• Very bad tripes

    © K.Wojtas
     
    Le 8 mars dernier, Journée internationale des droits des femmes, j’ai affûté mes punchlines de militant pour ferrailler avec des membres du bras armé du « zoolocauste », comme les qualifient les ultra véganes : une classe de jeunes en CAP boucherie. Du coup, évoquer les discriminations avec ces nouveaux ennemis du climat allait dans le sens de l’actu. Sur le ­chemin, j’apprenais, à la radio, que « bienveillance » avait été élu mot de l’année 2018 par les internautes, battant sur le fil le mot « climat » ! Je me suis dit que l’info pourrait dépanner en cas d’échanges trop saignants. Un sentiment de nostalgie m’envahissait puisque, dix-huit ans auparavant, j’avais été dépucelé professionnellement dans ce CFA par un groupe sévèrement burné. Cette fois, la présence de six filles m’a fait penser qu’on sortirait des stéréotypes d’antan. Comme je leur demandai s’ils et elles ne craignaient pas trop les attaques antispécistes, ils et elles ont tous et toutes éclaté de rire. Entre un bon pâté de tête et une salade au tofu, ils et elles étaient convaincu·es que la fête était bien plus folle avec du cholestérol.
     
    « Monsieur, la bienveillance, c’est pas toujours bien. La personne juste va envoyer le violeur en prison alors que la personne bienveillante va l’excuser en disant qu’il peut se rattraper ! » s’est ainsi attaqué au mot de l’année un jeune au premier rang. La prof a rebondi en rappelant que la bienveillance devait surtout être de mise vis-à-vis de la victime !
    8 mars oblige, j’ai évoqué les nuisances du « système patriarcal », qu’ils et elles ont curieusement associé au patriotisme. De la préférence nationale à celle du genre, il n’y avait qu’un pas, que j’ai jovialement sauté.
    J’ai projeté la photo de la COP 21 très costard-cravate avec seulement trois femmes sur cent cinquante chefs d’État. « Pourquoi si peu de femmes dans les postes à haute responsabilité ? » leur ai-je demandé. « Elles n’ont pas les épaules », a rétorqué l’un d’entre eux. Un autre nous a expliqué qu’en entérinant l’existence de la « Journée de la femme », celles-ci reconnaissaient officiellement leur infériorité. Autrement dit, avant de mettre un coup de tête au plafond de verre, elles seraient plus avisées de faire d’abord le ménage dans leurs engagements.
     
    « Pendant la guerre, c’étaient les femmes qui travaillaient aux champs et dans les usines. On est un pays macho, c’est pour ça qu’on les considère inférieures », a poursuivi un troisième larron. Celui-ci a ensuite reconnu sa propension au machisme, en signalant que, en cours de sport, il présageait systématiquement de la faiblesse physique des filles. Je lui ai expliqué qu’il était bien engagé sur le chemin de la déconstruction et, tout sourire, il n’a pas craché sur ce temps de valorisation.
    Un autre garçon, un œil disant merde à l’autre pour mieux mater la réaction d’une des filles manifestement à son goût, a donné dans le lyrisme sirupeux : « Les femmes sont les sources de la vie. On a besoin d’elles pour se reproduire ! » Un rien réac, le mec nous vendait une vision de la sexualité plutôt reproductive, l’aseptisant à grand renfort d’hygiénisme : « Un lieu où il y a une femme, c’est bien plus propre… »
    J’ai interpellé les filles de la classe à ce sujet et l’une d’elles s’est exprimée timidement : « Il y a des familles où les rôles habituels sont inversés. C’est l’homme qui fait le ménage, les repas… » Elle s’est mangé un bon manterrupting que j’ai tenté d’expliciter. Mais ce néologisme féministe ne leur parlait pas et, pour ambiancer la salle, l’un d’eux s’est ­risqué à la vanne corporatiste. Dans la grande surface où il travaillait, un collègue avait adressé à une caissière : « Toi, t’es du genre à avoir vu plus d’une saucisse se faux-filet dans ta culotte. » Chaînon manquant dans la dynastie des viandards, ce #BalanceTonPorc au rayon boucherie actait la naissance d’un nouveau procédé rhétorique, la « Totologie », fruit du coït entre le pléonasme et des blagues à Toto.
     
    Les filles semblaient sidérées. Alors les mecs, pas si bégueules, ont fait un grand pas vers l’égalité en leur ouvrant les portes du commerce. « À la caisse, ça rassure et attire le client. Elles sont plus sociables que nous », a assuré l’œil qui disait toujours merde à l’autre. Un autre a surenchéri : « Dans les bars, ils mettent des filles hyper bonnes au service pour que les mecs picolent. C’est la base du business. »
    Vu que c’était leur fête, les filles passaient donc à la caisse. Elles ont désapprouvé, du bout des lèvres, gênées par la tournure de la discussion. L’une d’elles a témoigné : « Au travail aussi, les collègues font des blagues sexistes. On m’a dit que le sang de mes règles ferait du mauvais boudin, car j’étais trop vénère. » Rabaisser les femmes en associant états d’âme et menstruations reste un grand classique du sexisme ordinaire. Force était de constater que les étals sanguinolents du rayon boucherie n’invitaient pas à la tempérance.
     
    « Une femme avec un couteau, c’est flippant, monsieur. Ça fait débander », a fini par déclarer un probable adepte du genre gore. Plusieurs filles ont souri tristement, se disant qu’il en faudrait des 8 mars avant qu’elles soient reconnues dans leur travail autrement que pour tailler la bavette au bout du comptoir avec les client·es. Cette phrase illustrait bien la grande peur du masculin, celle d’être émasculé, dépossédé de son pouvoir. Ça faisait sens en présence de bouchères bien outillées pour y arriver.
     
    Dr Kpote
    kpote@causette.fr et sur Facebook/Twitter

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  • En marche vers la cata

    Photo prise par mes soins lors de la manif du 7 mai

    En espérant que cet article soit caduque mais j’ai cru comprendre que certain.es veulent encore la peau des infirmier.es scolaires… À suivre, donc.
     
    Santé sexuelle et mentale, égalité femmes-hommes, alimentation, drogues, etc., les thématiques de prévention à l’intention des jeunes ne manquent pas. Mais pendant que le monde de la santé scolaire s’active dans l’urgence du quotidien, Blanquer et Buzyn – respectivement ministre de l’Éducation nationale et ministre des Solidarités et de la Santé –, bonimenteurs de la « confiance » bon marché, planchent à la suppression d’acteurs incontournables, qui accompagnent nos gosses dans leur socialisation, des premiers genoux râpés aux boutons d’acné : les infirmiers et les infirmières scolaires.
    Dans les tuyaux oxydés de la Répu­blique, l’idée de les externaliser dans des centres médico-scolaires en dehors des écoles fait son chemin. Sous les ordres d’un·e médecin, ils et elles deviendraient des intermittent·es du bahut, missionné·es pour des actes « biométriques », mesurant le vivant en kilos et en centimètres dans un temps imparti trop court pour ausculter les affects. Dans une lettre envoyée aux sénateurs en mars, les infirmiers et les infirmières signalaient que ce projet visait à recréer un modèle de « service de santé » dissous en 1984, car jugé « inefficace, obsolète et inadapté à l’évolution des besoins des élèves ». Sacré progressisme !

    « Les gens croient qu’on distribue du Spasfon et du Ricqlès sur du sucre aux jeunes. Ils n’imaginent pas la réalité de nos journées, où nous accueillons leurs confidences. Les infirmiers et les infirmières, couteaux suisses des bahuts, sont amené·es à disparaître », m’a confirmé Nathalie Cunliffe, infirmière scolaire à Saint-Michel-sur-Orge (Essonne) et syndiquée SNICS-FSU. Mais, concrètement, que signifie cet éventuel déplacement dans des centres de santé ?
    Comme les infirmiers et les infirmières sont mes interlocuteurs et mes interlocutrices privilégié·es pour mener à bien mes missions de prévention, je mesure l’ampleur de la catastrophe annoncée.
    Leur externalisation amputerait les établissements de connexions directes avec les jeunes. Dans les couloirs, en maraude, les infirmiers et les infirmières identifient les solitudes, s’inquiètent des retards, éventent les cabales, interrogent les postures et les émotions. Contrairement aux idées reçues, leur rôle ne se limite pas à la bobologie, car ce terme, franchement dévalorisant, ne traduit pas la réalité de cette foule de petits soins qui abritent parfois de grands maux. Un simple « mal à la tête ou au ventre » peut révéler un état dépressif, du stress face aux examens, des drames familiaux, des prises de risques, une vie salie sur les stories des réseaux sociaux… Derrière les blessures, il y a les fêlures. Certes, comme dans tout métier, des moutons noirs peu inspirés donnent dans la « consult express » sans grande empathie, mais la grande majorité m’a toujours impressionné par son dévouement sans faille.
     
     
    Les infirmiers et les infirmières de l’Éducation nationale refusent de faire juste du conseil médical et de la surveillance épidémio visant à produire des stats sur les maladies. Bref, de s’inscrire dans un concept hygiéniste, archaïque, voire corporatiste, de la santé à l’école, éloigné du cœur de leur métier, ­l’accompagnement médicosocial. « Moi, je veux rester à l’Éduc nat, que mes collègues soient la CPE, l’assistante sociale et que mon responsable soit le chef d’établissement. On doit être intégré·es à l’équipe pour prendre soin globalement des jeunes et proposer un vrai suivi », assène Nathalie. À Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), une infirmière m’a dit en soupirant : « Quand certain·es viennent chercher refuge à ­l’infirmerie, on sonde ce qui se cache derrière le manque de motivation. Le but est de les encourager à retourner en cours. Le jour où on ne sera plus là, ils et elles seront renvoyé·es à la maison et les plus fragiles décrocheront ! »
    Ce sont souvent les infirmiers et les infirmières qui portent à bout de bras les projets d’éducation à la santé au sein du CESC (Comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté) de leurs établissements. « On n’avait pas besoin de loi pour une soi-disant “école de la confiance” puisque la confiance dans nos savoirs, notre expertise de terrain, notre volonté de partager, et la confiance dans les jeunes et leur capacité à changer, nous l’avons toujours eue », ajoute Nathalie. Après les séances d’éducation à la santé comme celles que j’anime, les infirmiers et les infirmières assurent le service après-vente auprès de la file active des jeunes sensibilisé·es par notre passage. Ils et elles aiguillent vers des consultations, des centres de dépistage, accompagnent au planning, alertent parfois les services sociaux et la justice. C’est plus qu’un couteau suisse qu’on va perdre, ce sont de véritables vigies de la santé sociale de notre jeunesse qui risquent de disparaître.
     
     
    Pour nous faire avaler la pilule, on nous a servi, cette année, de l’ersatz de prév, sous la forme du service sanitaire. Des étudiant·es en médecine sont envoyé·es gratuitement, après cinq jours de formation là où il m’a fallu des années de pratique, pour diffuser une information forcément sommaire. C’est d’autant plus délirant qu’une enquête de 2018 en Île-de-France a démontré que six étudiantes en médecine sur dix avaient subi des violences sexuelles de la part de leur hiérarchie et qu’une large majorité n’était pas au courant que ces actes étaient répréhensibles.
    Pour les externes en médecine, aucune sensibilisation sur les violences sexuelles n’est prévue ! C’est donc un cordonnier bien mal chaussé qu’on mandate sur les chemins rocailleux de l’éducation à la vie affective et sexuelle à notre place. Édouard Louis a déjà dénoncé ceux qui ont tué nos pères. En s’attaquant à l’éducation à la santé, ce sont les mêmes qui s’apprêtent à sacrifier l’avenir de nos jeunes.
    Dr Kpote
     
     
    (kpote@causette.fr et sur Twitter)

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  • Gloire à toi, condom !

    Photo : BaRia-KimDoanQuoc
     
    Une fois qu’une lutte a décroché sa « Journée mondiale », elle finit par déserter la rue pour des cérémonies protocolaires, où des gens influents s’échangent des pin’s, le pétillant à la main. Le 1er décembre, journée dévolue à la lutte contre le sida, n’a pas échappé à la règle et le terrain se sent orphelin des militants, remplacés par des jeunes en service civique pas toujours rompus aux débats de stand. Pour fuir les grand-messes, j’étais, le 1er décembre 2018, en Seine-Saint-Denis, dans le hall d’un foyer de travailleurs étrangers aux peintures défraîchies. En attendant mes deux partenaires de prévention, deux femmes d’origine congolaise, la secrétaire m’a expliqué que depuis qu’ils accueillaient des migrants en urgence, l’ambiance était plus délétère, les différentes ethnies exportant leurs conflits dans leurs maigres bagages.
    Avec leurs sacs débordant de capotes et de dépliants Trod (test rapide d’orientation diagnostique du sida), les deux bénévoles ont fait une arrivée remarquée. Nous avons installé une table et trois chaises au milieu du hall afin de capter les usagers à leur retour du travail. « La prévention vient à eux qui sont si loin de tout », a soufflé Rosine*, la plus expérimentée. Les deux femmes ont évoqué l’essor de la prostitution au foyer, de jeunes Africaines de l’Ouest y ciblant une clientèle esseulée pas vraiment rompue aux matchs de cul sur Tinder. Contrairement aux idées reçues, la plupart des migrants sont exposés aux infections sexuellement transmissibles dans le pays d’accueil et n’arrivent pas déjà contaminés. La précarité, la discrimination, la solitude n’invitent pas à se soucier de sa santé sexuelle.
    Pour accrocher les usagers, Rosine les invite à « parler santé » sans citer le VIH, trop anxiogène. Victoria*, l’autre militante, tend une capote à un quinqua en lui expliquant que son âme est à l’intérieur : « Si tu retournes au pays et que tu contamines ta femme, elle ne te le pardonnera pas ! » L’adultère étant entériné, il convenait donc d’éjaculer dans une âme bien lubrifiée pour expier au purgatoire conjugal. Leur côté évangéliste en mission était gênant, mais comme je jouais à l’extérieur, je l’ai bouclée. « La lutte continue, la lutte continue », psalmodiait la prêtresse Rosine, tout en rangeant le matériel à disposition.
    Tous les damnés de la terre ont défilé dans le hall. Avec une base de français pimentée de lingala, d’un soupçon d’arabe et de yaourt anglais, les deux chargées de prévention pouvaient chasser le chlam (comprenez : le chlamydia) jusque dans le trou du cul du monde. Un Algérien un peu las de sa journée nous a fait partager sa tristesse d’avoir perdu son CDI. Il a refusé les capotes, sa baisse de revenus entraînant un désintérêt des femmes à son égard. Victoria lui a rétorqué, non sans malice, que l’argent économisé lui permettra d’envoyer des cadeaux à sa femme au pays. Très hétérocentrées, elles rappelaient que pour « aller avec les femmes, il fallait mettre le condom pour se protéger du sida et des hépatites ». Comme je leur signalais que c’était aussi valable pour les homosexuels, l’une d’elles m’a invité à la censure devant les musulmans. J’ai senti, à son intonation, qu’il ne fallait pas déconner avec Allah et que l’heure n’était pas au débat. Un très jeune Afghan s’exprimant en pachtoune a fait le plein de préservatifs sans avoir rien demandé. « Si tu veux une femme, il faut ça ! » lui a martelé Victoria en lui remplissant les poches.
    Le temps passant, elles se sont faites plus autoritaires, surtout avec un groupe de vieux Maghrébins en route pour la mosquée
    « Ne ramenez pas la maladie au pays !
    - Non, jamais ! J’ai quitté le pays sans maladie, j’y reviendrai sans.
    - Aaah, c’est bien ! Hamdoulilah ! [Grâce à Dieu, ndlr]) », ont-elles répondu en chœur, prêtes à toutes les conversions pour fourguer du condom.
    Elles m’ont expliqué que, par pudeur ou par déni, les jeunes prostituées étaient surnommées les « assistantes sociales », ouvrant donc pour leurs usagers le droit au RSS, le revenu de solidarité sexuelle. Ces filles de passage réclament souvent des préservatifs internes. « On en donne aussi aux hommes africains qui ont de gros trucs », m’ont-elles assuré. Comme je leur répondais en évoquant le stéréotype de la poutre de Bamako dans le porno, elles ont pouffé en me certifiant, clin d’œil à l’appui, qu’il y avait un peu de vérité dans les clichés. Ça m’a rappelé ce moment très Top Chef où un ado avait balancé à un autre que sa mère pouvait « faire chauffer du maïs dans sa chatte » à force de prendre du gros calibre. Choquées par tant de vulgarité, elles m’ont demandé s’il m’arrivait de me « laver les oreilles avant d’aller prier » ! J’ai signifié que je préférais me faire du pop-corn devant la télé.
    Victoria a intimé à l’un de ses frères congolais de ne pas « engrosser une femme ici » sous peine d’action en justice. « Que diraient ta femme et tes enfants au pays, si tu payais 120 euros de pension à une autre ? » Je n’ai jamais su d’où elle sortait cette somme, mais ça sentait le vécu.
    La prévention de terrain à la sauce Victoria et Rosine ne s’embarrasse pas des dogmes éducatifs. Elles vont là où plus grand monde ne s’aventure, et même si la prévention par la peur et les injonctions à la fidélité offrent des résultats à très court terme, leur engagement n’en est pas moins courageux. Alors, malgré nos divergences, bokende bolamu [bonne route] camarades ! Et gaffe aux poutres !
    Dr Kpote
     
    kpote@causette.fr
     
    * Les prénoms ont été modifiés.

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  • Les campagnes pourries, ça suffit !

     
    Photo : Carolina Aguero
     
    Pink washing ou réelle volonté de coller à son époque, la télé visibilise de plus en plus les homosexuel·les. Toutefois, à l’image d’Eric dans Sex Education, les scénarios ont du mal à s’affranchir des stéréotypes et pour ne pas trop déboussoler les téléspectateurs dans leur orientation, on leur sert sur un plateau des folles en combinaison panthère. Mais qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’exposition. Le Glaad (Gay and Lesbian Alliance Against Defamation), qui étudie la représentation des LGBT dans les séries américaines, signalait qu’en 2018, sur les 857 personnages réguliers des séries diffusées aux heures de grande écoute, 75 avaient été identifiés comme gays, lesbiennes, bisexuels, transgenres ou queer, soit 8,8 %. C’est le pourcentage le plus élevé depuis quatorze ans. Mais si la télé se « gay-friendlyse », c’est moins vrai à l’extérieur du plasma. Pour preuve, l’association SOS Homophobie signalait une augmentation de 38 % des actes LGBTphobes en milieu scolaire pour 2017. Sur fond de cyberdiscrimination visant le futur représentant de la France à l’Eurovision, le YouTubeur Bilal Hassani, le gouvernement s’est fendu, fin janvier, d’une campagne pour l’égalité dans les cours de récré, avec une accroche invitant chacun·e à faire table rase de l’indifférence : « Ça suffit ! Je m’engage contre les violences homophobes et transphobes. »
    Sur Facebook, Alexandre Magot, l’un des fondateurs du site collaboratif SVT Égalité, que j’avais interviewé pour le hors-série de Causette sur le clitoris, m’a fait justement remarquer que le « je m’engage » était « une injonction avec une odeur de déresponsabilisation énorme ». Le gouvernement ferait mieux de soutenir d’abord financièrement les associations déjà sur le terrain ou de penser à des actions collectives d’envergure avant d’envoyer des jeunes en solitaire se faire sniper dans les couloirs du bahut.
    Du coup, c’est un peu dubitatif que j’ai testé en animation l’affichette de la campagne. Et pour être franc, ce fut un fiasco. À un moment où bon nombre d’entre eux s’initient au queer dans les séries et les clips, on leur sert un message bancal à faire boiter toute une Marche des fiertés, assorti, histoire de faire la blague, d’un bloc arc-en-ciel qui ressemble à s’y méprendre au logo de Canal+. On voudrait plomber la lutte contre l’homophobie tout en faisant le VRP de Bolloré qu’on ne s’y prendrait pas autrement…
    Une classe a abordé, dès l’exposition de l’affiche, le cas Bilal Hassani, son homosexualité affichée, son goût prononcé pour les perruques et le maquillage témoignant de sa volonté de bousculer les normes. Les élèves m’ont signalé que, hormis les stars à frasques ou les gays accrédités du rayon coiffure, peu de mecs osent jouer avec les codes du genre dans les cours de récré. Survêt et virilité y font la paire à l’instar du slim actant par son moulant le manque de couilles.
    « Comment pouvez-vous vous engager, concrètement ? » tentai-je. Devant leur mutisme gêné, j’ai proposé, à titre d’exemple, d’« enrayer les rumeurs révélant l’homosexualité d’une personne sans son accord ». « S’interposer quand un mec est ciblé physiquement », a ajouté une fille. « Ou signaler ceux qui font de la merde sur les réseaux », a poursuivi une autre, un rien liguée contre ceux qui LOLent sur le dos des autres. Les garçons, eux, se sont tus. Beaucoup craignaient de passer pour une poucave (une balance, pour les non-initiés), d’être soupçonnés d’accointance avec la minorité défendue, donc d’en être.
    Je les ai invités à se poser la question « qu’est-ce que ça change dans mon quotidien ? » afin qu’ils et elles se rendent compte que l’orientation sexuelle de leur voisin ou voisine n’avait aucune influence directe sur le cours de leur vie.
    Le lendemain, des jeunes d’un lycée professionnel m’ont signifié que Bilal Hassani, encore lui, « manquait de puissance physique » pour représenter dignement la France dans un événement international. Sa fragilité, inhérente à l’homosexualité, risquait de le desservir dans la compétition face à un éventuel concurrent russe, taillé « comme une armoire à glace, la bouteille de vodka à la main », m’ont-ils dit ! Après ce festival de stéréotypes, nous avons acté que le jeune chanteur était sacrément robuste pour résister aux commentaires orduriers déversés à son encontre sur Twitter. La force de caractère ne se mesure pas en kilos de fonte poussés, mais bien en notre capacité à résister aux kilos de merde postés.
    Dans l’Essonne, un gamin d’origine marocaine a déchu Hassani de sa ­nationalité : « Il a foutu en l’air la réputation de notre pays. Il ne mérite pas d’être ­marocain. » Comme je lui signifiais que Bilal était français puisque né à Paris, il s’est montré ravi de nous refiler le déviant. Dès qu’on cause homo­sexualité, une forme d’hétéro-­nationalisme émerge et beaucoup expulsent les « pédés » loin de leurs terres d’origine. Et puis il y a ceux qui ont eu une vision plus curative de l’engagement : « Si mon fils est pédé, je le mets H24 devant le porno pour qu’il devienne hétéro ou je lui paie des putes jusqu’à ce qu’il kiffe les meufs. » Comme je les imaginais, parents, invoquer le Dieu de la schneck pour convertir leur gosse à l’hétérosexualité, j’ai eu envie de les déstabiliser en inversant la norme : « Vous avez le droit d’être hétéro, si vous le souhaitez ! » Curieusement, ça leur a coupé la chique. Ils étaient mûrs pour le slim.

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  • KEUM Manifesto

     
    © Savana
     
    Dans une énième et vaine tentative de faire du tri dans mes vieux magazines, je me suis laissé happer par un numéro « underground et féministe » d’Actuel, introduit par le fameux Scum Manifesto * de la féministe américaine Valerie Solanas. Scum pour « society for cutting up men », dont les traductions diverses nous invitent à planquer nos teubs. Radical et misandre, ce réquisitoire, paru en 1967 et qui renvoie les mecs aux poubelles de l’humanité, ne manque pas d’humour, témoin l’organisation de surréalistes « sessions merdiques » au cours desquelles les hommes seraient invités à discourir sur leur propre « merdicité » !
     
    Le manifeste Scum, si on accepte de dépasser quelques propos transphobes et homophobes rétrogrades, a apporté un pavé non négligeable à l’édifice de la lutte pour l’égalité. Mais au-delà de ses faits d’armes, dont sa tentative de meurtre sur Andy Warhol, Solanas n’a pas réussi à influencer le cours de l’Histoire, la diffusion de sa prose étant restée très confidentielle. Aujourd’hui, elle aurait probablement estimé que Weinstein mérite trois balles dans le buffet. Mais pour que les choses changent sans défourailler à tout-va, il est essentiel que les mecs cisgenre entérinent leur position d’oppresseurs et acceptent d’ôter leurs coquilles avant de monter sur le ring. Se prêter au jeu des critiques, oser s’extraire des sophismes, prendre moins de place dans l’espace public, déconstruire VRAIMENT et non juste s’en vanter, ça pourrait être une bonne base de résolutions masculines pour 2019 et l’après #MeToo.
     
    « Bien qu’il ne soit qu’un corps, l’homme n’est même pas doué pour la fonction d’étalon. […] Rongé qu’il est de culpabilité, de honte, de peurs et d’angoisses, et malgré la vague sensation décrochée au bout de ses efforts, son idée fixe est toujours : baiser, baiser. Il n’hésitera ni à nager dans un océan de merde ni à s’enfoncer dans des kilomètres de vomi, s’il a le moindre espoir de trouver sur l’autre rive un con bien chaud. » Valerie Solanas ne lésine pas sur la provocation pour nous mettre la verge, donc notre ego, bien au chaud dans le kangourou, dans la merde et le vomi. On peut sourire devant une telle diatribe, mais ce serait intéressant de la tester auprès d’un groupe de jeunes bien installés dans leur virilité. Pour dépasser le stade de la provocation stérile, on pourrait travailler le sens de l’autodérision vis-à-vis du patriarcat et l’esprit critique pour offrir une distanciation salvatrice avec notre éducation genrée.
     
    Mais au collège et au lycée, est-on suffisamment armé pour encaisser ce qui va remettre en cause les fondements de la place de l’homme dès la cour de récré : le fait de porter haut et fort ses couilles ? Oui, à condition que le boulot soit initié par les parents ou par les tuteurs dès le premier âge. Combien de fois ai-je entendu que, lors d’un rapport sexuel, c’est le mec « qui fait tout », « qui travaille », « qui conduit les ébats », signifiant clairement que les femmes ne sont qu’un obscur objet du désir, juste un con bien chaud prêt à l’emploi « sur l’autre rive ». Même si beaucoup ne font que fantasmer leurs futurs ébats, ils envisagent ainsi leur sexualité, parce que le porno hétérocentré en assure la promo et que nombre d’aînés se cachent derrière cette image du mâle dominant tout-puissant, toujours prêt à « baiser, baiser ». L’expression « la meuf s’est fait baiser », très usitée, est symbolique de cette relation où seul le mec s’octroie le droit d’être acteur de sa sexualité.
     
    « Baiser, c’est pour lui [le mâle, ndlr] une tentative désespérée pour démontrer qu’il n’est pas passif, qu’il n’est pas une femme. Mais il est passif, et meurt d’envie d’être une femme. »
    Solanas fournit de quoi envoyer du débat ! Il y a fort à parier que, passé le moment de sidération, peu de garçons cisgenre se vanteraient d’une envie de transition. Mais la provocation peut virer à l’invitation à explorer les champs du masculin et du féminin, à les polliniser en mode non genré. Soyons même déraisonnables : on pourrait, alors, pondre une sorte de « Keum Manifesto », en miroir du Scum, qui pourrait débuter sur un révolutionnaire « ni hommes, ni femmes, tous non binaires et égalitaires ! ».
    « Étant donné la nature totalement égocentrique de l’homme et son incapacité à communiquer avec autre chose que lui-même, sa conversation, lorsqu’elle ne porte pas sur sa personne, se réduit à un bourdonnement impersonnel […] La “conversation intellectuelle” du mâle […] n’est qu’une tentative laborieuse et grotesque d’impressionner les femmes. » La pamphlétaire nous exhorte à convoquer l’altruiste que nous fûmes et que nous avons bien rangé au rayon féminin de nos émotions. Communiquer, c’est partager et non s’écouter. Récemment, lors d’un spectacle d’improvisation pour collégiens auquel j’ai assisté, la comédienne se plaignait que seuls les mecs réagissaient. L’occupation de l’espace, physique ou verbale, est au cœur des questions d’égalité. Pourquoi les filles se sentiraient illégitimes à intervenir, s’excuseraient de le faire, subiraient systématiquement les critiques, se verraient couper la parole sans cesse. Parce qu’elles l’acceptent ? Non, parce qu’on les a formatées pour adhérer. La segmentation des genres dans l’éducation est une catastrophe. Concernant la parole, il faut faire comprendre très tôt, que manterrupting et mansplaining sont deux plaies qui suintent la discrimination. Notre Keum Manifesto ne saurait faire l’impasse sur cette condition essentielle du vivre ensemble.
     
    « Ceux qui sont en haut de l’échelle veulent y rester […] La “révolte”, chez les hommes, n’est qu’une farce. Nous sommes dans une société masculine, faite par l’homme pour satisfaire ses besoins. »
    Hommes féministes, militants de l’égalité, nous devons nous interroger sur la motivation de nos engagements. Suis-je prêt à perdre mes privilèges ? Ai-je le sentiment d’en profiter ? Mon discours est-il sincère ou répond-il à une volonté de séduire, de me valoriser ? On ne déconstruira pas sans avoir pleine conscience de notre condition d’oppresseurs. Beaucoup de mecs ne l’acceptent pas, s’enorgueillant d’être non sexistes, faisant fi du rôle que la société nous octroie dès notre naissance. En tant qu’éducateurs, c’est notre job de pointer ce privilège, d’inviter à s’en dédouaner. Cela doit être notre priorité.
     
    Solanas nous balance que « si les femmes ne se remuent pas le cul en vitesse, nous risquons de crever tous ». J’ajouterai que si les hommes ne font que les mater en train de remuer le cul, nous risquons de crever tous. Les mecs doivent être moteurs du changement.
    On pourrait se servir du Keum pour démontrer que l’homme peut être autre chose que Scum, soit « égocentrique, prisonnier de lui-même, incapable de partager ou de s’identifier à d’autres ; inapte à l’amour, à l’amitié, à l’affection, la tendresse ». Le petit d’homme a juste besoin qu’on lui montre le chemin, sans injonctions à la domination. « Ce que Scum veut, c’est démolir le système et non obtenir certains droits à l’intérieur du système. » Keum approuve et pense que tout est à reconstruire. Mais il a besoin qu’on soit des milliers à le penser. Et surtout à l’appliquer.
     
    DR KPOTE
     
    * Scum Manifesto. Association pour tailler les hommes en pièces, de Valerie Solanas. Traduit de l’américain par Emmanuelle de Lesseps. Éd. Mille et une nuits, 2005.

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