• Sans voix

    La fille, on va la nommer Leïla, parce qu’elle mérite bien un vrai prénom plutôt qu’une simple lettre de l’alphabet suivie d’un point. Avec un prénom, même changé, on peut se projeter, alors qu’avec une lettre on a envie de tout jeter. Leïla, elle a beaucoup essayé de participer pendant l’animation. Je dis bien « essayé », parce qu’elle était aphone. Un soupir prenait naissance dans ses cordes vocales pour mourir au bout de ses lèvres. Je devais me pencher vers elle pour bien traduire ses réflexions, m’assurer, en répétant, que j’avais bien compris. Les autres se foutaient de sa gueule. On est sans pitié à 17 ans. Qu’importe, je la motivais à s’exprimer, réclamais le silence pour elle, avec d’autant plus de force que ses interventions étaient fines, intelligentes, toujours à propos. Du coup, une petite connivence s’est installée entre nous, comme entre un étranger et son traducteur : je devenais sa voix, son amplificateur. Nos yeux se rencontraient sans arrêt. Ils ont même fini par ne plus se quitter. Aussi, à la sonnerie, quand le reste de la classe a filé en intercours, je n’ai pas été surpris de la voir traîner un peu et venir à ma rencontre.

    « Vous parliez, tout à l’heure, d’adresses pour les gens en difficulté…

    – Les consultations cannabis ? (L’intervention portait sur les drogues.)

    – Non, pour d’autres problèmes.

    Alors, j’ai vu sa bouche se tordre un peu et ses yeux, plus brillants, me fixer. J’ai arrêté immédiatement de ranger mon sac et je me suis assis sur la table, à quelques centimètres d’elle. J’ai pressenti le vent du boulet à venir. Du coup, j’en oubliais même de vérifier si la porte était restée ouverte, comme il se doit quand on ne veut pas risquer la condamnation de couloir genre « vieux vicelard ».

    – Tu veux parler de violence ?

    Elle acquiesce.

    – Violences sexuelles ?

    Les larmes coulent sur ses joues, ses épaules sont secouées par des hoquets profonds,  mais le tout en silence 

    – Tu as subi un viol. C’est bien ça. L’agresseur est au lycée ?

    – Non, dans ma famille… »

    16 heures… Ma fin de journée venait de croiser celle de Leïla : nous étions figés, comme stoppés net au feu rouge, sur le carrefour de l’horreur. Qui avait la priorité pour parler ? Je n’osais pas la prendre dans mes bras, de peur que la porte s’ouvre sur une horde de lycéens et leur prof, et d’avoir à plaider pour ma défense. On a fabriqué une société de flics dans laquelle un adulte doit se méfier avant de consoler une adolescente qui vacille à quelques centimètres du précipice… Je pensais à mes enfants que j’étais censé récupérer à l’école ; au timing, un peu serré, que j’avais soigneusement organisé ; à l’apéro prévu avec des potes… Comme si je voulais m’échapper… Mais, face aux larmes de Leïla, tout ça ne pesait pas grand-chose. Être là et bien là, avec elle, dans l’instant… La révélation certainement pas fortuite attendait suite. Curieusement, je n’ai pas eu envie de précipiter les choses, de crier au procureur, de hurler au loup et au « signalement ». Tout dans l’attitude de cette fille m’avait bouleversé et je comprenais mieux les raisons de la grève de ses cordes vocales, surtout quand elle m’eut signifié que ça faisait des années que « ça », l’innommable, durait. Après avoir vérifié que l’agresseur ne vivait pas sous son toit, je lui ai demandé son adresse mail et si elle serait au lycée le lendemain, car je devais revenir. J’avais besoin de temps. Je ne voulais pas lancer une procédure dans une urgence de rigueur et dénuée de recul. Je la rassurais et lui assurais que j’allais donner suite. J’avais une autre classe qui s’impatientait et l’infirmière n’était plus là. Je devais me laisser la soirée de réflexion.

    Ce soir-là, j’ai dû jeter le combiné du téléphone vingt fois contre le mur. Autant de fois que je tombais sur un numéro vert qui ne fonctionnait plus après 19 heures… Puis j’ai poireauté trente-cinq minutes, montre en main et nerfs en pelote, sur le 119, tout ça pour qu’on me dise ce que je savais déjà, froidement, administrativement…. C’est finalement une amie qui travaille en prévention sur la protection de l’enfance qui m’a donné les coordonnées d’une association relais non loin de ce lycée et qui était agrémentée pour accueillir pendant soixante-douze heures les ados sans l’obligation de lancer une procédure judiciaire. Je me suis dit que cela pouvait être un temps de réflexion et de débriefing parfait pour elle, avant de programmer l’énorme machine à broyer de la justice.

    Le lendemain, dès l’ouverture du lycée, j’ai expliqué la situation à l’infirmière, qui comme moi, la veille, a encaissé l’uppercut. Sa journée, aussi, venait de basculer.

    Nous convenons de faire venir Leïla à l’infirmerie à la récré de 10 heures. Pour cela, je vais devant sa classe et, dès que je la vois, je lui signifie rapidement, pour ne pas trop alerter ces camarades de classe, que j’ai l’adresse pour l’ami de son frère et que je peux la lui donner à 10 heures.

    Entre-temps, l’infirmière a averti la proviseure. Celle-ci nous rejoint alors que je m’apprêtais à accompagner, avec son accord, Leïla dans l’association relais. La proviseure parle tout de suite de procureur, de justice, de sa propre responsabilité, de démarches administratives, d’assises… Leïla se tend, se rebiffe, puis rentre dans sa coquille et refuse de venir avec moi. Elle a compris qu’elle vient d’ouvrir la poubelle de son vécu et que celle-ci ne se refermera plus, distillant ses sales relents dans l’arrière-cuisine familiale, pourrissant définitivement l’album photo de ses parents… Ça ne sera plus jamais comme avant. Douze ans de silence depuis le premier viol subi à l’âge de 5 ans et, en quelques secondes, la machine qui s’emballe… Du coup, elle se rétracte, ne veut pas entendre parler de justice, la peur au ventre. Logique.

    La proviseure a lancé la procédure, et Leïla est rentrée chez elle. Moi, je suis parti vers d’autres lycées, les tripes à l’air, avec la sensation de l’avoir trompée sur la marchandise. Bien que largement flatté par la proviseure sur ma capacité à provoquer les confidences, j’avais mal du côté de l’ego, tant je me voyais en Delarue de la prévention, prompt à faire parler mais ayant failli dans le suivi. Je suis resté en contact avec l’infirmière du lycée, et les dernières nouvelles étaient plutôt bonnes : Leïla avait tout dit à ses parents et ceux-ci la soutenaient… La reconstruction sera longue, mais elle ne se fera pas seule, dans un foyer, et ça, c’est déjà pas si mal… Mais je reste convaincu que si on avait pris le temps, sans la mettre au pied du mur, on aurait épargné à Leïla un sale moment. Quand je revois la terreur dans son regard au moment où la proviseure est entrée dans l’infirmerie, je reste, moi aussi, sans voix.


  • Commentaires

    1
    Mercredi 1er Mai 2013 à 10:15
    Merci
    Je n'ai qu'un mot à t'adresser : "Merci"...Certes comme tu nous le montres ...se frayer le chemin d'une reconstruction n'est pas simple...mais tu sais ce récit, ce témoignage de Leila, sa parution sur ton blog et dans Causette, libérera bien d'autres paroles... et c'est déjà beaucoup : il y a beaucoup de victimes qui restent aphones à tout jamais...
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