• On n’est pas sérieux quand on a 17 ans… Sauf quand on est trans

    Sur fond de castagne états-unienne sur les latrines non genrées, je narrais à une assistante sociale de CFA coiffure la scène où un jeune se déclarant « non binaire » m’avait réclamé une animation non hétérocentrée devant ses camarades interdits. Comme je lui confiais mes difficultés pour aborder sereinement le sujet de la transidentité avec les ados, elle m’a invité à rencontrer Grégoire, 17 ans, en pleine transition, bien dans ses hormones et ses baskets. Elle me l’a présenté sous sa nouvelle identité féminine, Camille. À notre rendez-vous sur la terrasse couverte d’un café, celle-ci est arrivée à la bourre, chaloupant autour des tables, les lèvres purpurines et les cheveux tirés, dégageant une assurance un rien exagérée qui trahissait ses 17 ans au compteur. De Grégoire, nous avons peu parlé. Il était mort à 6 ans, un soir où, de retour de l’école, il avait annoncé fièrement à sa mère qu’il était une fille, comme dans un film. « Ma mère épluchait des légumes. Je lui ai dit que j’étais une fille et elle m’a répondu d’accord. Tout au long de mon adolescence, elle m’a certifié que c’était possible de changer. Elle a été extraordinaire. » Du père, j’ai appris qu’il était violent et qu’il a abusé de deux de ses filles. Aujourd’hui, personne ne sait où il a échoué et nous n’en parlerons plus.
    Sa mère, pendant toute sa grossesse, a clamé haut et fort qu’elle attendait une fille. Grégoire arrive dans une fratrie de six, parfaitement équilibrée autour de trois filles et trois garçons. Avec malice, Camille me signale qu’elle a fait perdurer cet équilibre, de par sa double identité. « À l’école, j’étais à ma place nulle part. J’avais un prénom de garçon et dans ma tête j’étais une fille. J’avais les cheveux longs, bouclés, et on m’interpellait au féminin. Au collège, quand j’ai compris que j’étais un mec, ça m’a sidéré. En sport, je devais me changer avec les garçons alors que j’avais des petits seins et des hanches. Je suis certain que mon cerveau donnait des messages à mon corps. J’ai compris que j’étais différente et je questionnais Dieu sur ce qui m’arrivait. »
    « Certain », « différente », un coup masculin, un coup féminin, Grégoire et Camille vont se télescoper dans les mots pendant tout l’entretien. À 16 ans, Camille coupe le cordon et quitte Châteauroux pour rejoindre la capitale et faire son apprentissage en coiffure. Elle a demandé son émancipation pour gérer seule sa transition et a reçu l’accord deux jours avant notre rencontre.
    « J’ai choisi Paris, pensant y trouver une ouverture d’esprit, et je me suis trompée. Du coup, je ne cherche plus à partager avec des gens de mon âge. C’est chiant de toujours avoir à expliquer ce que tu es, ce que tu vis. Quand je marche dans la rue, je ne me dis pas en permanence “t’es trans”. Je me maquille depuis le collège, alors j’ai l’habitude de me faire traiter de pédé. Les tentatives de suicide, médicaments, lames de rasoir, je les ai faites. »
    Camille n’éprouve pas l’envie ou le besoin d’être suivie psychologiquement. « Personne ne peut comprendre à part moi. »
    « En France, le changement d’identité sociale se fait facilement si on est châtré. Pour les opérations, il y a 50 % de réussite. Je ne le sens pas trop. On peut avoir l’apparence, les attitudes d’une femme, mais l’être vraiment, non ! Changer d’identité, c’est important, mais ­changer de sexe, ça l’est moins. Comme beaucoup d’hétéros sont attirés par les trans avec un pénis, on peut niquer notre sexualité en se faisant opérer. » Ces phrases, Camille reviendra un peu dessus au téléphone. Un mois après notre entretien, l’opération lui semblait envisageable. Ses décisions fluctuent au rythme de ses changements corporels, son anatomie étant devenue un chantier ­permanent sur lequel se construit sa nouvelle identité.
    Camille m’explique que la transition n’est pas chose simple. « On nous donne les mêmes hormones que les pervers sexuels : des castrateurs chimiques. Ça coupe l’activité des testicules et on perd la libido à 100 % ! Je me force à avoir des relations sexuelles avec mon copain. Avant, je jouissais masculin dans l’amour. Maintenant, j’ai l’impression que c’est plus long, les sensations ne sont pas les mêmes alors que j’ai le même sexe. » C’est un endocrinologue trans-friendly qui la suit. Elle a trouvé son adresse sur un site spécialisé. Elle prenait des œstrogènes de synthèse, mais sa rencontre récente avec Stella Rocha, la célèbre trans brésilienne, lui a ouvert le chemin des hormones sud-américaines. « Les douleurs sont plus fortes, mais la transformation de mon corps est spectaculaire. Malheureusement, je ne prends pas de fesses et ma voix est encore trop ­masculine. » Camille n’exclut pas d’avoir probablement recours, un jour, à la chirurgie esthétique, même si se faire opérer des cordes vocales la fait grave flipper.
    Pour illustrer ses changements corporels, elle évoque ses nouvelles sensations au niveau des doigts. « Je sens beaucoup plus les détails des tissus. Ma sensibilité au toucher s’est décuplée. Ce n’est pas dans ma tête. Ma peau est plus fine, plus douce, plus blanche. Le premier mois, la réduction musculaire fait mal. Puis avec le développement des glandes mammaires, je ne pouvais pas dormir sur le ventre ou le côté. C’était hyper douloureux. »
    Du coup, quand on lui demande si elle est sûre de ce qu’elle fait, ça l’exaspère : « Vu la douleur encaissée et la perte de mes envies sexuelles, bien sûr que je sais ! » La grande question qui taraude Camille, c’est : « Est-ce que je passe bien dans la rue ? » Elle nomme ça le « passing », le fait de passer devant les autres sans soulever dégoût ou questionnement, d’être étiquetée « féminin » ou « masculin » sans ambiguïté.
    « J’ai subi des violences. Mais au fond, je reste un gars qui sait se bastonner ! Un soir, j’allais acheter des clopes et je tombe sur une bande du quartier. J’échange un regard avec l’un d’entre eux et il se met à gueuler : “D’où tu me regardes, toi ! Dégage, le trav !” Me prendre pour un mec qui se déguise en femme, c’est l’insulte suprême. C’est hyper humiliant pour une transsexuelle. »
    Camille a arrêté le CFA coiffure, fatiguée d’avoir à se justifier sans cesse pendant sa transition. « J’étais inscrite sous le nom de Grégoire. Quand tout allait bien, les profs m’appelaient Camille comme je l’avais demandé. Mais à la moindre connerie, ils m’envoyaient du Grégoire ! C’était dégueulasse de jouer avec mon identité ! »
    C’est à ce moment-là que Camille s’est muée en Zahrah, mannequin qui rêve de sublimer son passing sur papier glacé. « Ma mère est d’Alger et Zahrah, au bled, c’est la grosse mamma qui fait le couscous. » Dans la foulée, elle taxe une clope au serveur en jouant sur son décolleté tout en me faisant un clin d’œil. Je me suis demandé si, à ce moment-là, ce n’était pas un peu Grégoire qui se revanchait.
    Comme on parlait de l’avenir en couple, elle s’est faite plus grave : « À la Saint-Valentin, j’ai vu des couples qui s’enlaçaient. Moi, je n’aurai jamais droit à quelqu’un qui me tient la main en public, sans gêne. J’aimerais vivre avec un mec qui m’assume. Je ne veux pas être la femme qu’on cache parce que trans. »
    Comme je lui demandais si sa ­différence pouvait générer de la vulnérabilité face aux épreuves de la vie, Zahrah a pris une longue inspiration. « Les trans ont du mal à trouver du travail. Du coup, il reste le tapin. Un mec riche m’a contacté sur Facebook. Il voulait se faire accompagner en soirée pour 300 euros. Il m’a demandé de mettre des talons et de bien me maquiller. J’étais sa plante décorative. Je n’imagine pas de me prostituer un jour. Et pourtant, mon Dieu, on me l’a souvent proposé ! Franchement, vous êtes patron, vous avez le choix entre une fille et une trans, vous prenez qui ? On n’existe pas dans la société. »
    Aux dernières nouvelles, Zahrah a trouvé du boulot dans une boutique de cosmétiques. Grâce à ses nouvelles hormones, l’employeur n’y aurait vu que du feu. Mais elle passe sa journée à forcer sa voix et c’est lourd. « Prendre une voix de pouffiasse, c’est chiant et fatiguant », m’a-t‑elle dit. En la regardant repartir du café, j’ai entrevu l’expression de dégoût sur le visage du serveur, qui avait fini par comprendre. Grégoire est mort, Camille somnole et Zahrah doit prendre son envol, un peu comme l’albatros de Baudelaire, « Exilé sur le sol au milieu des huées, / Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

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