• Sous les pavés, plaisir interdit ?

    Pour faire la nique à ce début de printemps aux fortes fragrances de gaz lacrymogène, j’ai eu comme une envie irrépressible de parler d’amour. Et puisque sous les pavés il y a la plage, la perspective d’un embrasement généralisé des corps m’a logiquement amené à faire monter la température dans mes animations. J’ai décidé de faire fi des IST (infections sexuellement transmissibles) et des retards de règles, un temps, pour saupoudrer sur mon auditoire une bonne dose d’ocytocine, l’hormone de l’amour et de l’empathie ! C’est dans cet état d’esprit que, par un beau matin ensoleillé, je suis arrivé dans une classe non loin de la forêt de Rambouillet (Yvelines). Option soins équins oblige, celle-ci était composée d’une vingtaine de filles, de trois garçons et d’une grande bienveillance, qualité rare pour cette génération où se vanner a viré au tropisme.
    D’entrée de jeu, j’ai décidé de travailler avec eux sur la notion de plaisir, mot que j’ai écrit en gros sur le tableau. Comme je les ai sentis un rien circonspects, nous avons tenté de définir ensemble de quoi il retournait. Ils ne parlaient que de plaisir sexuel. Alors, je leur ai demandé si là, tout de suite, nous ne pouvions pas prendre du plaisir à être ensemble. Forcément, ça les a interloqués. « Ça se fait trop pas ! » a même lâché une fille, anticipant la ­partouze générale. Pour éradiquer tout s­oupçon d’amour libre en mode soixante-­huitard attardé, j’ai évoqué la satisfaction éprouvée dans les moments de partage, le plaisir d’être ensemble. Curieusement, le mot « plaisir » prend vite une dimension péjorative dans l’imaginaire collectif. On retrouve dans les borborygmes salaces et les grognements utilisés pour l’illustrer les réminiscences d’une sous-culture pornographique qui hurle ses orgasmes forcés sur la Toile pour appâter les chalands du Net. Du coup, éprouver du plaisir – et surtout le revendiquer – est devenu ­suspect. « C’est bien là que réside toute l’ambiguïté, puisque dans la sexualité c’est vers cela que l’on tend », leur ai-je signifié sans mauvais jeu de mots. On cherche le plaisir, mais pas question de signaler qu’on l’a trouvé, au risque de passer pour les pervers de service.
    Pour illustrer le plaisir d’être ensemble, le groupe a disserté sur la proximité corporelle qui est prégnante entre filles, mais qui est impensable et rejetée entre garçons. D’ailleurs, après un rapide tour d’horizon de la classe, j’ai noté que certaines se touchaient les cheveux, d’autres se tenaient la main ou reposaient leur tête sur l’épaule de leur voisine. Pouvait-on imaginer la même proximité entre garçons ? Tout le monde s’est esclaffé, signifiant que non. Se rapprocher entre filles n’était pas perçu comme appartenant à la sphère de la sexualité, mais comme étant des gestes d’amitié où l’on partage une intimité sans arrière-pensée. Entre garçons, de telles attitudes prennent une tout autre signification, avec des soupçons d’homosexualité à la clé. Dans une classe où j’avais proposé aux garçons de se tenir la main, aux interrogations avaient succédé des rires gênés, puis des vannes homophobes et, du coup, aucun n’avait accepté. Il faut dire que la pression sociale est forte. Dans les critères constituant la base d’un idéal masculin, on les invite à se montrer forts, à éviter d’être « émotifs et sentimentaux comme les filles ». Les gestes tendres entre mecs sont donc proscrits.
    Une fille au premier rang, en parlant des câlins, a tenu à signifier : « Moi, les caresses, les câlins, je peux les faire qu’avec mes amis. Pas avec ma copine. » En évoquant naturellement son homosexualité, cette fille incarnait toutes les promesses du mois de mai : fais ce qu’il te plaît. Les caresses entre amis étaient-elles moins engageantes que celles qu’on se prodigue en couple ? « Et les sex friends, alors ? Tu en fais quoi ? C’est chaud quand tu commences à te caresser avec un pote. » Ah ! les sex friends, cette relation entre bons potes à la compote qui vire à la salade de fruits défendus, cette chose vécue par les ados « au jour d’aujourd’hui » qui n’existait pas du temps des parents ! « L’ambiguïté dans la relation amicale est un grand classique. On y parle d’attirance comme dans la relation amoureuse. On en a juste fait un concept marketing pour la télé-réalité », ai-je répondu. On a réfléchi ensemble sur les fondements du fuck friend. Beaucoup défendaient l’idée qu’on pouvait baiser sans s’engager. Et pourtant, engager son corps dans une relation sexuelle n’a rien d’une expérience de « décérébré » si l’on en juge par la multitude de sentiments qui nous traversent avant, pendant et après ! Le sex friend d’un soir est peut-être l’homme ou la femme de notre vie.
    « Monsieur, entre ados, il ne peut pas y avoir de plaisir. Seuls les adultes doivent savoir ce que c’est, parce que ça demande du temps de connaître son corps et celui de l’autre », a repris la fille du premier rang. Elle n’avait pas tort, mais ce qui parasite le plaisir des premiers émois, ce n’est pas l’âge, mais plutôt la peur de « mal faire » ou d’« avoir mal ». L’obligation de réussite empêche de se lâcher complètement, la technique prenant le pas sur l’éprouvé. Je les ai invités à appréhender les plaisirs simples comme se tenir la main, s’asseoir côte à côte, se mater dans les couloirs du lycée, ressentir la chaleur envahir son corps… Ils se sont foutus de moi en me traitant de lover, mais une fille a témoigné que « le premier regard amoureux échangé et les papillons dans le ventre, ça ne s’oublie pas ! On peut mettre le feu avec un regard de braise. On n’en dort plus. On a envie d’être ensemble tout le temps. On fait la gueule à ses parents. On est ailleurs… » Immédia­tement, une autre a tenu à relativiser : « Monsieur, quand les mecs te déshabillent des yeux dans le RER, que tu sens les regards sur tes fesses et tes seins, c’est pas les feux de l’amour ! »
    On s’est amusés à décrypter les regards, à mimer des attitudes acceptables ou dérangeantes. Le visage est devenu un théâtre où la relation s’est mise en scène. Toute la classe a reconnu à l’unanimité que se regarder amoureusement procurait du bien-être, du plaisir. Les interactions intimes, verbales ou non verbales, sont autant d’invitations à pénétrer dans notre sphère privée sans trop s’exposer. Mais attention, on peut se sentir « OKLM * dans les préliminaires » et, quelques secondes plus tard, être gêné par un regard qui déshabille, une main qui va plus loin ou un baiser plus fougueux que les autres. « Dans ces cas-là, on peut s’éloigner, et il nous reste les plaisirs solitaires », ai-je un peu provoqué. En le balançant comme cela, j’ai senti que je jetais un gros pavé dans la mare et, dans les têtes et les sous-vêtements, les hormones ont probablement fait leur révolution. En dessous de « plaisir », sur le tableau noir, j’aurais pu graffer : « L’imagination au pouvoir ! »

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