<< Du papier pour ceux qui se font chier | Histoire d'A (5. l'huissier) | Le frottis de foetus >>
A. devait 6 mois de loyer. Elle avait dû recevoir une lettre recommandée qu'elle avait classée dans sa poubelle, pratiquant un tri très sélectif avec les diverses administrations qui tentaient de la contacter. Du coup, un huissier avait finit par l'avertir de son passage, un matin. Elle m'avait demandé d'être présent, afin de l'aider à trouver une conciliation, la diplomatie n'étant pas son fort. Nous attendions donc l'assermenté du racket en buvant un café, agrémenté d'un joint bien tassé pour elle. Elle avait sa mine des mauvais jours et l'état de l'appartement ne dépareillait pas. Elle n'avait pas quitté son lit depuis plusieurs semaines et tout était centralisé autour du matelas, véritable radeau de la méduse échoué sur la moquette. Pêle-mêle, on y trouvait la télé, des conditionnements vides de compléments alimentaires, des plateaux repas associatifs à la saveur caritative à peine entamés, des cendriers pleins, des fringues roulés-boulés, des magazines féminins, divers ouvrages sur l'astrologie et la dernière lettre à en-tête qu'elle avait reçue avec le nom de son futur visiteur. J'avais préparé une lettre type pour demander un échéancier de règlement de la dette et j'avais exposer à A. mon plan de bataille. Nous allions faire profil bas, expliquer ses difficultés financières passagères par la maladie, dealer un échéancier et surtout lancer une demande de HLM ou d'appartement thérapeutique en parallèle.
A l'heure prévue, la sonnette nous injecta un coup d'adrénaline et je crois me souvenir avoir entendu son cœur battre comme jamais. J'allais ouvrir. Le type était fidèle aux canons du look dans la profession : lambda. Un regard circulaire lui permis de faire un état des lieux et une petite idée de la situation. A. était resté au lit et en rajoutait un peu. Le type, un rien embarrassé, ne savait pas à qui s'adresser. J'entretenais volontairement le flou sur ma présence au domicile d'A. afin de lui laisser abattre ses premières cartes.
- Vous connaissez les raisons de ma présence chez vous ce matin. Vous n'avez pas répondu aux diverses injonctions de votre propriétaire et je suis mandaté par lui pour faire un état des valeurs mobilières et autre afin de pratiquer, par la suite, une saisie...
Le discours se voulait technique, froid. Son regard évitait le visage émacié d'A. reposant sur un oreiller jaune délavé qui semblait acidulé à côté de son teint diaphane.
Je lui fis ma proposition d'échéancier, pensant qu'il accepterait afin d'éviter tout conflit.
- Monsieur, non seulement je ne sais pas qui vous êtes mais en plus, sachez que je ne suis pas mandaté pour accepter un échéancier. Il faudra voir ça avec mon client.
Et de sortir un calepin et un stylo et de commencer à lister le matos. Le type était plus dur à cuire que prévu...
C'est à ce moment là qu'elle. a choisit d'exploser. Elle a envoyé balader ses draps et s'est levé comme si les ressorts du sommier l'avaient botté au cul, seulement vêtu d'un tee-shirt cachant à peine son sexe.
- Qu'est ce que tu fais connard. Tu notes quoi ? Je suis malade, je ne peux pas bosser. On te propose de régler sur plusieurs mois, alors tu prends et tu te casses...
Je craignais le pire mais je sentais que je n'arrêterais pas le tsunami. Et puis, en avais-je vraiment envie ? Certains corps de métier n'invite pas à la compassion. A. s'est dirigé sur lui, le fixant de son regard, passé en quelques secondes d'absent à révolver. Instinctivement, le type a fait deux pas de côté.
- Je suis séropo, connard. Tu sais ce que ça veut dire. J'ai le sida et je vais crever. Et toi, tu veux me piquer mes meubles et les jouets de mes gamins.
Elle postillonnait sec et le type tentait d'éviter les projectiles de salive en secouant la tête. Au mot "sida", il a avait eu une légère perte d'équilibre. Désormais, il reculait vers la porte d'entrée. Plus il fuyait, plus elle montait en volume. Elle hurlait à présent. Elle pris un verre et prévint :
- Je vais me couper la main et je vais te refiler le "dass", connard. Casses-toi!
Le mec était blême et il cherchait désespérément le bouton "téléportation" sur sa sacoche. Il ouvrit la porte, la main dans le dos pour mieux surveiller la furie et se précipita vers l'ascenseur, appuyant sur le bouton comme s'il était poursuivit par Hannibal Lecter himself. Mais A.. avait décidé de ne pas le lâcher. Elle hurlait dans le couloir et les voisins entrebâillaient leur porte.
- J'ai le sida et je vais tous vous plomber. Vous me faites chier.
L'ascenseur est enfin arrivé et le type a réussit l'exploit de sauter dedans tout en appuyant sur un bouton au hasard. Il tremblait et je n'oublierais jamais l'effroi dans ses yeux. J'ai repensé à cette scène des "Nuits Fauves" où Collard pour défendre son pote attaqué par des skins, se coupent la main en hurlant qu'il a le sida. On venait de se faire un pur remake.
L'ascenseur était parti depuis cinq bonnes minutes et A. hurlait toujours, insultant la porte, le cul à l'air. Je réussis à l'emmener doucement jusqu'à chez elle, non sans me faire un peu bousculer. Je refermais du pied sa porte et au moment où j'allais lui parler du pays, nous fûmes pris d'un fou rire hystérique...
Publié par didurban à 10:33:25 dans Qui finit mal, en général | Commentaires (6) | Permaliens
19-06-2007 14:10
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