• Une sororité bien ordonnée

    Il y a belle lurette que je voulais aborder la sororité, cette fameuse union sacrée qui unirait les femmes dans leur condition et leurs combats. Au départ, j’avais dans l’idée de l’égratigner, cette solidarité au féminin, en m’appuyant sur ces vacheries récurrentes que s’adressent les filles dans les classes, s’échauffant sur les braises d’une rivalité conditionnée par la dictature esthétique d’un patriarcat de médias. Et puis, récemment, deux groupes de filles m’ont démontré qu’elles étaient capables de se serrer les coudes dans l’adversité. Je vous livre donc une chronique à lire « debout, debout, debout (1) ».
    Un lundi, dans l’Essonne, je partageais le réveil du lycée au rythme des sempiternelles injonctions du matin : « Enlève tes écouteurs, la casquette, la capuche, s’il te plaît… » Dès l’annonce de l’intitulé de la séance de prévention devant la première classe, j’ai senti que je n’allais pas jouer sur du velours. Les filles soufflaient avec ostentation, exprimant très clairement leur désapprobation avec le sujet : la sexualité. Je ne m’en inquiétais pas outre mesure, car, souvent, j’arrive à contourner les réticences pour débattre dans le respect de toutes les sensibilités. Mais là, ça ­empestait l’hostilité genrée. Il me restait les gars, plutôt motivés : « Laissez-les, monsieur, elles en rajoutent, mais sur Snap, elles font les beurettes à chicha. » Dans le discours masculiniste, ce sont toujours les « femmes de mauvaise vie » qui s’invitent dans les fumoirs, laissant leur dignité partir en fumée et actant ainsi leur nette propension à la fornication. Après le cigare à la Monica (2), la beurette à chicha est devenue ainsi une catégorie très prisée des sites pornos et la cible de vannes au henné des haineux. Cette déclaration tombait à pic pour lancer une réflexion sur les stéréotypes de genre à partir de publicités projetées. Devant la première, montrant une femme et un homme en sous-vêtements, les filles se sont immédiatement caché les yeux. L’une d’elles, plus démonstrative dans sa pudeur, s’est même déplacée à l’autre bout de la salle, me toisant d’un regard noir à faire « pâlir les putains de la rade » aurait dit le Michel, dont la mère s’appelait Jackie. J’ai laissé faire, pensant qu’on finirait bien par se sortir de ce jeu de provocations.
    Mais je n’avais pas prévu le changement de salles et de profs à l’intercours. Six ou sept filles ont alors refusé de réintégrer la séance, arguant qu’on n’avait pas à parler de « ça » au bahut, que ça les dérangeait. Elles faisaient corps dans la défiance, interpellant les quelques autres qui s’étaient déjà installées. J’étais le témoin d’une belle preuve de sororité, mais à mes frais. À ma grande surprise, le prof a entériné leur départ sans même les avertir des risques d’une éventuelle sanction. Je lui ai signifié que, par ce geste, il les avait privées d’un espace de parole rare et important. Il a simplement haussé les épaules. J’ai signalé le fait au proviseur et celui-ci m’a assuré qu’il convoquerait l’intéressé pour débriefer.
    Le lendemain, j’ai passé le porche d’un lycée parisien, encore secoué par les événements de la veille. C’est donc un rien méfiant que j’ai démarré la journée avec une classe de seconde générale. Les filles se sont placées aux premiers rangs et les garçons, au fond. Avec une légère pointe d’ironie, j’ai signalé que la configuration était à l’inverse de la vie, où les hommes ont tendance à truster les premiers plans, reléguant les femmes à une vague figu­ration dans leur ombre. Ce raccourci ­provocateur a réveillé les filles, qui se sont instinctivement insurgées, hurlant à l’inégalité. L’une d’elles m’a questionné : « Quel rapport entre les maladies sexuelles et l’égalité hommes-femmes ? On nous a dit que vous nous parleriez que du sida. » L’exemple de la négociation du préservatif m’est venu immédiatement à l’esprit. « Imagine que, dans une relation hétéro, une fille se retrouve face à un garçon ne souhaitant pas mettre de préservatif, prétextant inconfort ou manque de sensations. Si celle-ci, soumise aux normes de la société, se retrouve en position de dominée, elle ne se sentira pas en légitimité pour refuser. Devant l’insistance de son partenaire, elle finira par accepter le rapport non protégé et prendra un risque qu’elle voulait éviter au départ ! » On a donc évoqué l’impact éducatif sur nos choix et les normes sociétales qui influent sur la relation. Logiquement, elles m’ont embarqué sur le terrain du sexisme de rue. Un garçon s’est alors risqué sur le thème de la fille habillée légèrement qui cherche les ennuis et l’agression. Ce jeune crocodile s’est mangé un bon uppercut de sororité qui m’a surpris par sa férocité. C’était puissant comme une manif du MLF dans les années 1970, sur l’air du « temps de la colère, les femmes/ Notre temps, est arrivé (1) ».
    L’une d’elles s’est levée, a tiré sur son tee-shirt, laissant apparaître le haut de ses seins : « Si tu vois mon décolleté, ça excuserait le fait que tu me violes ! C’est à toi de gérer ta bite. » Une autre a ajouté : « C’est comme si tu justifiais le vol d’une maison par le fait qu’il y ait des objets de valeur à l’intérieur. Les riches méritent de se faire voler parce qu’ils font envie. Les femmes qui montrent leurs formes mériteraient de se faire violer pour la même raison. » La métaphore était audacieuse, mais pas idiote. Et puisqu’on parlait de larcin, j’ai conseillé aux mecs de bien protéger leurs bijoux de famille parce qu’ils étaient en train de se les faire sévèrement ratatiner.
    La discussion a viré sur la religion, plus particulièrement sur le voile et le burkini. Un garçon a exprimé le fait que ces attributs religieux empêchaient les femmes de s’émanciper, pensant reprendre la main et diviser les néo-féministes. Je lui ai expliqué que seules les femmes étaient à même de dire si elles se sentaient opprimées ou pas. J’ai reconnu que, moi aussi, j’avais dû interroger mes représentations et déconstruire ma manière de penser face au fait religieux. Mise en confiance, l’une d’elle s’est alors présentée comme musulmane pratiquante, confessant qu’elle ­portait parfois le voile, mais loin du lycée. Ça ne l’empêchait pas d’adhérer au ­discours féministe de ses camarades de classe et de rêver d’une égalité réelle entre hommes et femmes. Une de ses voisines a surenchéri en exprimant son ras-le-bol de ces hommes qui volaient sans cesse la parole des femmes ! Si j’avais eu une baguette magique, j’aurais affrété un bus pour les emmener en Essonne tailler le bout de sororité avec mes énervées de la veille. Je suis certain qu’ensemble, elles se seraient approprié ce couplet de l’hymne du MLF : « Seules dans notre malheur, les femmes / L’une de l’autre ignorée / Ils nous ont divisées, les femmes / Et de nos sœurs séparées. »
    DR KPOTE
    (kpote@causette.fr et sur Facebook)
     
    1. Paroles de l’hymne du Mouvement de libération des femmes (MLF).
    2. En référence au Monicagate, ou affaire Lewinsky, en 1998. L’ex-stagiaire Monica Lewinsky avait alors affirmé que le président Clinton lui avait introduit un cigare dans le vagin.

  • Commentaires

    1
    Bob
    Mardi 6 Juin à 10:30

    The clash of different worldviews can provoke а conflict. This is so, especially when it comes to the feminist focus of your interlocutor's views.

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