• Bûche glacée et boules de coco

     L’hiver est bien là avec les petites joies qu’offrent les stands aux quatre vents, quand la capote frémit aux premiers frimas et que nos doigts gourds habillent de latex les verges colorées du « manège enchanté » ! Pour ma dernière sortie de 2014, au centre d’une cour immense d’un lycée de l’Essonne, j’étais accompagné d’une collègue en partance vers d’autres horizons associatifs. Ses adieux au terrain en pleine glaciation auraient mérité un bon vin chaud comme pot de départ.
    On a décollé à 7 heures du mat’ avec tout le matos bien rangé dans l’estafette. À l’arrivée, en guise de comité ­d’accueil, ni banderoles ni colliers de fleurs, on a juste eu droit à la voix métallique d’un interphone : « Garez-vous au milieu de la cour. La CPE vous rejoint. » Au radar, nous avons commencé à dé­baller les tables, les prospectus et les préservatifs, pendant que les élèves emmitouflés filaient vers leurs salles de cours. Visiblement, ils se demandaient ce qu’on foutait là. Nous en avons déduit que l’info jaunissait dans les casiers de la salle des profs.
    À la récré de 10 heures, nous avons dû jouer du mégaphone façon quinzaine commerciale à l’hyper du coin pour que quelques élèves osent braver le froid et s’approcher. Mais si les préservatifs sont les appâts idoines pour la pêche aux jeunes, il a fallu mettre le paquet pour les garder dans nos filets et pouvoir échanger.
    On a vu débouler des bans de mecs se bousculant pour masquer leur gêne, partagés entre vantardise et profil bas. Les filles regardaient de loin, en retrait, de peur d’être cataloguées. La récré a trop vite filé pour amorcer un travail ­d’atelier. Nous pensions animer une journée « banalisée » avec des élèves libérés de leurs obligations, mais il n’en était rien. On a glandouillé jusqu’à midi, alimentés en café par le CDI. À l’heure du repas, les ados taillaient vers la cantine, l’estomac ayant des raisons que le bas-ventre ignore. À l’heure de la digestion, j’ai étendu nos trois tapis de sol, avec imprimé dessus « J’accepte », « J’accepte moyennement », « Je n’accepte pas du tout ». Le principe de l’atelier : les participants doivent se positionner sur l’un d’eux en fonction de leur réponse à certaines affirmations du genre « Mon meilleur ami révèle son homosexualité » ou « Mon partenaire d’un soir ne veut pas mettre de préservatif ». C’est un outil qui permet de libérer facilement la parole. Sur l’homosexualité révélée, les garçons se scrutaient avant de répondre, pris entre leur choix instinctif et la peur du jugement. Après moult hésitations, trois groupes se sont clairement dessinés. Ceux du « J’accepte moyennement » se montrèrent les plus francs, reconnaissant que ce n’était pas facile d’encaisser l’officialisation de l’homosexualité de son meilleur pote, avec qui on a fait des soirées pyjama, pris des douches au foot et partagé ses premières branlettes. La peur de devenir une cible sexuelle potentielle l’emportait sur l’amitié. Ceux qui acceptaient la révélation ont reconnu ne pas vouloir passer pour les homophobes de service, contrairement aux deux-trois qui le revendiquaient sur le tapis « Je n’accepte pas ».
    « Faire l’amour pour simplement faire plaisir à l’autre » est une affirmation plus complexe à traduire pour des synapses gelées, et j’ai lu de la perplexité dans les regards. Dans ces moments-là, ce sont les leaders d’opinion qui tranchent, souvent le BG (beau gosse) du groupe, le zig qui maîtrise le swag dans la chasse aux filles. Je l’ai repéré immédiatement, aux premières loges, ses disciples faisant masse derrière lui. Il a sauté sur le « J’accepte » et ils lui ont emboîté le pas, comme des bidasses à l’ouverture du mess.
    Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai senti qu’ils projetaient. Vous parlez de vous ou de votre partenaire ? Peut-on vraiment s’oublier dans la relation ? Ils ont attendu que le BG s’exprime : « Si la fille a envie, on ne va pas jouer à Call of , non plus. » Et si toi, tu n’as pas vraiment envie ? Comme ils se disaient toujours prêts, les scouts de la gaudriole, on a échangé sur l’absence de désir quand la verge se ramollit comme une bûche glacée en fin de réveillon. L’envie naît sous le scalp, circule le long de la moelle épinière, picote dans le bas des reins et explose dans les nerfs érecteurs. On ne bande pas aux ordres, et l’interrupteur on/off de l’érection ­bionique, ça reste de la SF.
    Le sujet a dévié sur le fait que, une fois bien excité, on pouvait se montrer opiniâtre pour arriver à ses fins. On peut alors devenir un « forceur », comme on dit chez les jeunes, ceux qui jouent de la pression et du chantage affectif.
    Ils pensaient tous qu’une fois en couple le partenaire doit ­parfois se faire violence pour faire plaisir à l’autre. On a rappelé l’un des fondamentaux de la sexualité : ne jamais passer à l’acte tant qu’il subsiste le moindre doute. On n’est pas là pour faire plaisir, mais bien pour se faire plaisir, à deux.
    Le BG a témoigné de ces moments où il insistait auprès de sa copine sans vraiment écouter ses réticences. J’ai cru qu’il nous jouait la partition du « provo macho », mais il a lâché dans un soupir un « je suis un salaud » inattendu. Il avait les boules, le coco. Son affirmation était tellement radicale et ­sincère qu’il m’a ému. On n’est pas un salaud quand on a 16 ans. Par contre, on peut le devenir.
    Je lui ai dit qu’on pouvait tous être débordés par nos pulsions et que, parfois, l’envie de passage à l’acte irrépressible, surtout les premières fois, peut nous pousser à la connerie. Mais le cerveau étant irrigué avant le vît, on doit apprendre à patienter, à respecter les hésitations de l’autre. Je les ai sentis concernés, prêts à envoyer, d’un bel uppercut, la violence au tapis. Sur celui où était écrit en lettres majuscules « JE N’ACCEPTE PAS DU TOUT ».

    Dr Kpote (kpote@causette.fr et sur Facebook)


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