• Le Sidaction pointe son nez. Les 28 ,29 et 30 mars prochains, la grande messe médiatique va dérouler des kilomètres de ruban rouge, sortir les malades de l'anonymat en les exposant dans leurs vitrines plasma... et les oublier à nouveau pour un an. Comme chaque année, ça chauffe dans les rédactions. On prépare les émissions et surtout on cherche le témoignage exclusif que les autres n'auront pas. Ras le bol du pédé contaminé dans une backroom parisienne. Overdose du tox' qui traîne son VIH doublé d'une hépatite sur les plateaux télé. Pas vendeurs les africains qu'on laisse crever ou les putes indiennes qui se soignent dans les eaux du Gange... L'eldorado du talk show, le pic de médiamétrie, le beurre dans les épinards, c'est le gamin malade, celui qui fait de la ménagère une vraie serpillière, qui fait vibrer la mâchoire inférieure des animateurs, qui transforme les économies familiales en promesse de don. Le môme séropo, c'est la vraie victime... Sa mère lui a refilé le virus alors qu'il n'avait rien demandé... Alors, forcément, on le plaint et on fustige au passage ses parents qui ont sérieusement hypothéqué son avenir... En prévision d'une avalanche de larmes sur les plateaux, les pharmacies de la Plaine St Denis ont déjà été dévalisées en sérum physiologique...

    Malheureusement pour les vendeurs de mouchoirs, le Sidaction, n'est pas le Téléthon. Les familles touchées par le VIH rechignent à témoigner, à exposer leurs enfants au voyeurisme télévisuel et à toutes les conséquences qui en découlent : la probable discrimination à l'école ou au club de sport, la peur des instits, les questions des parents d'élèves, celles des camarades, les regards fuyants des voisins et l'interdiction de jouer dans le bac à sable en même temps que lui ou elle... Je me souviens d'une famille d'accueil qui avait clamé haut et fort, malgré notre volonté, que le gamin qui arrivait chez eux pour 3 semaines de vacances, était séropositif. "Tous nos amis sont très engagés et militants... il n'y aura pas de soucis". Le môme s'était baigné tout seul dans la piscine pendant toutes les vacances... Engagés les copains, certes, mais pas prêts à se mouiller.

    Mais qu'importe, dans les rédactions, on ne désespère pas... J'ai reçu déjà plusieurs appels :

    - Bonjour, Y de l'émission « On parle de toi connard » sur France Dix, je vous appelle de la part de X. Vous n'auriez pas un enfant séropositif sous la main qui pourrait témoigner ?

    - Une famille avec des enfants malades ? Vous en connaissez ?

    Quand je travaillais à Sol En Si, je me souviens d'un appel une veille de Sidaction :

    - On voudrait filmer un enfant en fin de vie accompagné par ses proches... On imagine la scène avec la pudeur qui va de soit et le respect de la famille... Bien sûr.

    La télé passe commande. De sida certes, mais pour pimenter, on rajoute des ingrédients... Un soupçon de toxicomanie, un zeste de migrants africains sans-papiers, un assaisonnement de maladies opportunistes accompagné d'une bonne trithérapie... Le tout à emporter, bien sûr. Parce que manger sur place, ça signifie partager les couverts. Et la salive ? Ça transmet le virus ou pas, la salive ? Désolé, on est en panne de livreur...


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  • « Abus », c'est le thème qu'ils ont choisi pour écrire leurs scénariis. C'est un thème suffisamment large et flou pour que cette classe d'apprentis en hôtellerie puisse laisser libre cours à son imagination. Les groupes formés par affinités se mettent à plancher, sans enthousiasme particulier, mais sans traîner des pieds et de la plume non plus... Style on fait ce qu'il y a à faire, point barre. Petit à petit les discussions s'animent et je sens l'intensité sonore augmenter. Par bribes, je capte des tranches de vécu, des condensés de soirées à la mémoire trouée par les remontées de bile, des concentrés de jus de crâne sur lit de gueules de bois et la nostalgie de parties de franches rigolades. Les élèves semblent prendre goût à l'exercice, et n'en finissent plus de se narrer...
    Au bout d'un bon quart d'heure, je leur propose de partager leurs écrits avec le groupe. La première bande visée refuse de lire son scénario et comme les élèves se le refilent façon « patate chaude », je leur propose de le faire à leur place.

    Je vous livre en intégral leur scénario, fautes comprises :
    « Le canabis (le shit) :
    L'ablut de shit est très bon extra pour la santé et provoque des sensation bizar (stonne, elephant qui vole, Bad tripe, petit lutin, vomissement, convulsion, comas, calme, endormit, joyeux, rigole tout le temps) provoque ossi des monter de chaleur (des couts de chaux) et nous pouvons devenir acrot. »


    Ça sentait le mélange entre le vécu bien barré sous champis mexicains (éléphant qui vole et petit lutin) et une sorte de bilan comptable des effets (quel coût donner au chaux, je vous le demande ?) Aussi, nous avons travaillé sur la diversité de ceux-ci en nous appuyant sur le fameux triangle d'Olivenstein. La toxicomanie résultant de la rencontre d'une personne avec un produit dans un environnement socioculturel donné, nul ne peut tirer de plans sur la comète à fumer, à sniffer ou à s'injecter... Après tout, il fallait bien rebondir sur cette histoire d'ablut de shit, tout en titillant un peu ces cerveaux un rien fumé...

    Le plus essoufflant était à venir avec cette seconde histoire concoctée par un groupe de filles :
    « ce matin la Elodie ne se sent pas bien car aucun mec ne voulait d'elle ensuite elle alla dans un bar et buva plusieurs biere wisky et pris de la coke elle rentra chez elle elle avait la tete qui tournait et des vomissements elle pris la voiture de sa mere sans son accor alla sur une route de campagne mais le probleme c'est qu'elle s'approcha d'une ecole à l'heure de la sortie des enfants sauf qu'elle était tellement faible qu'elle tomba dans le coma perdu le contrôle de sa voiture et ecrasa une mere de famille et ses enfants car elle roulait a plus de 80 km/h au lieu de 30 km/h »

    Jan de Bont tient là les scénaristes de son futur « Speed 3, cap sur la sortie d'école ». En effet, la première chose qui saute aux oreilles à la lecture de ce texte, c'est l'absence de ponctuation, comme si la suite d'événement s'enchaînait sans temps de récupération, comme un conte de la folie ordinaire pris d'une crise d'hystérie. L'enchaînement compulsif des ennuis suite à une prise abusive de produits est finalement (et probablement inconsciemment) bien rendu par le rythme de l'histoire... Les conséquences de l'abus sont traités sous l'angle de l'exceptionnel et on sent poindre derrière le scénario catastrophe une peur bleue de la défonce chez des filles qui n'ont probablement jamais abusées de quoi que ce soit... Heureusement pour les mères de famille, d'ailleurs.

    Juste avant la fin de l'intervention, un élève a levé le doigt pour me signaler que je l'avais oublié... Il m'a tendu une feuille blanche quadrillée sur laquelle il avait dessiné un superbe bang.

    Comme quoi, abuser des mots pour décrire l'abus de produits, c'est déjà abuser.


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  • Une blonde platine dans la casbah – Biyouna

    L'année scolaire est en passe de se terminer et c'est l'heure des bilans. Cette année, j'ai ajouté à ma panoplie préventive, le costume d'intervenant en toxicomanie. Ça n'a pas toujours été facile, les élèves ayant des difficultés à parler de pratiques illicites, surtout devant leurs profs ou les infirmières scolaires. Pourtant, j'ai appris que le produit le plus dangereux pour la société, ne se trouve pas sous les bouses de vache mais bien dans les couilles des hommes.

    C'est vrai, quel produit peut rendre nerveux ? Agressif ? Quel produit engendre une furieuse envie d'en découdre ? Quel produit provoque des hallucinations visuelles comme « il m'a regardé de travers » ou auditives genre « il m'a traité de tapette » ? Quel produit donne la sensation d'être l'unique, l'élu, le roi du pétrole ? Contraint l'organisme à rouler des épaules, tendre les muscles, relever la tête, fermer les poings, soulever de la fonte, se masturber l'égo devant les miroirs ? Quel produit provoque des gestes incontrôlés comme le doigt ou le bras d'honneur, la tarte dans la gueule ? Quel produit donne l'illusion que son sexe a triplé de volume? Quel produit détruit la matière grise et fait grossir les testicules ? Quel est donc ce produit qui agit à la fois sur le cerveau et les bourses et qui fait qu'on devient un winner ultra-libéral ou un président avide de pouvoir ? Quel est ce produit qui pousse les hommes à s'armer, à se tirer dessus, à violer, à envahir les terres du voisin, à torturer son prochain ?

    La coke ? L'héro ? La kétamine ? Le GHB ? L'ecsta ? La skunk ? Le crack ?

    Non, ce produit, c'est la testostérone. Cette putain d'hormone mâle, qu'on produit en continue et en toute impunité, qui transforme l'agneau en bourreau... A quand le sticker à coller sur le front : « l'abus de testostérone nuit gravement à la société » ou « Attention ! La testostérone peut tuer ! ».  


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  • Hier, à Pantin...

    19 casquettes portées sur le haut du crâne. Une nouvelle mode made in banlieue, après la jambe du pantalon remontée, l'« hydrocéphale attitude ». 38 pupilles dilatées fixent un point imaginaire, au-delà de mon corps, du tableau, de la pièce, de la galaxie. 38 tympans vibrent sans traduire au cerveau. 19 corps sont avachis sur les tables. 19 bouches soufflent. 38 mains roulent dans le vide, mimant le geste qui manque. 19 pieds tapotent nerveusement.

    - À votre avis, pourquoi on fume, en général ?
    - Parce qu'on se fait chier. Y'a rien à faire...
    - Bon vous avez fini, m'sieur...
    - Pourquoi, vous en avez déjà marre...
    - Non, on voudrait juste aller fumer...

    Vu qu'on a largement légalisé l'ennui, on pourrait peut-être dépénaliser le cannabis, non ?


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  • Au creux de ton bras - Mano Solo

    A la demande de mon employeur, j'ai réalisé ce matin ma première séance de prévention sur le thème des conduites addictives. Un rien fébrile, je craignais un peu les questions autour de ma légitimité à faire ce type d'intervention. En gros étais-je un ancien tox qui fait son come-back de cure pour discutailler le bout de chichon avec les élèves. Bien entendu, ils m'ont posé la question. Bien entendu, je leur ai répondu que les expériences personnelles n'étaient pas à l'ordre du jour, que nous n'étions pas un groupe de parole qui se retrouve pour décrocher et que le but de la séance était de réfléchir plus globalement sur les produits psycho-actifs et leur conséquences sur le psychisme, le physique, le quotidien, la relation aux autres... Ils m'ont dit que je parlais bien mais qu'ils voulaient savoir ce que je prenais, question de crédibilité mais aussi à cause de mes paupières encore un peu collées. Alors pendant quelques secondes, je me suis mis à repenser à tous ces univers parallèles que nous avions visité à l'adolescence et longtemps après. Maintes fois, nous avions défié les lois de la gravitation, vivant comme les australiens, la tête à l'envers.

    Je n'allais tout de même pas leur raconter cette soirée où nous avions débattu pendant plusieurs heures avec les personnages d'un tableau sur un mur, après avoir pris un acide... Ni la fois où nous avions tremblé toute une nuit dans nos couettes après nous être probablement trompé de champignons, ou de bouse... Ni ces vacances où nous avions touché de l'huile de cannabis, ou cet ecsta que j'avais pris dans un mirador à l'armée et qui m'avait valu plusieurs jours de trou pour avoir déclencher une alerte fictive ... Et ni... Non ça craint trop ! Ni ça non plus d'ailleurs... Je ne pensais pas que le sujet allait me rendre un rien nostalgique sur toutes ces bonnes soirées de défonce. Ceci dit, je pourrais aussi leur parler de ces potes disparus, d'overdose, d'accidents de voitures à cause de l'alcool, du sida... De tous ceux qui ont quelques synapses qui déconnent, ou un physique de petit vieux à 40 ans. Des factures d'orthodentiste pour les chimistes et des devis de chirurgie esthétique pour masquer la couperose apéritive. Finalement, je suis resté « éthique » comme on dit et j'ai respecté la charte de l'intervenant. Pourtant, je suis incapable de relater ce que m'ont dit les élèves. J'étais probablement trop concentré sur mon sujet. Ou bien j'ai eu un retour d'acide...

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