• Les putes prennent trop cher

    Les putes prennent trop cher

     
     
    Photo © B. Bechet / Odessa / Picturetank
     
    Début juillet, le Syndicat du travail sexuel (Strass) reprenait un article du Parisien relatant des braquages de prostituées à leur domicile dans le Val-de-Marne. Sans surprise, dans les commentaires Facebook du média, les haters s’attachaient plus à déprécier l’activité de ces femmes qu’à éprouver de la compassion pour ce qu’elles avaient subi.
    Quand les jeunes que je rencontre évoquent le sujet, je dissocie toujours la prostitution subie, largement majoritaire, de celle choisie comme une véritable activité professionnelle. J’évite soigneusement le débat qui déchire la sphère féministe, entre abolitionnistes et réglementaristes, estimant qu’à 15-17 ans, c’est difficile d’en mesurer tous les enjeux. Et puis, en deux heures, j’ai d’autres priorités.
    Les ados sont généralement très surpris quand je fais référence à la notion de travailleur-se-s du sexe et à l’existence d’un syndicat comme le Strass. Pourtant, si tout le monde s’accorde à dire que c’est le plus vieux métier du monde, personne n’ose donner une légitimité et des droits à ces travailleur-se-s (retraite, assurance maladie, etc.). La sidération est de mise à l’évocation de la prostitution masculine. En effet, pour beaucoup, la prostitution ne concerne que les meufs et les travestis, ces derniers n’étant pas identifiés comme appartenant au masculin. Du coup, rien de tel pour mettre le feu dans une classe que d’évoquer les rapports homosexuels tarifés. L’incompréhension vire à l’acrimonie : « Un mec qui vend son cul à un autre mec, c’est le pire de l’humanité. » Comme il y en a toujours un pour rappeler qu’en prison, certains « ramassent le savon » pour cantiner, le débat finit invariablement sur des vannes de parloir.
    Quand je raconte que j’ai travaillé avec des travailleur-se-s du sexe, les sourires entendus sont de mises.
    « M’sieur, vous étiez mac ?
    - J’ai travaillé dans une association de lutte contre sida qui leur proposait un accompagnement social, des préservatifs, des adresses de centres de dépistage.
    - Mais c’est impossible de bosser avec des putes ?! Comme elles sont toujours habillées sexy, on doit avoir grave la trique et envie de se les faire, non ? Vous avez dû en profiter ! »
    J’ai souri en repensant à la fois où j’avais fait un beau lapsus en évoquant l’« accès aux seins » au lieu de « soins », en échangeant avec deux prostituées aux décolettés vertigineux. J’ai avoué avoir été parfois déstabilisé, mais j’ai insisté sur la distance indispensable aux bonnes relations professionnelles. « Est-ce qu’un médecin a des rapports sexuels avec toutes les patientes qu’il examine nues ? » lui ai-je répondu.
     
    Le regard déclassant du grand public sur les prostitué-e-s incite ces jeunes à minorer les violences subies. Après tout, le tabassage et le racket de putes sont parfaitement intégrés dans ce jeu très éducatif qu’est GTA * (Grand Theft Auto). Franchement, quand une société laisse ses enfants « jouer » à finir à coups de lattes une pute sur un trottoir de San Andreas [« ville fictive du jeu, ndlr], on peut s’interroger sur le niveau d’empathie général...
    À Nanterre, un lycéen avait tenu à m’initier : « Il y a un endroit dans GTA où tu te gares et tu laisses la pute venir. Si tu lui défonces bien sa mère, tu gagnes une seconde voiture… » J’ai regretté cette époque bénie où on dégommait de l’extraterrestre sur nos Space Invaders, même si c’était un rien alienophobe. D’autant que GTA a donné naissance à quantité de tutoriels sur le Web où les mecs donnent des techniques pour mieux « profiter » des joies du jeu en question. On y voit, entre autres, un avatar qui, après une fellation sans capote, sort de sa voiture, récupère une batte de base-ball dans son coffre, éclate la prostituée et reprend son fric.
    Les YouTubeurs justifient leurs scénarios en expliquant, avec une froideur de trader, qu’il convient de faire fructifier son capital après profit. Les commentaires qui vont avec sont tout aussi abjects.
    Sur un forum dédié à la nouveauté FPS (comme First Person Shooter, technique permettant de vivre les scènes du jeu vidéo à travers les yeux de son avatar), qui, paraît-il, « sublime les parties de jambes en l’air », j’ai pu lire : « Autant le jeu semble super, autant ce genre de scène me dégoûte. Peut-être parce que je suis une fille ? Mais je pense que c’est surtout le fait que la prostituée se fasse tuer à la fin. » Cette vision très « genrée » de la sensibilité face à un féminicide virtuel est bien réelle. Dans GTA, les prostituées sont exclusivement des femmes qui finissent toujours par se faire massacrer, et ça n’émeut que les filles. Du coup, dans la vie, la vraie, faut pas s’étonner que certains reproduisent le fait.
     
    Un mec, à Pantin, m’expliquait, hilare, que le trip de son frère, un client régulier, était de récupérer son fric après l’acte, parce que « les putes ne méritent pas leur argent ».
    « Tu devrais dire à ton frère que si le consentement, qui repose sur l’acte tarifé, n’est pas honoré, ça s’appelle du viol ! » lui ai-je rétorqué.
    En insinuant que le frangin adulé pouvait être un violeur, je me suis exposé à l’opprobre d’une partie du groupe. La majorité est restée silencieuse, n’osant prendre la défense de la prostitution devant les deux-trois mâles dominants. Entre la pute et le violeur, la classe était face à un manichéisme digne de Scarface : « Je ne suis pas une pute, je suis Tony Montana. »
    Plus tard, dans un foyer de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), le débat s’est radicalisé : « Avec la pute, je n’arrivais pas à cracher, alors je lui ai demandé de me rembourser ! Je l’ai défoncée. Au BDB [bois de Boulogne], on y va pour mater et se foutre de leur gueule. Si y en a une bonne, on se fait “pépon” [pomper] sans payer. » Beaucoup parlent de Boulogne comme d’un zoo à ciel ouvert où on vient reluquer une autre espèce en liberté. Ça justifie leurs safaris.
     
    Heureusement, dans la foulée, un autre témoignage a détendu l’atmosphère : un jeune, déposé au bois de Boulogne par son frère pour y être déniaisé, n’arrivait pas à bander à cause du froid. Du coup, il avait profité de la passe pour raconter sa vie à la prostituée ! « Mon frère était vénère d’avoir payé pour rien, mais moi, j’ai passé un bon moment à discuter en lui matant le boule. »
    Crise oblige, la prostitution semble aujourd’hui envisageable pour certains jeunes, mais pour que « ça passe crème », on prend soin de relooker le terme, de le saupoudrer de strass et de paillettes. L’escort a remplacé la pute. Sous cet anglicisme, la prostitution prend de la hauteur sociale, car « vendre son cul en Louboutin sur le Net, c’est plus classe que traîner sa race sur les Maréchaux », ai-je entendu en CAP coiffure, porte de la Chapelle. Certaines expriment qu’en cas de galère, elles ne renâcleraient pas à michtonner un chouia. Je leur rappelle qu’elles manquent peut-être de maturité pour s’exposer de la sorte.
     
    En juin dernier, les travailleuses du sexe ont eu accès à une mutuelle. « C’est un geste politique. Ça nous ancre dans la société, s’est réjouie Axelle, porte-parole du Strass. Alors qu’il y a de plus en plus de violence envers les travailleuses du sexe, il était nécessaire pour nous d’avoir un substitut de revenus en cas d’incapacité de travail. » Je doute que cette mutuelle fasse partie des options du prochain GTA.
     
    * GTA est un jeu vidéo

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