• Sexisme ordinaire : un vaste chantier

    Depuis la sortie du documentaire de Sofie Peeters, Femme de la rue, en 2012, le sexisme urbain est sous les feux de la rampe. La réalisatrice se promenait dans Bruxelles pour enregistrer en caméra cachée les commentaires entendus sur son passage. Sifflements, insultes, propositions de plans cul, n’importe quelle fille s’est déjà retrouvée la cible de mecs désœuvrés éprouvant une subite fièvre de la braguette. Et l’édifiant Tumblr « Paye ta shnek », en recensant ces « tentatives de séduction en milieu urbain », donne une idée très exhaustive des mots violents et vulgaires adressés aux femmes quotidiennement.

    C’est un sujet intéressant à travailler avec les ados, acteurs à part entière de cette dramaturgie urbaine qui peut s’avérer traumatisante, spécifiquement pour des jeunes filles en pleine construction de leur identité. On peut y aborder une multitude de représentations, englobant la communication non verbale par les vêtements et les postures, les changements du corps à la puberté, l’estime de soi et la capacité de chacun à résister aux stéréotypes, la différence entre drague et harcèlement, la relation à l’autre… une vraie mine ! L’outil proposé est une réflexion sur une journée type, sachant qu’en matière de drague ce que vivent les femmes depuis des lustres ressemble à s’y méprendre au scénario d’Un jour sans fin, où les mêmes faits se répètent inlassablement – à la différence que les « crevards » de la rue sont plus prompts à « bouffer de la chatte » qu’à idolâtrer de la marmotte.

    On démarre cette journée en imaginant une fille et un garçon se réveillant dans leur appartement respectif. Celle-ci débute par la douche et le petit déjeuner. En général, à ce moment-là, on est tous égaux, même si, pour épicer le scénario, je laisse les ados digresser sur les érections du matin (« bien dressée, ma bite me montre le chemin du petit déjeuner ») ou sur le temps de passage dans la salle de bains, qui s’est sérieusement masculinisé depuis les expérimentations capillaires des footballeurs. Au moment du choix des vêtements, les filles doivent faire face à un éventail plus large : jean, jogging, jupe, robe, short, et surtout le fameux legging, qui fait tant saliver les garçons. Pour certains, ce n’est qu’un pantalon moulant mais pour d’autres c’est une seconde peau, où « t’es à poil », surtout quand « tu as le boule qui tue ». Du coup, il y a celles qui se l’interdisent et celles à qui on le proscrit pour limiter les tentations.

    « Est-ce que le choix de vêtements peut avoir une influence sur le déroulement de votre journée ? » Au « ben non » lapidaire des garçons viennent s’ajouter les premiers témoignages de filles victimes de slut shaming (1) pour une jupe trop courte ou un legging callipyge. Au-delà de l’éternel débat sur les « putes qui cherchent », l’objectif est d’aborder les notions d’intimité et de pudeur dans leur diversité. On travaille aussi sur la communication pour armer les filles et pacifier les garçons, afin que chacun fasse son bout de chemin vers la relation.
    Puis nos deux héros se retrouvent face à un noyau dur de testostérone, des mecs en pause mateurs sur un chantier ou jouant les arapèdes au café d’en face. Les filles racontent la peur du défilé devant des gars « en chien » dès 8 heures du mat, qui sifflent et qui « chauffent »… Dans un lycée de l’Essonne, certaines ont avoué faire un détour, quitte à arriver en retard. Elles avaient intégré dans leur quotidien le chantier comme facteur d’agression potentielle. Les garçons, eux, ayant peu de chances de passer devant un spot de filles en chaleur ou de gays siffleurs, ont trouvé ce choix d’itinéraire bis un peu exagéré. Beaucoup d’hommes nient ou minimisent le sexisme ordinaire. Certaines filles, un rien fatalistes, disent s’arranger avec tout ça : « Les keums, ils te sifflent, te chauffent, te tournent autour. Si jamais tu les tej', ils vont baver de partout qu’ils t’ont eue pour frimer. Ils te font une sale réputation. Dans le tas, il y a toujours ton frère ou un mec du quartier qui l’entend et il vient t’en coller une
    — Grave ! Du coup, il vaut mieux en profiter et faire du sexe, puisque le résultat c’est le même.

    Avec les garçons, on pointe la différence entre ce qu’on peut penser (jolie, sexy, bonne…) et ce qu’on peut exprimer. Peu exposés au rentre-dedans, ils imaginent que ça doit être plaisant de plaire. Ils en oublient l’usure face à la répétition des faits et que les filles ne choisissent pas de se faire apostropher. Quelquefois, ils parlent de la pression du groupe et de la compétition pour «scorer» dans sa sexualité. Ensemble, on cherche les mots pour séduire sans détruire.

    Dans un CFA des métiers du transport, l’un d’eux nous a peut-être donné une ébauche de solution : « Les meufs, j’ai arrêté de les regarder comme de la viande le jour où je suis allé à la Gay Pride avec mon frère qui est homo. Comme il faisait chaud, j’ai voulu me mettre torse nu. J’ai senti les regards des autres genre “toi, tu vas y passer” et ça m’a fait flipper grave. Depuis, je mate plus pareil. » On devrait condamner tous les harceleurs de rue à une heure de travaux d’intérêt général torse nu, sur un char de la Marche des Fiertés…

    (1). Expression de plus en plus utilisée par les féministes qui peut se traduire par « intimidation (ou humiliation) des salopes ».


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