• Ma France à moi, c’est pas celle-là

    Ma France à moi, c’est pas celle-là

    © karolina wojtas

    L’assassinat de Samuel Paty m’a rappelé que nous pratiquions nous aussi un métier exposé, avec du contenu sexo à manier comme de la nitro. Des moments tendus sur fond de religion, j’en ai connu, mais en évitant la posture frontale, on réussit toujours à dépasser les clivages. La décentration émotionnelle n’étant pas vraiment une caractéristique de l’adolescence, c’est aux adultes de faire l’effort de décaler les débats, en évitant soigneusement l’attitude paternaliste de celui ou celle qui pense apporter la lumière.
     

    Quoi qu’il advienne, pour parler de sexualité, de caricatures ou de « choses qui fâchent » à une classe, nous n’aurons plus la même légèreté. La mémoire du professeur décapité nous accompagnera forcément. Mais pour honorer celle-ci, je préfère interroger le fond et la forme de ce que je transmets, plutôt que de servir la soupe républicaine. Pour partager nos valeurs, soyons inclusif·ives dans l’expression de celles-ci. Ça ne tuera pas la laïcité, mais la rendra accessible à chacun·e. Qui peut affirmer que dans une société plurielle nous devrions tous et toutes avoir la même définition de la liberté d’expression ? Imposer cette vision univoque des choses, inviter les autres à remettre en cause, d’un simple coup de crayon, toute leur éducation et leurs valeurs peut être ressenti comme une violence. D’ailleurs, quand on travaille à déconstruire des idées reçues, les joutes intellectuelles virent parfois au pugilat. Je l’ai vécu plus d’une fois.
     

    Si on élude les questionnements des jeunes au nom de la liberté d’expression, si on n’a de cesse d’amalgamer leurs paroles aux actes barbares de quelques téléportés divins, on ne fait qu’enkyster les différences. Sur les réseaux, on mesure le fossé qui existe entre notre vécu de terrain, incroyablement riche en mixité, et celui de commentateur·trices, cloisonné·es dans leur entre-soi.
    Prôner la liberté d’expression, ce n’est pas imposer une vision manichéenne de la société, en exigeant des autres qu’ils et elles choisissent leur camp. Depuis 2015, il y a donc les « Charlie », de sympathiques universalistes républicain·es, et les autres, ceux et celles qui osent le séparatisme, forniquant avec l’ennemi et trahissant le pays. Un peu simpliste comme vision de la liberté. Au nom de ce droit au blasphème chèrement conquis, on récuse celles et ceux qui se sentent offensé·es, et on traite de lâches celles et ceux qui les soutiennent. Au nom de la liberté d’expression, des réacs soudainement Charlie confisquent le débat pour cibler les Arabes par le prisme de l’islam et tentent d’imposer une norme blasphématoire bien gauloise. Quand Ménard a paradé avec son tee-shirt « C’est dur d’être aimé par des cons », Cabu a dû se retourner dans sa tombe !
     

    Beaucoup de jeunes n’entravent rien à cette version de la liberté d’expression, hyper formatée, qu’on leur demande de respecter à chaque fois que l’obscurantisme frappe. Eux et elles aspirent à transgresser, à choquer ces fameux « pères la morale » qui irritent tant Riss. Leur moyen d’expression, c’est la punchline. Ils et elles croquent notre société, caricaturent les élites privilégiées, surjouent la provocation. Mais quand les jeunes transgressent, les vieux crient à l’hérésie. Le rappeur Freeze Corleone s’est fait taxer d’antisémite pour ses textes à la moustache en brosse à dents : « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années trente » (Baton Rouge). Charb avait dessiné un Hitler qui regrettait de ne pas bosser à la BNP, et Wolinski, un führer dansant, jetant un : « Salut les youpins, ça gaze ? » Bien sûr, ces dessins sont à contextualiser. Les technicien·nes de la liberté d’expression vont parler d’antiphrase, cette technique ironique d’inversion des arguments pour mieux pointer une réalité nauséabonde. Ils et elles vont justifier leur véhémence par la culture de l’irrévérence. Les rappeurs, eux, sont accusés de mettre en danger la République. La liberté d’expression voit midi à sa porte, celle-là même qu’on claque à la gueule des minorités, ces éternels « étrangers ». Les rappeurs, forts de leur vécu générationnel, cultivent l’art de la provocation jusque dans leurs pseudos. Le « t’es zoophile si tu baises avec un keuf, vu qu’c’est des porcs et des poulets » (10 12 14 Bureau), de Kalash Criminel, pourrait être aussi un dessin de presse.
     

    On peut aisément imaginer que l’exhibition d’un personnage, Mahomet ou pas, à quatre pattes, l’anus étoilé – référence qui a son importance – et les couilles pendantes, puisse heurter des gamins de quatrième. En faisant le choix de cette caricature, même contextualisée, Samuel Paty ne s’est pas simplifié la tâche. En effet, à la liberté d’expression s’ajoutent les thématiques du corps et de la sexualité, pas faciles à fourguer au collège. Par le passé, quand on causait sida et drogues dans les lycées, on rencontrait parfois l’hostilité des parents d’élèves. Cette fois, le prof de Conflans est tombé sur une bande d’assassins radicalisés avec l’issue tragique qu’on connaît. Pour autant, je n’adhère pas au souhait des dictateurs de la laïcité qui réclament qu’on projette le cul offert du Prophète sur les frontons des mairies, ou qu’on le distribue dans toutes les écoles. Un tel niveau de provocation n’est pas à la portée de tous et toutes, et où est l’intérêt pédagogique d’une telle action ?
     

    Puisqu’on parle de provocation, avec Pendez les Blancs, le rappeur Nick Conrad a été condamné pour « provocation au crime ». Son sens du décalage radical, pour faire référence à l’esclavage et à notre passé colonial, n’a pas trouvé un écho favorable dans la justice majoritairement blanche de ce pays. Le « sacrifions le poulet ! », du Ministère A.M.E.R, avait aussi subi l’ire de la justice et des Français légitimistes. Il faut entendre l’incompréhension de toute une génération, issue des quartiers populaires, censurée dans sa liberté de parole et systématiquement accusée de séparatisme quand elle critique l’ordre établi. Diam’s, avant son retrait ascétique de la scène, l’avait rappé : « Ma France à moi, c’est pas la leur, celle qui vote extrême […]/Et qui prétend s’être fait baiser par l’arrivée des immigrés/Celle qui pue le racisme, mais qui fait semblant d’être ouverte […]/Celle qui se gratte les couilles à table en regardant Laurent Gerra. »
     

    La France des jeunes n’est pas celle qui se gratte les couilles à table en ricanant sur du Charlie. L’humour de l’hebdo, un peu vieillot, ne leur cause pas et les agresse souvent dans leur identité. Le monde a changé, le fait religieux s’y est grandement invité et si on veut partager notre art du blasphème, salutaire pour notre liberté à tous et toutes, il va falloir mettre à jour nos logiciels. On ne peut pas rire du dessin représentant Aylan, 3 ans, mort échoué sur une plage « si près du but » sous une promo de McDo, et crier au scandale quand Tandem déclarait : « Je baiserai la France jusqu’à ce qu’elle m’aime. » Les nouvelles générations le vivent comme une discrimination d’âge, de classe et de race.
    Ma France à moi, elle a envie qu’on la respecte dans sa diversité. Sa liberté d’expression, elle l’ambitionne plurielle et intersectionnelle. Ma France à moi, celle que je rencontre dans les lycées d’Île-de-France, adore vanner, s’autocaricaturer, mais pas forcément avec le verre de rouge à la main et du cochon entre son pain. Ma France à moi, ce n’est définitivement plus celle-là. Qu’on l’accepte ou pas.


    kpote@causette.fr


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