• #éduquetonporcelet

    Parce que les hastags appartiennent à l’ordre des éphéméroptères, avec une espérance de vie avoisinant quelques jours sur les fils d’actus, celui dénonçant les attitudes porcines des mecs a quitté doucement la case « Tendances » de mon Twitter pour migrer vers un passé archivé. La dénonciation de comportements inappropriés, harcèlement et violences, demeure malgré tout une priorité de mon métier, l’éducation à la sexualité. Certes, tout ne fut pas vain puisqu’il y aurait, nous dit-on, une augmentation des plaintes pour violences sexuelles déposées dans les gendarmeries, et que l’image de quelques célébrités a été sérieusement écornée. Les paroles libérées ont eu donc leur effet. Toutefois, on peut d’ores et déjà parier que nombre de harceleurs passeront l’hiver la bite au chaud dans la main gauche, pendant que la droite jurera qu’on ne les y reprendra pas. Après la baffe médiatique, tout le monde cherche des solutions miracles et, forcément, on se tourne vers nous, les travailleuses et travailleurs sociaux, juste parce qu’on est resté·es au contact de ce fameux terrain que les politiques n’ont de cesse de citer sans jamais y mettre les pieds. Il n’y a pas un repas entre ami·es sans qu’on nous questionne sur le sujet. La deuxième bouteille de rouge à peine finie, on exige même des réponses : « Comment protéger ma fille ? Comment éduquer mes fils et les mecs en général ? Que fait l’école ? Comment en finir avec cette société patriarcale ? Toi qui es à leur contact, rassure-moi, les jeunes sont inclusifs, non ? » À peine le dernier verre ingurgité, certain·es, bien déshinibé·es se livrent un peu plus : « Les mecs des banlieues sont plus violents et moins éduqués que les autres, non ? T’en penses quoi des migrants qui harcèlent les meufs à La Chapelle ? Tu ne crois pas qu’il y a des femmes qui provoquent, qui montrent trop leur cul ? Entre nous soit dit, on ne peut plus rien faire, alors qu’avant on roulait sans cein-tures, la clope au bec, le coude sur la fenêtre et la main droite sur la cuisse de la femme qu’on raccompagnait. On était plus libres, non ? » Au-delà de ces échanges « conviviaux » où, tout en augmentant mon taux de Gamma GT, je fais le ménage dans mon annuaire téléphonique, j’ai reçu pas mal de mails et de messages privés sur Facebook, émis par des professeures ou éducatrices qui avaient osé défendre la campagne #balancetonporc auprès d’un public majoritairement masculin en lycée pro ou structure d’accueil social, sans anticiper la violence du retour de manivelle. Du coup, certaines m’ont contacté en urgence pour éteindre l’incendie, pensant qu’avec deux vidéos et mon cartable de compétences psychosociales, j’allais pommader les couilles meurtries de mecs blessés dans leur virilité, tout en les caressant dans le sens du poil de l’égalité.

    Putsch féministe

    En effet, beaucoup d’hommes ont vécu cette campagne de « délation » comme une attaque en règle du masculin, une tentative de putsch féministe à la manière de ce fameux « grand remplacement » si cher à l’extrême droite. Entre porcs et truies, la guerre des genres est donc déclarée, et ce sont les meufs qui se retrouvent accusées d’avoir tiré les premières. Beaucoup d’entre vous souhaitent un sursaut éducatif qu’il nous appartiendrait d’orchestrer, parce qu’au final, nombreux sont celles et ceux qui se disent débordé·es face aux enjeux de l’éducation à l’égalité. Tout d’abord, histoire de vous rassurer (ou pas d’ailleurs), sachez que je suis comme vous, en proie à des tas d’interrogations. Comme beaucoup de parents, je n’ai pas vraiment anticipé que smartphones et tablettes étaient en train d’élever nos gamins à notre place. Google, Facebook et autres géants du Web peuvent se frotter le microprocesseur. Pendant qu’on nous endort avec des histoires d’intelligence artificielle qui devrait augmenter notre temps d’oisiveté, on prend soin de nous inoculer de la connerie universelle, nous condamnant à l’ilotisme intellectuel. Ce bon vieux big data souffle dans les oreillettes blanches rivées aux oreilles des ados tout un tas de trucs pas nets du tout. Mais bon, comme il ne faut surtout pas passer pour des « vieux cons », les adultes se mettent à singer les gamins connectés et se rassurent en se disant que leur gosse est plus intelligent·e que les autres. Pour éviter de jouer l’« expert » invité sur les plateaux télé, je vais donc mouiller le maillot perso. Et pour ce faire, je partage avec vous un de ces petits moments qui rythment la vie familiale et nous révèlent parfois à nous-mêmes. Récemment, en pleine campagne #balancetonporc, j’évoquais, entre le fromage et la poire, le cas de Kingsley Coman, attaquant du Bayern de Munich et de l’équipe de France, jugé pour violences conjugales. Je signalais mon indignation devant la minoration judiciaire de ses actes. En effet, le type a été condamné à seulement 5 000 euros d’amende pour un salaire avoisinant les 166 000 euros par mois ! De plus, il représente toujours la France lors des compétitions internationales, alors que les entraîneurs n’ont de cesse de vanter l’importance de l’exemplarité dont devraient faire preuve les stars du ballon rond auprès des jeunes. Mes ados, évoluant donc dans un environnement dit « éduqué », me répondent alors « que les michetonneuses qui épousent les footeux pour leur fric n’ont que ce qu’elles méritent… » Tiens, prends ça dans la gueule, le militant du féminisme qui ferait mieux de balayer devant sa porte avant d’aller embrigader la progéniture des autres ! Le repas dominical s’est donc métamorphosé en animation bien testostéronée d’une classe de mecs en lycée pro (parce que c’est le seul endroit où je rencontre des classes non mixtes et logiquement les postures y sont plus ancrées, stéréotypées). Mais, à la différence d’une séance devant un groupe d’inconnus, l’intimité de la relation filiale offre la possibilité d’apporter une réponse sur le registre de l’histoire familiale. Pour reprendre la main, je leur ai donc rappelé que leur grand-mère suicidée, qu’ils n’avaient pas eu la chance de connaître, avait subi des violences conjugales et en était morte. Le silence qui a suivi m’a fait dire que l’argument avait porté. À tort, car, là où, professionnellement, j’aurais pris le temps de déconstruire, l’affect a pris le dessus sur un débat censuré dans l’œuf. Le monde qui nous entoure ne se gêne pas pour interférer dans cette belle éducation qu’on croit donner, ces valeurs qu’on espère inculquer. On parle d’égalité ? Eh bien, les copains, la 4G, le quartier, le club de sport ou l’oncle « éternel séducteur » que toute la famille adore vont réduire à néant nos efforts de grands discours égalitaires. J’ai fait l’expérience de lire avec mon collégien de fils les paroles de Booba, Kaaris, PNL, Niska et compagnie, avant de les copier sur son MP3. Je crois que j’étais le seul père à le faire, et ça l’a gonflé grave en mode « tu saoules avec ton métier ». Mais j’ai la faiblesse de penser que s’il est hétéro, il ne se demandera pas à chaque rencontre si sa partenaire « le sucera pour du Armani », comme Booba pouvait le lui suggérer dans l’oreillette sur le chemin du bahut. À ce sujet, récemment, un lycéen m’a lâché : « Heureusement que mon père ne comprend rien aux mots du rap que j’écoute, sinon, il me tuerait ! »

    Open source toute l’année

    J’ai mal à mon parental, écartelé entre limites à poser et liberté de surfer, dans un monde où la morale est devenue un gros mot réservé aux réacs du siècle dernier. Je m’essaie à la régulation des heures dédiées à la vénération du big data, mais dans la famille d’à côté ou chez les potes, c’est open source toute l’année. On se croit à l’abri avec un forfait Free à 2 euros sans la 4G, et le partage de connexion au collège ruine nos rêves de maîtrise du flux de merde qui envahit tous les jours les écrans. Avec les footeux, les youtubeurs et les rappeurs, le fric et la vie bling-bling dégueulent alors en live de Miami, et je suis bien obligé d’avouer qu’avec mon salaire du social, je n’irai pas en « voyage, m’en battre les couilles, […] faya* » au soleil comme PNL. Pour reprendre une métaphore footballistique, je crois que je suis bien meilleur à l’extérieur qu’à domicile. Appliquer ce que je fais toute l’année auprès des jeunes, c’est plus difficile à réaliser à demeure. L’histoire personnelle et son lot de casseroles émotionnelles viennent foutre leur bordel. Mais tant pis, il faut se dire que les graines semées vont, un jour ou l’autre, germer. J’entends trop souvent des jeunes filles se plaindre d’une éducation inégalitaire entre elles et leurs frères. La famille reste le premier laboratoire éducatif, le champ prioritaire de l’égalité. Il faut le marteler à ces pères, fiers d’avoir transmis le gène du BG, qui s’enorgueillissent des conquêtes de leurs fils, tout en interdisant à leurs filles de s’habiller trop léger, ou à ces mères qui excusent la confiscation de l’espace récréatif à l’école par leurs fils parce qu’ils auraient plus besoin de se défouler que les filles. Si on laisse faire, on n’est pas sorti de l’auberge « mascu ». Chaque message a son importance et, en tant que parents, nous sommes les premières références d’un homme ou une femme en devenir. Personne ne sensibilise les parents aux inégalités générées par une éducation trop genrée et ils se débrouillent avec leur héritage éducatif. Mais si la famille doit insuffler, toute la société se doit de prendre le relais. Car elle aussi a son rôle à jouer. Combien de « porcs » seront réellement condamnés ? Quels moyens vont être réellement débloqués pour combattre le fléau du sexisme ? Quelques heures de prévention au collège et au lycée n’en viendront pas à bout. Quelques initiatives de profs engagé·es non plus. La police et la justice sont concernées, car, régulièrement, des jeunes filles me signalent qu’elles ont perdu confiance dans ce système incapable d’accueillir leur douleur, de les accompagner dans les procédures et qui les renvoie trop souvent à leur solitude de victime. Les entreprises, les associations, les partis politiques sont concernés. Qui va les inviter à organiser des débats internes sur le sujet ? Qui va orchestrer les formations ? Qui va les financer ? Les lieux publics, les universités, les grandes écoles, les bars, les boîtes de nuit, les salles de concert doivent être aussi impliqué·es.C’est nécessaire de parler d’un projet de loi contre le harcèle-ment de rue, mais ce n’est pas suffisant. Il nous faut les moyens de financer une véritable révolution de l’éducatif pour bousculer, au cœur de la transmission intergénérationnelle, les stéréotypes de genre et les inégalités qui en découlent. Si on ne s’y attelle pas rapidement, les #metoo seront sorties du placard pour rien. M. Macron et ceux et celles qui suivront, l’urgence nous le réclame haut et fort : #balancezdufric pour la prévention et l’éducation. Et n’oubliez jamais que vous nous devez l’exemplarité.


  • Commentaires

    1
    Mauranne
    Samedi 30 Décembre 2017 à 15:20
    Bravo et merci pour cet engagement permanent, si dur à porter.
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    2
    Mercredi 3 Janvier à 13:04

    Merci à vous ! Et meilleurs vœux

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