• LGBTQIAAP+ : Déchiffrez des lettres

    Ma rencontre avec Zahrah, jeune trans de 17 ans, relatée dans Causette cet été, m’a conforté dans l’idée que la question LGBT+ devait être systématiquement abordée dans les animations de prévention. C’est bien de le dire, mais c’est plus compliqué à faire ! Évoquer avec les adolescents la transidentité et les minorités que la société s’ingénue à « invisibiliser », c’est être en capacité de surfer sur un tsunami de représentations ultra stéréotypées sans se noyer dans des débats stériles. D’autant plus que depuis quelques années, pour être le plus inclusif possible, on est passé de LGBT à LGBTQIAAP+ * et qu’à part quelques initiés qui fouillent le Net, les ados ont du mal à intégrer cet acronyme à rallonge qui, pourtant, leur ferait gagner « grave » des points s’ils jouaient au ­Scrabble plutôt qu’à la PS4. À ceux qui se demandent si on n’ouvre pas trop de tiroirs dans le genre, je dirai qu’il n’est plus question d’invalider des vécus qui attendent beaucoup de ce temps d’information pour se sentir enfin exister.
    « Monsieur, si on permet tout, c’est la fin du monde », entends-je souvent. Pour beaucoup, sortir de la binarité homme-femme et de l’hétéronormativité, c’est aussi flippant que de traverser un groupe de rôdeurs dans The Walking Dead. Un homme, une femme, des enfants… c’est le gentil cocon qui fait rêver. Tout ce qui sort de ce moule concourrait à la perte de l’humanité. Du coup, pour sauver leurs fesses et éviter la contagion, beaucoup poussent le conformisme jusqu’à souhaiter l’élimination de tout ce qui ne n’est pas hétéro. Forcément, ils sont nombreux à dissimuler leurs différences, à ne pas laisser transpirer leurs sentiments dits « anormaux » au grand jour. Le minimum syndical de la prévention, c’est de signifier que les identités sexuelles et sentimentales sont légion et que l’essentiel est de vivre en accord avec son ressenti, ses désirs. « C’est bien joli votre phrase, monsieur, mais si mon père apprend que je suis G, B, T ou I, il me fait bouffer le dico par le cul », m’avait fait remarquer avec humour un redoublant qui n’avait pas sa langue dans la poche.
    Le jour où j’ai évoqué la greysexualité et l’asexualité (le fait de ressentir respectivement peu ou pas de désir sexuel, pour faire court), des filles sont montées au créneau :
    « Greysexuelle ? Comme dans 50 Nuances de Grey ? Mais, monsieur, ça baise à mort dans ce film…
    – Non, la greysexualité n’a rien à voir. On peut prendre du plaisir à se serrer dans les bras, se caresser, mais ne pas éprouver l’envie d’un rapport sexuel.
    – Ouais, ben, allez dire ça aux mecs… Les greysexuels, c’est une espèce totalement disparue au jour d’aujourd’hui…
    – Monsieur, on le connaît votre truc de mytho. Faire croire qu’on ne veut pas baiser pour mieux nous attirer, c’est un classique ! »
    Histoire de ne pas « mythoner » trop longtemps, je leur ai donné le lien pour un lexique LGBT+. Lien qu’elles n’ont pas noté.
    « Eh, monsieur, les mecs du BDB [comprendre Bois de Boulogne, ndlr] qui sont déguisés en femmes, avec une bite sous la jupe, c’est chelou, non ? » À mi-chemin entre la légende urbaine et les docus à sensation, les ados ont la certitude que derrière chaque arbre du bois se cache un fameux trans brésilien. Derrière les blagues ­scabreuses, on devine l’inquiétude des garçons qui craignent d’être abusés en tombant amoureux d’un mec transformé, ce qui révélerait une homosexualité refoulée… Le transgenre est l’un des sujets les plus compliqués à aborder. Expliquer qu’un individu peut avoir une identité de genre ou sexuelle non conforme à son sexe de naissance, non en adéquation avec ce qu’il ressent, ça dépasse leur entendement. Pour beaucoup, le sujet relève de la psychiatrie. Dieu n’aurait jamais pu créer de telles créatures et certains y voient là la perversité des manipulations génétiques humaines dans un monde qui ne se respecte plus.
    C’est primordial de leur rappeler qu’un(e) trans ne se « déguise » pas comme on va à mardi gras. Je différencie bien transgenre et travesti, le/la deuxième éprouvant le besoin de porter, de manière ponctuelle, des vêtements attribués généralement à l’autre sexe. Le problème, c’est qu’avec le succès planétaire de Conchita Wurst, beaucoup se mélangent les pinceaux et les clitos. Sauf que Conchita n’est pas un trans mais une drag-queen ! La drag-queen interprète le temps d’une performance quand la personne transgenre essaie de vivre sa vie… C’est iel d’ailleurs, qui le dit. Iel, vous dites ? Les pronoms personnels de genre neutre n’étant pas encore au programme de français, un jeune m’avait questionné : « Vous inventez des mots qui vous arrangent sans respecter la langue. Vous vous prenez pour M. Larousse ou quoi ? » J’ai rétorqué que certain(e)s ne se reconnaissant pas dans les pronoms masculins et féminins revendiquaient l’emploi du neutre, plus respectueux de ce qu’iels étaient. Devant la perplexité de leurs visages, je me suis dit qu’avec de telles révélations, le temps devait faire son œuvre. Et on est passé à autre chose.
    Lors d’une animation à Cergy-Pontoise, dans le Val-d’Oise, une infirmière avait abordé la question de l’intersexuation – terme qui remplace celui d’hermaphrodisme, qu’on a laissé aux escargots. Alors qu’elle expliquait très sérieusement que les organisations d’intersexués dénonçaient les opérations de réassignation comme des violences inacceptables, un élève, spontanément, lui lança : « Mais, madame, la personne qui a deux sexes, elle peut se faire un bébé toute seule… » S’en est suivi un débat sur comment se « fourrer sa bite » dans son propre vagin, qui a viré au grand exutoire sur la schizophrénie du parent, un coup papa, un coup maman. Digresser permet aussi de souffler quand le sujet dérange.
    Concernant le concept de « polyamour », qui squatte le top de la hype en ce moment, les ados traduisent par « mecs polygames ». Une fille attirée par plusieurs garçons et/ou, pire, plusieurs filles, n’est pas polyamoureuse : « C’est juste une salope qui kiffe les gang bang. » C’est vrai quoi, les adultes inventent toujours des concepts à la con, alors qu’il suffit d’aller sur un site porno pour avoir une définition compréhensible par tous !
    LGBTQIAAP+… Qu’on trouve le terme inélégant ou pas, cette suite de lettres, comme un test optométrique, est un bel outil pour mesurer la capacité d’ouverture de chacun de nous. Quand on voit comment la rentrée des médias a buzzé autour des vannes transphobes adressées à la journaliste Brigitte Boréale du Grand Journal de Canal+, on apprécie toute l’importance d’une information précoce. Panromantique, demi-sexuelle, fluide variant… n’ayons pas peur des mots qui, comme me le faisait remarquer sur Facebook une personne concernée, libèrent plus qu’ils n’enferment.
    * Lesbienne, gay, bisexuel(le), transsexuel(le), queer, intersexe, asexuel(le), agenre et pansexuel(le).

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