• Rock’n’pelote

     
    Photo © s. Iuncker/agence vu
     
    Cette année, à Rock-en-Seine, risque d’attentats oblige, il fallait traverser un bataillon armé avant d’accéder aux stands des associations partenaires. Voir des militaires encadrer un espace festif, ça n’invite pas à avoir la banane, gominée ou pas. « Le rock est mort le jour où Elvis est parti à l’armée », avait lâché John Lennon en 1958. Sache, John, que le monde « all the people living life in peace » que tu imaginais s’est fait grave vigipiraté depuis.
    Une fois les checkpoints passés et ma tenue de militant revêtue, je me suis fait bizuter par un groupe de festivaliers désinhibés par le rosé, qui ont parodié sans pudeur les cris orgasmiques de leurs ex, au prétexte que je leur proposais à la fois des capotes et des bouchons d’oreilles ! L’un d’eux a même osé : « Les meufs, c’est comme les machines à laver, c’est pas les plus silencieuses qui essorent le mieux ! » Sans tambour mais pompettes, ils ont filé au bar. Dans les dernières moiteurs de l’été, outils de prévention en main, j’ai donc maraudé entre les différentes scènes, à la rencontre des amateur-trice-s de décibels.
     
    Un couple – des quadras post-punk aux pieds coqués – semblait parti pour rentabiliser à mort son « pass journée ». Une pause entre deux concerts n’était probablement pas prévue dans leur programme à en juger leur empressement. Je leur ai quand même tendu des préservatifs.
    Le mec (irrité) : « Non merci, on est ensemble depuis vingt ans. Les capotes, on n’en a plus besoin ! »
    Moi (taquin) : « Et si madame a envie de faire un break dans la contraception et de partager avec vous le poids de celle-ci ? »
    Sa compagne s’est retournée et, pleine de malice, s’est écriée : « Tiens, je n’y avais pas pensé. Bonne idée. » L’envie de me finir dans la ruelle, à l’Opinel, a probablement traversé l’esprit du mâle. Plutôt que de dodeliner de la tête sur Ulrika Spacek, il se retrouvait à justifier ses choix intimes devant un militant à la con. Sa compagne a jugé que le coup de la contraception partagée était une bonne idée pour appâter les couples installés. « Never mind your bollocks * en Seine ! » aurais-je pu crier.
     
    Depuis le témoignage du chanteur d’Architects, Sam Carter, qui a interrompu son concert, le 18 août au Lowland Festival (Pays-Bas), pour dénoncer une agression sexuelle, le spectre des violences lors des concerts a hanté la fin de l’été. « Je t’ai vu attraper son sein. Ce n’est pas ton putain de corps. […] Ça n’a pas sa place ici », s’est-il exclamé sur scène. L’épisode, largement relayé sur la Toile, s’est ajouté à l’annulation préventive du prochain festival suédois de Bravalla, entaché cette année par quatre viols et vingt-trois agressions sexuelles. Cette double actu s’est logiquement invitée dans mes entretiens avec les festivaliers.
     
    Un jeune couple enlacé de la tête aux pieds a ouvert le bal. Après quelques banalités d’usage, je leur ai demandé s’ils avaient anticipé le risque d’attouchements dans les fosses. La jeune fille a exprimé ses hésitations matinales qui l’ont amenée à troquer son minishort pour un jean. « Pourquoi, tu m’as rien dit ?! » lui a lancé son copain, surpris. Un peu gênée, elle lui a rétorqué que ça s’était fait à l’instinct. La possibilité d’une agression bien intégrée dans son inconscient a généré un réflexe de défense dans le choix de ses vêtements. Le garçon étant en short, je l’ai cuisiné : « Tu t’es posé la question du harcèlement, toi, avec tes jambes nues ? » Sa réponse négative nous a permis de mesurer la différence de statut et de vécu, que l’on soit assigné « fille » ou « garçon », dans un espace public. La fille a insisté sur l’appropriation des corps par ceux qui se croient tout permis, sûrs de leur toute-puissance et de leur impunité. Pour certains, l’atmosphère festive sert d’alibi à des gestes déplacés qu’ils ne se permettraient pas ailleurs. Le jeune homme, qui n’en revenait pas, a lâché dans un soupir : « Je ne pensais pas que c’était aussi présent dans ta tête… »
     
    Dans la foulée, une famille avec deux ados a pris le relais. La mère, bienveillante, a pointé les bienfaits de la parole libérée. Le père, lui, était plus en retrait. Comme j’insistais, il s’est fendu d’un « elles sont un peu jeunes, non ? » qui lui a valu les moqueries de ses filles et de sa femme. Comme une certaine gêne s’installait, la mère a embrayé, à la grande surprise de tous, sur un souvenir douloureux de frotteur dans le métro. Une des filles surenchérissant de son propre vécu, on a basculé dans la thérapie familiale. Sauvé par le début du set de Girls in Hawaii, le père s’est échappé pendant que sa femme fourguait quelques capotes dans sa poche, clin d’œil à l’appui.
     
    Plus tard, une fille m’a décrit ce moment où un mec s’était accroché à ses « boobs » en sautant dans le métro. Devant son courroux, le type lui avait sorti un « désolé, ils étaient là ! », très décontracté du gland. « Ah ouais, ils sont là, à dispo, donc je me sers, hein ? » avait-elle répliqué dans l’indifférence générale. À Solidays, c’était un type bien éméché qui lui avait aussi empoigné les seins. « Eh oui ! je suis bien fournie, me dit-elle en soulevant sa poitrine. Mais bon, les mecs doivent gérer leurs pulsions, merde. » Le dernier s’était « mangé un bon coup de pied dans les couilles ». On s’est dit que se battre à chaque sortie, ce n’était pas une vie. Alors, fallait-il organiser des zones non mixtes ? « C’est chiant ! J’ai pas envie de vivre comme ma grand-mère en Algérie, qui a attendu son mariage pour voir un mec ! » Faire plus de répression ? « Tu parles, j’ai une pote qui a cherché refuge vers la Sécu, et les types l’ont tripotée… Il faudrait des polices de meufs en mode warrior qui seraient plus sensibles à notre vécu. Le problème, c’est qu’on est minoritaire dans tous les trucs de sécurité. Et les mecs, ce n’est pas un uniforme qui les change. » On a convenu qu’éduquer les hommes à corriger leurs attitudes en public était la solution idéale, mais que ça allait demander des siècles de baratin. « Alors, en attendant, je peaufine mon coup de pied sous la ceinture », a-t-elle lâché.
     
    En fin de soirée, après le service, en partageant une bière avec un collègue, on a échangé avec une jeune originaire de Cardiff (Pays de Galles) et son amie berlinoise. La génération Erasmus nous a donné sa vision des choses : « En France, il y a une culture du vin. Comme vous buvez dès midi, vous tenez l’alcool. Dans les bars, les Français draguent d’une manière progressive. En Angleterre, les gens boivent comme des trous dès l’ouverture des pubs à 17 heures. Ils se défoncent sans te parler de la soirée et attendent d’être bien bourrés pour t’aborder. » Après une gorgée de blanc, la jeune Galloise reprend : « Rock-en-Seine, c’est familial, tranquille. Il y a peu de drogues, et les gens se tiennent bien. Sur les festivals électro, ils sont défoncés, et ça craint grave. Je prends de la D [MDMA, ndlr] ou du LSD, mais j’assure. Mon grand-père me filait de la bière pour que je grossisse, alors je sais me tenir avec les produits. Ce n’est pas le cas de tout le monde. »
    Elles étaient d’accord pour dire que les violences sexuelles étaient proportionnelles à l’âge des participants et à la quantité de dope ingérée. La meilleure des préventions, pour elles, c’était de mixer vieux et jeunes, et que les premiers soient des initiateurs dans la découverte des produits. Pas vraiment du politiquement correct !
    Le soir, sur la scène de la Cascade, Lee Fields, dans son habit de lumière, nous a redonné un peu d’espoir. « We can make the world better if we come together » a repris en chœur la foule. De jeunes couples s’embrassaient, et j’ai eu envie de le croire.
    Dr Kpote
     
    * Allusion à Never Mind the Bollocks, Here’s the Sex Pistols, premier album du groupe punk britannique sorti en 1977.

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  • Depuis quelques années, nous sommes passés d’une prévention axée essentiellement sur les risques lors de rapports non protégés (IST/MST, grossesses non prévues) à celle englobant l’ensemble de ce qui se joue dans la relation à l’autre, la vie affective et sexuelle. La notion de consentement étant enfin abordée clairement, les violences sexuelles, le harcèlement et le sexisme se sont invités dans nos animations. En permettant aux concernées de s’exprimer, j’ai d’abord été surpris par l’importance du phénomène et puis, j’ai appris à l’intégrer systématiquement dans les débats. Les adolescentes mais aussi les femmes que je côtoie dans mon existence ont nourri de leurs témoignages mes propos et m’ont invité à me questionner sur ma condition d’homme cis et sur l’image que celle-ci me confère dans la société et devant mes pairs. Grâce à elles, je pense avoir bonifié ma posture professionnelle et amélioré l’utilité de mes interventions.
    Avec le tsunami de révélations #metoo et #balancetonporc, je mesure encore plus l’immense chantier qui nous attend sur le terrain de la prévention. Personne, désormais, ne pourra dire « je ne savais pas ». Quand je lis, ici et là, que de nombreux mecs s’obstinent dans un négationnisme inquiétant, symptôme d’une empathie à l’agonie, sous perfusion de testostérone, je me dis qu’on a perdu trop de temps pour les éduquer. En effet, la prévention vis à vis des jeunes s’est amplifié au moment de l’explosion des contaminations par le virus du sida. Même si on n’a jamais dit officiellement que le public prioritaire était les HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes) pour éviter toute stigmatisation, la réalité de l’épidémie nous y obligeait. Les femmes ont été les grandes oubliées de cette période. Les mecs hétéros aussi, d’autant plus qu’ils ne fréquentaient pas les associations. Comme on était très centrés sur la prise de risque viral (on passait beaucoup de temps sur la transmission « technique » du VIH), seul le planning familial sensibilisait les jeunes sur les violences faites aux femmes et le sexisme. Les mecs s’en foutaient ou se sentaient agressés dans leur virilité. Heureusement les intervenant.e.s en santé sexuelle ont su évoluer et étoffer d’eux.elles-mêmes leurs champs d’intervention. Pour faire bouger les lignes, je pense que la prévention doit AUSSI être incarné par des hommes engagés, qui se doivent d’accompagner les plus jeunes dans la déconstruction des stéréotypes masculins et de les aider à s’approprier le combat pour l’égalité.
    Les hashtag ont ouvert la voie, mais plus que jamais, le salut viendra de l’éducatif…
    Mais la question qui reste en suspens, c’est quels moyens vont être réellement débloqués pour combattre ce fléau ? Quelques heures de prévention au collège et au lycée n’en viendront pas à bout. Quelques initiatives de profs engagé.e.s non plus. La police et la justice sont concernées car régulièrement les jeunes filles que je rencontre me signalent qu’elles ont perdu confiance dans ce système incapable d’accueillir leur douleur, de les accompagner dans les procédures et qui les renvoie trop souvent à leur solitude de victime. Les parents sont concernés. Comment les sensibiliser aux inégalités générées par une éducation trop genrée ? Les entreprises, les associations, les partis politiques sont concernés. Qui va les inviter à organiser des débats internes sur le sujet ? Qui va orchestrer les formations ? Qui va les financer ? Les lieux publics, les universités, les grandes écoles, les bars, les boites de nuit, les salles de concerts sont aussi concernés.
    C’est une chose de parler d’un projet de loi contre le harcèlement de rue mais ce n’est pas suffisant. Il nous faut les moyens de financer une véritable révolution de l’éducatif, pour bousculer au chœur de la transmission inter-génération, les stéréotypes de genre et les inégalités qui en découlent.
    Quand on entend un Bruno Le Maire se prendre les couilles dans le tapis des « dénonciations », on mesure tout le chemin, que dis-je l’autoroute à 5 voies, qu’il nous reste à parcourir…
    Alors, pour Mr Macron et celleux qui suivront, #balancedufric pour la prévention et l’éducation.


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  • Slameur, musicien, acteur, écrivain et 43 ans au compteur, D’ de Kabal devrait se balader avec un panneau « attention, chutes de mots », pour signaler ses idéaux constamment en travaux. Après avoir repéré les chroniques du Dr Kpote dans Causette, D’ m’a contacté pour évoquer ses « laboratoires de déconstruction et de redéfinition du masculin par l’art et le sensible ». Un intitulé à la Dali sur un sujet qui n’a rien de surréaliste.
     
    Il suffit de lire les commentaires sur les fils d’actu féministes pour constater que nombre de mecs se raidissent face aux nouveaux enjeux égalitaires. Au regard de nos engagements respectifs, D’ et moi ne pouvions qu’être d’accord pour acter l’urgence de s’interroger sur la condition masculine. Son idée de laboratoire de déconstruction tombait donc à pic. Aussi, un an après nos premiers échanges, quand il m’a convié au débrief de celui-ci, sur ses terres, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), j’étais curieux de rencontrer ces pionniers d’un « autre masculin ». Dans un studio d’enregistrement, nous étions une bonne vingtaine, hommes et femmes ayant tous des affinités diverses et variées avec D’, assis en cercles concentriques, à avoir bravé la canicule de juillet. Après un slam d’accueil, D’ s’est installé aux machines pour orchestrer les mots à venir. Six ou sept hommes, tous quadras, ont ensuite transmis au groupe, à tour de rôle, leurs fêlures héritées de la transmission patriarcale. Plus ou moins à l’aise avec l’écriture, selon leur cursus, ils ont tous fait état, avec beaucoup de sincérité, d’une masculinité pesante. Celle-ci a pris, tour à tour, les visages de pères violents et sans concessions, les regards pleins de préjugés portés sur les musulmans de banlieue, assignés « machos », ou les rides d’expression barrant le front d’un mec s’interrogeant sur le bon équilibre de son couple. Plus surprenant, un jeune homme aux allures de Sam Cooke 1 nous a parlé de son orientation professionnelle dans le porno, en rupture totale avec les idéaux de son pasteur de père, et de cette révélation que le masculin a tout à gagner à s’affranchir du génital. Tous ont fait part de leur quête d’une masculinité plus en accord avec leurs vraies sensibilités, dédouanée des injonctions de la société, et, puisqu’on parle de laboratoire, l’alchimie a vraiment opéré. Dans le public, une femme qui avait vécu les groupes de parole non mixtes des années 1970 a chaleureusement invité tous ces hommes à faire perdurer cette nouvelle réflexion autour de leur condition. J’ai senti que D’ était rassuré sur la véritable utilité de ce travail amorcé.
     
    Préparer la riposte
    D’ vient du groupe de rap Kabal, qui a tourné avec Assassin au milieu des années 1990. Il est né à Paris, mais s’est enraciné à Bobigny depuis quarante ans. Son pseudo, D’ – qui s’écrit D prime, mais se prononce D –, fait référence aux dés à six faces, illustrant son imprévisibilité artistique et ses multiples facettes. Mais D’ de Kabal, c’est surtout une voix. Quand il déclame, il prend un timbre guttural, un rien métallique, s’accordant à merveille avec ses textes au scalpel, dans lesquels il décrit la ghettoïsation des quartiers, ou condamne les maux d’une société à deux vitesses, sans jamais tomber dans la facilité vulgaire du rap mainstream. Au premier abord, le mec impose son physique, du genre massif. Mais la montagne est accidentée et, à l’image d’un volcan au bord de l’éruption, D’ partage à fleur de peau, à travers ses tatouages, les cris sourds de ses profondeurs.
    Quelques jours après la séance de débriefing, à Bobigny, nous sommes à une terrasse de café, porte de Pantin, près de la Cité de la musique, lieu symbolique où le 9.3 vient s’échouer dans un Paris périphérique et artistique pas encore trop gentrifié. On évoque rapidement l’actu de sa compagnie, Riposte, pour basculer sur la raison de notre rencontre : la question des rapports homme-femme sur lesquels il travaille et que j’aborde dans mes animations de prévention. La différence de traitement entre les filles et les garçons dans notre société est devenue une source d’inspiration dans le travail de D’ : « La question des inégalités s’est imposée dans ma sphère privée. Pourquoi c’est plus compliqué de laisser ma fille sortir le soir ? Pourquoi je la mettrais en garde sur sa sexualité, tandis qu’il y aurait une espèce d’injonction invisible qui ferait que je ne le ferais pas avec mon fils ? » Du coup, le slameur, en fin observateur de la vie de ses quatre enfants, a développé une sensibilité au féminisme plutôt rare dans le milieu.
    En 2015, il écrit et joue L’Homme-femme : les mécanismes invisibles, une pièce dans laquelle un homme, seul sur scène, s’interroge sur son identité. D’ de Kabal y décrit alors une forme d’intégrisme masculin, qui « autorise la prise indue de pouvoir, la domination, l’humiliation, la soumission de l’autre. L’intégriste masculin maquille cela en ce qu’il aime appeler “le rapport de forces”, conduit par son désir et uniquement le sien. » C’est sur ce texte très radical sur le genre, une sorte de King Kong Théorie inversé, qu’il débute son travail de déconstruction du mâle dominant. Sur scène, il exhume la part de « violence quasi muette, mécanisme invisible, et donc difficile à localiser, la partie immergée de cet immense bloc glacé que nous portons en nous et qui transit nos consciences ». Sur les planches, D’ passe du masculin au féminin, dans ses mots et avec son corps, sans artifices. « C’était intéressant de poser ça avec mon gabarit. Je me transforme en femme, de dos, simplement en détachant mes dreadlocks. Passer d’une posture d’homme à celle d’une femme m’oblige à aller chercher une autre sensibilité. »
     
    Les mécanismes invisibles
    Chez D’, il y a un fond de culpabilité qui transpire dans nos échanges. Parfois, on sent ses solides épaules s’affaisser sous le poids des violences faites aux femmes, comme s’il en partageait la responsabilité par le simple fait d’être assigné homme. Puis, en abordant le consentement au masculin, sujet totalement occulté par la société, D’ m’a ouvert les affres de son passé. L’abus sexuel subi à l’âge de 9 ans par une femme. Il lui a fallu quinze ans pour intégrer l’idée qu’il avait été violé dans son corps, son esprit. D’ poursuit : « Je suis un mec qui écrit, qui cogite, mais ça, c’était resté enterré profondément. Le truc m’a sauté en pleine gueule alors que j’allais être père. » Comme à beaucoup de garçons, on lui a enseigné à taire la douleur et à ne pas se présenter en victime. « Il y a quelque chose de très ancré dans le tissu sociétal, l’éducation, sur l’impossibilité de la plainte chez les mecs », souffle-t-il.
    Sur le sujet éminemment sensible du viol, D’ se livre sur la pointe des pieds. Pas question de faire le grand numéro des male tears 2, ces mecs qui réclament l’attendrissement des féministes, D’ refusant de « voler » une place de victime aux femmes. Ce sentiment l’amène à constamment faire valider son travail par sa compagne ou ses amies féministes, cautions indispensables. « Après la pièce, il s’est passé un truc absolument ouf, les filles ont débattu, mais les mecs se sont tus. » L’approche sensible des problématiques d’affectif, de relationnel et de sexualité, ça coupe la chique aux hommes, pas préparés à échanger sur le sujet.
    Pour répondre au silence des hommes, D’ a donc invité la parole. Mais pour que cela fonctionne, il fallait qu’elle soit accompagnée et protégée. Il avance son idée de laboratoire à ses potes. Ils sont cinq à être partants. La première rencontre dure deux heures trente. « Ça a été la claque de ma vie, résume D’. On a identifié un schéma dont personne ne parle : la part sensible cachée des mecs. » Il n’y a pas eu de round d’observation. Le groupe se confiant des choses très personnelles, un flot d’émotions les ­submerge. « Par contre, la deuxième séance a été ­difficile à caler. Comme le saut en parachute, c’est toujours la deuxième fois la plus difficile. »
    Brahim, 47 ans, un vieux pote de D’ à Bobigny, comédien et responsable d’un service d’animation pour seniors, est de ceux-là. Au téléphone, il me livre ses impressions : « Dans le labo, on s’aperçoit qu’on n’est plus seul et ça te file la patate. D’, physiquement, c’est un guerrier que tu as envie de suivre. Le poids de l’image du masculin dans cette société est tellement balèze qu’on ne peut pas en parler. Le labo m’a transformé. Avant, je contournais les sujets sensibles, je me cachais. » Brahim continue en expliquant que, dans sa famille, l’homme est « procréateur, taffe et ramène la thune ». En dehors de ça, « il pose son cul sur le fauteuil », et c’est sa femme qui fait le reste. Il poursuit : « Moi, j’étais programmé pour devenir ce genre d’homme, pour mettre ma femme à ma botte. Le labo m’a éclairé. Quand l’amour a frappé à ma porte, j’étais largué entre mon éducation et le poids du quartier. Dans mon environnement social, on n’était qu’entre couilles. Alors, tu joues le bonhomme. »
    Fort de la réussite du groupe test, D’ lance les inscriptions via sa page Facebook pour étoffer et multiplier les groupes. Le temps n’est pas au militantisme, mais les graines semées peuvent faire bouger les lignes, il en est persuadé. D’ailleurs, Fabien, comédien de 43 ans, joint lors du Festival d’Avignon, me dit mesurer déjà les premiers effets de la déconstruction sur ses relations aux autres. Il poursuit : « Quand j’étais gamin, je ne voulais pas faire de foot, mais de la marche athlétique, où le déhanchement génère des insultes homophobes. Si tu ne rentres pas dans les normes des autres garçons, on te féminise. » Ces fameuses normes du masculin ont obligé Fabien, enfant, à refuser de faire de la danse et à aduler John Wayne, icône machiste. Il le regrette aujourd’hui. « Dans le labo, on essaie de sortir du conditionnement des normes. Les mecs viennent de milieux totalement différents, mais ils ont une volonté commune de s’interroger. » La société conditionne l’homme à la violence. L’ADN commun des participants du laboratoire tient dans la volonté de faire voler en éclats cette idée reçue. Fabien, comme les autres, a envie de faire le tri entre ce qui vient réellement de lui et ce que la société lui impose. Il reprend : « Avant de rencontrer D’, j’avais entendu Despentes, qui reprochait aux mecs d’être vachement longs à prendre en charge ce qui les concernait. Elle citait le viol. C’est bien à nous de régler ce problème. Au laboratoire, grâce à D’, on est devenus des révolutionnaires de l’intime. » La question du désir masculin est récurrente dans les laboratoires. D’ le souligne : « 90% des mecs m’ont dit que ce n’est pas la pénétration qui les rend le plus ouf. Ils répondent à ce qu’on attend d’eux. On leur demande de prêter attention au consentement féminin alors qu’ils ne savent même pas l’identifier chez eux ! Régler les problèmes de violences, ça commence à cet endroit. »
     
    Le temps du manifeste
    Chez D’, toutes les luttes se télescopent et ses racines antillaises, noires, nourrissent de leur sève les bourgeons de son nouveau combat. « Tu as des gens qui se réfèrent à la créolité, à Césaire ou Glissant pour poser un socle sur lequel ils construisent leur identité noire. De la même manière, la pensée féministe doit nous servir aussi de fondation pour nous construire en tant qu’hommes. » En présentant le féminisme comme le socle référent pour construire la nouvelle masculinité, D’ raille ces « groupes virilistes, centrés uniquement sur leur petit pouvoir phallique, comme Soral ou les masculinistes, et qui redoutent leur émasculation sociale ». Comme nous constatons ensemble que les hommes sont sur un terrain vierge sur les questions du corps, de la sexualité, D’ se fait plus incisif : « Les féministes nous ont ouvert le chemin. Si elles n’avaient pas travaillé sur le désir, le consentement, on ne se serait jamais posé ces questions-là. On doit prendre le relais, si on veut une société plus égalitaire. On devrait se dire : c’est quoi, les cent questions fondamentales que les féministes se sont posées sur leur condition, et tenter d’y répondre à notre tour en tant que mecs ! »
    Autour de nous, la terrasse s’est remplie, mais D’, tout à sa révolution, continue : « Il faut que je te montre mon dernier clip. Ça s’appelle Cris sourds part 2. » Il sort son téléphone, me le tend avec les écouteurs. J’ai tout de suite pensé à une sorte de manifeste. Quand je le lui ai signifié, il s’est tu, puis m’a répondu : « Un manifeste… Putain, c’est ça. Il faut trouver des signataires. » Dans le clip, D’ interpelle la communauté des hommes qui, si elle se cloître dans ses fondements actuels, est vouée à disparaître.
    « Il y a une notion que nous sommes de plus en plus nombreux à désavouer : être un vrai homme ! / Au regard de ce que cela implique, être un vrai homme, nous n’en voulons pas. / Un vrai homme est un mensonge, un leurre, une foutaise… / Je ne veux pas être un vrai homme. Je veux être un homme véritable. »
    Quelque part en Seine-Saint-Denis, il y a une poignée d’hommes véritables qui ne demandent qu’à faire des petits. En tout bien tout honneur.
     
    1. Chanteur de soul américain des années 1970.
    2. Male tears, littéralement « larmes d’hommes », désigne les plaintes masculines qui accusent les féministes de misandrie et de suprématie féminine.

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  • Les putes prennent trop cher

     
     
    Photo © B. Bechet / Odessa / Picturetank
     
    Début juillet, le Syndicat du travail sexuel (Strass) reprenait un article du Parisien relatant des braquages de prostituées à leur domicile dans le Val-de-Marne. Sans surprise, dans les commentaires Facebook du média, les haters s’attachaient plus à déprécier l’activité de ces femmes qu’à éprouver de la compassion pour ce qu’elles avaient subi.
    Quand les jeunes que je rencontre évoquent le sujet, je dissocie toujours la prostitution subie, largement majoritaire, de celle choisie comme une véritable activité professionnelle. J’évite soigneusement le débat qui déchire la sphère féministe, entre abolitionnistes et réglementaristes, estimant qu’à 15-17 ans, c’est difficile d’en mesurer tous les enjeux. Et puis, en deux heures, j’ai d’autres priorités.
    Les ados sont généralement très surpris quand je fais référence à la notion de travailleur-se-s du sexe et à l’existence d’un syndicat comme le Strass. Pourtant, si tout le monde s’accorde à dire que c’est le plus vieux métier du monde, personne n’ose donner une légitimité et des droits à ces travailleur-se-s (retraite, assurance maladie, etc.). La sidération est de mise à l’évocation de la prostitution masculine. En effet, pour beaucoup, la prostitution ne concerne que les meufs et les travestis, ces derniers n’étant pas identifiés comme appartenant au masculin. Du coup, rien de tel pour mettre le feu dans une classe que d’évoquer les rapports homosexuels tarifés. L’incompréhension vire à l’acrimonie : « Un mec qui vend son cul à un autre mec, c’est le pire de l’humanité. » Comme il y en a toujours un pour rappeler qu’en prison, certains « ramassent le savon » pour cantiner, le débat finit invariablement sur des vannes de parloir.
    Quand je raconte que j’ai travaillé avec des travailleur-se-s du sexe, les sourires entendus sont de mises.
    « M’sieur, vous étiez mac ?
    - J’ai travaillé dans une association de lutte contre sida qui leur proposait un accompagnement social, des préservatifs, des adresses de centres de dépistage.
    - Mais c’est impossible de bosser avec des putes ?! Comme elles sont toujours habillées sexy, on doit avoir grave la trique et envie de se les faire, non ? Vous avez dû en profiter ! »
    J’ai souri en repensant à la fois où j’avais fait un beau lapsus en évoquant l’« accès aux seins » au lieu de « soins », en échangeant avec deux prostituées aux décolettés vertigineux. J’ai avoué avoir été parfois déstabilisé, mais j’ai insisté sur la distance indispensable aux bonnes relations professionnelles. « Est-ce qu’un médecin a des rapports sexuels avec toutes les patientes qu’il examine nues ? » lui ai-je répondu.
     
    Le regard déclassant du grand public sur les prostitué-e-s incite ces jeunes à minorer les violences subies. Après tout, le tabassage et le racket de putes sont parfaitement intégrés dans ce jeu très éducatif qu’est GTA * (Grand Theft Auto). Franchement, quand une société laisse ses enfants « jouer » à finir à coups de lattes une pute sur un trottoir de San Andreas [« ville fictive du jeu, ndlr], on peut s’interroger sur le niveau d’empathie général...
    À Nanterre, un lycéen avait tenu à m’initier : « Il y a un endroit dans GTA où tu te gares et tu laisses la pute venir. Si tu lui défonces bien sa mère, tu gagnes une seconde voiture… » J’ai regretté cette époque bénie où on dégommait de l’extraterrestre sur nos Space Invaders, même si c’était un rien alienophobe. D’autant que GTA a donné naissance à quantité de tutoriels sur le Web où les mecs donnent des techniques pour mieux « profiter » des joies du jeu en question. On y voit, entre autres, un avatar qui, après une fellation sans capote, sort de sa voiture, récupère une batte de base-ball dans son coffre, éclate la prostituée et reprend son fric.
    Les YouTubeurs justifient leurs scénarios en expliquant, avec une froideur de trader, qu’il convient de faire fructifier son capital après profit. Les commentaires qui vont avec sont tout aussi abjects.
    Sur un forum dédié à la nouveauté FPS (comme First Person Shooter, technique permettant de vivre les scènes du jeu vidéo à travers les yeux de son avatar), qui, paraît-il, « sublime les parties de jambes en l’air », j’ai pu lire : « Autant le jeu semble super, autant ce genre de scène me dégoûte. Peut-être parce que je suis une fille ? Mais je pense que c’est surtout le fait que la prostituée se fasse tuer à la fin. » Cette vision très « genrée » de la sensibilité face à un féminicide virtuel est bien réelle. Dans GTA, les prostituées sont exclusivement des femmes qui finissent toujours par se faire massacrer, et ça n’émeut que les filles. Du coup, dans la vie, la vraie, faut pas s’étonner que certains reproduisent le fait.
     
    Un mec, à Pantin, m’expliquait, hilare, que le trip de son frère, un client régulier, était de récupérer son fric après l’acte, parce que « les putes ne méritent pas leur argent ».
    « Tu devrais dire à ton frère que si le consentement, qui repose sur l’acte tarifé, n’est pas honoré, ça s’appelle du viol ! » lui ai-je rétorqué.
    En insinuant que le frangin adulé pouvait être un violeur, je me suis exposé à l’opprobre d’une partie du groupe. La majorité est restée silencieuse, n’osant prendre la défense de la prostitution devant les deux-trois mâles dominants. Entre la pute et le violeur, la classe était face à un manichéisme digne de Scarface : « Je ne suis pas une pute, je suis Tony Montana. »
    Plus tard, dans un foyer de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), le débat s’est radicalisé : « Avec la pute, je n’arrivais pas à cracher, alors je lui ai demandé de me rembourser ! Je l’ai défoncée. Au BDB [bois de Boulogne], on y va pour mater et se foutre de leur gueule. Si y en a une bonne, on se fait “pépon” [pomper] sans payer. » Beaucoup parlent de Boulogne comme d’un zoo à ciel ouvert où on vient reluquer une autre espèce en liberté. Ça justifie leurs safaris.
     
    Heureusement, dans la foulée, un autre témoignage a détendu l’atmosphère : un jeune, déposé au bois de Boulogne par son frère pour y être déniaisé, n’arrivait pas à bander à cause du froid. Du coup, il avait profité de la passe pour raconter sa vie à la prostituée ! « Mon frère était vénère d’avoir payé pour rien, mais moi, j’ai passé un bon moment à discuter en lui matant le boule. »
    Crise oblige, la prostitution semble aujourd’hui envisageable pour certains jeunes, mais pour que « ça passe crème », on prend soin de relooker le terme, de le saupoudrer de strass et de paillettes. L’escort a remplacé la pute. Sous cet anglicisme, la prostitution prend de la hauteur sociale, car « vendre son cul en Louboutin sur le Net, c’est plus classe que traîner sa race sur les Maréchaux », ai-je entendu en CAP coiffure, porte de la Chapelle. Certaines expriment qu’en cas de galère, elles ne renâcleraient pas à michtonner un chouia. Je leur rappelle qu’elles manquent peut-être de maturité pour s’exposer de la sorte.
     
    En juin dernier, les travailleuses du sexe ont eu accès à une mutuelle. « C’est un geste politique. Ça nous ancre dans la société, s’est réjouie Axelle, porte-parole du Strass. Alors qu’il y a de plus en plus de violence envers les travailleuses du sexe, il était nécessaire pour nous d’avoir un substitut de revenus en cas d’incapacité de travail. » Je doute que cette mutuelle fasse partie des options du prochain GTA.
     
    * GTA est un jeu vidéo

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  • J'avais écrit ce texte sur mon blog le 2 décembre 2009, au lendemain de la journée mondiale de lutte contre le sida et suite à des déclarations foireuses de P. Bergé contre le Téléthon. Comme on a tous dit et fait des conneries, c'est ma façon de rendre hommage à ce grand monsieur, tout en relançant le débat sur le pognon. (Avec en illustration, ce dessin très drôle de Luz dans Charlie qui je n'en doute pas une seconde, ne fera pas l'unanimité) :

    Tu t’es épanché sur l’épaule des journalistes comme un morveux jaloux de la taille du paquet cadeau du frangin sous le sapin. T’as dit tout haut ce qu’on chuchote dans les associations de lutte contre le sida en vérifiant que le téléphone est bien raccroché… C’est vrai, il ne nous reste que les miettes. Le Téléthon, question pognon, ça rime avec gros glouton. Mais t’as passé l’âge des concours de taille de bite sous la douche, Pierre…

    Chaque année, c’est la même chose, quand le gosse myopathe bave sur scène en gros plan, nous, on exige que les gamins séropos soient floutés, voire mosaïqués. Le séropo voicodé, filmé dans le brouillard, ce n'est pas vendeur, Pierre. On n’y arrive pas, Pierre, à faire pleurer dans les chaumières. Ça fait 30 ans que ça dure. Tous les réalisateurs te le diront, Pierre, la salive qui coule doucement le long du cou puis d’une épaule, c’est visuel. Par contre, un kaposi, c’est comme une chemise à pois, ça moire à l’écran.

    Pierre, t’as merdé… Car sur le terrain, nous, on doit répondre de tes conneries. Sache, Pierre, qu’au-delà du Marais, les gens aiment le Téléthon. Chaque année, ils courent, sautent, se déguisent, fabriquent des pizzas ou des paellas géantes, se mobilisent dès l’aube, ne dorment pas pendant 24 heures sans coke (et oui, Gérard, c’est possible), rivalisent d’ingéniosité pour avoir leur minute de gloire sur le petit écran…

    Tiens regarde, Pierre, ce que j’ai trouvé sur le site de l’AFM comme exemple de mobilisation : « Le fil jaune "De la maladie à la Guérison" Les associations étudiantes ont créé les plus grandes fresques possibles écrivant le mot « maladie » à l’aide de pin’s Téléthon. L'idée : faire disparaître le mot "maladie" en vendant les pin’s un à un. Le mot "guérison" qui se cachait sous les pin’s se découvrait alors. Ce fil jaune a été organisé entre autres à Toulouse, Reims, Vannes, Angers, Brest, Nîmes, Dijon, Paris, Montpellier, Poitiers, Valenciennes…

    T’as vu, Pierre, ils ne déroulent pas des capotes roses sur l’obélisque, eux. Ils pensent plus avec leur cerveau qu’avec leurs roustons les bénévoles du Téléthon, hein ? Même à Vannes, Pierre… Tu sais même pas où ça se situe sur la carte du Maroc, Vannes, hein ?

    T’as merdé, Pierre. Alors ils nous le font comprendre en un clin d’œil, les gens, avec des allusions à peine voilées: "c’est pas un pédé de la mode de Paris qui va nous apprendre à donner et surtout, à qui on doit donner". T’inquiète pas, Pierre, on leur dit aux gens que t’as soutenu un nombre incalculables de projets, d’associations, que t’as balancé un paquet de fric dans la lutte contre cette saloperie de virus, que t’as donné du temps, et pas qu’aux homosexuels parisiens… Nous, on sait ce qu’on te doit, Pierre.

    Mais le mal est fait, Pierre. Ils ne sont pas contents les gens. Et crois, moi, au prochain Sidaction, on va pleurer quand il faudra redistribuer la maigre obole récoltée.

     

    Dessin : couv de Charlie Hebdo réalisée par Luz


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