• Deux heures et puis…

    Deux heures et puis s'en va... Deux heures, c'est la durée d'une animation. Deux heures, c'est parfois long, quand la classe s'en fout, que les esprits s'enfuient, que les visages sous les parkas s'enfouissent. Et puis deux heures, c'est souvent trop court, quand les questions fusent sur les filles, les garçons, les histoires, les embrouilles, la fellation ou la sodomie, la transmission des virus, les moyens de contraception, l'orientation sexuelle, les agressions... Deux heures, ça suffit parfois à réveiller les vieux démons, à redonner vie aux cauchemars bien rangés, sous perfusion d'oubli, au fond de la mémoire. Je remarque alors un changement d'attitude, un regard mouillé, un rictus nerveux. Quelquefois, n'y tenant plus, certains ou certaines se lèvent et sans un mot, sortent, pour se jeter dans les bras de l'infirmière qui leur a embrayé le pas. Ensuite, il y a un blanc et des rires forcés.
    Hier, dans un centre d'apprentis au cœur de Paris, c'est une jeune fille qui a patienté pour partager son intimité. Je l'ai trouvée toute suite cernée, comme très éprouvée par l'animation. Les mots se sont bousculés, véritable foule de syllabes tentant d'échapper aux flots des sanglots en train de monter. J'entends l'inceste, les rapports sexuels forcés avec un cousin plus âgé quand elle avait 11 ans... La police qui n'a rien voulu entendre, la culpabilisant... Les moqueries, les insinuations, et puis la vie qui balbutie... Bancale, la vie... Erigée en Tour de Pise sur ses fondations violentées... Sa sexualité bloquée sur son corps souillé... Sa boulimie, ses tentatives de suicides... Son copain, exceptionnel, qui comprend, qui soutient mais qui fatigue parfois. Je manque de temps car j'ai une autre classe dans la foulée, qui trépigne dans le couloir. Répondant à ses envies judiciaires, je lui conseille quand même de porter plainte car il n'y a pas prescription, de se faire accompagner car le combat sera rude, de tout mettre en œuvre pour faire reconnaître son statut de victime, condition à sa reconstruction. Je suis obligé d'être concis, professionnel, presque froid. Des élèves arrivent pour investir la classe, le prof s'agace... L'intimité est brisée, l'échange avorté... Un dernier sourire triste échangé et son visage s'efface dans les bousculades de couloirs. Deux heures et puis s'en va...

    En rentrant chez moi, j'ai décidé de briser la confidentialité de notre entretien et j'ai informé l'assistante sociale du CFA de cette situation, craignant que l'animation ne l'invite à se taillader une nouvelle fois les veines... L'assistante sociale, émue, m'a dit qu'elle ferait tout pour rentrer en contact avec elle sans lui faire part de mon appel. Pourvu que...

  • Commentaires

    1
    Cosmic
    Jeudi 14 Février 2008 à 10:14
    Difficile de trouver
    les mots sans pleurer, Didu. Tu as bien fait.
    2
    Jeudi 14 Février 2008 à 10:31
    L'écoute
    Bravo, tu as bien joué ton rôle d'enseignant en ne faisant pas seulement un cours pédagogique mais en ECOUTANT la détresse de cette jeune fille, comme tu dois le faire, j'imagine, de tous tes élèves. Tu dis " j'ai décidé de briser la confidentialité..." mais tu aurais eu tord de ne pas le faire. En Allemagne, où il n'y a pas d'assistance sociale, ce sont les profs qui sont les relais des élèves pour la discipline, les problèmes sociaux, de coeur, etc... Bon courage.
    3
    Jeudi 14 Février 2008 à 13:35
    Salut Didurban,
    "le visage dans les parkas", ils n'ont pas le chauffage ? :-) Bon, encore une preuve que le rôle des professionnels comme toi est encore plus qu'indispensable...
    4
    Jeudi 14 Février 2008 à 16:23
    beau travail Didu,j'espère que
    ça va l'aider.Tu aura peut être des nouvelles?
    5
    Jeudi 14 Février 2008 à 19:52
    Ca fait plusieurs
    fois que je passe sur ce post sans savoir que laisser comme message... Pourvu que...
    6
    Fred
    Jeudi 14 Février 2008 à 22:54
    Bravo
    Tout mot supplémentaire serait superflu.
    7
    Vendredi 15 Février 2008 à 08:46
    à tous
    oui, pourvu que... C'est les limites de nos inters. Nous manquons parfois de suivi et c'est dur parfois de repartir avec ces tranches de vie dans l'esprit. The show must go on... Allez, je file à Versailles.
    8
    Vendredi 15 Février 2008 à 10:14
    Oui, informe-nous des suites
    Bisou, Maq.
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