• L'Histoire d'A. (1. la rencontre)

    La saison 1 des tribulations du Dr Kpote étant sur le point d'ouvrir une parenthèse, pour cause de fin d'année dans les lycées et CFA, je me suis dit qu'il fallait tout de même perfuser mon blog afin de lui éviter les soins palliatifs, puis le cyberarium (pour reprendre une expression de Nuclear qui m'a beaucoup plue).

    Il y a quelques années, dans le cadre de mon boulot dans une association de lutte contre le sida, j'ai accompagné une jeune femme, que je nommerais A. comme la première lettre de son prénom, dans sa lutte contre le VIH et les discriminations. Cette rencontre n'aurait jamais eu lieu sans cette saloperie de virus, tant les lignes de nos vies s'étendaient en parallèle vers l'infini. Je me suis toujours dit que je raconterais un jour notre histoire, pour A., pour témoigner, mais aussi pour catharsiser cette expérience qui m'a définitivement transformé... C'est l'histoire d'A., une histoire qui peut finir mal...

    (...) Le psy de l'association était resté très flou sur la demande émanant de A. Probablement parce que celle-ci l'était. J'étais depuis trois semaines un membre actif de l'association et il venait de m'appeler pour me proposer un accompagnement à domicile. Il m'a parlé d'une jeune femme, mère de deux enfants vivant chez leur père, séropositive au VIH depuis plusieurs années et qui est venue frapper à la porte de l'asso pour une aide financière. Il l'a trouvé agitée, très amaigrie, agressive par moment. Autrement dit en situation d'interpeller un psy quand à son équilibre mental et il lui a proposé le soutien d'un volontaire.
    - Ok, mais pas une gonzesse. Je n'ai pas envie de boire le thé en écoutant des histoires de bonne femme, lui a-t-elle répondu...
    Il a aussitôt pensé à moi. « Il n'y a pas de hasard », m'a-t-il signifié, en bon praticien du moi, du surmoi et du toi, s'émancipant du nous. D'après lui, nous étions fait pour nous rencontrer, pour évoluer en vrai binôme « personne concernée/volontaire ». Il m'a donné son numéro de téléphone, a pensé très fort « démerdes-toi maintenant » et m'a indiqué que j'intégrais un groupe de soutien les mardis soirs comme tous les autres volontaires.

    J'ai mis du temps à appeler A. Quelques jours. C'est difficile de rentrer dans la vie d'une personne que l'on ne connaît pas en détenant des informations personnelles, intimes sur celle-ci. Et puis, un matin, j'ai pris mon courage et mon téléphone à deux mains et j'ai composé le numéro gagnant.
    - Ah, c'est toi donc qu'ils ont choisi. T'as mis du temps à téléphoner...
    - Euh, j'avais un peu de boulot. On peut se voir samedi, si tu souhaites toujours être accompagnée par l'association ?
    - Samedi, ça me va.
    Nous avons échangé nos adresses et convenu que je viendrais chez elle sur le coup des 14 heures. A l'époque, elle habitait à deux pas du Père Lachaise, à quelques poussières du Jardin des Souvenirs, où nous avions dispersé tant de militants, tant de malades, tant de potes...

    Le samedi prévu, un rien nerveux, je me présentais en bas de son immeuble, le doigt posé sur son interphone, révisant l'entrée en matière que j'avais préparé dans la nuit. Après la sonnerie, une voix de furie explose le haut parleur et résonne dans le hall :
    - Ne montes pas, mes gamins sont là. J'arrive !
    M'étais-je trompé de boutons ? Étions nous un vendredi treize ? Un pote me faisait-il un remake de surprises sur prises ?... En tout cas, ça ne se passait pas comme prévu.
    Quelques secondes après, je vis une tornade blonde avec un blouson à franges et des tiags blanches débouler l'escalier et ouvrir la porte. Elle avait du mal à me regarder dans les yeux.
    - Mes enfants sont là. Ce n'était pas prévu. Tu ne parles de rien. Tu es un pote. En aucun cas tu viens de l'association. Ils ne sont pas au courant pour le sida.
    - Si tu veux, on reporte.
    - Non, c'est trop tard. Et puis comme ça, tu les verras.

    Sa maigreur m'a tout de suite frappée. J'avais la sensation d'être revenu au début des années 80, au pire moment de l'épidémie, quand les malades traînaient leurs corps douloureux et décharnés dans les manifs. Elle semblait en équilibre sur ses santiags mais en même temps une force quasi animale émanait d'elle. Elle était sous speed. Aujourd'hui, avec le recul, j'en suis sûr. Le blouson à frange faisait un peu groupie de Johnny. L'ensemble suintait la galère, la défonce, sur fond de trou des Halles. Je commençais un peu à voir où on allait. Du moins, je le croyais... (...)


  • Commentaires

    1
    Jeudi 24 Mai 2007 à 10:57
    Bonjour Didurban,
    Joliment écrit et tout et tout... je sens que je vais adorer :-)
    2
    Jeudi 24 Mai 2007 à 11:26
    Salut French
    Merci. D'autant plus que cette histoire me tient particulièrement à coeur.
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    3
    Vendredi 25 Mai 2007 à 08:05
    C'est vrai,ça commence comme un roman noir,
    mais je sens que ça va mal finir.Comme c'est une "histoire vraie",je m'inquiète déjà pour l'avenir des petits,moi:(
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