• Du shit, de la bouse et des larmes

    Pour l’urbain moyen que je suis, rejoindre la Seine-et-Marne et voir de vraies vaches ruminant de la vraie verdure relève de l’expérience régressive. D’ailleurs, au détour d’un village, j’ai éprouvé comme une envie de pause chamanique pour chercher dans les bouses de bovidés des psilocybes, histoire d’halluciner. J’en étais là de mon trip « into the wild »quand la façade du centre d’apprentis m’a remis la tête à l’endroit et m’a probablement évité un syndrome sérotoninergique. C’est donc frais comme un gardon que j’ai traversé le hall, serré la pogne du directeur et échangé avec lui sur les dommages collatéraux d’un sujet qui peut pousser à l’introspection. En effet, en parlant des drogues, on ne sait jamais quelles émotions vont émerger et quelle journée on va passer. Ce sont les risques du métier.

    J’ai ouvert la boutique avec un CAP coiffure, où les filles m’ont entraîné assez rapidement sur le terrain de la drague en soirée en mode désinhibées. L’une d’elle a raconté une tentative d’enlèvement avortée sur un parking de boîte : la peur de sa vie ! Elle avait porté plainte,mais, sous le couvert de l’émotion, était incapable de décrire ses agresseurs.On a travaillé sur la sidération qui survient quand le cerveau fabrique naturellement une dope surpuissante, capable d’éparpiller les traumas façon puzzle aux quatre coins de notre mémoire. Les événements douloureux se supportant mieux avec une bonne béquille psychoactive, nombreux sont ceux qui choisissent de s’anesthésier plutôt que de se soigner. Forcément, certaines se sont reconnues, et leurs regards se sont voilés. Mais en deux heures, on ne révolutionne rien, on secoue juste le quotidien.

    Le gong ayant sonné, j’ai donc fait un nœud sur l’empathie et j’ai migré vers des CAP boulangerie, des « farines » comme on les surnomme parfois. Au fond,deux comiques s’amusaient à marmonner des slams qui parlaient de weed, par provocation. L’un cherchait l’affrontement derrière ses lunettes aux verres aussi fumés que ses synapses. Chez le second, on devinait plutôt le mimétisme du suiveur. Ses pupilles dilatées et son sourire figé revendiquaient la bédave au quotidien. Il buvait avec son patron, qui lui apprenait le métier et le moyen de s’en évader.« Boire, fumer, baiser »,voilà l’hygiène de vie qu’il prônait, un peu comme ces piliers de comptoir qui,dans l’illusion de l’hédonisme, se mentent sur la vacuité de leur existence. On a abordé l’estime de soi, et je l’ai senti plus concerné. Quel personnage s’invente-t-on grâce au produit ? Quel regard porte-t-on sur soi ? Alors que chacun semblait faire son petit bilan intérieur, un jeune Antillais cannabinophile a profité de l’occasion pour nous faire partager le divorce de ses parents et son évasion sous THC vers la métropole. Se sentant alors coupable de la déroute familiale, il a décrit la lente dévalorisation de son être et sa fuite dans le paraître. Face aux témoignages, j’évite la thérapie sauvage et j’invite le groupe à travailler sur les alternatives au produit. Que faire pour sortir du mal-être ? Réduire les risques et adapter sa conso ? Le psy étant un truc de daron, perçu comme une grosse fumisterie, ce n’est pas facile pour les ados de faire émerger des solutions, des temps de récupération entre deux perfusions.

    Face au silence qui a suivi, notre provocateur s’est senti submergé par son mal-être, et son agressivité s’est déplacée vers son voisin pour un mot de trop. Il l’a pris à la gorge et l’a soulevé contre le mur. Une fois que je l’ai eu ceinturé et malgré son évidente fragilité, je savais qu’il n’échapperait pas à une mise à pied. Au formateur, j’ai parlé d’un besoin urgent de consultation. Lui m’a rétorqué que c’était l’affaire des parents, mais que ceux-ci semblaient s’en foutre royalement.

    J’ai terminé ma drôle de journée avec des BEP esthétique.Les filles étaient pressées de me questionner sur ma séance de catch en boulangerie, déjà relayée sur les réseaux sociaux. On a évoqué ces proches qui n’étaient pas toujours les mieux placés pour aider, puisque dévastés par la culpabilité. Sur le coup de cette révélation, l’une d’elles s’est effondrée en larmes, expliquant que son père, passé de chômeur à cannabiculteur, était un adepte du cocktail alcool-bédo et de l’apathie devant la télé. Dans ses rares moments de station verticale, il insultait et frappait sa mère. Elle attendait de mon animation une solution clés en main pour amener ce père perdu à retrouver de la dignité. Mais, paradoxe de la défonce, on est souvent violent vis-à-vis de ceux qui nous tendent la main. Sa voisine de table se maquillait en plein cours. Quand je lui ai demandé de reporter à plus tard son atelier beauté, elle m’a envoyé paître. J’ai remarqué qu’elle aussi pleurait, mais tentait de le masquer à grands coups de pinceaux. Elle a fini par sortir et m’a confié par la suite qu’elle subissait les états d’âme de son mec, souvent défoncé. Les changements d’humeur sont les marqueurs forts d’une toxicomanie avérée, difficiles à vivre pour les proches. Je leur ai filé des adresses de consultation cannabis sans trop y croire, tout en leur conseillant de trouver la bonne distance.

    Avant de partir, le directeur du CFA m’a convoqué : « Une bagarre et plusieurs filles en pleurs… vous ne vous déplacez pas pour rien, vous ! » Je ne lui ai pas dit qu’après une telle journée je me serai bien roulé dans l’herbe et les bouses, avant de filer aux bucoliques anonymes.


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