• Laïcité, mon cul !

    Après avoir lu, dans Libé, le portrait de Médine, rappeur havrais et musulman déclaré, j’ai eu envie d’écrire sur ces pseudo-religieux qui ravivent les braises de la haine et satanisent les infidèles. Bien qu’il souhaite « crucif[ier] les laïcards comme à Golgotha » dans son hymne islamo-­caillera Don’t Laïk, Médine se dit tout de même partisan d’une « laïcité originelle, fidèle au texte qui garantit l’acceptation des religions tout en gardant neutres les institutions ». En réécoutant son ­morceau après la virée des frères Pétards dans les locaux de Charlie, il a dû se sentir obligé de mettre un peu d’eau dans son eau. Sache que je suis raccord avec toi, Médine, même si mes goûts en matière de houblon sont plus raffinés que tu veux bien le croire (« ni Dieu ni maître à part Maître Kanter »).

    Le problème, c’est que les institutions ont sérieusement perdu en neutralité, la religion n’ayant de cesse de s’y incruster. Depuis une bonne dizaine d’années, je suis confronté, dans mes animations, aux propos religieux radicaux, relevant heureusement plus de la posture adolescente que de la graine de futurs adeptes de la guerre sainte. Certains jeunes, au sein de l’école de la République, se présentent d’abord comme croyants avant de se dire élèves ou citoyens. Ça n’invite pas au débat et ça installe, parfois, un drôle de climat. Mais ce qui est miraculeux avec les ados, c’est que le vent peut tourner aussi vite que le bédo. Ils revendiquent le ramadan, mais ne crachent pas sur un petit « croque » dans le grec d’un pote, jurent allégeance à la virginité en se remplissant les poches de capotes, maudissent les pédés, mais sont sponsorisés par Dolce & Gabbana, des lunettes au caleçon. J’en ai rencontré qui, une fois leur kippa ôtée, m’ont questionné sur des pratiques pas vraiment casher, et des baptisés convertis à la ­pornographie sur l’autel de Jacquie et Michel. Confesser la transgression ravit le mécréant que je suis, mais si j’en ris, je ne le fais pas pendant mes heures de bureau et encore moins sous le nez des ados. Je vis mon absence d’idolâtrie de l’intérieur sans jouer les « propagandistes ultra laïcs », mon cher Médine.
    Petit à petit, Dieu a colonisé nos vies affectives et sexuelles, pénétrant notre intimité. Tout ce qui évoque la nudité, les plaisirs de la chair, porte à polémique chez ses adeptes. Cela n’empêche pas les ados de partager leurs montées d’hormones, d’échanger des photos affriolantes et de parler sans arrêt de cul sur les ­réseaux sociaux. Mais ces néo-croyants n’étant pas encore sensibilisés à l’égalité des sexes, le péché est légitime et plus facilement pardonné au masculin. Les filles, elles, se construisent en mode grand écart, quelque part entre Rihanna et la burqa, tiraillées par les messages paradoxaux d’un monde qui les encourage à l’exhibition tout en les renvoyant protéger leur hymen à la maison. On ne va pas se mentir, la plupart des injonctions à caractère religieux exprimées par les ados s’adressent à elles, ces « putes » qui ne se respectent pas, et à leurs alter ego, ces mecs « qui n’en sont pas » : les pédés. Pour les vrais mecs qui ont du lourd dans le survêt, il y a toujours un nuage opportun pour masquer leur sortie du dogme aux yeux du Tout-Puissant.

    La pression est montée d’un cran avec la fameuse loi de 2004, interdisant les signes religieux dans les écoles publiques. Dans nos animations, on a tout de suite ressenti de la résistance, avec des jeunes revendiquant plus fort leurs croyances et leurs origines, se sentant ostracisés par la République laïque. On est entré de plain-pied dans l’ère de la religion par et pour les nuls. Beaucoup ont réduit des écritures vieilles comme le monde à quelques préceptes appris par cœur à la sauce maison ou échangés sur les forums communautaires : « Les pédés n’ont pas le droit de vivre », « Les femmes doivent être vierges au mariage », « L’avortement est un meurtre ». Certains donnent du poids à leurs grandes vérités en ponctuant leurs phrases par « sur le Coran de La Mecque », « sur la Torah », comme on dit motherfuck ou bitch dans le rap US. Dieu s’est fait ponctuation pour mettre un point final aux interrogations et interdire tout débat. Quand on parle d’infections sexuellement transmissibles ou de risques de grossesse, d’aucuns me répondent instinctivement un « Inch ­Allah » qui les dédouane. Je risque alors un « Inch toi-même » qui les surprend, mais les renvoie aux notions essentielles de responsabilité et de choix.
    Notre rôle d’éducateur est de les inviter à se décaler des vérités prémâchées pour se construire un esprit critique. Forcément, ça énerve les blanchisseurs de cerveau. Sur les questions de société, les travailleurs sociaux sont rodés au débat. C’est notre cœur de métier. Dans la vie, « je suis ­Charlie ». Mais dans mes animations, je m’impose l’objectivité pour faire émerger les représentations et les déconstruire. C’est le prix de la légitimité.
    La laïcité étant devenue un vœu pieux, je compose avec la foi des uns et des autres, mais pas question d’occulter les sujets qui fâchent : l’homosexualité, le plaisir au féminin, le sexisme, l’accès à la contraception et à l’IVG. Aujourd’hui, si des ados surjouent leur religion dans le look ou les mots, c’est parce que celle-ci est devenue l’unique facteur de socialisation et d’intégration dans leur environnement. Alors, leurs croyances et leurs pratiques, ils nous les envoient dans la gueule pour nous dire « j’existe ».

    Il paraît que la ministre de l’Éducation nationale cherche à partager les valeurs républicaines, lutter contre les discriminations, promouvoir la laïcité ? Ça tombe bien, nous sommes déjà sur le terrain, en train de nous battre au quotidien comme des chiens, payés au lance-pierre pour la grande majorité, abandonnés en première ligne, étranglés par l’ARS et ses évaluations. Ne cherchez plus, madame la ­ministre, nous sommes déjà opérationnels, formés, engagés, prêts à écouter, à accompagner, à débattre. Il ne vous reste plus qu’à soutenir et à financer nos structures, parce qu’avec le procès du Carlton c’est sûr, on va y avoir droit aux « ouais, ben votre République laïque, si c’est avec des types comme DSK… »


    (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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