• Petits arrangements entre couilles

    Qu’il se prénomme Hugo, Mohamed, Jean-Pierre ou Issa, quels que soient son vécu, son milieu social ou son adresse postale, le lycéen étalon est souvent tiraillé entre l’identification au mâle dominant hérité de ses aïeux bien burnés et le ralliement à la cause d’une égalité des genres qui sort (enfin) du placard à balai. Alors, dans mes animations, là où il s’attendait à écouter la voix partiale d’un pair qui le (ré)assurerait dans sa virilité, à partager des points de vue « entre couilles » comme me l’ont stipulé de futurs plombiers, je le sens perturbé par mes invitations à se sensibiliser au sexisme quotidien subi par les femmes, à sortir de nos habitudes mascu­linistes, à abandonner le canapé pour la table à repasser. Parfois, il me mate comme un traître du sexe fort, un vendu au féminisme.
    Eh oui, sachez-le, mesdames, pour le mec alpha, ce n’est pas facile de se dédouaner de toutes ces années de transmission machiste, de s’affranchir de son éducation. Au fil de mon travail auprès des ados, je cerne mieux le long cheminement qui est le nôtre pour que nous arrivions à partager l’espace équitablement avec vous. Pour bien les accompagner, nos hommes de demain, il convient de ne pas les couvrir d’opprobre afin de ne pas les bloquer dans leur virilité naissante, mais déjà bien musclée. Du coup, je m’associe toujours à eux quand j’illustre ces moments où, submergés par les valeurs d’antan, on déconne vraiment. Je privilégie donc ­toujours le « nous » au « vous ».
    Récemment, dans un lycée de Sarcelles (Val-d’Oise), un jeune a parfaitement résumé ces attitudes ambiguës, ces messages paradoxaux adressés aux femmes, cette difficulté que nous avons à appliquer l’égalité. Il est entré dans la classe, un peu en retard en hurlant : « C’est ici le cours chelou ? », pressentant peut-être qu’il allait être bousculé dans ses représentations.
    Comme d’habitude, j’ai fait avec eux un état de notre société et de la somme des messages sexistes délivrés par les pubs, les émissions télé, les clips… Le lycéen étalon s’est associé aux autres pour parler « des putes » qui offrent leur nudité aux yeux du monde et qui obtiennent la réputation qu’elles méritent. Pourtant, après le débat, quand j’ai demandé s’ils aimeraient que les choses évoluent, que les inégalités hommes-femmes disparaissent, il a signalé avec force son approbation. On a cherché, avec l’ensemble de la classe, des solutions : permettre aux femmes d’accéder aux mêmes carrières que les hommes, partager les contraintes familiales, surveiller nos attitudes et nos paroles vis-à-vis d’elles. Il opinait du chef à chaque proposition. « Et si un jour, vous êtes parents, accorderez-vous les mêmes droits à votre fils et à votre fille ? » leur ai-je demandé. Là, il n’était plus dans le consensus. Il n’était pas question que sa fille sorte trop jeune, qu’elle « tombe enceinte », qu’elle « écarte les cuisses avec n’importe qui ». On avait atteint les limites de sa vision égalitaire. Offrir la liberté à une fille, c’était l’inviter à se salir sexuellement, à saloper la réputation de la famille, donc la sienne. Il connaissait les mecs, puisqu’il en était un, et il fallait protéger sa progéniture de « leurs mauvaises pensées ».
    On a travaillé sur la confiance en soi, qui se construit dans l’émancipation, et sur la vulnérabilité, qui caractérise les filles trop « protégées », trahies par leur grande naïveté face aux épreuves de la vie. « Plus on interdit, plus on a envie de faire n’importe quoi, a-t-il reconnu étonnamment. Mais c’est quoi la vulnérabilité ? Je comprends pas. – Quand tu as peu d’infos sur ton corps, la sexualité, la relation à l’autre, qu’on te maintient dans l’ignorance pour te protéger ou t’empêcher de passer à l’acte, tu laisses l’autre te diriger, décider. Tu es vulné­rable, fragile. Tu t’exposes aux choix de l’autre. Tu peux alors subir la relation. » Il a acquiescé, mais a ajouté cette grande vérité si souvent entendue : « C’est le mec qui fait le travail, m’sieur, donc les filles ne sont pas obligées d’en savoir trop. » Faire l’amour à sa partenaire serait donc un travail à la chaîne, où le mec serait forcément le patron. « Et ta copine, lui ai-je demandé, c’est une intérimaire ? »
    On est revenu sur les mots violents qui accompagnent les femmes au quotidien. Il avait du mal à décrire, sans les (mal)traiter, celles qui expriment leur appétence pour la sexualité et revendiquent leur liberté. Je lui ai proposé de répéter cette phrase : « Cette fille a envie de faire l’amour et elle aime le faire. » Les insultes qui lui brûlaient les lèvres l’amenaient presque à balbutier. « Ah monsieur, c’est trop chelou, ça me fait bizarre de dire ça ! » Ils ont été plusieurs à reconnaître qu’on avait banalisé les insultes faites aux femmes. D’ailleurs, le porno en fait bien la promo ! En effet, la femme est souvent rabaissée dans la sexualité scénarisée avec des titres sans complaisance pour elle. « Mais il y a des filles qui aiment ça, non ? – Si ta copine te dit “insulte-moi en me baisant parce que ça m’excite”, alors, oui, tu peux. » Il a fait la moue. L’insulte réclamée, c’est moins excitant, et l’inversion des rôles nous donne la sensation d’être dépossédés, de perdre ce qui remplit si bien nos caleçons. Récemment, de jeunes apprentis m’avaient signalé que les filles du « BEP esthétique se faisaient défoncer dans les toilettes ». Sans débattre sur le lieu des ébats puisqu’après tout chacun fornique où il a envie, voire où il peut, nous avons travaillé à déconstruire leur affirmation. Ces filles choisissaient d’aller aux toilettes pour avoir des rapports sexuels, alors pourquoi dire « elles se font baiser » ? Elles étaient actrices de leur sexualité et beaucoup parmi les garçons avaient du mal à l’intégrer, l’accepter. C’est tout le paradoxe de la relation : les mecs sont ravis de rencontrer des filles qui acceptent des relations sexuelles, mais ils les dévalorisent systématiquement. Dans le genre grand écart, un groupe de garçons répondant à la ­question « pourquoi a-t-on une copine/un copain ? » avait écrit : 1) pour passer le temps, 2) pour le mariage, 3) pour la lune de miel. Entre le passe-temps et l’engagement, on leur cause donc d’égalité et, pour ­certains, c’est un peu comme si on leur promettait la lune de fiel.


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