• La jalousie te crèvera le cœur (1)

    Je devrais supprimer l’alerte « violence + adolescent » sur mon smartphone… Après le féminicide du lycée de Gleizé, dans le Rhône, à la rentrée, et en lisant un article sur une énième agression de fille tabassée par jalousie, j’ai eu la sale impression qu’on n’allait jamais y arriver. « You talkin’ to me », aurais-je pu hurler devant mon miroir pour m’entraîner à détecter les prémices de la haine, les signes d’un éventuel ­passage à l’acte. Mais je suis acteur de prévention, pas taxi driver. Comment se construit-on en tant que mec ? Quelle éducation, quel gène nous confèrent cette posture de dominant qui installe nombre d’entre nous dans la violence ? Curieusement, si les filles sont scannées et jugées dès qu’elles bougent un poil de cul, les mecs, eux, poursuivent leur bonhomme de chemin sans jamais vraiment se remettre en cause ou répondre de leurs actes, si ce n’est devant la justice.
    Dans nos animations, il n’est pas rare que des garçons prennent le parti de l’agresseur, voire excusent son geste, dans un mélange d’instinct grégaire et de solidarité de couilles. Le service trois-pièces qui compose notre entrejambe justifierait même qu’on défende l’horreur, comme je l’ai vécu, en 2002, dans un lycée de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), juste après le meurtre de Sohane, brûlée vive par vengeance amoureuse ! Passé le temps de la posture, on est en droit de s’interroger sur le jusqu’au-boutisme de certains. Leur façon de s’arc-bouter sur des acquis patriarcaux et violents trouve probablement sa source, exacerbée à l’adolescence, dans la volonté de ne pas perdre la face devant les pairs.
    En général, quand on aborde la problématique des violences dans le couple, la victime est d’abord suspectée de tous les maux. Ce moment délicat à encaisser va servir d’exutoire aux fantasmes les plus tordus et je pense qu’il est – malheureusement – nécessaire. À nous, ensuite, d’accompagner la descente de fiel, comme on le fait après une prise de mauvais speed. Certains enfument tous les énervés de la virilité avec de l’humanité bon marché en remplaçant la victime par la sœur, la mère, la fille. Mais je suis persuadé qu’en limitant l’empathie à la famille, on ne construit pas une société, on s’enferme dans le petit respect de proximité.
    La force, le pouvoir, l’absence de sentiments sont autant de valeurs imposées dans l’apprentissage de la socialisation pour les mecs. Nombreux sont ceux qui sont dépassés par ce rôle qu’on leur octroie. Alors, ils en rajoutent, au risque d’aller beaucoup trop loin, pour ne pas être taxés de « fragiles ». S’ils pleurent, c’est petits, dévastés par la mort du père dans Le Roi Lion, mais par la suite, ils se doivent d’être de vrais bonshommes qui maîtrisent leurs émotions devant la charge des gnous. Les mecs, c’est seulement au cimetière et bien planqués derrière leurs mouchoirs qu’ils ont le droit de renifler. Sûrement pas dans les jupes de leur meuf.
    Généralement, les jeunes expliquent la violence par la jalousie. Cette dernière serait la plus belle preuve d’amour qu’on puisse offrir à l’autre. Du coup, ils sont souvent indulgents avec l’homicide par amour, parce qu’il est magnifié comme acte ultime du romantisme. Mais c’est bien de leur rappeler que la vie n’est pas une websérie. Sohane et tant d’autres sont bel et bien mortes, parce qu’elles faisaient « trop les meufs », ne respectant pas leurs maîtres.
    Être jaloux-se, c’est posséder l’autre, ne pas supporter qu’il-elle vive autre chose en dehors du couple. J’avais lu quelque part que, derrière cette volonté d’emprise, se cachait un vrai état de dépendance affective. Mais cette explication relève plus de la psychothérapie que de la séance de prévention en classe. Plutôt que de jalousie, je préfère parler de contrôle abusif. Les garçons vont surveiller les sorties et les vêtements de leur copine et les filles contrôlent le relationnel de leur mec en fouillant sur les réseaux sociaux. Pour brouiller les pistes, certain-e-s multiplient les comptes avec des pseudos différents ou collectionnent les téléphones.
    Mais si le contrôle n’est pas genré, le passage à l’acte, lui, l’est. Il y a, en effet, beaucoup plus de femmes que d’hommes assassinés par leur compagnon ou compagne. Apprendre à repérer les signes de violence liés à la volonté de contrôler l’autre est une étape importante de la prévention des risques. Pour ce faire, on élabore ensemble des scénarios (2) où le partenaire passe des mots doux aux exigences, des remarques aux conseils appuyés, puis aux ordres. On martèle qu’il est vital, dans un couple, de dire ce que l’on pense, de conserver ses propres activités, de pouvoir parler aux personnes de son choix sans avoir de compte à rendre. La personne qui subit du contrôle dans sa relation amoureuse doute d’elle-même, hésite à prendre des décisions, s’isole, perd des ami-e-s, voit la tristesse et la peur s’installer. Mais, par « amour », certain-e-s se disent prêt-e-s à tout accepter.
    Récemment, des garçons d’un lycée pro racontaient qu’ils obligeaient leur copine à donner leur téléphone et leur code pour vérifier leurs textos. Eux acceptaient de le faire aussi, mais auparavant, ils avaient soigneusement effacé tout ce qui pouvait se révéler tendancieux. Curieusement, ils n’imaginaient même pas que leur copine ait pu avoir la présence d’esprit de le faire aussi ! Les filles auraient donc un cerveau ?
    Au lycée, aborder la confiance avec des couples vieux de trois semaines, c’est comme demander à un élève de sixième de préparer le bac. D’autant plus que celle-ci, si elle existe, est tellement ténue qu’elle ne résiste pas une seconde aux insinuations des cours de récré : « Hé, j’ai vu ta copine qui se la donnait, avec X ou Y », « Ton mec, il chauffe grave sur Insta ». Suite à ces révélations des trolls de la relation, les réactions agressives et violentes révèlent surtout le manque de confiance qu’on a en soi ! Mais travailler sur l’estime de soi, c’est dur à encaisser pour les ados. Pour apaiser les relations, je les invite à lister ce qui les énerve le plus chez l’autre et à trouver des solutions positives pour les deux.
    « Je ne supporte pas que ma copine aille en soirée sans moi. Je pourrais envoyer un pote la surveiller pour éviter de m’énerver !
    – Organise-toi plutôt une soirée avec des potes. Tu évites la frustration de celui qui attend. Quand tu poireautes, tu fantasmes et au lieu de partager tes inquiétudes, tu renvoies de l’agressivité. Dis-lui qu’elle t’a manqué.
    – Franchement, monsieur, vous en voyez beaucoup des mecs qui disent ça ? »
    Ce lycéen n’avait pas totalement tort. En effet, la vie n’est pas une fable où le vilain crapaud jaloux se transforme, d’un coup de soirée magique, en gentil canard attentionné. Mais pour garder espoir, osons la métaphore fruitière : en amour, rien ne sert de se pourrir, c’est le temps qui nous fait mûrir.
     
    1. Extrait de Jalousie (1984), des Rita Mitsouko. « La jalousie te crèvera le cœur / Tu attends, tu guettes / Tu épies, tu pleures / À ta merci / Tu voudrais voir / Cette femme cette pute / Cette salope qui traîne. »
    2. Les programmes québécois Passaj et Viraj en PDF sur le Net offrent de vrais outils d’animation sur cette thématique.

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