• King Kong Théo-rie

    Pendant que la trollosphère s’invective sur l’éventuelle mytho de Théo ou des flics, la taille de la déchirure anale et la crédibilité de la famille Luhaka, les témoignages glanés ici ou là m’ont invité à aborder « l’affaire Théo » par le prisme du genre. Au-delà de l’acte barbare et raciste subi par ce jeune homme, j’ai été très surpris par la célérité avec laquelle, sportifs, comédiens, humoristes et autres frères de couilles ont instinctivement pris sa défense. Leur soif de justice s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Même les rappeurs, Booba, Gradur, Kaaris et consorts, après s’être pécho une morale en promo chez Kiloutou, ont délaissé un temps les boules de « leurs putes » pour s’émouvoir du postérieur de Théo.

    Ce sont les mecs qui s’indignent le plus fort, et ils ne sont pas à un paradoxe près. L’Inter de Milan lui a même offert un maillot floqué à son prénom, alors que ses supporters ne lésinent jamais sur les « va fanculo », censés envoyer à la sodomie forcée, arbitres et adversaires abhorrés. D’ailleurs, les footeux, ambassadeurs du machisme ordinaire, sont les fers de lance de la contestation VIP. On a vu fleurir des banderoles « Justice pour Théo » dans les kops des stades, et Serge Aurier, qui traitait son entraîneur de fiotte sur Periscope, est venu partager sa chicha avec le blessé. Ribéry, lui, s’est déplacé sans Zahia. Le monde des « mecs qui en ont » a basculé subitement dans l’urgence et s’est découvert solidaire. La victime est nommée par son diminutif, Théo, devenant ainsi le petit frère universel. On infantilise pour augmenter la charge émotionnelle. Classique.
     
    Les mecs jouent donc la carte de l’empathie et c’est suffisamment rare pour s’y arrêter ! Mais qu’on ne s’y trompe pas, si les têtes de gondole du merchandising adolescent sont montées aussi vite en tour, c’est bien à cause du caractère sexuel de cette arrestation. L’internationale de la testostérone a twitté viril, à l’image de Vinz Cassel : « Pas d’excuse pour les bâtards. Flic ou racaille, même combat. » Les mecs hétéros, humiliés par-derrière et meurtris dans leur chair, se sont réveillés là où, d’habitude, le viol de meufs émeut peu le mâle dominant.
     
    Dans les classes, les garçons, outrés, ont focalisé sur la pénétration forcée, à grand renfort de détails limite sadiques, mais en occultant le débat de fond, celui d’arrestations démesurément musclées quand elles ciblent les jeunes des quartiers populaires. Pour preuve, j’ai été beaucoup moins sollicité sur la mort plus que suspecte d’Adama Traoré. En s’exprimant, ils avaient du mal à réprimer une contorsion de douleur, comme si chacun d’eux ressentait dans son corps cette saloperie de matraque télescopique, fouillant sa propre intimité. À ce sujet, des garçons du quartier de la Rose-des-Vents, à Aulnay-sous-Bois, racontaient sur Radio Nova : « Ce qui choque les gens, c’est la matraque dans l’anus. Ils l’ont bien amoché. Sans la mettre dans l’anus, ça n’aurait pas pris la même ampleur, car ici, on est habitué aux violences. »
    Le mot « accident » utilisé par l’Inspection générale de la police nationale pour qualifier l’acte subi par Théo a choqué et a été perçu comme une volonté de nier la vérité. Pourtant, au quotidien, les viols sont très souvent minimisés par des expressions insultantes à l’égard du vécu des victimes féminines, sans que ça provoque le moindre mouvement de poubelles. « Dérapage », « malentendu », « incompréhension » sont quelques exemples de mots qui provoquent des sourires entendus entre mâles. Franchement, le jour où King Kong Théorie, de Despentes, sera étudié dans tous les bahuts, l’homme lâchera sa grosse bête velue et on rétablira l’authenticité des maux.
     
    Utiliser un vocable féminin pour humilier son adversaire, c’est un grand classique de la confrontation entre jeunes et flics. Ces derniers ont pris la fâcheuse tendance de fonctionner comme des ados attardés, en miroir avec les comportements des gamins au lieu d’opter pour la distance qu’il se doit. On féminise en envoyant l’autre se faire pénétrer, le catégorisant au passage de pédé passif, une sous-caste chez les vrais mecs. « T’aime te faire enfiler, salope » est une réplique courante du langage policier et « sales putes », la réponse en retour. Dans mes animations, je travaille souvent sur la féminisation de l’insulte, qui induirait une possible infériorité des femmes dans nos représentations. Un « mec qui fait la meuf » demeure la pire insulte pour des coqs et des poulets élevés à la testostérone.
     
    À Bobigny, en Seine-Saint-Denis, un apprenti m’a donné clairement son point de vue sur les séquelles de cette guerre : « C’est horrible. Surtout qu’il n’était pas pédé, Théo. Un pédé, il a l’habitude de se prendre des trucs dans le cul. Il va être grave traumatisé et les autres vont se foutre de lui parce qu’il va marcher comme une meuf… – Autrement dit, si on a pour habitude d’être pénétré dans sa sexualité, un viol serait moins traumatisant ! » ai-je résumé.
     
    Ils ont tous opiné dans ce sens et l’ampleur de la mobilisation masculine autour de Théo devenait, soudain, une évidence. « Un viol de meuf, c’est moins grave qu’un viol de mec ? » me risquai-je. Ils me répondirent, certes par la négative, mais un rien obligés de l’affirmer devant mon regard appuyé, plus par convention que conviction. Le lendemain, à Créteil, d’autres garçons m’ont soutenu qu’une fille violée, « c’est moins grave, car elle est habituée à s’en prendre dans la teucha », un léger sourire aux lèvres…
     
    Au-delà de la provocation, cette affirmation résulte d’une culture du viol banalisée concernant les victimes féminines. Ces derniers jours, je me suis employé à essayer de transformer cette colère légitime des garçons contre l’agression d’un des leurs en colère universelle contre les violences sexuelles. Quelques filles s’y sont associées en exprimant leur avis du bout des lèvres, mais j’ai senti peu de bienveillance en retour. On comprend mieux pourquoi elles sont seulement 11 % * à oser porter plainte. « Si c’est pour se retrouver devant des mecs qui se servent de leur matraque pour violer, à quoi ça sert », a même lâché l’une d’elles. Quand j’énonce que, selon la loi, les agresseurs risquent des peines de quinze à vingt ans de prison, elles me répondent que des « copines se sont mangé » des non-lieux, subissant la vengeance de l’accusé et celle de ses potes. Généralement, les garçons sont beaucoup moins démonstratifs dans leur solidarité avec elles et ne se mobilisent pas sur Twitter. Alors, les gars, c’est quand le prochain blocus pour dénoncer les violences faites aux femmes ? J’aimerais bien entendre le bruit des poubelles qui roulent. Ce serait plus efficace que mettre du rouge à lèvres le 8 mars.
     
    * Selon le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

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