien », à base de haricots verts et de poisson. On frisait la manifestation pour un sandwich salade-tomates-oignons ! Deux des garçons se sont levés pour se faire un croque au fromage et une clope dehors. Ben, le plus ancien, s’est énervé sur son maillot du Barça taché par une bouffe de merde, arguant que l’administration allait le lui rembourser. Les deux nouveaux gardaient le nez dans leur assiette et une place vide témoignait de l’absence d’un fugueur. Là où, d’habitude, ils m’interpellaient en fanfaronnant « hé ! monsieur Kpote, on est chauds pour parler baise », cette fois, ils m’ignoraient. J’ai su par la suite que la semaine avait été tendue. D’ailleurs, l’un d’eux avait déchargé ses pulsions sur la pauvre armoire de l’entrée, à moitié explosée. Après un repas chaotique fait d’insultes et d’échanges de regards assassins, on a fini par s’installer pour discuter. J’avais choisi, ce soir-là, de parler des drogues, histoire de varier les plaisirs. J’ai appris par la suite que le nouveau, un grand type filiforme, avait été appréhendé à l’aéroport avec de la coke plein les intestins, faisant la mule pour son âne de paternel bien planqué dans les Caraïbes. À partir d’une liste d’affirmations, je leur ai proposé de montrer soit un carton vert signifiant « vrai », soit un carton rouge pour « faux » et de débattre ensuite. Distribution faite, j’ai attaqué par : « L’alcool est une drogue. » Ben, le plus réactif, a lancé son carton vert en l’air. En se référant à leur appartenance religieuse, les jeunes se sont définis plutôt shit que bière. J’en ai déduit que Dieu était donc plus rasta que munichois et ça les a déridés un chouia. Ben a alors levé haut son carton vert. « Qui veut parler de cul ? Allez les gars, levez vos cartons. » Les autres ont suivi par réflexe grégaire. La plupart étant ici pour des affaires de stups, j’ai senti qu’ils préféraient aborder la sexualité pour éviter de se griller. « On peut contracter une IST * lors d’un rapport bucco-génital. » Après explications sur des mots jugés trop intellos, ils ont tous sorti leur carton rouge, se positionnant par la négative. À tort, leur ai-je dit. Mais Ben, encore lui, en pleine fulgurance scientifique, nous a lâché : « Hé ! monsieur, il y a les gosses en tube maintenant… – Oui, les FIV, les bébés-éprouvette… mais quel rapport avec la fellation ou le cunni ? – On parle bien de baiser sans les galères qui vont avec, monsieur Kpote ? » Se faire sucer pour éviter la paternité, ça méritait un développement, mais je n’en ai pas eu le temps. La soirée a basculé dans le chaos. Le garçon au démon a regardé l’éducatrice en lui signifiant : « T’aimes ça, sucer des bites, toi ? » Il ne fallait pas rebondir sur la provocation, il n’attendait que ça. Mais l’autre éducateur, probablement au bout de ses capacités empathiques, est sorti de ses gonds et lui a opposé une diatribe violente sur le respect dû aux femmes, en s’appuyant, étrangement, sur des textes religieux. Le personnel avait pris le pas sur le professionnel. Forcément, le reste de la bande a ajouté de la « pute » sur le feu. En alignant les insultes sexistes, ils avaient l’illusion de reprendre la main sur cette éducatrice qui, en connaissant leurs dossiers, avait trop de pouvoir sur leur existence. Les mots orduriers, véritable diarrhée verbale, lui étaient directement adressés pour la déstabiliser, la renvoyer à sa condition inférieure de femme. Celui qui l’avait tancée au départ balançait tout sur son passage, hurlant au manque de respect de cette « salope » qui les obligeait à parler de sexualité, alors que sa religion le lui interdisait. Il semblait décompenser et j’ai craint pour notre intégrité physique. On a décidé de s’arrêter là et j’ai proposé à l’éducatrice de la raccompagner. Ils sont montés dans leurs piaules en insinuant que nous allions passer à l’acte dans un Formule 1 du coin. Comment peut-on avoir la foi de continuer après ça ? Dans la voiture, elle partagera l’absence de cadre, de véritable projet éducatif, de vision positive au sein de l’institution. « À quoi bon tout ça quand on connaît les chances infimes de réinsertion, de réussite ? » a-t‑elle soufflé. On s’est posé la question d’une suite et on s’est accordé un temps de réflexion. L’excitation provoquée par les mots du sexe dans un foyer non mixte avait dégénéré en crise de démence généralisée. Quelques jours après, l’éducatrice était en arrêt maladie, certains de ses collègues mâles ayant ajouté leur petite couche de critique machiste à son endroit. Pour la protéger, nous avons décidé de mettre fin au projet. Avec regret.


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  • Sur fond de castagne états-unienne sur les latrines non genrées, je narrais à une assistante sociale de CFA coiffure la scène où un jeune se déclarant « non binaire » m’avait réclamé une animation non hétérocentrée devant ses camarades interdits. Comme je lui confiais mes difficultés pour aborder sereinement le sujet de la transidentité avec les ados, elle m’a invité à rencontrer Grégoire, 17 ans, en pleine transition, bien dans ses hormones et ses baskets. Elle me l’a présenté sous sa nouvelle identité féminine, Camille. À notre rendez-vous sur la terrasse couverte d’un café, celle-ci est arrivée à la bourre, chaloupant autour des tables, les lèvres purpurines et les cheveux tirés, dégageant une assurance un rien exagérée qui trahissait ses 17 ans au compteur. De Grégoire, nous avons peu parlé. Il était mort à 6 ans, un soir où, de retour de l’école, il avait annoncé fièrement à sa mère qu’il était une fille, comme dans un film. « Ma mère épluchait des légumes. Je lui ai dit que j’étais une fille et elle m’a répondu d’accord. Tout au long de mon adolescence, elle m’a certifié que c’était possible de changer. Elle a été extraordinaire. » Du père, j’ai appris qu’il était violent et qu’il a abusé de deux de ses filles. Aujourd’hui, personne ne sait où il a échoué et nous n’en parlerons plus.
    Sa mère, pendant toute sa grossesse, a clamé haut et fort qu’elle attendait une fille. Grégoire arrive dans une fratrie de six, parfaitement équilibrée autour de trois filles et trois garçons. Avec malice, Camille me signale qu’elle a fait perdurer cet équilibre, de par sa double identité. « À l’école, j’étais à ma place nulle part. J’avais un prénom de garçon et dans ma tête j’étais une fille. J’avais les cheveux longs, bouclés, et on m’interpellait au féminin. Au collège, quand j’ai compris que j’étais un mec, ça m’a sidéré. En sport, je devais me changer avec les garçons alors que j’avais des petits seins et des hanches. Je suis certain que mon cerveau donnait des messages à mon corps. J’ai compris que j’étais différente et je questionnais Dieu sur ce qui m’arrivait. »
    « Certain », « différente », un coup masculin, un coup féminin, Grégoire et Camille vont se télescoper dans les mots pendant tout l’entretien. À 16 ans, Camille coupe le cordon et quitte Châteauroux pour rejoindre la capitale et faire son apprentissage en coiffure. Elle a demandé son émancipation pour gérer seule sa transition et a reçu l’accord deux jours avant notre rencontre.
    « J’ai choisi Paris, pensant y trouver une ouverture d’esprit, et je me suis trompée. Du coup, je ne cherche plus à partager avec des gens de mon âge. C’est chiant de toujours avoir à expliquer ce que tu es, ce que tu vis. Quand je marche dans la rue, je ne me dis pas en permanence “t’es trans”. Je me maquille depuis le collège, alors j’ai l’habitude de me faire traiter de pédé. Les tentatives de suicide, médicaments, lames de rasoir, je les ai faites. »
    Camille n’éprouve pas l’envie ou le besoin d’être suivie psychologiquement. « Personne ne peut comprendre à part moi. »
    « En France, le changement d’identité sociale se fait facilement si on est châtré. Pour les opérations, il y a 50 % de réussite. Je ne le sens pas trop. On peut avoir l’apparence, les attitudes d’une femme, mais l’être vraiment, non ! Changer d’identité, c’est important, mais ­changer de sexe, ça l’est moins. Comme beaucoup d’hétéros sont attirés par les trans avec un pénis, on peut niquer notre sexualité en se faisant opérer. » Ces phrases, Camille reviendra un peu dessus au téléphone. Un mois après notre entretien, l’opération lui semblait envisageable. Ses décisions fluctuent au rythme de ses changements corporels, son anatomie étant devenue un chantier ­permanent sur lequel se construit sa nouvelle identité.
    Camille m’explique que la transition n’est pas chose simple. « On nous donne les mêmes hormones que les pervers sexuels : des castrateurs chimiques. Ça coupe l’activité des testicules et on perd la libido à 100 % ! Je me force à avoir des relations sexuelles avec mon copain. Avant, je jouissais masculin dans l’amour. Maintenant, j’ai l’impression que c’est plus long, les sensations ne sont pas les mêmes alors que j’ai le même sexe. » C’est un endocrinologue trans-friendly qui la suit. Elle a trouvé son adresse sur un site spécialisé. Elle prenait des œstrogènes de synthèse, mais sa rencontre récente avec Stella Rocha, la célèbre trans brésilienne, lui a ouvert le chemin des hormones sud-américaines. « Les douleurs sont plus fortes, mais la transformation de mon corps est spectaculaire. Malheureusement, je ne prends pas de fesses et ma voix est encore trop ­masculine. » Camille n’exclut pas d’avoir probablement recours, un jour, à la chirurgie esthétique, même si se faire opérer des cordes vocales la fait grave flipper.
    Pour illustrer ses changements corporels, elle évoque ses nouvelles sensations au niveau des doigts. « Je sens beaucoup plus les détails des tissus. Ma sensibilité au toucher s’est décuplée. Ce n’est pas dans ma tête. Ma peau est plus fine, plus douce, plus blanche. Le premier mois, la réduction musculaire fait mal. Puis avec le développement des glandes mammaires, je ne pouvais pas dormir sur le ventre ou le côté. C’était hyper douloureux. »
    Du coup, quand on lui demande si elle est sûre de ce qu’elle fait, ça l’exaspère : « Vu la douleur encaissée et la perte de mes envies sexuelles, bien sûr que je sais ! » La grande question qui taraude Camille, c’est : « Est-ce que je passe bien dans la rue ? » Elle nomme ça le « passing », le fait de passer devant les autres sans soulever dégoût ou questionnement, d’être étiquetée « féminin » ou « masculin » sans ambiguïté.
    « J’ai subi des violences. Mais au fond, je reste un gars qui sait se bastonner ! Un soir, j’allais acheter des clopes et je tombe sur une bande du quartier. J’échange un regard avec l’un d’entre eux et il se met à gueuler : “D’où tu me regardes, toi ! Dégage, le trav !” Me prendre pour un mec qui se déguise en femme, c’est l’insulte suprême. C’est hyper humiliant pour une transsexuelle. »
    Camille a arrêté le CFA coiffure, fatiguée d’avoir à se justifier sans cesse pendant sa transition. « J’étais inscrite sous le nom de Grégoire. Quand tout allait bien, les profs m’appelaient Camille comme je l’avais demandé. Mais à la moindre connerie, ils m’envoyaient du Grégoire ! C’était dégueulasse de jouer avec mon identité ! »
    C’est à ce moment-là que Camille s’est muée en Zahrah, mannequin qui rêve de sublimer son passing sur papier glacé. « Ma mère est d’Alger et Zahrah, au bled, c’est la grosse mamma qui fait le couscous. » Dans la foulée, elle taxe une clope au serveur en jouant sur son décolleté tout en me faisant un clin d’œil. Je me suis demandé si, à ce moment-là, ce n’était pas un peu Grégoire qui se revanchait.
    Comme on parlait de l’avenir en couple, elle s’est faite plus grave : « À la Saint-Valentin, j’ai vu des couples qui s’enlaçaient. Moi, je n’aurai jamais droit à quelqu’un qui me tient la main en public, sans gêne. J’aimerais vivre avec un mec qui m’assume. Je ne veux pas être la femme qu’on cache parce que trans. »
    Comme je lui demandais si sa ­différence pouvait générer de la vulnérabilité face aux épreuves de la vie, Zahrah a pris une longue inspiration. « Les trans ont du mal à trouver du travail. Du coup, il reste le tapin. Un mec riche m’a contacté sur Facebook. Il voulait se faire accompagner en soirée pour 300 euros. Il m’a demandé de mettre des talons et de bien me maquiller. J’étais sa plante décorative. Je n’imagine pas de me prostituer un jour. Et pourtant, mon Dieu, on me l’a souvent proposé ! Franchement, vous êtes patron, vous avez le choix entre une fille et une trans, vous prenez qui ? On n’existe pas dans la société. »
    Aux dernières nouvelles, Zahrah a trouvé du boulot dans une boutique de cosmétiques. Grâce à ses nouvelles hormones, l’employeur n’y aurait vu que du feu. Mais elle passe sa journée à forcer sa voix et c’est lourd. « Prendre une voix de pouffiasse, c’est chiant et fatiguant », m’a-t‑elle dit. En la regardant repartir du café, j’ai entrevu l’expression de dégoût sur le visage du serveur, qui avait fini par comprendre. Grégoire est mort, Camille somnole et Zahrah doit prendre son envol, un peu comme l’albatros de Baudelaire, « Exilé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

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  • Pour faire la nique à ce début de printemps aux fortes fragrances de gaz lacrymogène, j’ai eu comme une envie irrépressible de parler d’amour. Et puisque sous les pavés il y a la plage, la perspective d’un embrasement généralisé des corps m’a logiquement amené à faire monter la température dans mes animations. J’ai décidé de faire fi des IST (infections sexuellement transmissibles) et des retards de règles, un temps, pour saupoudrer sur mon auditoire une bonne dose d’ocytocine, l’hormone de l’amour et de l’empathie ! C’est dans cet état d’esprit que, par un beau matin ensoleillé, je suis arrivé dans une classe non loin de la forêt de Rambouillet (Yvelines). Option soins équins oblige, celle-ci était composée d’une vingtaine de filles, de trois garçons et d’une grande bienveillance, qualité rare pour cette génération où se vanner a viré au tropisme.
    D’entrée de jeu, j’ai décidé de travailler avec eux sur la notion de plaisir, mot que j’ai écrit en gros sur le tableau. Comme je les ai sentis un rien circonspects, nous avons tenté de définir ensemble de quoi il retournait. Ils ne parlaient que de plaisir sexuel. Alors, je leur ai demandé si là, tout de suite, nous ne pouvions pas prendre du plaisir à être ensemble. Forcément, ça les a interloqués. « Ça se fait trop pas ! » a même lâché une fille, anticipant la ­partouze générale. Pour éradiquer tout s­oupçon d’amour libre en mode soixante-­huitard attardé, j’ai évoqué la satisfaction éprouvée dans les moments de partage, le plaisir d’être ensemble. Curieusement, le mot « plaisir » prend vite une dimension péjorative dans l’imaginaire collectif. On retrouve dans les borborygmes salaces et les grognements utilisés pour l’illustrer les réminiscences d’une sous-culture pornographique qui hurle ses orgasmes forcés sur la Toile pour appâter les chalands du Net. Du coup, éprouver du plaisir – et surtout le revendiquer – est devenu ­suspect. « C’est bien là que réside toute l’ambiguïté, puisque dans la sexualité c’est vers cela que l’on tend », leur ai-je signifié sans mauvais jeu de mots. On cherche le plaisir, mais pas question de signaler qu’on l’a trouvé, au risque de passer pour les pervers de service.
    Pour illustrer le plaisir d’être ensemble, le groupe a disserté sur la proximité corporelle qui est prégnante entre filles, mais qui est impensable et rejetée entre garçons. D’ailleurs, après un rapide tour d’horizon de la classe, j’ai noté que certaines se touchaient les cheveux, d’autres se tenaient la main ou reposaient leur tête sur l’épaule de leur voisine. Pouvait-on imaginer la même proximité entre garçons ? Tout le monde s’est esclaffé, signifiant que non. Se rapprocher entre filles n’était pas perçu comme appartenant à la sphère de la sexualité, mais comme étant des gestes d’amitié où l’on partage une intimité sans arrière-pensée. Entre garçons, de telles attitudes prennent une tout autre signification, avec des soupçons d’homosexualité à la clé. Dans une classe où j’avais proposé aux garçons de se tenir la main, aux interrogations avaient succédé des rires gênés, puis des vannes homophobes et, du coup, aucun n’avait accepté. Il faut dire que la pression sociale est forte. Dans les critères constituant la base d’un idéal masculin, on les invite à se montrer forts, à éviter d’être « émotifs et sentimentaux comme les filles ». Les gestes tendres entre mecs sont donc proscrits.
    Une fille au premier rang, en parlant des câlins, a tenu à signifier : « Moi, les caresses, les câlins, je peux les faire qu’avec mes amis. Pas avec ma copine. » En évoquant naturellement son homosexualité, cette fille incarnait toutes les promesses du mois de mai : fais ce qu’il te plaît. Les caresses entre amis étaient-elles moins engageantes que celles qu’on se prodigue en couple ? « Et les sex friends, alors ? Tu en fais quoi ? C’est chaud quand tu commences à te caresser avec un pote. » Ah ! les sex friends, cette relation entre bons potes à la compote qui vire à la salade de fruits défendus, cette chose vécue par les ados « au jour d’aujourd’hui » qui n’existait pas du temps des parents ! « L’ambiguïté dans la relation amicale est un grand classique. On y parle d’attirance comme dans la relation amoureuse. On en a juste fait un concept marketing pour la télé-réalité », ai-je répondu. On a réfléchi ensemble sur les fondements du fuck friend. Beaucoup défendaient l’idée qu’on pouvait baiser sans s’engager. Et pourtant, engager son corps dans une relation sexuelle n’a rien d’une expérience de « décérébré » si l’on en juge par la multitude de sentiments qui nous traversent avant, pendant et après ! Le sex friend d’un soir est peut-être l’homme ou la femme de notre vie.
    « Monsieur, entre ados, il ne peut pas y avoir de plaisir. Seuls les adultes doivent savoir ce que c’est, parce que ça demande du temps de connaître son corps et celui de l’autre », a repris la fille du premier rang. Elle n’avait pas tort, mais ce qui parasite le plaisir des premiers émois, ce n’est pas l’âge, mais plutôt la peur de « mal faire » ou d’« avoir mal ». L’obligation de réussite empêche de se lâcher complètement, la technique prenant le pas sur l’éprouvé. Je les ai invités à appréhender les plaisirs simples comme se tenir la main, s’asseoir côte à côte, se mater dans les couloirs du lycée, ressentir la chaleur envahir son corps… Ils se sont foutus de moi en me traitant de lover, mais une fille a témoigné que « le premier regard amoureux échangé et les papillons dans le ventre, ça ne s’oublie pas ! On peut mettre le feu avec un regard de braise. On n’en dort plus. On a envie d’être ensemble tout le temps. On fait la gueule à ses parents. On est ailleurs… » Immédia­tement, une autre a tenu à relativiser : « Monsieur, quand les mecs te déshabillent des yeux dans le RER, que tu sens les regards sur tes fesses et tes seins, c’est pas les feux de l’amour ! »
    On s’est amusés à décrypter les regards, à mimer des attitudes acceptables ou dérangeantes. Le visage est devenu un théâtre où la relation s’est mise en scène. Toute la classe a reconnu à l’unanimité que se regarder amoureusement procurait du bien-être, du plaisir. Les interactions intimes, verbales ou non verbales, sont autant d’invitations à pénétrer dans notre sphère privée sans trop s’exposer. Mais attention, on peut se sentir « OKLM * dans les préliminaires » et, quelques secondes plus tard, être gêné par un regard qui déshabille, une main qui va plus loin ou un baiser plus fougueux que les autres. « Dans ces cas-là, on peut s’éloigner, et il nous reste les plaisirs solitaires », ai-je un peu provoqué. En le balançant comme cela, j’ai senti que je jetais un gros pavé dans la mare et, dans les têtes et les sous-vêtements, les hormones ont probablement fait leur révolution. En dessous de « plaisir », sur le tableau noir, j’aurais pu graffer : « L’imagination au pouvoir ! »

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  • Selon le dictionnaire de l’Académie française, l’horticulture serait l’art de cultiver les jardins, de pratiquer la culture des légumes, des fleurs et des arbres. C’est donc une activité artistique qui devrait être ouverte à tous. Du coup, j’ai été très étonné d’apprendre au téléphone, en préparant mon déplacement pour un CFA horticole de l’Essonne, que je n’aurais que des garçons pour assister à mon animation. C’est donc la fleur à la capote, en mode « ramène tes testicules pour faire pousser la campanule et la renoncule », que j’allais à la rencontre des futurs Le Nôtre, prêt à parler pistil et semences, pollinisation et arrosage. Dès leur arrivée, j’ai compris que j’avais affaire à des professionnels de l’herbe plus prompts à couper des têtes de weed jamaïcaine qu’à tailler des bosquets versaillais. Les mecs étaient parfaitement désinhibés pour aborder la sexualité.
    Un garçon qui avait conservé sa casquette sur la tête m’a apostrophé tout de suite sur un point du règlement. Il m’a demandé si c’était normal de devoir enlever son couvre-chef pour assister au cours. « On nous les casse en nous disant que c’est un manque de respect pour les autres. » Je lui expliquais, un rien interdit devant sa question, qu’il n’était pas de mon ressort de changer les règlements intérieurs des établissements scolaires. Il a poussé son raisonnement : « Mais quand il y a un homme qui se maquille dans le CFA, qui te mate en train de pisser, c’est pas un manque de respect, ça ? Et le règlement ne dit rien ! » Je ne m’attendais pas à causer maquillage en horticulture, mais l’expérience me soufflait qu’il y avait matière à développer :
    « Pour être plus concret, quel est le problème ?
    – On risque de se faire péter la rondelle chaque fois qu’on va aux toilettes ! »
    Vu l’acrimonie ambiante, j’avais du mal à imaginer un ado s’en dédouaner et draguer ses pairs dans les toilettes. Aussi, je l’ai invité à se questionner sur une éventuelle parano. Le passage à l’acte réclame tout de même quelques étapes qu’on ne brûle pas comme ça dans les toilettes d’un CFA ! « Moi, perso, je suis célibataire et j’aime bien m’amuser. Et s’amuser, c’est péter la rondelle ! » m’a rétorqué un rapide en affaires. Assurément, le langage était plus cru que vert. Je leur ai expliqué que, sans être violent, on pouvait signifier à l’autre la gêne éprouvée par des regards insistants. Mais ils m’ont répondu qu’on ne discutait pas avec un pédé, on le défonçait. Le mec en question les matait sans arrêt : « Dans le coin fumeurs ! À la sortie ! Au repas ! Cette dalpé mate tout le temps. » Se reluquer entre mecs, c’était perçu comme inacceptable et particulièrement « dégueulasse » par le groupe. Sans surprise, ils ont fait référence à Adam et Ève, le couple originel et universel. « Monsieur, la base des bases, c’est un homme et une femme », m’ont-ils dit. Je leur ai fait un petit historique de la sexualité entre hommes, parfois parfaitement assimilée, parfois décriée à travers les âges, mais bien omniprésente. Le concept d’homosexualité datant de la fin du XIXe siècle, l’idée d’une sexualité non orientée, et ce depuis l’Antiquité, ouvrait le champ de tous les possibles. Les Grecs et les Romains se définissant alors comme bisexuels, les relations hommes-femmes avaient souvent pour unique vocation la procréation. Sceptique, l’un d’eux, s’étant mis à fouiller sur Wikipédia à l’aide de son téléphone, approuva, en nous lisant cette phrase entre deux fous rires : « Chez les peuples celtes, les hommes aiment s’ébattre à trois sur des peaux de bêtes. »
    Un mélange de dégoût et de rire secoua les travées du petit amphi dans lequel nous étions installés. Un gars qui visait les sommets du stand-up nous a balancé qu’« on devrait envoyer la SPA à ces pédés de Celtes qui niquaient » sur des restes animaliers. Plus sérieusement, ils pensaient tous que c’était simplement une histoire d’éducation et qu’un homo pouvait devenir hétéro s’il le voulait. En suivant un bon « entraînement à l’hétérosexualité », un jour ou l’autre, « devant un beau cul de meuf, le mec allait craquer ». Autrement dit, rien de tel qu’une bonne compète double mixte de sport en chambre, avec ou sans peau de bête, pour qu’un gay vire sa cuti.
    « Dans le CFA, il y a un homo qui s’habille comme une pétasse, et ça, c’est horrible. Qu’il se fasse péter le cul, je m’en bats les couilles, mais il n’a pas à nous le montrer. Par contre, il y en a un autre qui nous fait pas chier avec ça ! » a repris un des types en lançant un regard vers le bas de l’amphi, où un garçon, un peu esseulé, a souri. J’ai deviné la récente sortie de placard que ce dernier avait dû opérer. « À l’adolescence, certains se sentent un peu perdus dans leur orientation sexuelle, se questionnent », ai-je ajouté, peut-être pour relativiser et éviter une possible mise à l’index. Un type a immédiatement rebondi en interpellant celui du premier rang : « Ça veut dire que t’es un peu perdu dans ta sexualité, toi, Alban ? »
    Malgré ma demande de ne pas entrer dans les histoires personnelles, Alban a tenu à s’exprimer :
    « Franchement, j’ai des doutes. Ouais, je suis perdu.
    – Sois hétéro, ma gueule !
    – Facile à dire…
    – Moi, mon père, à 8 ans, il m’a dit que j’avais intérêt à être hétéro, sinon il me défoncerait. Il avait envie que ses enfants “broutent du minou”. C’est comme ça qu’il faut éduquer ses gosses.
    – Et toi, Alban, avec tes parents ?
    – Ils ne savent pas.
    – Pourtant, nous, on l’a su direct. Ils sont aveugles, tes darons. M’sieur, lui, on le fait pas iech parce qu’il ne se maquille pas, il ne nous mate pas. Il est correct, contrairement à l’autre dalpé. »
    Après le témoignage de ce bel exemple d’homophobie transmise de père en fils, on a pu échanger sur l’importance de notre environnement et souligner la responsabilité des adultes dans leur mission éducative. Courageusement, Alban a tenu à nous faire partager ses balbutiements amoureux et l’émergence d’une préférence pour les mecs. Le groupe a défini le « pédé homologué » comme celui qui n’en rajoute pas, qui ne s’affiche pas. On peut être homo à condition de ne pas avoir envie d’aller aux toilettes en même temps qu’eux, de s’habiller dans la norme qu’ils ont fixée, de ne pas se maquiller, de ne pas se montrer efféminé et de ne jamais les mater. Une fois toutes ces limites posées, ils se disaient prêts à accepter la différence. Mais derrière leur agrément de carnaval se cachait l’obligation d’intégrer leurs codes, d’entrer dans le moule préalablement défini par leurs soins. J’ai nommé le concept « dictature hétérosexuelle » et ils ont trouvé le terme un peu abusif. « Mais qu’adviendra-t‑il le jour où Alban aura envie d’uriner en même temps que vous ? » La sonnerie leur a permis d’esquiver la réponse.

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