• Requiem for a LOL

    Requiem for a LOL

    Depuis plusieurs mois, une vague de panique morale concernant l’utilisation « généralisée » par les jeunes du protoxyde d’azote, ou gaz hilarant, à des fins récréatives a inondé les médias et les réseaux. S’appuyant sur un soi-­disant « ensauvagement » de nos plages par des néo-droogies* hilares, les réacs ont sauté sur l’occasion pour imposer l’insécurité comme thématique de rentrée. Même Marseille, l’insoumise, a joué la partition de la répression ! On est en droit de se questionner sur les motivations d’une telle ire sur ce produit, alors que ce ne sont pas les dopes qui manquent. Le proto, mélangé à 50/50 avec de l’oxygène, est utilisé pour sa fonction anesthésiante à l’hôpital, mais, une fois détourné de son utilisation médicale, il déclenche chez ses utilisateurs et utilisatrices des fous rires puissants, visiblement considérés comme provocateurs en ces temps pandémiques. Le monde est en deuil, alors, les jeunes, fermez vos gueules !
    À grand renfort de photos de cartouches de gaz abandonnées dans les caniveaux, certains médias dénoncent une jeunesse ivre, qui se ballonne toute la journée sur le dos de ses aîné·es covidé·es, se dédouanant au passage de l’urgence écologique. La rupture générationnelle étant actée, pas étonnant que le rappeur Jul et sa bande organisée fassent des millions de vues sur le Tube en nous invitant à niquer nos morts sur le Vieux-Port.
    Mais, contrairement à ce que croit Darmanin, le proto est plus domestique que sauvage. En effet, il squatte en toute impunité les cuisines familiales sous la forme de cartouche pour siphon à chantilly et ça fait un bail que certain·es ont capté qu’on pouvait l’utiliser pour se défoncer. Conditionné dans sa cartouche en Inox, le proto est un gaz dans l’air du temps, bien plus high-tech et recyclable que les vieux sacs de colle ou de trichlo, et moins détendu du sphincter que la bouteille de poppers.
    Le problème est que les effets, eux, ne sont pas raccord avec l’époque. Là où tout le monde se fout du zombie qui bad près du périph, les jeunes rieurs sont dans le collimateur. On leur reproche de chicher bruyamment sur les plages, de balancer leurs charbons encore ardents sous des petits pieds innocents, de s’enivrer dans les espaces publics, d’organiser des teufs clandestines, de se mélanger sans bout de tissu sur la bouche, bref, de faire preuve de l’insouciance des asymptomatiques ! Le boomer, potentiellement à risques, leur en veut à mort. Il a épargné toute sa vie pour se bronzer la panse en croisières Costa, le cocktail à la main, mais pas pour se voir confiner à domicile pendant que des « petits cons » se pètent la ruche en ricanant ! Certes, les risques de lésions neurologiques, d’asphyxie mortelle par manque d’oxygène, de chutes et d’accidents cardiovasculaires sont bien réels, mais on est à des années-lumière des 40 000 mort·es par an lié·es à la consommation d’alcool, qui ne dérange que très peu nos ministres de la Santé, en cheville avec les lobbyistes alcooliers.
    Le protoxyde d’azote n’est pas classé sur la liste des stupéfiants en France et, l’air de rien, c’est aussi une des raisons de son succès à l’heure où l’amende forfaitaire de 200 euros pour détention de drogues se généralise dans tout le pays. Des maires tentent bien d’interdire la vente aux mineur·es, mais si ça marche aussi bien que pour les clopes, l’alcool et les paris sportifs, ­permettez-moi d’en rire !
    Dans ce monde où exhiber sa joie de vivre d’une manière trop expansive est devenu suspect, où on cache les rictus derrière des masques et où il nous reste que nos yeux pour pleurer, est-il juste d’en vouloir à des gamins d’organiser des sessions proto pour se tirer des barres entre potos ? D’autant plus qu’un siphon de chantilly ou un cracker (dispositif cylindrique qui accueille la cartouche d’un côté et le ballon de l’autre) et quelques ballons de baudruche suffisent pour se détendre les zygos ! Sur le Net, on peut même trouver des « packs liberté » qui proposent, pour moins de 50 euros, le kit complet pour rigoler. La « liberté » est devenue une valeur si volatile que, désormais, certain·es sont habilité·es à nous la dealer en deux clics et trois bonbonnes.
    Plutôt que moraliser, on devrait plutôt interroger ce besoin de produits pour se fendre la poire. Une société en quête de rire artificiel, prête à inhaler un gaz somme toute toxique, a-t-elle touché le fond du siphon ? Cette affaire de protoxyde d’azote et de fêtes clandestines, vécues comme une violence d’État, prouve qu’on a une urgence : pas celle de faire des descentes médiatisées pour choper des Uzi en plastique sur le tournage de clips de rap, mais plutôt de rétablir du lien entre les générations.
    Puisqu’on ne peut pas compter sur les politiques, bloqué·es en mode répression depuis 1970, impliquons les parents. On pourrait proposer plus de séances d’infor­mation dans lesquelles on les inviterait à se documenter sur le site Psychoactif.org pour réactualiser leurs connaissances et, du coup, leur éviter de tomber de l’armoire quand leur progéniture rigole bêtement à table. Ça aurait de la gueule un·e daron·ne qui ferait de la réduction des risques en rappelant que détendre un gaz s’accompagne d’un refroidissement important et que, pour éviter tout risque de brûlure par le froid, il est vivement déconseillé d’inhaler celui-ci directement en sortie de cartouche. Rassurez-vous, pas besoin d’une licence en chimie, c’est sur le Psychowiki !
    Afin de mieux appréhender ce besoin de transgresser les interdits, les adultes pourraient s’interroger sur ces pouvoirs qui grignotent quotidiennement nos libertés, qui se gavent sur le dos de notre santé mentale, qui n’ont de cesse de mettre à l’amende notre jeunesse. Une conso subite et massive d’un produit est un marqueur fort de l’état d’une société, un révélateur d’une époque. En se baladant avec leurs ballons de baudruche gonflés, les jeunes raillent l’ambiance funèbre qu’on tente de leur imposer. Le rire en cartouche, le rire des siphonnés, c’est leur façon de résister pour ne pas crever d’anxiété. Un Requiem for a LOL qu’on ferait bien d’écouter.


    * Alex et ses droogies dans Orange mécanique. En référence à la déclaration de Xavier Bertrand : « C’est un été Orange mécanique. »


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