• Sous la pression divine, des filles jouent aux garçons

     

    Je le pressentais en raison d’une radicalisation religieuse de plus en plus manifeste : deux filles d’un lycée de Seine-Saint-Denis ont refusé de participer à une séance d’information sur la sexualité animée par un homme. La pudeur n’a pas été évoquée, mais c’est bien la crainte du courroux du barbu omniscient qui a justifié leur rejet. Certaines m’avaient déjà fait le coup de la posture outragée qui se mue en vif intérêt, surtout lorsqu’on rétablit quelques vérités sur les fameuses histoires d’hymen perdu sur les selles de cheval ou de vélo, suivant sa condition sociale. En général, l’habit ne faisant pas la nonne, les provocations de départ finissent toujours par s’atténuer. Mais là, j’ai eu droit au grand numéro par anticipation des âmes salies par mes propos forcément profanes. Immédiatement, elles m’ont signalé qu’elles se «respectaient », elles (sympa pour les copines), ne faisaient pas « la pute en donnant leur cul à tout le monde », et qu’elles seraient « propres à leur mariage »…

    J’ai eu beau leur expliquer que je n’étais pas un VRP du Kamasutra et que je respectais toutes les sensibilités, j’ai quand même dû les inviter à sortir,devant la violence de leurs invectives. J’ai senti les autres libérés, et leurs voisines de table se sont même rapprochées. Au téléphone, l’infirmière m’avait signalé que le dogme avait de plus en plus pignon sur cour de lycée. D’ailleurs, pour abandonner ou revêtir leur uniforme religieux, les filles avaient gagné un espace protégé. Un passage avec une vitre teintée en guise de miroir, entre la rue et l’intérieur de l’établissement, faisait office de cabine d’essayage pour permettre aux lycéennes voilées de se changer sans être trop stigmatisées. En adaptant la loi de 2004, cette école de la République montrait une vraie volonté d’intégration en accueillant en son sein ce moment où ces filles s’affranchissent de leurs fameux signes ostentatoires pour devenir des élèves comme les autres. J’imagine toujours la difficulté pour elles de passer en si peu de temps d’une vie à une autre, pendant que leurs alter ego masculins passent les grilles, tranquilles comme Baptiste. Et puis, là où l’emploi du temps stipulait français ou maths, un matin, c’est une information sur la sexualité qui les attend…

     

    De plus en plus souvent, l’intitulé de nos animations est passé sous silence pour s’assurer de la présence de tous et éviter des polémiques. Cela m’ennuie beaucoup, car, au-delà du fait que cela reflète une frilosité ambiante sur le sujet, les informations divulguées peuvent nécessiter pour certain(e)s une vraie préparation mentale. N’oublions pas que, pour des adolescents évoluant dans une société hypersexualisée où même les Anges exhibent leurs seins à la télé, ce n’est pas toujours facile d’échanger sur le corps, l’intime et la vie affective.


    Les deux filles ont donc migré vers la permanence, non sans une dernière provocation. L’une d’elles s’est servie de son écharpe du PSG, club certifié halal depuis qu’il est devenu qatari, pour se couvrir les cheveux tout en me lapidant du regard. Comme à chaque séance, tout ce qui concerne l’anatomie féminine a sidéré l’assemblée. C’est fou qu’au XXIe siècle on continue de maintenir les jeunes filles dans l’ignorance de leurs corps. J’insiste toujours pour déculpabiliser celles qui par désir, hasard d’une rencontre ou chantage affectif ont fait l’amour avant l’heure, étiquetées « filles sales » par les prêcheurs. Le vécu n’est pas programmable comme un lave-linge verrouillé sur le chiffre 7, avec essorage complet du cerveau. Autrement dit, les croyances sont une chose, la vie en est une autre. L’entendre dans la bouche d’un adulte en soulage plus d’une.

     

    On entend souvent que la pression rituelle est surtout le fait des hommes. Eh bien, c’est des foutaises. Une infirmière m’expliquait que deux filles étaient déscolarisées parce qu’au lycée elles fréquentaient des copines trop libres. D’un élan, et avec une vision stéréotypée teintée de féminisme, elle avait convoqué les pères,anticipant un vif débat avec des barbus intransigeants. En réalité, ils étaient eux mêmes débordés par les choix éducatifs de leurs épouses !

    Revanches de mères n’ayant pu jouir de leur liberté ou fanatisme religieux,difficile de savoir. Dans certains quartiers, les filles semblent de plus en plus sous contrôle. Elles subissent celui des mecs, certes, mais aussi, fait plus nouveau, celui de ces autres filles qui forcent le trait en épousant parfaitement le moule local, tiraillées entre le grand retour de la virginité au mariage et leur environnement scolaire plus enclin au flirt sans lendemain.Certaines se risquent à prendre des préservatifs en fin d’animation, mais en stipulant bien que c’est pour leurs frères, qui ont le droit, eux, de s’envoyer en l’air avec ces « filles sales » qui ne se respectent pas.

     

    Les cathos et les juifs ont trouvé la parade en ouvrant des écoles confessionnelles dans lesquelles l’information sur la sexualité est rarement la bienvenue. Et le changement, ce n’est sûrement pas pour maintenant, comme me l’a fait comprendre un jeune de confession juive: « J’ai lu la Torah, m’sieur, et c’est bien dit que la virginité jusqu’au mariage ne concerne que les femmes. Alors, moi, j’en profite et je m’en fous que ça change ou pas. »

     

    Si Dieu est lumière, on ne peut pas dire qu’il nous éclaire tous de la même manière.


  • Commentaires

    1
    Jeudi 27 Juin 2013 à 14:14
    "se respecter"
    C'est fout, qu'aujourd'hui que s'envoyer en l'air soit synonyme de ne pas se respecter. A quel moment satisfaire les désirs naturels, est il un manque de respect? Cela reste de moins en en moins vrai, heureusement! En grandissant, et fréquentant des filles plus épanouies sexuellement, cette notion s'estompe, et l'inégalité des sexes s'estompent aussi. Après je n'habite pas en Seine Saint Denis, le milieu social jouant aussi beaucoup! Social ou géographique en fait. Je suis assez d'accord sur le besoin de savoir qu'il y aura une intervention sur la sexualité, le besoin de se préparer psychologiquement, et pourtant je suis pas complexée, quoique quand j'ai eu ce type d'intervention, j'étais plus, jeune, "je me respectais en ce temps là" héhé
    2
    Jeudi 27 Juin 2013 à 15:26
    fou!
    Ce qui est fou, en plus, c'est que finallement c'est soit tout noir, sois tout blanc: sois on est propre au mariage soit " on donne son cul à tout le monde". Et entre les deux?? Puis on peut parler de mariage, si on veut que sa tienne, il faut que sexuellement aussi ça fonctionne, ça consolide bien "les liens sacrés", alors comment peut ont savoir si sexuellement ça fonctionne, si on a gouté à une seule et unique saveur?
    3
    Mardi 2 Juillet 2013 à 15:11
    Gambhi
    Oui c'est fou mais on peut relativiser car ce sont des ados dont on parle ici et nombreux (ses) vont se dédouaner de ces préceptes et de la pression familiale en vieillissant. Mais l'environnement aujourd'hui semble plus favorable à une lecture plus radicale des "écritures", et ceci quelles que soient les religions…Ça c'est plus ennuyeux car ça ne laisse aucune place aux débats, à la différence…
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