• La pudeur en haut débit

    Quand on parle de sexualité, la question du corps, imprégnée des normes sociales et morales, est centrale. Même si elles ne sont pas toujours clairement exprimées, les émotions telles que la peur, l’embarras, la honte ou la gêne transpirent dans les échanges sur le sujet. Même les plus bravaches ont leur jardin secret qu’il convient de ne pas piétiner avec nos gros sabots d’adultes, inquisiteurs du cul chez les ados. On évoque alors la pudeur, concept presque grossier dans un monde où l’individu se construit principalement aux « vues » des autres, où les destins jouent les équilibristes sur le fil des stories de Snapchat. Forcément, on a tendance à penser, alors que certains encrent leur vie sur leur épiderme, que la pudeur serait un concept démodé, un truc de grand-mère qui pique un fard en racontant les rendez-vous galants de sa jeunesse d’antan. Et pourtant, les regards qui cherchent une échappatoire entre les lames du plancher, les joues qui s’empourprent et les « hum, hum » pour signifier l’amour sont toujours de mise chez des ados qui, quelques minutes auparavant, se revendiquaient de la chatte et du gode, excités comme des morpions sur une touffe pubienne. En face to face, leur ingénuité est palpable, et ils finissent tous par assurer qu’au lycée, il s’agit surtout de « se respecter ».

    Mais là où on pourrait s’attendre à une introspection, il n’en est rien. En fait, ce respect, on se l’impose en fonction des normes du groupe, de la société. Se respecter n’est donc pas s’écouter, mais convenir à des critères établis qui changent en fonction des modes inspirées par des variables aussi divergentes que des versets ou sourates revisités, par les « tchoins » (1) youtubées de Kaaris ou les conseils à la con du love coach de la Villa des cœurs brisés (2). Quand les adultes s’essaient à la cuillère, au bateau ivre ou à la brouette thaïlandaise, l’ado, lui, limite son Kama-sutra au grand écart, répudiant la nudité tout en se rêvant Kardashian, gestionnaire avisée de l’exhibition qui n’assume pas les plongeons dans son décolleté, mais aime les provoquer avec un petit Snap coquin juste pour rigoler. J’en ai mal aux ischio-jambiers pour lui.

    Pour aborder le rapport que les ados peuvent avoir avec leur corps, c’est toujours intéressant de déterrer les racines du mal, de questionner la place de la nudité dans les familles. Vit-on dans le plus simple appareil à domicile ? Le regard que nous portons sur le corps se construit aussi dans l’éducation que nous recevons. Pour caricaturer un peu et provoquer les réactions, j’utilise souvent l’exemple du père coincé sous la douche qui réclame une serviette à son ado en partance pour le bahut. Il y a ceux qui font semblant de n’avoir rien entendu, genre « démerde-toi, le vieux », et qui se dépêchent de claquer la porte, m’obligeant à me cailler les miches pour me sécher. Je ne manque pas de les remercier pour leur immense gratitude ! Il y a ceux qui jettent la serviette les yeux fermés et d’autres qui me la tendent sans en faire des caisses. Ces derniers sont très minoritaires à l’exprimer devant le groupe. Tous évoquent, logiquement, le malaise ressenti face à la nudité partagée et l’intrusion dans le territoire intime de l’autre. À un âge où le corps change, mue, se sexualise, on est déjà bien occupé par soi et en incapacité de se farcir l’anatomie des autres.

    L’embarras se vit aussi pendant les soirées télé où une scène d’amour non anticipée vient ahaner dans les oreilles chastes des foyers. Beaucoup de jeunes disent zapper pour protéger leurs petits frères et sœurs et « par respect » pour leurs parents. Ils deviennent des émissaires du CSA, censurant une scène déplacée à cette heure-là.

    « Quoi ! leur dis-je, on a enfin un peu d’action dans un mélo mou de la fesse et tu me zappes la meilleure scène sans me demander mon avis. Tu ne me respectes pas… » Forcément, ils doutent de l’existence d’un parent exprimant son goût pour les choses de l’amour devant ses enfants, mais ça les déride un peu. On essaie alors de déterminer les causes de la gêne. Ce qui met le plus mal à l’aise, ce ne sont pas tant les images que les onomatopées du sexe. Les gémissements du plaisir ne sont pas inscrits au patrimoine de la transmission entre générations. Vu le nombre de scènes d’amour dans les films et les séries, j’imagine qu’ils doivent se ruiner en piles pour la télécommande. Par contre, dès que les darons écrasent gentiment dans la couche parentale, certains zappent jusqu’à 2 heures du mat sur les chaînes chelous, qui passent des trucs chelous. Comme la branlette, le film érotique se vit mieux en solitaire qu’en famille.

    La pudeur se dilue dans les méandres des réseaux et de la 4G. Avec les téléphones, beaucoup passent leur temps à se shooter, se regarder et finissent, satisfaits, par partager. On se découvre Narcisse 2.0, améliorant notre reflet à grands coups de filtres. Mais à force de se scruter, on ne voit plus que ses défauts, et la Toile se transforme en usine à complexes. Taille des seins, forme du boule, taille du pénis, pecs et abdos… tout est sujet à être scanné et commenté par une société où l’extimité (3) est devenue la norme. C’est là où la pudeur excommuniée par les enfants de Mai 68 peut être salvatrice pour ceux des années haut débit. Elle offre une véritable protection pour celui ou celle qui l’utilise. Parfois, la gêne nous sert, nous invite à poser des limites salutaires. Dans un débat où des filles défendaient le port des vêtements amples qui cachent le corps, un jeune poète s’est fendu d’une ode à la pudeur : « M’sieur, une femme voilée des pieds à la tête, ça peut créer du fantasme chez l’homme. C’est mieux qu’une meuf qui montre ses jambes ou son décolleté… C’est un peu comme un Kinder Surprise, quoi. » L’inventeur du célèbre œuf, William Salice, mort récemment, n’aurait sûrement pas imaginé que sa capsule jaune enrobée de chocolat puisse se faire, un jour, abaya.

    En se dénudant devant son partenaire, on offre à la vue de l’autre plus que son grain de peau et ses formes. C’est pour cette raison que j’insiste toujours sur la notion de temps. Se laisser le temps de l’apprentissage de son propre corps, le temps de la rencontre, le temps de la découverte. « Ouais, bon, on ne va pas y passer la vie, non plus, monsieur ? On a faim, nous ! » ironisaient des mecs dans un CFA. – « Ah bon, vous êtes toujours à l’aise avec votre corps, vous ? Tiens, vous vous changez avant le sport ? Après ? »

    En fait, peu se changent dans les vestiaires, ils arrivent déjà en tenue par pudeur. Et se protègent d’une exposition aux autres, qu’ils craignent. Du coup, tout ce joli petit monde marine dans son jus dans les classes surchauffées. Entre ces phéromones macérées et des pubs pour parfums que les ados trouvent de plus en plus osées, on est en droit de se demander si, aujourd’hui, l’impudeur ne se nicherait pas aussi dans les odeurs.

     

    1. Référence au clip de Kaaris qui cartonne sur YouTube, dans lequel le rappeur déclare sa flamme aux « tchoins », les « putes » dans le langage populaire ivoirien. 2. Émission de télé-réalité diffusée sur NT1. 3. Selon la définition du psychiatre Serge Tisseron, l’extimité est le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique.


  • Commentaires

    1
    Bob
    Mercredi 7 Juin à 09:46

    custom writing

    The emotions should not prevail over our minds. We should develop a self-control and a patience in order to be resistant to the stress.

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