• Rap de comptoir et autres bitcheries

    Le lycée était à quelques encablures de la station de RER Vert-Galant (Seine-Saint-Denis), station qui a hérité du surnom d’Henri IV signifiant « homme entreprenant », appellation minimale au vu de ses soixante-treize maîtresses recensées. En découvrant que cet insatiable coureur avait eu un pavillon de chasse dans le coin, j’ai fait le rapprochement avec une ­réflexion haute en couleur d’un militant local de CPNT (Chasse, Pêche, Neuf-Trois et Tradition) croisé quelques années plus tôt : « Les taspés, je leur mets deux cartouches. Si elles veulent pas niquer, on passe direct à la petite gâterie. Suce-moi ou je te fume. » J’avais des capotes sur moi, mais pas de gilet pare-balles.
    Pour démarrer mes animations, j’aime établir un état des lieux de notre société et des messages délivrés autour du corps et de la sexualité. À partir de pubs où l’anatomie sert de packaging aux produits, nous avons travaillé sur les stéréotypes. Beaucoup se sont indignés devant ces visuels souvent dégradants pour les femmes. Certains mecs ont refusé de parler de sexisme, arguant qu’après tout les mannequins acceptaient bien de poser, donc de michetonner.
    La pub étant plus indulgente à leur endroit, les hommes ont du mal à faire le lien avec les inégalités que cette dépréciation à répétition peut engendrer. Je leur ai donc exhibé la pub pour le parfum Invictus, où le type pose dans sa virilité tatouée, nous survolant de son sourire pédant, daignant rejoindre, à la fin du film, cinq femmes qui l’attendent comme le Messie. Les mecs adorent son air concupiscent, annonciateur de la grosse partouze à venir. Certaines filles se sont pâmées devant le BG, prêtes à s’émanciper des jugements des autres pour lui tâter les pecs et, du coup, alimenter les stéréotypes de genre.
    Pour disserter sur le sexisme ordinaire, de la pub au rap, il n’y a qu’un pas qu’on a allègrement sauté. J’ai joué la carte locale, avec les textes bodybuildés du poète de Sevran : Kaaris. Certains d’entre eux ont reconnu apprécier ses punchlines, dont trois filles jusqu’à présent récalcitrantes à l’idée de parler de sexualité. J’ai demandé à la plus loquace si elle était prête à déclamer des vers du troubadour du 9-3. Comme elle le kiffait grave, elle a accepté et s’est approchée du tableau sur lequel j’avais posé un A3 avec des morceaux choisis.
    Elle a commencé par « J’te baise et les draps s’en souviennent […]/La chambre est assez grande pour plusieurs chiennes/Le torse est assez large pour plusieurs chaînes » (Zoo), rimes agrémentées d’une référence à Kalash, un titre écrit avec Booba : « Elle pense que j’suis en train d’la doigter hum hum/J’lui mets mon gros doigt d’pied. »
    « M’sieur, les chiennes, c’est pas nous. Il parle des filles qui se respectent pas. Celles qui couchent à la chaîne », m’a-t‑elle signifié, les joues empourprées et « l’utérus sur les talons » (Se-vrak). « Donc, avoir un rapport sexuel avec un mec, ça mérite de se faire traiter de chienne ? De se faire mettre un gros doigt de pied dans le vagin ? » ai-je rétorqué. Elle avait du mal à argumenter dans le sens de son idole et, comme elle parlait de conduite, j’ai pris le volant des mains de Kaaris qui fait patiner ses « couilles de Terminator » (63) afin de faire « des créneaux dans leur vagin » (Pas de remède). Conduire une meuf comme sa bagnole, c’est le grand kif ultra-stéréotypé du vrai mec qu’aucun des garçons présents n’a vraiment renié. Ça sentait les pollutions nocturnes à particules pas très fines, le romantisme à grands coups d’arbre à came en tête.
    Je l’ai invitée à continuer sur « Viens à Sevran si tu veux de la lourdeur/Tu sors de la ch… ». Elle s’est arrêtée et semblait avoir du mal à conclure. J’ai donc lu à sa place : « Tu sors de la chatte à ta maman et t’en as encore l’odeur. » (Bébé).
    Cette fois, elle a reconnu qu’entre écouter des paroles noyées dans le flow et les lire, ce n’était pas pareil. On a tous réfléchi sur ces mots vulgaires et violents qu’on entend mais qu’on n’écoute plus. Quand on a lu, entre rires et dégoût, qu’« elles se déboîtent les babines quand elles sucent le dinosaure » (63) on a imaginé son prochain titre : « ça nique au jurassique ».
    Mais Kaaris et tous les « Gérard de Nervalo » de quartier ont leurs exégètes ­modernes qui les défendent à coups d’interprétations bidon. Un type nous a causé de second degré, de posture gangsta et qu’il fallait en rire. Sans crier à la censure inutile, je lui ai signalé que grandir et se construire dans cet univers érotisé à l’extrême, où la sexualité se conjugue avec la violence, pouvait se révéler traumatisant pour les plus jeunes et plus impactant pour les filles. Je leur ai rapporté l’interdiction récente de concert du groupe Viol, expliquant jouer la carte du vingt-cinquième degré pour caricaturer la violence sexuelle : « Comme c’est bon de te violer/Toi qui ne m’étais pas destinée/Tu chiales, affalée dans mon sperme !/C’est ta faute, alors tu la fermes ! » À ces paroles, les filles se sont toutes émues et les mecs se sont tus. Le second ou le dixième degré, c’est facile à revendiquer sur le papier entre adultes avertis, mais plus compliqué à s’approprier pour de jeunes candides ou des femmes détruites dans leur chair, leur humanité. À défaut de niquer le système, les rappeurs de Jacuzzi ne pensent qu’à se taper des bitches, se goinfrant de sexisme et d’homophobie. L’insulte ultime, c’est féminiser les autres pour les railler : « MC tu donnes ton cul, ta monnaie pue de la te-cha » (Billets verts, Booba). Invariablement, on dévalorise le sexe féminin avec ce vieux truc de « chatte qui pue ». Logique, alors, que, quand on parle de la vulve, les filles affichent une moue de dégoût et que certaines se disent prêtes à vivre dans l’ignorance de leur corps. Mais Gradur veut bien jouer les précepteurs et leur donner la leçon : « Quand elle me voit, elle s’met des doigts/J’rentre dans sa chatte comme un cheval de Troie » (Bang Gang).
    Heureusement, Grand Corps Malade est venu soigner nos haut-le-cœur pour signifier nos balbutiements : « Le corps humain est un royaume où chaque organe veut être le roi/Il y a chez l’homme trois leaders qui essayent d’imposer leur loi/Cette lutte permanente est la plus grosse source d’embrouille/Elle oppose depuis toujours la tête, le cœur et les couilles. » En remplaçant couilles par sexe, pour associer filles et garçons, il y a eu un beau silence où chacun analysait en son for intérieur les tiraillements de l’adolescence, entre désirs et limites.
    Pour conclure, c’est Kendrick Lamar, outre-Atlantique, qui nous éclaire sur cette surenchère de testostérone rappée : « I pray my dick get big as the Eiffel Tower » (« je prie pour que ma bite devienne aussi grande que la tour Eiffel », Backseat Freestyle). En fait, ces mecs sont de grands enfants qui implorent le Tout-Puissant de leur donner un peu de longueur de queue.

     

    (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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