• Petits salauds aux lentilles

     

    C'était dans Causette#30, le mois dernier

    Le 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, demeure pour tous les acteurs de la prévention un moment fort de mobilisation. On reçoit quantité de sollicitations, qui vont du stand exposé aux quatre vents dans un centre commercial à la lecture de textes d’Hervé Guibert dans une bibliothèque déserte. Le sida, le chaland en a ras la casquette : ça fait trente ans qu’on lui en rebat les oreilles.

    Pour les militants, ou du moins ce qu’il en reste, c’est aussi une journée de mémoire où, parfois, j’ai la sensation de faire partie du dernier carré de poilus qui ressassent à l’envi le jour où le typhus et la vérole ont envahi les tranchées. Du coup, avec les élèves, on n’est pas toujours raccord.  L’année dernière, j’ai passé ma Journée mondiale à Goussainville, dans le Val-d’Oise, très loin des cocktails de l’establishment associatif qui a fait du sida son fonds de commerce.
    La première classe rassemblait une vraie bande de casse-bonbons, pour rester poli. Toxicos du texto, ils s’invectivaient sans arrêt, le portable à la main. Les questions sur le sida, mais aussi sur le grand n’importe quoi, fusaient. Les réponses, elles, étaient snipées en plein vol. On était en plein débat d'idées, façon stand de tir à la Foire du Trône. Depuis trente ans, on passe notre temps à repréciser qu’être séropositif, ce n’est pas la même chose qu'être malade du sida. Il y a toujours des élèves pour nous décrire les séropos maigres et chauves (sous chimio) comme pour mieux les identifier et probablement se rassurer qu’ils n’ont pas été exposés à ces infâmes zombies viraux. Heureusement, le contre exemple de Magic Johnson, séropo et élu meilleur joueur de NBA, fonctionne toujours auprès des jeunes. Avec le sida, on est face à un curieux mélange d’indifférence et de peur. On ne veut plus en entendre parler, mais, dès que le mot est lâché, c’est la grande débandade. Un peu la vieille histoire du cauchemar dans le placard… Au bout d'une heure, un peu usé, comme un joueur de tennis devant la machine à balles, j’ai allumé le projecteur, histoire de canaliser un peu l'attention. J'ai eu droit aux éternelles blagues sur les films de boules et Clara Morgane, décidément indémodable. J'ai extrait de son boîtier le DVD Nés avec préservatifs, produit par Sidaction, tout en espérant que cette série de témoignages, dont celui de Kumba, une jeune fille séropositive depuis la naissance, allait les calmer. Erreur de manipulation, c'est Guillaume, jeune homosexuel en plein outing auprès de son père, qui occupe l'écran... Immédiatement, les railleries et les insultes pleuvent... Cette fois, je fatigue vraiment. J'appuie sur pause, au moment même où père et fils partagent leur repas : gros plan figé sur une assiette de lentilles ! J'ai eu, d'un coup, comme une envie de les balader un peu, peut-être pour venger l’honneur sali de Guillaume.
    « Je voudrais attirer votre attention sur l'importance de cette image... Silence de cathédrale, regards interrogateurs, puis le miracle :
    – Je sais M'sieur. Il y a du fer dans les lentilles et quand on est malade du sida, on a besoin de force. »
    Je cherchais juste un effet pause-café et le nutritionniste en herbe me servait le petit salé en plat de résistance ! Du coup, on a embrayé sur les effets de la maladie, sur les difficultés sociales qui demeurent malgré de nettes avancées thérapeutiques. Plus tard, j’ai réitéré le détournement d’image au hasard. Après tout, cela avait plutôt bien fonctionné.
    « Un détail devrait vous alerter : le baromètre sur le mur de la cuisine. Tous les matins, les séropositifs doivent vérifier la pression atmosphérique avant de sortir. Leur organisme résiste moins bien à la pression…
    - Vous êtes sérieux, là ? Ça craint ! »
    Il y avait les sceptiques qui scrutaient mon visage et les convaincus, vraiment abattus. On était en plein Vendée Globe version VIH, avec des skippeurs tâtant de la pression pour choisir le meilleur itinéraire... J'ai fini par leur faire comprendre que je me foutais un peu de leur gueule, mais que cette métaphore n'était pas si éloignée de la réalité... Je leur ai cité l’exemple de cette amie qui aimerait refaire sa vie, dont la charge virale est indétectable grâce à un traitement qui joue aussi un rôle préventif pour ses partenaires. D’après son médecin, elle pourrait avoir des rapports non protégés si elle le souhaitait. Mais voilà, à quel moment avouer sa séropositivité à son amant ? Avant le rapport, c’est risquer d’entendre la porte claquer. Après, ça peut finir avec une bonne droite ou aux assises pour tentative d’empoisonnement. Ils étaient unanimes : il fallait annoncer sa sérologie. Nombreux étaient ceux qui prônaient la pénalisation en cas de contamination. On retrouvait cette notion de faute si souvent associée à ce virus. À l’heure où la communauté gay se déchire encore et toujours sur le barebacking (courant prônant le culte des rapports non protégés) et la présophobie (phobie du préservatif), la majorité de la classe, elle, ne s’est pas embarrassée de concept pour se jeter sur les condoms gratos. C’est avec la sensation du devoir accompli que j’ai rejoint, le soir, la manifestation d’Act Up à Bastille, considérée par beaucoup comme anachronique depuis que le sida est devenu chronique.

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