• Les petits papiers

     

    Pouce. Je réclame une pause. Les vacances scolaires tombent à pic. Le gong de vendredi m'a évité le K.O...

    Cette semaine, j'ai tutoyé l'Everest de la douleur muette dans un Centre d'Apprentis. J'ai surfé sur des pentes de vie aux inclinaisons vertigineuses et croisé des cœurs enfouis sous des avalanches d'incompréhension. J'ai rencontré trois classes composées exclusivement de filles, en formations « petite enfance » et « carrières sociales et sanitaires ». Comme si j'avais eu le nez creux, anticipé leur besoin de « dire », j'ai proposé pour changer, les fameux « petits papiers ». Les élèves doivent poser des questions écrites et bien pliées, donc anonymes que je récupère dans une urne. J'ai été surpris par le nombre de questions sur les grossesses non désirées, l'avortement, les viols et les agressions...

    C'est vrai qu'en ce moment, j'induis un peu plus le sujet en insistant beaucoup sur les notions de consentement et de limites, en abordant le chantage affectif, les pressions qu'on peut subir dans un couple établi ou non. J'ai eu, dans ce CFA, chose rare, trois entretiens privés demandés par des jeunes filles... Le dernier m'a profondément bouleversé, ayant probablement baissé ma garde à cause de l'accumulation. La jeune fille s'est livrée à mots feutrés. Elle a beaucoup tortillé des mains, retenant ses larmes, l'animation ayant réveillé le souvenir de ce viol, 4 ans auparavant, resté impuni car nié par son entourage et les flics. Sa copine lui tenait la main, le visage grave, me questionnant du regard, attendant la solution miracle.

    Dans toutes ces histoires, j'entends la souffrance bien sûr, mais aussi la solitude, la culpabilité générée par le regard inquisiteur des autres, le manque d'espace pour échanger, la peur du « qu'en dira-t-on ». Je me suis dit qu'on avait développé à outrance les numéros verts, les permanences téléphoniques, les sites internet mais cette jeune fille-là n'en voulait plus de l'écoutant anonyme, du bip numérique, du tchat électronique, de l'anonymat. Elle cherchait un regard non jugeant, de la chaleur humaine, une écoute individualisée, une main tendue plus qu'un clavier ouvert...

    Au retour, j'avais ½ heure de RER, et avec Marvin Gaye dans les oreilles afin de sucrer un peu ce monde amer dans lequel j'ai parfois l'impression d'évoluer, je me suis posé la question du cadre de nos animations... Une fois de plus. Nous nous plaisons à revendiquer que nous ouvrons une fenêtre de discussion sur un sujet bien souvent tabous dans les familles. Certes. Mais que mettons-nous en place lorsqu'il n'y a pas, comme dans l'établissement où j'étais, une assistante sociale ou une infirmière. Nous écoutons, soutenons un peu mais une fois parti, cette fenêtre laissée ouverte, ne peut-elle pas devenir une ouverture par laquelle on se jette pour en finir ?...

    Auprès de cette jeune fille de 19 ans, j'ai fait une chose que je n'avais jamais faite depuis sept ans où j'interviens dans les lycées. J'ai pris son numéro de portable pour me laisser le temps de la réflexion et chercher des adresses de lieux spécifiques, capables de recueillir son histoire, de l'aider à « vivre avec ». Je sais que je ne peux le faire systématiquement sinon, je risque l'implosion. Et puis surtout, je repousse les limites de ce cadre institutionnel qui est censé nous protéger mais qui n'existe que sur du papier. Mais ça m'a fait du bien de penser que je n'étais pas une simple borne informative débitant sa litanie mais bel et bien un être humain capable d'émotion et d'actes instinctifs.

    Le lendemain, chez moi, j'ai appelé SOS viols à sa place, au 0800 05 95 95 et je dois dire que j'ai été bluffé par la qualité de l'accueil téléphonique. L'écoutante m'a indiqué l'adresse d'une association sur le 95, spécialisée dans l'accompagnement des femmes ayant subie des violences sexuelles. J'ai rappelé B. le soir même et je l'ai incité à s'y rendre, lui signifiant mon empathie. Je ne sais pas si elle le fera. Ce n'est pas forcément mon rôle de l'accompagner plus loin dans ses démarches même si l'envie est là. J'ai mal dormi les nuits suivantes. Je pense à toutes ces cicatrices souvent invisibles qu'on découvre, à vif, dans ces moments où nous sommes capables de soulever légèrement l'étoffe des faux-semblants, de nous débarrasser de nos manteaux d'indifférence. Je pense à ses plaintes restées sans suite, sans échos, vaines... Je pense à ces numéros verts qui ont parfois, comme le Canada Dry, le goût et la couleur de l'Espoir, mais qui n'en n'offrent plus... Je pense à toi, B., et je te souhaite de retrouver un jour, une heure, une seconde le goût du bonheur.

    Au passage, je voudrais vomir tous les opérateurs qui surtaxent l'appel de numéros vert à partir d'un portable... Une fois de plus, les salauds s'enrichissent sur le dos de drames humains. Pas joli, joli...


  • Commentaires

    1
    Lundi 25 Février 2008 à 12:46
    C'est difficile ce que tu fais,
    ça mange la vie...Mais quand même c'est dans ces moments là qu'on à une preuve de son utilité.Merci pour elle et courage pour la suite!
    2
    Lundi 25 Février 2008 à 15:35
    Ce blog
    a aussi une valeur thérapeutique... il me permet en écrivant de prendre du recul, de m'épancher, de partager... Allez c'est les vacances Maquettes...Bises
    3
    Inno
    Mardi 26 Février 2008 à 08:44
    Oui, le malheur des gens
    ça fait beaucoup d'argent...
    4
    Jeudi 13 Mars 2008 à 12:46
    Ca faisait longtemps
    que je n'étais pas passé par chez toi... Mais j'aime beaucoup la manière dont tu partages les choses, avec retenue et émotion. MErci.
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