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Portraits croisés | 29 novembre 2007

Mardi matin, j'ai tracé ma race aux Ulis. Mercredi, j'avais rendez-vous dans le XVe. Aux Ulis, l'animation sur les produits psycho-actifs se faisait auprès d'élèves de la filière technique. A Paris, ils étaient en section internationale dans un lycée bilingue. Aux Ulis, ils venaient majoritairement des cités. A Paris, ils étaient à l'Ouest. Mardi, j'étais avec les dealers. Mercredi, les consommateurs. D'entrée de jeu, aux Ulis, ils m'ont tout de suite parlé des pays producteurs, d'argent facile, de mercos, de filles en bikini été comme hivers, de Pablo Escobar et Tony Montana... A Paris, ils m'ont questionné sur les conséquences, les effets, la qualité des produits. Aux Ulis, j'ai appris à brouiller les pistes, à couper le matos, à arnaquer le bolos. A Paris, je me suis souvenu que ce n'était pas le fric qui garantissait la qualité...

Aux Ulis, les profs d'atelier ont tenu à rester. Avec l'infirmière, nous étions donc 4 adultes autour d'eux. Curieusement, ça ne les a pas gêné du tout de revendiquer leur statut de dealer de quartier. Ils l'ont crié haut et fort, fiers et intouchables. Il faut dire que j'avais insisté sur le caractère confidentiel de l'animation. L'information était bien passée. Malgré les années qui passent, je suis toujours soufflé par leur assurance dans la transgression, leur manque de discernement vis-à-vis de ceux qui représentent sinon la loi, au moins une forme d'autorité. Il se dégage toujours de leurs propos un sentiment d'impunité comme une grand bras d'honneur à la société et ses règles, au bien-pensant. Ces mecs sont des anarcho-capitalistes ou narco-libéraux, Avec eux, tout est possible, tout mène au biz. Sans lois, sans états d'âmes, sans l'ombre d'un soupçon de respect pour les notions de partage et d'humanité. Chez eux, tout est à reconstruire. La prison n'y changerait rien. Strictement rien. C'est leur vision du monde qu'il faudrait changer et pour cela, il faudrait d'abord travailler sur le regard qu'il porte sur eux-mêmes. Dévalorisés depuis toujours par leurs familles, leur environnement, le système éducatif, les soi-disant valeurs républicaines, le regard des autres, ils poussent le personnage jusqu'à sa caricature. Ils se veulent lascars, truands, rois de l'embrouille comme tous les gosses qui jouent aux bandits avec un pistolet en plastique. Sauf qu'ils ne sont plus des gosses. Ou du moins, ils n'ont jamais eu le temps de l'être, parce que jamais protégés, couvés comme devraient l'être tous les enfants. Sans faire de la psy de comptoir, c'est flagrant de voir combien ses gamins vivent dans l'insécurité dès leur plus jeune âge, confrontés aux difficultés de leurs parents, aux pathologies de la précarité, aux histoires de plus grands, la pression du quartier, le poids d'un avenir bouché. Donc ils en profitent maintenant, sans élaborations futiles, sans explications sociologiques, sans analyses de salon, juste à l'instinct. Leur meilleur ami, celui-là même qui leur a permis de survivre. Je n'ai pas cautionné, je n'ai pas non plus condamné. Je leur ai rappelé le plus élémentaire du vivre ensemble dans une société et surtout j'ai appuyé sur le pourquoi, les causes, le point de départ de ces chemins parallèles. Se questionner sur les causes c'est peut-être infléchir les conséquences. Dans leur cas, je suis parti avec peu d'illusions et dans le bus qui traversait les cités, j'ai vu les murs qui portaient leurs revendications citoyennes : nique la police...

A Paris, il a patiemment attendu que le reste de la classe s'éloigne et m'a demandé ce qu'il pouvait faire pour son copain qui passe ses journées entre acides et ecstasys, qui ne vient plus en cours, qui délire parfois tout seul... Il semblait très inquiet sur l'équilibre psychiatrique de son pote, d'autant plus que celui-ci vit seul depuis le divorce de ses parents dans le Sud. Je lui ai demandé s'il sentait son ami, un mineur bien sûr, en danger. Si la réponse était positive, alors, c'était le moment ou jamais de lui prouver son amitié en signalant la situation à un adulte de confiance qui pourrait faire intelligemment le relais auprès des parents. Il a fait la moue au mot « parent » puis il a repris : « c'est peut-être la meilleure des solutions. Vous avez raison, pour l'instant, seuls eux sont à même de faire quelque chose, du moins de le tenter. »

C'est drôle, j'ai eu envie d'inscrire mes fils dans cette école, juste pour leur éviter la filière « nique la police » commune aux établissements du 93. Mais bon, c'était géographiquement utopique, trop cher et surtout tellement loin de l'idée que je me fais de fameuse laïcité et de son brassage de population... Pff, il y a des jours où on doute...

Publié par didurban à 10:47:04 dans Pensées partagées | Commentaires (9) |

Feux d’artifices en banlieue | 27 novembre 2007


Mme T. vient du Pakistan. Un pays pas vraiment olé-olé pour les femmes. Son fils, né en France, est scolarisé dans la maternelle du mien. Son mari a une carte de 15 ans et bosse en France depuis 20 ans. Le ministère de la raffle avait balancé à mme T. une Obligation de Quitter le Territoire Français. Elle a fait appel, accompagné par le réseau RESF. On lui a filé un coup de main pour préparer son dossier. Nous étions une quinzaine avec elle au tribunal de Cergy pour défendre l'appel. Résultat : elle vient de recevoir un recommandé lui signifiant que la « pref » va probablement la régulariser... Putain, c'est une belle journée et ça mérite bien un feu d'artifice sur la banlieue pour que les damnés de la terre et les forçats de la faim puissent fêter ça...

Publié par didurban à 18:28:17 dans Action | Commentaires (9) |

Doris vaut bien une grève… | 23 novembre 2007

Ils sont cinq à tenir le crachoir, postillonnant leur éternelles vannes de cités, niveau « vase-bitume ». Impossible de les calmer, le sujet les rendant prolixes. Certains des autres élèves sourient à leurs blagues, d'autres haussent les yeux au ciel. Ils ont démarré fort, par un grand classique des animations, ce que j'ai finit par appeler « la coupe du monde des séropos » :
- Monsieur, y'a beaucoup de malades au Mali ?
- Oui, le Mali est un pays touché par la pandémie. Mais...
Les rires fusent , les doigts désignent. Celui qui ne rigole pas reprend :
- Et au Congo, Monsieur ?
- Oui, le Congo aussi...
Les rires reprennent. Mais cette fois, celui qui ne rigole pas n'est plus le même... Et ainsi de suite, en passant en revue, le pays d'origine de l'un ou l'autre.
Afrique, tu te meurs et tes petits-enfants, français aujourd'hui, se foutent de ta gueule...

Puis, nous avons parlé des relations filles/garçons et comment ils envisageaient leur avenir amoureux. Hétérosexuel, bien sûr, l'avenir. Parce que c'est bien connu, l'homosexuel est aux quartiers, ce que Ness est au Loch, un monstre qui sommeille et qu'on aperçoit les soirs de fog au pays des hommes en jupe.
Leurs femmes seront vierges, fidèles, bien roulées, bonnes cuisinières et surtout devront avoir une bonne paire de "boops" pour satisfaire à la fois leurs fantasmes élevés aux mamelles pornographiques et allaiter la tripotée de morveux issus d'un siège continu de leur utérus. Mais avant la cérémonie nuptiale, elles ne doivent pas sortir seules et encore moins avec le string qui dépasse ou le short trop court. Autrement dit, elles n'ont pas le choix de leur garde-robe et doivent commander en VPC au rayon burka des Galeries Talibans... Pas question d'essayer en cabines, on ne sait jamais, avec les miroirs sans tain.
Ceci dit, je commence à être rodé à ce type de discours, un rien provo dans le conventionnel barbu... Autrement dit, je m'ennuyais presque.
Et puis, il y a eu un éclair : elle s'est présentée sous le prénom de Doris et leur a tout balancé aux Pits de la morale. Que toutes les filles n'avaient pas forcément envie de vivre dans des sacs, qu'elles ne les emmerdaient pas quand ils avaient le caleçon qui sortaient du pantalon porté aux genoux, qu'elle ne serait pas forcément vierge au moment du mariage et qu'elle n'irait pas se faire recoudre un semblant d'hymen, qu'elle travaillerait et que son mec, et ben, elle irait le chercher ailleurs...

Ils ont été soufflés les censeurs. D'autant plus que Doris était assise à leurs côtés, qu'elle était jolie et que visiblement, plus d'un en pinçait pour elle. Je les ai senti déstabilisés, refroidis dans leurs ardeurs de jihad domestique... Doris avait lancé les hostilités et d'autres filles suivaient, voire d'autres garçons, plus effacés... Doucement, la classe a basculé dans la révolte. Les timides, les humiliés, les offensés ont pris à leur compte cette parole qu'on leur offrait, leur restituait. Deux heures de liberté pour se dédouaner du joug des dictateurs. Le débat a duré, avec des cris et beaucoup de bruit. J'ai essayé tant bien que mal de réguler avec équité les temps de parole et j'ai surtout laissé faire. Je me suis dit que l'école publique prenait là toute sa vraie dimension, celle de l'éducatif et du débat, celle de l'ouverture et de la liberté de parole, cette dimension laïque et indépendante qu'on se doit de défendre. Pour preuve, nous sommes rarement conviés dans le privé, où les ados, c'est bien connu, n'ont pas de sexualité. Alors, un jour de grève de temps à autre pour la soutenir cette école, c'est si grave que ça ?...

Publié par didurban à 09:38:41 dans Prévention | Commentaires (28) |

Bâtards ou potes ? | 07 novembre 2007

Dead Kennedys - Too Drunk To Fuck

Je suis un peu en avance et je déambule dans les couloirs du lycée, un ersatz de café sorti du distributeur à ulcère dans la main. Je tombe sur une exposition réalisée par les élèves sur le thème « Respect et Humanité ». Je m'approche et découvre des collages de photos, associés à des textes contre le racisme. Un titre m'accroche un peu plus : « Blacks, blancs, beurs, ensemble ». Je n'aime pas cette expression qui me rappelle le slogan hypocrite de l'après Coupe du monde de 98, et qui ne veut rien dire puisque « beur » n'est pas une couleur. Je parcours le texte qui parle de rapprochement, d'échanges, de similitude de par la couleur de notre sang... d'amour, de respect et d'humanité comme le titre l'indique. Et puis, une phrase résonne différemment dans mon cerveau en alerte: « nous sommes tous égaux et toi, taffiole, tu ne l'a pas compris. » On peut donc faire preuve d'humanité pour les couleurs, pas pour les orientations sexuelles.

Je décide d'en parler aux élèves. Personne n'avait remarqué ce mot, devenu terriblement banal. Ils m'expliquent que «taffiole» veut dire peureux, flippé, en gros un sous-homme, un type qui se fait dessus dès que ça chauffe. Je leur exprime mon scepticisme sur le fait de conclure un texte sur le respect, l'amour par une insulte. Ils me répondent que c'est une histoire de générations, «que les jeunes de maintenant parlent comme ça», sous-entendant que j'aurai viré «vieux con». C'est vrai que dans la plupart des classes de banlieues, le mot «bâtard» sert de ponctuation et que deux bons amis l'utilisent comme notre bon vieux «potes». Alors, si «mon pote» est devenu «bâtard», alors «peureux» peut bien se traduire par «taffiole»... Le problème, c'est que «fille» est devenue «salope», «taspé» ou «pute» et que «faire l'amour» voire «baiser», largement acceptable si on n'est pas un père la pudeur, s'est transformé en un «taper» inadmissible ... On peut comprendre alors l'incompréhension de ces jeunes qui se retrouvent face à un tribunal alors qu'ils n'ont fait que «taper» comme les autres. On peut comprendre, mais sûrement pas l'accepter et c'est là que notre rôle d'éducateurs, d'acteurs de prévention prend toute sa valeur. La notion de limites dans le vocabulaire employé est aussi floue que celle des attitudes à avoir en société. Systématiquement, je note au tableau les termes injurieux, mal employés et j'invite la classe à leur trouver des synonymes. Si on laisse ces expressions violentes se banaliser, on permet à l'agressivité de pourrir notre quotidien. Pire, on la cautionne.

Publié par didurban à 10:29:15 dans Pensées partagées | Commentaires (21) |

Fumer est dangereux pour l’écrit | 06 novembre 2007

« Abus », c'est le thème qu'ils ont choisi pour écrire leurs scénariis. C'est un thème suffisamment large et flou pour que cette classe d'apprentis en hôtellerie puisse laisser libre cours à son imagination. Les groupes formés par affinités se mettent à plancher, sans enthousiasme particulier, mais sans traîner des pieds et de la plume non plus... Style on fait ce qu'il y a à faire, point barre. Petit à petit les discussions s'animent et je sens l'intensité sonore augmenter. Par bribes, je capte des tranches de vécu, des condensés de soirées à la mémoire trouée par les remontées de bile, des concentrés de jus de crâne sur lit de gueules de bois et la nostalgie de parties de franches rigolades. Les élèves semblent prendre goût à l'exercice, et n'en finissent plus de se narrer...
Au bout d'un bon quart d'heure, je leur propose de partager leurs écrits avec le groupe. La première bande visée refuse de lire son scénario et comme les élèves se le refilent façon « patate chaude », je leur propose de le faire à leur place.

Je vous livre en intégral leur scénario, fautes comprises :
« Le canabis (le shit) :
L'ablut de shit est très bon extra pour la santé et provoque des sensation bizar (stonne, elephant qui vole, Bad tripe, petit lutin, vomissement, convulsion, comas, calme, endormit, joyeux, rigole tout le temps) provoque ossi des monter de chaleur (des couts de chaux) et nous pouvons devenir acrot. »


Ça sentait le mélange entre le vécu bien barré sous champis mexicains (éléphant qui vole et petit lutin) et une sorte de bilan comptable des effets (quel coût donner au chaux, je vous le demande ?) Aussi, nous avons travaillé sur la diversité de ceux-ci en nous appuyant sur le fameux triangle d'Olivenstein. La toxicomanie résultant de la rencontre d'une personne avec un produit dans un environnement socioculturel donné, nul ne peut tirer de plans sur la comète à fumer, à sniffer ou à s'injecter... Après tout, il fallait bien rebondir sur cette histoire d'ablut de shit, tout en titillant un peu ces cerveaux un rien fumé...

Le plus essoufflant était à venir avec cette seconde histoire concoctée par un groupe de filles :
« ce matin la Elodie ne se sent pas bien car aucun mec ne voulait d'elle ensuite elle alla dans un bar et buva plusieurs biere wisky et pris de la coke elle rentra chez elle elle avait la tete qui tournait et des vomissements elle pris la voiture de sa mere sans son accor alla sur une route de campagne mais le probleme c'est qu'elle s'approcha d'une ecole à l'heure de la sortie des enfants sauf qu'elle était tellement faible qu'elle tomba dans le coma perdu le contrôle de sa voiture et ecrasa une mere de famille et ses enfants car elle roulait a plus de 80 km/h au lieu de 30 km/h »

Jan de Bont tient là les scénaristes de son futur « Speed 3, cap sur la sortie d'école ». En effet, la première chose qui saute aux oreilles à la lecture de ce texte, c'est l'absence de ponctuation, comme si la suite d'événement s'enchaînait sans temps de récupération, comme un conte de la folie ordinaire pris d'une crise d'hystérie. L'enchaînement compulsif des ennuis suite à une prise abusive de produits est finalement (et probablement inconsciemment) bien rendu par le rythme de l'histoire... Les conséquences de l'abus sont traités sous l'angle de l'exceptionnel et on sent poindre derrière le scénario catastrophe une peur bleue de la défonce chez des filles qui n'ont probablement jamais abusées de quoi que ce soit... Heureusement pour les mères de famille, d'ailleurs.

Juste avant la fin de l'intervention, un élève a levé le doigt pour me signaler que je l'avais oublié... Il m'a tendu une feuille blanche quadrillée sur laquelle il avait dessiné un superbe bang.

Comme quoi, abuser des mots pour décrire l'abus de produits, c'est déjà abuser.

Publié par didurban à 14:22:43 dans La tête à l'envers | Commentaires (5) |

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Sous le masque

Monsieur sexuel... Il n'y a rien de présomptueux dans le choix de ce titre. N'y voyez pas non plus une quelconque référence au Doc des ondes radios. J'ai été ainsi baptisé par des élèves que j'avais eu en séance de prévention sur le thème de la sexualité et les IST (Infections Sexuellement Transmissibles) dans un lycée pro de Bagnolet. Je les ai croisé une semaine après l'intervention alors que j'étais avec mon fils dans sa poussette. Ils se sont mis à hurler en pleine rue : "Mr Sexuel, Mr Sexuel... il vous reste des capotes." Puis en s'approchant tout en fixant mon fils : "Ah, on peut dire que les capotes, vous ne les utilisez pas trop, vous !" Quel vieux con a dit que les jeunes manquaient d'humour ?

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Lisabuzz.com parle de Dr Kpote et Mr Sexuel : Nous autres français sommes bien égoïstes. Lorsqu un pays dispose d un blog comme Dr Kpote et Mr Sexuel, il devrait le traduire en anglais, italien, espagnol, japonnais, chinois etc... que le reste du monde en profite. D ailleurs, Didurban mérite un auditoire bien plus large que 60 millions d internautes (plus quelques belges, suisses, quebecois). En tous cas, j adore Dr Kpote et Mr Sexuel et je suis loin d être seule ! signé http://blog.lisabuzz.com

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