• Que l’on soit dans la vulgarisation façon Santé Magazine (« Pilule du lendemain, Norlevo ou EllaOne, laquelle choisir ? »*) ou à l’écoute de certains professionnels de santé, l’utilisation de termes peu adaptés pour définir la contraception d’urgence perdure. La dénomination « pilule du lendemain » est exaspérante. Mea culpa, il fut un temps où je l’utilisais dans mes animations, par moutonnerie coupable, bien que ce soit une appellation erronée. En effet, en parlant de « pilule du lendemain », on induit l’unique possibilité – très conformiste – d’un coït nocturne suivi d’un réveil la tête dans le pilulier. L’efficacité de la contraception d’urgence étant optimale dans les vingt-quatre premières heures, que dit-on à ceux qui se mélangent dès potron-minou ? Certes, forniquer au lever du coq, pour les ados, ça relève de la science-fiction en pyjama. D’ailleurs, on en rit souvent, ensemble, en essayant d’imaginer où et comment cela pourrait se faire. Dans le bus scolaire, on peut certes valider son ticket, mais ça manque d’intimité. Avant le p’tit déj en famille, je ne suis pas certain que ça fasse marrer l’ami Ricoré, et dans les couloirs du lycée, faire coïncider orgasme et sonnerie pour ne pas se faire choper, c’est pas gagné… Et pourtant, coït du matin ne saurait être chagrin, à condition de ne pas laisser passer une journée entière à se morfondre suivie d’une nuit blanche à pleurer sur les réseaux sociaux pour enfin tenter d’annihiler le risque d’une grossesse non prévue. Dans le bureau d’une infirmière du Val-de-Marne, j’ai pu partager ce grand moment de bahut-réalité pour vérifier si la contraception d’urgence était la réponse adaptée dans le temps : « Vous avez couché ensemble quand ? – Mais on n’a pas couché ! – Comment ça vous n’avez pas couché ? Tu n’as pas besoin de Norlevo alors. – Si, parce qu’on l’a fait ce matin, debout, le long du gymnase ! »

    La prévention par la peur
    Arrêtons donc de parler de « pilule du lendemain », qui fait que certains vont vraiment attendre le lendemain, voire le surlendemain à cause d’imprévus ! Même si l’efficacité est de trois jours pour le Norlevo et de cinq pour l’EllaOne, on sait qu’avec les ados « reculer pour mieux sauter » est une vérité. Bien sûr, la prise ne se substitue pas au test de grossesse à faire trois semaines après le rapport non protégé, pour s’assurer que l’ovule n’a pas été fécondé par ce fameux spermatozoïde warrior fantasmé par tous les ados.
    Comme il se dit que les jeunes deviendraient routiniers de rapports non protégés à cause de la pilule miracle, nombre de censeurs pratiquent la prévention par la peur, en agitant les risques d’une stérilité. Du coup, la plupart des ados témoignent de la crainte d’une future parentalité tuée dans l’œuf. Le dénigrement s’est même mondialisé. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) pointe d’ailleurs régulièrement les médias qui rapportent, par exemple, qu’« en dehors des effets secondaires comme la nausée, des hémorragies importantes et des crampes, le recours régulier à la contraception d’urgence pourrait provoquer la stérilité et, dans certains cas, accroître le risque de cancer »… Forcément, ça calme.
    Perso, je ne m’avance jamais sur le terrain médical. Je renvoie systématiquement aux professionnels de santé et aux plannings familiaux. Et le Mouvement français pour le planning familial (MFPF) est très clair sur son site : « La pilule d’urgence n’est pas dangereuse, ne rend pas stérile et peut être prise chaque fois qu’il y a un risque de grossesse non prévue, même si elle peut parfois perturber le cycle. »
    Le problème n’est donc pas de prendre souvent du Norlevo, mais bien, en termes de prévention, de comprendre les raisons qui font que les individus s’installent dans l’urgence, la prise de risques. Avec la contraception d’urgence, on est dans l’après et il faut le rappeler. « Pourquoi ne pas prendre un moyen de contraception quotidien ? », « Pourquoi avoir régulièrement des rapports non protégés ? » sont autant de sujets à aborder avec celles et ceux qui s’abonnent aux pilules salvatrices. On sait que c’est compliqué pour les jeunes d’anticiper une relation non programmée, d’être observant dans la prise d’un moyen de contraception sans relations sexuelles, d’être dans l’« avant », donc la prévention.

    Leçon de morale en prime
    Autre sujet d’inquiétude, la délivrance gratuite de la contraception d’urgence aux mineures est souvent remise en question par les pharmaciens. Beaucoup en profitent pour faire passer leur petite morale personnelle en refusant de la délivrer ou en complexifiant son accessibilité par une phase d’investigation très intrusive. La loi est claire : le pharmacien se doit de remettre la contraception d’urgence sans carte d’identité ni carte Vitale. Dans les classes, nombreuses sont les filles qui déclarent avoir rencontré des soucis en pharmacie. On leur fait doublement payer, et le Norlevo et le péché de chair non protégé ! À Saint-Cloud, alors que je lui rappelais la loi, un pharmacien, droit dans sa blouse, m’avait répondu que « ces filles n’avaient pas l’âge pour s’envoyer en l’air et qu’elles n’avaient qu’à faire attention ». Démerde-toi avec ta grossesse, moi, pharmacien tout-puissant, je te châtie. Devant ma volonté de le dénoncer à l’Ordre, il s’est fendu d’un sourire, tout en me rétorquant qu’il ne risquait qu’un blâme. Je suis reparti blême.
    Le labo qui fabrique la contraception d’urgence n’est pas meilleur communicant sur le sujet. En effet, HRA Pharma, unique dealer des deux pilules, réinvestit une infime partie du jackpot dans la prévention avec un film interactif sur Internet que j’ai testé avant de le proposer aux jeunes. Dans ce film, bien nommé Nuit chaude, douche froide, on voit les tribulations nocturnes d’Amélie, de l’anniversaire festif chez sa sœur à sa nuit torride sous vodka. C’est un peu mou au départ, à l’image de la soirée aussi déjantée qu’un jour de l’an en gériatrie, mais ça vaut le coup de s’accrocher. Au fil de l’histoire, on est soumis à des questions au cœur du sujet comme, par exemple, la durée de vie des spermatozoïdes dans le vagin (1, 3 ou 5 jours ?). Au moment où on commence à trouver un intérêt à l’outil, Amélie appelle sa tante, sage-femme, pour lui faire partager ses inquiétudes quant à l’éventualité d’un rapport non protégé, et celle-ci l’envoie, je vous le donne en mille, chercher la PILULE DU LENDEMAIN !
    Franchement, on devrait mandater Jack Bauer dans 24 Heures chrono, pour faire une vraie campagne de promo de la contraception d’urgence.

    * Dans l’édition en ligne du 5 août 2015.


    2 commentaires
  • Faute de salle libre, avec ma quinzaine d’apprentis menuisiers, nous nous étions installés dans l’atelier, accoudés aux établis, les sinus emplis de cette forte odeur de bois fraîchement coupé qui donne envie de tintinnabuler dans les cheminées. Ça me changeait des salles de classe habituelles, surchargées en phéromones d’ados, mélange de sueur et d’hormones saturées, qui fleurent bon le renfermé. Mais je n’étais pas là pour décorer le sapin, mais bien pour animer une séance de prévention, fallait pas l’oublier.
    Une montagne s’élevait au premier rang, sous la forme d’un type aussi grand que large, le genre qui aurait pu reprendre le flambeau de feu Notorious B.I.G., pour les amateurs de rap XXXL. Avachi sur sa chaise, la ceinture abdominale détendue par les kebabs, il envoyait de la vanne au rythme de ceux qui déjeunent au Red Bull. Nous abordions les pratiques sexuelles en essayant d’évaluer ensemble les risques de transmission d’infections, quand il est devenu beaucoup plus sérieux, presque inquiet : « Hé ! monsieur, c’est quoi le truc que vous avez noté, là, le “cunninligus” ? » Un autre élève me prend de vitesse : « Lorsque le keum y lèche le sexe d’une meuf, ça s’appelle un cunnilingus, gros. – Mais c’est dégueulasse ! Bouffer la chatte, avec le pipi, c’est dégueulasse ! Ça se fait pas monsieur. Et puis ça pue, une chatte. »
    Il avait l’air franchement dégoûté sans en rajouter, prêt à éructer son sanglier du petit déjeuner. Il a fait des grands moulinets avec ses bras, tout en se pinçant le nez. Cinq minutes auparavant, il nous vantait les bienfaits de la « petite pipe tranquille », mais le cunni, ça dépassait son entendement. « Tout à l’heure, tu nous mimais la fellation avec un grand sourire de satisfaction. Il me semble que tu urines aussi avec ton sexe. Dans ce sens-là, ça te pose moins de problèmes ? » l’ai-je questionné. « C’est pas pareil, monsieur. Je suis circoncis, alors mon sexe, il est toujours propre. Et puis vous imaginez, le keum qui fait un “cunni-j’sais-pas-quoi” à sa femme et qui embrasse après ses enfants à la sortie de l’école… Monsieur, vous avez déjà fait des trucs dégueulasses comme ça ? »
    Après lui avoir expliqué que je n’étais pas là pour dévoiler ma vie privée et encore moins si j’embrassais les gosses la cyprine* aux lèvres, j’ai regretté notre manque d’élasticité nous empêchant de nous renifler le bout du gland. « Nombre d’entre vous seraient surpris par l’odeur de celui-ci quand vous l’exposez au niveau du visage de votre copine ou de votre copain pour obtenir une petite gâterie. » En effet, que l’on soit ouvrier ou patron, la dernière goutte étant pour le caleçon, on peut aisément imaginer que l’odeur d’un gland en fin de journée s’apparente plus à du Mister Gore que du Miss Dior.
    C’est vrai, on ne parle jamais de l’odeur d’une bite peu aérée alors que les témoignages sur les relents pestilentiels de la vulve sont légion. C’est souvent relayé par les filles elles-mêmes, comme sur ce forum d’ado : « Bonjour.... j’aimerais savoir quand les gars font des cunnis.... c’est pas dégueu pour eux ? Parce que me semble que c’est pas la partie qui sent le meilleur chez une femme (ça pue même) et il y a des pertes blanches ou même on peut mouiller.... c’est pas cool pour le mec non ? » La méconnaissance anatomique au féminin s’accompagne des élucubrations les plus folles quant à ces liquides, de la « mouille » aux pertes blanches, stagnant et croupissant dans le vagin. Ce n’est pas le cas des mecs, puisqu’eux, ils ne gardent rien, expulsent urine et sperme. Du coup, on entend systématiquement parler de « crasseuses qui puent », jamais de « crades qui fouettent ».
    Pour éviter de se prendre la tête entre les cuisses, un ado a imaginé avec sa copine le Snap-Cunni : « Ma copine m’envoie une vidéo sur Snap de sa techa et je lèche mon téléphone. Après je fais pareil avec ma teub. On se le raconte et ça nous fait délirer… » Parents inquiets, si votre enfant lèche son smartphone, sachez qu’il pratique le Safe Sex en 4G et participe à l’éradication de l’herpès.
    Le cunni, moins visuel qu’une bonne pipe dans les films de boules, reste techniquement un grand mystère pour beaucoup d’ados. À ce titre, un jeune homme du Val-d’Oise exprimait son inquiétude : « M’sieur, j’ai entendu dire qu’en faisant un cunnilingus on pouvait rester coincé, car ça fait ventouse avec la bouche. C’est vrai ? – Ne confond pas aspirer et lécher… » lui ai-je répondu en réprimant un fou rire. M’étant fendu d’une explication plus détaillée, j’ai dû faire face à une réputation d’expert en langues qui m’a suivie jusque dans la queue du self.
    Comme nous ne sommes pas tous de grands latinistes, dans une classe de BEP de Pantin, un petit malin a voulu nous faire la leçon : « Taisez-vous, bande de bouffons. Moi, le sexuel, ça me connaît. Quand le keum y bouffe la techa de la meuf, ça s’appelle un clitorus. »
    En même temps, le livret de la prévention des IST ne fait pas vraiment la promo de cette pratique : « On place la digue dentaire (carré de latex ou polyuréthane) de manière à recouvrir toute la vulve. Pendant le cunnilingus, il faut la tenir bien en place avec les deux mains, sans trop la tendre. » Franchement, expliquer à des jeunes de 15 ans à peine pubères qu’ils vont jouer à Dark Vador devant une vulve, je n’y crois pas trop. Mais puisque risque il y a, même s’il est minime, on fait le job.
    Et puis, en relisant l’enquête Ifop « Génération YouPorn, mythe ou réalité ? », réalisée en octobre 2013 auprès de jeunes âgés de 15 à 24 ans, une question m’a scandalisé dans la partie « pratiques bucco-génitales ». On demande aux garçons « Avez-vous éjaculé dans la bouche de votre partenaire ? » et aux filles « Votre partenaire vous a éjaculé dans la bouche ? ». On affine par un astérisque en demandant aux garçons « Votre partenaire a avalé votre sperme ? » puis aux filles « Vous avez avalé le sperme de votre partenaire ? ». Cette enquête n’aborde absolument pas le cunnilingus et le contact de la bouche avec la cyprine. Une fois de plus, on cultive le tabou et on occulte le plaisir féminin. Si j’osais, je dirais que, chez Ifop, on envoie certes la sauce, mais avec beaucoup de mâle. 


    * La cyprine est la sécrétion vaginale lors des rapports.


    2 commentaires
  • « Allo ? Je voudrai votre adresse pour vous envoyer un don pour les enfants malades du sida. Hier, j’ai regardé le Sidaction et tous ces pédés et ces sans-papiers, ils peuvent crever ! » C’était en juin 96, le lendemain du Sidaction,et à l’époque je répondais au standard de Sol En Si (Solidarité Enfants Sida). Christophe Martet, le président d’Act-Up, très remonté, avait interpellé, sur le plateau, le ministre de la santé de l’époque, Mr Douste Blazy, sur la problématique de la prise en charge des malades étrangers. Les téléspectateurs s’étaient offusqués de son fameux «pays de merde» lâché à une heure de grande écoute familiale, dans une émission consensuelle à souhait et formatée pour faire pleurer les crocodiles.Mais ce qu’ils ne savaient pas, c’est que nous avions passé la nuit à l’aéroport pour empêcher l’expulsion vers la République Démocratique du Congo d’une mère séropo, séparée de son enfant, placé à l’ASE. L’Etat français s’apprêtait à virer à l’autre bout du monde une femme malade avec pour seul bagage son sac plastique avec les courses du jour. Les militants d’Act-Up avaient répondu présents à notre appel en urgence pour faire obstacle à l’innommable, l’abject. Malheureusement,nous n’avions pu filmer le gamin en pleurs et sous perf, appelant en vain sa mère. Nous n’avions pu orchestrer le buzz planétaire, les réseaux sociaux étant une vague utopie à l’époque du net 56kb/s. Je suis certain qu’ils auraient été nombreux a lâcher une larme devant leurs écrans, tant ce gosse était touchant,amaigri par la maladie. Sa mère, elle, africaine, séropo et sans-papiers, tout le monde s’en foutait. À la suite de cette soirée, beaucoup ont souhaité châtier ces pédés et ces étrangers. Alors, ce «pays de merde» craché à la face de la nation tombait à pic pour justifier l’homophobie et le racisme. Ces altruistes sélectifs nous ont alors appelé en masse pour refiler leurs fonds de tirelire aux pauvres petits enfants victimes des coucheries sans capotes de leurs insouciants de parents.

    L’émotion suscitée par la photo largement publiée de Aylan, un enfant syrien échoué sur les côtes Turques m’a rappelé ce qui nous avait fait cruellement défaut à l’époque : une image de gosse fauché par la mort. On s’émeut toujours sur la triste condition des enfants, rarement sur celle des parents. Alain Danand, le regretté président et fondateur de Sol En Si, gay et séropo, l’avait vite compris en axant la communication de l’association uniquement sur les mineurs. Il avait compris qu’exposer la maladie des parents n’allait pas nous permettre de perdurer. Et pourtant,les enfants de Sol En Si n’étaient pas orphelins même si bon nombre d’entre eux le sont devenus. Si, ce lendemain de Sidaction, au téléphone, j’avais répondu que nous accompagnions aussi des familles africaines, haïtiennes, maghrébines,souvent sans-papiers, parfois dans la prostitution ou la toxicomanie, beaucoup auraient raccroché et nous aurions fermé.

    Notre plus belle vitrine,c’était la halte-garderie, fréquentée par des gamins concernés par le VIH. Les télés rivalisaient de gratifications envers notre travail pour obtenir le droit de filmer les enfants malades. Maigreur et pleurs, la maladie devait sauter aux yeux. Les journalistes rêvaient alors de réaliser les anges de la maladie-réalité. En interne, on appelait ça «Sida Hut» quand ils nous passaient commande : « nous cherchons un enfant de 3-5 ans présentant tous les symptômes du sida pour le JT de 13H. Vous en avez ? ». Devant notre refus pour des raisons évidentes de protection et de confidentialité, ils pestaient. Au Téléthon, eux au moins, ils exhibaient leurs gosses. Il fallait savoir ce qu’on voulait, quelques secondes de prime avec la salive qui coule à une commissure de lèvres sur fond de comptine et c’était le jackpot assuré. Peut-être,mais afficher un enfant porteur du sida signifiant que ces parents lui avaient transmis le virus, c’était l’assurance de voir toute une famille stigmatisée et ostracisée. Les gens n’ont jamais eu les mêmes réactions face à un myopathe ou un sidéen. D’un côté, on sentait la compassion. De l’autre, on subissait l’exclusion.

    L’enfant, pour beaucoup demeure le fondement de l’attendrissement humanitaire. Le mettre en scène, c’est s’assurer de provoquer une vive émotion, donc de récolter des fonds. Combien faut-il de morts adultes pour réveiller le peu d’humanité qu’il nous reste, là où l’image d’un seul enfant tué dans son « innocence »fait se lever le monde entier ? Et surtout, à partir de quel âge, nous ne valons plus rien aux yeux des généreux donateurs ?

     

    Sur ce, je file à la fête de l’huma…


    1 commentaire
  • Il fut un temps où les « choses de la vie », enseignées en cours de bio, étaient le point d’orgue de l’année. On dépoussiérait alors les planches des appareils génitaux, dépossédés de toute fonction sexuelle et si abondamment légendés que, de loin, ils ressemblaient à des poupées vaudou. Dans une ambiance de bloc opératoire, nous gloussions en blouses blanches face à une prof dont nous rêvions d’embrasser l’anatomie sur une paillasse de chimie. Le fantasme était inversement proportionnel à la technicité du discours : la verge et la vulve se regardaient en chiens de faïence sur le tableau sans jamais se frôler, voire s’emboîter. On rêvassait devant une démonstration qui manquait de vécu et de cul, attendant de se tripoter le soir venu. Franchement, on s’en branlait de la prostate et des trompes, des ovaires et de l’urètre.
    Quelques décennies plus tard, je suis devenu, hasard de la vie et à cause d’une sale pandémie, animateur de prévention « sexualité » en lycée. Le sida, vautour viral, becquetait nos amours, et nous passions le plus clair de notre temps au crématorium du Père-Lachaise à pleurer des destins brûlés. Dans l’urgence, nous privilégions dans nos animations les modes de transmission, causant sodomie et fellation à des gamins qui ne s’étaient pas encore roulé des pelles. On insistait sur la porosité des muqueuses aux virus, les fluides sexuels comme vecteurs de transmission et les tests de dépistage. Bien planqués derrière le jargon scientifique, on évitait soigneusement de parler de sentiments, privilégiant le savoir au ressenti. Nous avons distribué des tonnes de capotes qui, pour la plupart, ont probablement dépassé leurs dates de péremption au fond des sacs Eastpak. À force de mettre des fantômes sous les draps, l’amour se faisait la peur au bas-ventre.
    Puis, dans les années 1990, les trithérapies nous ont permis de sortir la tête de l’eau et des séropos. On s’est souvenu qu’il existait d’autres risques que les IST (maladies sexuellement transmissibles), comme la grossesse non désirée. Alors, on s’est remis à parler de contraception, de centre de planification, d’accès à l’IVG. Il a fallu que je rembobine ma vie, que je retourne in utero, vivre le féminin de l’intérieur. Le Chœur des femmes, de Martin Winckler, m’a été d’un grand secours. J’y ai découvert au fil des consultations gynécologiques, décrites avec respect et sensibilité, la complexité des émotions, le vécu des règles, les questionnements sur le désir d’enfant, la libido et le plaisir féminin, la peur d’être enceinte et l’impact de cette posture lointaine et peu concernée qu’adoptent beaucoup d’hommes. Je me suis essayé à l’empathie, moi, dont le corps de mâle ne connaîtrait jamais la douleur des contractions, n’éprouverait jamais la sensation d’une vie qui débute. J’ai compris que pour bien parler de contraception, il ne suffit pas d’énumérer des techniques, sur un ton froid comme un spéculum. Pilules, stérilet, implant : à quoi bon les citer par cœur si on n’est pas foutu de connaître a minima les processus de son corps ! J’ai appris à prendre en compte les inquiétudes des jeunes filles face à des choix dont les garçons se dédouanent trop vite, leur solitude face aux regards appuyés et lubriques scannant un corps qui les déborde, leur douleur face aux cycles de la vie. Je suis entré en féminisme non pour faire genre, mais par obligation, puis par conviction. En offrant plus d’écoute, et surtout un vrai espace de parole aux filles, j’ai entendu leurs difficultés à porter au quotidien ce corps ultra sexualisé dans les pubs, la télé-réalité et les clips, à subir le sexisme et les insultes à répétition. J’ai définitivement arrêté de limiter la sexualité à la prise de risques et j’ai intitulé mes animations « la relation à l’autre ».
    Du coup, j’ai ouvert la boîte à paroles. Travailler sur le regard qu’on porte sur son partenaire a logiquement amené les ados à réfléchir sur les limites qu’ils s’imposent ou que la société leur inflige, les désirs qui les submergent. Aujourd’hui, je passe plus de temps sur le consentement et la vulnérabilité de celles/ceux qui subissent les décisions de l’autre que sur les risques de grossesse ou le sida. La pornographie en 4G a tellement influencé les fantasmes des ados que je suis questionné sur la fellation, la sexualité en groupes, le fétichisme, le sadomasochisme, les godes, à un âge où on ose à peine déclarer sa flamme. Aujourd’hui, je fais fi des directives officielles pondues par des soi-disant spécialistes de l’adolescence, qui nous demandent de vendre de la laïcité ou du Pass contraception comme on fourgue des packs de textos gratuits.
    L’avenir de la prévention, c’est l’éducation à la santé assurée par les pairs. Formons les jeunes à prescrire les bonnes attitudes à d’autres jeunes, à faire preuve de bienveillance les uns vis-à-vis des autres, à s’échanger les bonnes informations et les lieux ressources. Faisons d’eux des acteurs de leurs vies affectives et sexuelles. Nous avons reçu des leçons de choses, partageons des leçons de vie.


    2 commentaires
  • Qu’il se prénomme Hugo, Mohamed, Jean-Pierre ou Issa, quels que soient son vécu, son milieu social ou son adresse postale, le lycéen étalon est souvent tiraillé entre l’identification au mâle dominant hérité de ses aïeux bien burnés et le ralliement à la cause d’une égalité des genres qui sort (enfin) du placard à balai. Alors, dans mes animations, là où il s’attendait à écouter la voix partiale d’un pair qui le (ré)assurerait dans sa virilité, à partager des points de vue « entre couilles » comme me l’ont stipulé de futurs plombiers, je le sens perturbé par mes invitations à se sensibiliser au sexisme quotidien subi par les femmes, à sortir de nos habitudes mascu­linistes, à abandonner le canapé pour la table à repasser. Parfois, il me mate comme un traître du sexe fort, un vendu au féminisme.
    Eh oui, sachez-le, mesdames, pour le mec alpha, ce n’est pas facile de se dédouaner de toutes ces années de transmission machiste, de s’affranchir de son éducation. Au fil de mon travail auprès des ados, je cerne mieux le long cheminement qui est le nôtre pour que nous arrivions à partager l’espace équitablement avec vous. Pour bien les accompagner, nos hommes de demain, il convient de ne pas les couvrir d’opprobre afin de ne pas les bloquer dans leur virilité naissante, mais déjà bien musclée. Du coup, je m’associe toujours à eux quand j’illustre ces moments où, submergés par les valeurs d’antan, on déconne vraiment. Je privilégie donc ­toujours le « nous » au « vous ».
    Récemment, dans un lycée de Sarcelles (Val-d’Oise), un jeune a parfaitement résumé ces attitudes ambiguës, ces messages paradoxaux adressés aux femmes, cette difficulté que nous avons à appliquer l’égalité. Il est entré dans la classe, un peu en retard en hurlant : « C’est ici le cours chelou ? », pressentant peut-être qu’il allait être bousculé dans ses représentations.
    Comme d’habitude, j’ai fait avec eux un état de notre société et de la somme des messages sexistes délivrés par les pubs, les émissions télé, les clips… Le lycéen étalon s’est associé aux autres pour parler « des putes » qui offrent leur nudité aux yeux du monde et qui obtiennent la réputation qu’elles méritent. Pourtant, après le débat, quand j’ai demandé s’ils aimeraient que les choses évoluent, que les inégalités hommes-femmes disparaissent, il a signalé avec force son approbation. On a cherché, avec l’ensemble de la classe, des solutions : permettre aux femmes d’accéder aux mêmes carrières que les hommes, partager les contraintes familiales, surveiller nos attitudes et nos paroles vis-à-vis d’elles. Il opinait du chef à chaque proposition. « Et si un jour, vous êtes parents, accorderez-vous les mêmes droits à votre fils et à votre fille ? » leur ai-je demandé. Là, il n’était plus dans le consensus. Il n’était pas question que sa fille sorte trop jeune, qu’elle « tombe enceinte », qu’elle « écarte les cuisses avec n’importe qui ». On avait atteint les limites de sa vision égalitaire. Offrir la liberté à une fille, c’était l’inviter à se salir sexuellement, à saloper la réputation de la famille, donc la sienne. Il connaissait les mecs, puisqu’il en était un, et il fallait protéger sa progéniture de « leurs mauvaises pensées ».
    On a travaillé sur la confiance en soi, qui se construit dans l’émancipation, et sur la vulnérabilité, qui caractérise les filles trop « protégées », trahies par leur grande naïveté face aux épreuves de la vie. « Plus on interdit, plus on a envie de faire n’importe quoi, a-t-il reconnu étonnamment. Mais c’est quoi la vulnérabilité ? Je comprends pas. – Quand tu as peu d’infos sur ton corps, la sexualité, la relation à l’autre, qu’on te maintient dans l’ignorance pour te protéger ou t’empêcher de passer à l’acte, tu laisses l’autre te diriger, décider. Tu es vulné­rable, fragile. Tu t’exposes aux choix de l’autre. Tu peux alors subir la relation. » Il a acquiescé, mais a ajouté cette grande vérité si souvent entendue : « C’est le mec qui fait le travail, m’sieur, donc les filles ne sont pas obligées d’en savoir trop. » Faire l’amour à sa partenaire serait donc un travail à la chaîne, où le mec serait forcément le patron. « Et ta copine, lui ai-je demandé, c’est une intérimaire ? »
    On est revenu sur les mots violents qui accompagnent les femmes au quotidien. Il avait du mal à décrire, sans les (mal)traiter, celles qui expriment leur appétence pour la sexualité et revendiquent leur liberté. Je lui ai proposé de répéter cette phrase : « Cette fille a envie de faire l’amour et elle aime le faire. » Les insultes qui lui brûlaient les lèvres l’amenaient presque à balbutier. « Ah monsieur, c’est trop chelou, ça me fait bizarre de dire ça ! » Ils ont été plusieurs à reconnaître qu’on avait banalisé les insultes faites aux femmes. D’ailleurs, le porno en fait bien la promo ! En effet, la femme est souvent rabaissée dans la sexualité scénarisée avec des titres sans complaisance pour elle. « Mais il y a des filles qui aiment ça, non ? – Si ta copine te dit “insulte-moi en me baisant parce que ça m’excite”, alors, oui, tu peux. » Il a fait la moue. L’insulte réclamée, c’est moins excitant, et l’inversion des rôles nous donne la sensation d’être dépossédés, de perdre ce qui remplit si bien nos caleçons. Récemment, de jeunes apprentis m’avaient signalé que les filles du « BEP esthétique se faisaient défoncer dans les toilettes ». Sans débattre sur le lieu des ébats puisqu’après tout chacun fornique où il a envie, voire où il peut, nous avons travaillé à déconstruire leur affirmation. Ces filles choisissaient d’aller aux toilettes pour avoir des rapports sexuels, alors pourquoi dire « elles se font baiser » ? Elles étaient actrices de leur sexualité et beaucoup parmi les garçons avaient du mal à l’intégrer, l’accepter. C’est tout le paradoxe de la relation : les mecs sont ravis de rencontrer des filles qui acceptent des relations sexuelles, mais ils les dévalorisent systématiquement. Dans le genre grand écart, un groupe de garçons répondant à la ­question « pourquoi a-t-on une copine/un copain ? » avait écrit : 1) pour passer le temps, 2) pour le mariage, 3) pour la lune de miel. Entre le passe-temps et l’engagement, on leur cause donc d’égalité et, pour ­certains, c’est un peu comme si on leur promettait la lune de fiel.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique