• T-shirts coupés et cordons coupés

    T-shirts coupés et cordons coupés

    « Vous vous souvenez de la manifestation en ligne du #Lundi14Septembre ? » ai-je lancé, fin novembre, aux jeunes d’une classe dans laquelle j’intervenais. Même si le port du masque nuit gravement au partage des émotions, j’ai immédiatement constaté, dans les regards, le malaise de la mémoire qui flanche. En même temps, il faut reconnaître que cette entrée en matière avait de quoi surprendre un groupe qui s’attendait à causer bite-chatte-baise. On était deux mois après l’événement, l’équivalent d’un siècle sur Twitter… Mais quand l’actualité devient légèrement surannée, les excité·es de la gâchette numérique étant occupé·es à défourailler sur d’autres hashtags, on peut enfin réfléchir en paix.
    Pour rappel, le 14 septembre, de nombreuses jeunes filles avaient revendiqué le droit de s’habiller comme elles voulaient, dans la rue comme au lycée. Étant dans une classe de chauffagistes en alternance, exclusivement masculine, j’ai jugé que c’était le bon endroit pour rallumer la chaudière. Deux mois après la manif en ligne, pouvait-on se balader plus safe en crop top, ou afficher un décolleté sans se faire traiter de pute ?
    Le sujet n’est pas simple à traiter, car peu d’ados conviennent que le contrôle social sur les vêtements est une extension de celui sur les corps et qu’il cible principalement les femmes. Pour creuser l’affaire, j’avais sélectionné, sur des feuilles A4 à distribuer, des vrais Tweets du #Lundi14Septembre accompagnés d’une zone « Tweetez votre réponse » identique à celle de l’application. L’idée était de placer les élèves, par binômes, face à un fil d’actu et de les inviter à s’impliquer dans le débat. Leur première revendication a été le droit à l’insulte, comme une évidence pour palabrer sur les réseaux. Je leur ai donné pour consigne de faire comme ils le sentaient, sauf que cette fois, ils ne seraient pas couverts par l’anonymat.
    Le premier Tweet dénonçait l’attitude d’un prof de maths qui avait reproché à deux filles en débardeur d’exciter les mecs. Un premier binôme a affiché sa solidarité de couilles avec le prof : « Il a raison parce que les débardeurs, ça excite grave les garçons. Genre, ça nous donne des arrière-pensées et du déconcentrement ! » Parents, sachez-le, si votre fils rencontre des difficultés dans son apprentissage et présente des troubles du comportement, avant de vous lancer dans un marathon d’évaluations psychologiques, enquêtez d’abord sur l’éventuelle présence dans sa classe d’une femelle en rut, exhibant
    ses épaules pour le « déconcentrementer ».
    Dans l’urgence, plutôt que de dépêcher une AVS auprès de ces deux jeunes fragilisés, on a essayé de les aider à canaliser leurs désirs. Ils ont été invités par le reste du groupe à se « concentrer » sur leurs trousses et à avoir une vie sexuelle plus riche pour se désengorger les bourses. J’ai quand même pointé l’omnipotence de ces sorcières capables de retourner des cerveaux avec seulement quelques centimètres de peau. Pendant quelques secondes, la peur a changé de camp. Un autre groupe, avec le même Tweet, a enchaîné : « Le prof n’a pas à dire ce genre de propos. Les filles ont le droit de s’habiller comme elles veulent sans trop en abuser. À l’intérieur des lycées, les filles devraient s’abstenir sur leurs tenues vestimentaires. » Bon courage à toutes pour vous y retrouver avec ce type d’injonction paradoxale ! Ces deux garçons présentaient leur nouvelle collection « semi-liberté », légère et détendue dans la rue, mais stricte dans les bahuts. Du Jean Paul Gaultier revu et corrigé par l’imam ou le curé. Quinze jours auparavant, sur le même exercice, des quatrièmes Segpa* avaient eu une réponse très pratico-pratique : « Le prof n’a pas raison, car le 14 septembre, il faisait très chaud et elles n’allaient pas mettre un pull. » Comme quoi, s’intéresser à la météo rend plus altruiste que de savoir résoudre le théorème de Pythagore.
    Dans beaucoup de réponses des jeunes, la notion de sexisme a clairement émergé. Toutefois, il est difficile de savoir si la discrimination de genre est vraiment intégrée ou si, anticipant le risque de passer pour des rétrogrades, les mecs feignent d’y être sensibilisés. Pour preuve, ils se disaient prêts à tolérer une certaine liberté vestimentaire des filles, mais en imposant systématiquement des limites. Du genre antisexistes qui veulent garder la main. « À l’école, bien sûr que tu as le droit de porter un débardeur, mais en même temps, tu n’es pas toute seule… », ai-je pu lire dans l’une des réponses. Certains ont tenu à signaler que les discriminations reposant sur les stéréotypes vestimentaires les concernaient aussi. « Je me suis déjà fait arrêter parce que j’étais en survêt. Les flics et les gens te classent vite fait “racaille de banlieue” quand t’es arabe ou noir en survêt. Pour les Blancs, c’est plutôt Jean-Michel qui revient du tennis ! » Impossible de nier la réalité de cette violence raciste à leur encontre. Les garçons ne sont pas jugés sur le registre de la sexuation de leurs corps et leur intimité, mais bien sur un rôle social fantasmé. C’est peut-être là que se niche leur difficulté à partager avec les filles les conséquences négatives des catégorisations : ils ne vivent tout simplement pas les mêmes !
    Sur la fin de la séance, on a abordé la notion d’emprise en s’appuyant sur le Tweet d’un élève qui avait prescrit un code de bonne tenue à une fille qui se plaignait de son exclusion pour un string apparent : « Remonte ton jean – mets une ceinture – mets un gilet plus long – arrête de faire la chaudasse. » En réaction, un jeune a expliqué que, dans sa culture, en l’occurrence turque, il était courant de voir des maris imposer leurs choix de vie à leur femme, quitte à la frapper. L’ayant vécu dans sa cellule familiale, il refusait ce dysfonctionnement relationnel et s’imposait une conduite irréprochable vis-à-vis d’elles. La parole s’étant libérée, un autre a assuré que nul n’était tenu de reproduire son vécu. Pour preuve, son frère était violent comme leur père, mais pas lui.
    Du droit à revendiquer la liberté de montrer son nombril, on finissait avec des témoignages de mecs qui avaient coupé le cordon les reliant au patriarcat. On pouvait décemment se quitter là-dessus.
    Dr Kpote

    kpote@causette.fr
     

    * Section d’enseignement général et professionnel adapté de la sixième à la troisième.


  • Commentaires

    1
    Samedi 30 Janvier à 09:36
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