• Sodome et folklore

     En faisant le ménage dans ma collection de « petits papiers », des quarts de feuille A4 déchirés à la hâte et sur lesquels les ados écrivent anonymement leurs questions, j’ai retrouvé celui-ci : « La sodomie fait-elle grossir les fesses ? Est-ce qu’on peut voir qu’on a pratiqué ? Est-on déviergée par les fesses ? »
    Quand je leur lis à voix haute ce genre de questions, les cervicales craquent comme à Rolland-Garros, la classe tentant d’identifier, un coup à droite puis à gauche, l’auteur(e) du billet. Du coup, pour mettre fin aux allégations, je leur rappelle l’impossibilité de pénétrer des fesses, à moins d’être doté d’une chignole à la place de la verge. On est donc « déviergée » par l’anus, non par les fesses. Le mot anus déclenchant l’hilarité et les vannes antédiluviennes genre « caca-prout », la pression est redescendue alors d’un cran sur fond de pets mimés en bouche. On a basculé du lycée à la maternelle.
    Le mythe de la virginité avant le mariage, s’invitant de façon croissante dans les familles de toutes confessions, induit ce type de question. C’est toujours intéressant de travailler d’abord sur la définition que les ados ont de l’innocente chasteté. Forcément, on parle de l’hymen, « du bout de peau, du truc chelou avec du sang » que les filles ont dans le vagin, « euh… l’utérus, enfin, quelque part dans le trou »… Il y a des jours où on se demande vraiment si l’anatomie n’est pas enseignée uniquement à Polytechnique. À grand renfort de planches, j’explique pour la énième fois qu’un hymen complaisant n’est pas une muqueuse qui ferait preuve d’une indulgence excessive vis-à-vis de la gent masculine, mais que c’est bien de l’élasticité de ladite membrane dont on cause.
    Quand ils m’imposent Ève comme moule originel, je leur rétorque qu’il suffit de les regarder pour comprendre qu’on n’a pas cloné à l’infini le corps des femmes depuis le jardin d’éden. Oui, elles sont toutes différentes, alors qu’elles fassent fi des généralités. Et de rajouter qu’au fil de mes recherches, j’ai pu apprendre que la fameuse membrane pouvait être de forme annulaire, semi-lunaire, labiée, cribriforme, voire à languette ou à pont. « Écoute, mon hymen n’étant pas cribriforme, mais annulaire, c’est logique que tu ne sentes rien » : ça va en calmer plus d’un le soir de la nuit de noces. Quand je rajoute qu’un hymen très extensible n’est pas forcément déchiré à la première pénétration ou que certaines filles n’en ont pas, on nage en pleine science-fiction. Au passage, des mecs émergent pour me demander mon cursus, s’imaginant, plus tard, gagner leur vie, la tête dans les vulves.
    Mais, ce qui travaille vraiment les ados, c’est si « ça se voit ou pas », pour écarter toute suspicion. La perte de virginité chez les garçons n’a aucun impact sur le qu’en-dira-t-on puisque, chez eux, « ça ne se voit pas », leur gland restant gland. Je leur explique que, tout de même, un type qui n’est plus puceau peut se repérer à ses attitudes de coq prétentieux ou à son incapacité à garder le secret. Mais comme cela n’a rien de gynécologique, le Créateur ferme les yeux tout en leur délivrant une onction de lubrifiant. Chez les filles, c’est la grande foire aux techniques pour garder intacte la membrane sacrée. Certaines pratiquent donc la sodomie ou acceptent des fellations pour faire patienter leur copain qui leur a promis l’amour à vie, après la casserole. Dans tous les cas, ce sont elles qui l’ont dans le fion, si vous me passez l’expression.
    Petit problème, la sodomie ferait grossir les fesses ! Et les filles de se scruter pour savoir lesquelles pratiquent le « hum hum » par derrière. Les filles callipyges sont suspectées d’activités sodomites et craignent pour leur réputation. Mais là où ça se complique, c’est que, les fesses ont pris sérieusement le dessus sur les seins depuis que Beyoncé, Shakira ou Rihanna remuent du string dans tous leurs clips. J’imagine la difficile équation dans le cerveau des jeunes filles : développer son popotin et le faire assurer pour 200 000 euros comme J-Lo sans passer pour la « sodomisée de service ». Les croyances populaires virent carrément à l’Inquisition quand on soupçonne, à la façon de marcher des unes et des autres, une appétence particulière pour la sexualité. On arrive à des situations ubuesques comme celle-ci, relatée dans un CFA du Val-d’Oise : « Ma mère, depuis que je suis toute petite, me dit qu’on pouvait voir si une fille était encore vierge à l’espacement entre ses cuisses quand les genoux se touchent […] Elle vérifie mes strings quand je les mets au sale, pour voir s’il n’y a pas des traces chelous […] M’sieur, les gens comme vous, ils devraient voir nos parents pour les informer. – T’es folle ou quoi, ma mère, elle vous décapite si vous lui racontez tout ça. »
    On imagine la matrone en train de mesurer l’espacement entre les cuisses de sa fille le couteau entre les dents. Avec la mode et le fameux thigh gap qui empoisonnent certaines ados, où les pieds serrés, les cuisses ne doivent pas se toucher, on finit par se mélanger les pinceaux. « Mais si elles ne se touchent pas, alors on peut penser qu’on l’a fait, non ? », ai-je eu comme question, déclenchant un vrai début d’affolement dans une classe.
    Pendant ce temps, les mecs se demandaient tout simplement si Ibra jouerait le prochain match du PSG et si, cette année, c’est le Barça ou le Bayern qui l’aurait dans le cul.

    Dr Kpote (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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