• Petite mère la pudeur

    Dans la dernière ligne droite avant les vacances « solaires », ma structure m’a envoyé causer pistil avec des apprenties fleuristes. Les imaginant un rien fleur bleue, je me voyais déjà exhaler de l’amour sous une pluie de pétales de roses parfumant nos échanges bienveillants. Pour le professionnel de la déconstruction de stéréotypes que j’essaye d’incarner, c’était se croire en vacances avant l’heure et oublier un des fondamentaux du job : rien n’est acquis, tout reste à faire. À la prof qui m’avait signalé que l’une des filles avait tendance à accaparer la parole, j’avais objecté par un « j’ai l’habitude, ça va le faire » un rien présomptueux.
    La fête du slip et du mojito battant son plein en période estivale, on a échangé sur l’alcoolisation festive qui peut brouiller nos émotions et nous emporter sur les pentes libidineuses du mélange des liquides. En écoutant nos délires à grand renfort de souvenirs, Bigard, en tongs au bar, aurait déclamé un « de la vodka aux chlamydias, il n’y a qu’un pas ! » qui aurait eu probablement son petit effet chez Hanouna.
    Mais une des filles a tenu à nous ramener aux principes de réalité en évoquant l’alcoolisme de son demi-frère : « Il boit beaucoup. C’est l’enfer. Il nous a déjà insultés, frappés. À la fête des Mères, il avait fait pleurer toute la famille. Il passe sans cesse de la violence aux câlins. Il a 27 ans et boit depuis ses 14 ans. Il change souvent de boulot, de copine… » Le silence qui a suivi avait des airs de gueule de bois que la fille, pressentie au dynamitage de l’animation, a brisé par un : « Ton frère c’est un ouf, moi je fume des bédos et je respecte ma mère.
    – Ta camarade a évoqué les changements d’humeur de son demi-frère. Penses-tu que le shit puisse avoir une influence sur la gestion de tes émotions ? lui ai-je demandé plus sérieusement.
    – Non, moi, je suis toujours énervée. C’est ma nature », m’a-t-elle rétorqué avec une pointe d’agressivité dont elle ne se départira pas.
    On est revenu aux fêtes, à la drague avec la langue et l’haleine chargées et aux risques de passage à l’acte désinhibé. L’énervée de service a pris la main pour ne plus la lâcher.
    « Il y a des filles qui se mettent dans la merde à aller faire les putes dans les soirées. Avec leurs jupes ras la moule, elles provoquent les mecs. Moi, je n’ai pas envie qu’on me tchipe dans la rue, donc je m’habille correct. Ces salopes, elles vont même chauffer les mecs en couple.
    – Le type en couple n’est pas capable de signifier qu’il n’est pas intéressé ? ai-je répondu.
    – C’est la meuf qui doit se tenir. Si je sors en jupe, tous mes potes et mon père vont me dire “tu fais quoi là ?” Les vêtements, c’est fait pour s’habiller, sinon on va chez les naturistes. Les meufs en jupe courte, pour moi elles sont à poil. C’est la honte de sortir comme ça.
    – Donc tu n’as pas le choix de ton look puisque tu es sous pression.
    – C’est vous qui traduisez. Je suis libre. Je ne le fais pas, c’est tout. Pour moi, une meuf qui sort en boîte en mini, elle a des chaleurs. Celle qui danse collé-serré, c’est normal qu’elle se fasse violer. C’est écrit sur sa jupe, il n’y a plus qu’à enlever la culotte…
    – Tu justifies le viol par la façon de s’habiller ? Dans une SlutWalk, une “marche des salopes” pour dénoncer les insultes, j’ai lu sur une banderole : “Mes vêtements ne sont pas un consentement.” Tu en penses quoi ?
    – Une meuf qui participe à une SlutWalk, c’est qu’elle se sent visée, donc qu’elle est une salope… Et si elles disent que leurs vêtements ne sont pas un consentement, c’est qu’elles ont conscience d’être provocantes… Elles aiment qu’on regarde leur cul et, en même temps, elles demandent aux mecs de rester loin, c’est n’importe quoi.
    – Tu pourrais être jalouse de la liberté de ces filles ?
    – Non. J’ai envie de les tarter, de les rhabiller. J’ai envie de leur dire : “Il est où ton jean ? Tu fais quoi, là ?” »
    Vu ce qu’elle glaviotait sur ses sœurs, je me suis dit que cette meuf, c’était le genre à s’envoyer du « café con bitché » tout l’été en terrasse. J’ai interrogé le groupe sur cette notion de liberté peu égalitaire suivant les foyers. Est-on en capacité à 16-17 ans de se dédouaner du poids des conventions ? Comme je suggérais que notre débatteuse en cheffe nous régurgitait un discours machiste prémâché pour elle par les hommes, elle m’a interpellé sur le terrain de l’intime : « Monsieur, imaginons. Votre fille sort avec un décolleté de ouf pour aller en soirée. Vous la laissez partir ? Vous ne vous inquiétez pas pour elle ?
    – Les deux ne sont pas incompatibles. Tu peux t’accorder de la liberté, tout en apprenant à te protéger car les mecs ne sont pas tous éduqués. C’est à eux de changer leur regard, d’apprendre à gérer leurs pulsions, et non à toi de t’habiller selon leur volonté. Dans l’absolu, le choix des vêtements devrait être esthétique, et non en fonction des risques potentiels. »
    Je leur ai proposé de travailler sur « La loterie de l’indécence », une illustration postée par La Sauvage jaune sur Twitter, après l’affaire du burkini. Cette internaute voulait démontrer que les femmes étaient jugées en permanence, qu’elles cachent leurs corps ou qu’elles le dévoilent. Une femme y est représentée coupée en deux, un côté vêtu d’un burkini et l’autre topless, légendés par les critiques usuelles. Avec l’été qui se profilait, le débat tombait à pic.
    « Les seins c’est comme le bas, c’est sexuel. Tu vas dans un truc naturiste si tu veux être à oilpé, a commenté la jeune fille.
    – On associe toujours la poitrine des femmes à la sexualité. La fonction primaire du sein est d’être nourricier », a immédiatement réagi la prof qui commençait à s’agacer. J’ai rajouté que les mecs, eux, ne se questionnaient pas vraiment en nous exposant leurs tétons aux premiers coups de chaud. Mais le vent de liberté balnéaire immortalisé par le Carlos Dolto « Tout nu et tout bronzé » des années 1970 n’a plus vraiment sa place sur les instas des vacances partagés aujourd’hui. Désormais, sur les forums ados, on fustige le robert libertaire. « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » est la nouvelle tartufferie en string de la génération exhibition.
    « Monsieur, même chez nous, on ne se balade pas torse nu. Vous êtes d’accord, les filles ? La majorité a opiné.
    – Chaque famille a ses codes de pudeur. Vivre nu chez soi ne veut pas dire qu’on peut exporter ses codes ailleurs sans interroger les usages de ceux qu’on visite, ai-je rajouté.
    – Il y a des coins réservés pour faire la pute sur la plage. Alors pourquoi vous venez faire chier les autres avec vos seins ?
    – Le fond du débat, c’est pourquoi les filles sont jugées tout le temps sur leur apparence ?
    – Peut-être qu’on ne gueule pas assez ? »
    J’ai acté avec plaisir qu’elle commençait à s’interroger. On était arrivé au bout des deux heures et on ne s’était pas envoyé que des fleurs. Je la remerciai chaudement pour sa participation avant de me diriger vers une classe de paysagistes en herbe, fréquentée uniquement par des mecs. Ces futurs architectes de l’espace allaient, un jour, gérer le bon ordonnancement des massifs et des fleurs. On était bien dans l’ordre des choses.
    (kpote@causette.fr et sur Facebook)

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